CHAPITRE XIV
lie dévouement «l'une mère
L'inconnue entra dans le cabinet, et lorsqu'elle fut en face du banquier, elle leva vivement le voile qui, jusque-là, avait dérobé se> traits à la curiosité.
Le banquier tressaillit en reconnaissant dans
la mystérieuse dame , celle dont Francisque Lobut venait de l'entretenir, madame de Niéville, la prétendue maîtresse d'Edouard Langler. Elle portait, sous son bras gauche, un petit coffret d'acajou fermé à clef qu'elle déposa sur une chaise à côté d'elle. Sa toilette, d'ailleurs, était toute simple, mais sa figure avait une expression de résolution mélancolique, qui ressortait mieux par l'effet de cette simplicité même. Le banquier, en la regardant plus attentivement, éprouva un mouvement de satisfaction intérieure et d'orgueil triomphant. Voilà donc cette beauté, si fière et si dédaigneuse, qui s'humanisait et se livrait à merci; le délai de trois mois, qu'il avait assigné comme terme de la résistance, se trouvait écoulé en un jour. Malgré les prédictions de Francisque Lobut, et ses assurances, malgré un amour violent et réel que rien ne pouvait vaincre, les -choses tournaient ainsi qu'il était naturel. V«>iei, par suite de ces réflexions laites d'un
ton passablement fat, ee quele banquier adressa à madame de IN ié ville.
« — Que me voulez-vous? »
C'était le ton d'un homme qui, en présence dune femme quelque temps courtisée, la sent défaillir et se livrer. La question renfermait implicitement la réponse ; cela voulait dire : je vous avais bien prévenue, Madame, que vous viendriez à récipiscence, et qu'un jour votre humilité me vengerait de vos dédains. Cependant, une objection s'opposait à la certitude rigoureuse de ces conclusions. D'après ses ordres mêmes, Francisque Lobut avait dû cacher son nom à madame de Niéville, comment donc celle-ci l'avait-elle deviné? L'agent d'affaires avait-il été indiscret? M. Dutaillis ne se sentait pas la force de lui en vouloir. Il y a des indiscrétions qu'on pardonne volontiers quand elles tournent à notre profit; on s'en plaint tout haut, mais on s'en réjouit tout bas;
il n'y a pas un lionime qui ne soit content qu'on divulgue le nom de sa maîtresse. Le banquier se garda donc bien de croire que madame de Nié ville pût venir chez lui autrement que dans le but qu'il lui supposait. Il la regarda en silence en clignant les yeux, détaillant chacun de ses traits, admirant froidement chacune de ses beautés, semblable à peu près à un juif qui examine une marchandise et en estime la valeur.
« — J'aurais à vous parler, Monsieur, » dit madame de Niéville sans se laisser intimider par cette observation obstinée.
« — Désirez-vous que nous restions ici, » dit le banquier, « ou que nous passions ailleurs, dans mon salon ? Si nous restons ici, ma fdle pourrait nous entendre.
— Passons dans le salon, » dit madame de Niéville.
m — A la bonne heure, » pensa le banquier,
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« voilà une femme qui a le sentiment des convenances, et qui comprend la position d'un père vis-à-vis de son enfant. »
A la suite de cette réflexion, il regarda madame de Niéville avec plus de bienveillance qu'il ne l'avait fait jusque-là. La discrétion de cette femme lui plaisait, et même tout en méprisant probablement sa conduite, il lui savait gré de mettre, au moins dans la forme, la réserve qui manquait au fond. Il lui tendit donc la main et la conduisit galamment, non pas dans le salon comme il l'avait dit, mais dans une petite pièce retirée à l'extrémité des appartements, et qu'à son aspect, on pouvait sans calomnie baptiser du nom de boudoir. C'était un ovale, de dix pieds de large, sur dix pieds de long, garni de panneaux brisés, avec des incrustations et des dessins en relief. Un divan était le principal meuble de l'appartement, et il y avait, dans l'aspect général, une apparence de mystère voluptueux, qui eût fait
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peur à une jeune fille, introduite pour la première fois dans un pareil séjour. Les rideaux des croisées, épais et sombres, amortissaient par un double rempart les rayons du soleil, et projetaient des masses d'ombres sur les fleurs du tapis qui couvraient le parquet. Sur la cheminée, une espèce de cartel contenait des cigares de la Havanne, encadré entre deux flacons de cristal contenant des liqueurs des colonies ; deux ou trois tableaux originaux de Rubens, avec leurs couleurs rosées et leurs formes rebondissantes, prêtaient à ce séjour un caractère moins grave qu'on eût été en droit de l'attendre. Dans l'ameublement, dans les différents objets que l'œil y rencontrait, on devinait clairement une des faces de la physionomie du banquier, l'homme d'argent -n'existait plus, l'homme frivole, ami du plaisir sceptique, se révélait tout entier.
Madame de Niéville en entrant dans ce boudoir ne donna aucun signe d'émotion, seule-
ment, en regardant le banquier fixement, elle lui demanda :
« — Est-ce là votre salon?
— C'est le petit salon, » dit celui-ci avec un ton de galanterie que certaines femmes eussent pris pour une marque d'insolence, « l'autre est trop grand pour deux personnes, on s'y voit de trop loin. »
En même temps, il se plaça sur le divan, à côté de madame de Niéville, qui venait de s'y asseoir.
« — Je désire, Monsieur, u dit celle-ci en lui montrant un fauteuil vis-à-vis d'elle, « vous parler face-à-face ; vous êtes trop galant, je suppose, pour ne pas obéir aux volontés d'une femme. »
Le banquier alla s'asseoir sur le fauteuil désigné, croisa ses jambes l'une sur l'autre, et attendit en silence les ouvertures dont il prévoyait le sens.
Madame de iNic ville prit à son col une
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petite clef d'or suspendue à un ruban noir, elle l'introduisit dans la serrure du coffret qu'elle avait apporté, et, cela terminé, elle parla ainsi :
« — La démarche que je fais, Monsieur, auprès de vous , est grave , je le sens , et délicate; il m'a fallu un grand courage pour m'y résoudre ; mais vous , Monsieur , qui devez avoir assez d'expérience du monde pour apprécier les choses à leur véritable point de vue, j'espère que vous n'interpréterez pas mal ma conduite, et qu'après m'a voir entendue vous serez prêt à me pardonner.
Pendant cet exorde qui confirmait presque ses prévisions, le banquier balançait sa jambe droite avec cette affectation d'élégance dont les vieux acteurs de la Comédie-Française ont emporté avec eux la tradition. Il y avait dans cet homme quelque chose de mieux qu'un banquier. Ce n'était pas cette raideur caractéristique des hommes d'argent, cette gros-
sièreté native, ressemblant assez à l'aplomb d'un colonel de l'empire introduit dans un salon du faubourg Saint-Germain. Ses manières étaient insolentes sans doute, mais insolentes comme celles d'un grand seigneur. Ses regards voulaient bien dire à la femme qu'il avait devant lui , je sais qui vous êtes et ce que vous venez me demander, mais il était trop bien appris pour le faire entendre directement.
« — Vous avez raison, Madame, » dit-il, « d'en appeler à mon expérience du monde. J'ai vécu trop longtemps, j'ai vu trop de eboses, j'ai trop bien appris le pouvoir des circonstances pour ne pas être indulgent , surtout à l'égard des femmes. Les femmes, je le sais , Madame , sont souvent condamnées à des nécessités cruelles. La fortune les plie de bien des façons malgré elles et quoi qu'elles en aient. Il faut leur tenir compte de la résistance et ne jamais les accuser de leurs actes; c'est déjà beaucoup
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de lutter, même quand on doit se laisser vaincre. Pour moi, j'ai toujours eu du respect pour le courage malheureux, et j'ai toujours été disposé à plaindre plus qu'à blâmer. Parlez donc franchement, Madame ; seulement, permettezmoi de vous adresser une question : Me connaissez-vous?
— Peut-être, » dit madame de Niéville ; « puis-je compter sur votre patience, Monsieur, j'ai une longue histoire à vous dire.
— Je suis tout votre , » dit le banquier en se levant et en prenant dans le cartel un petit cigare qu'il roula dans ses doigts, « mais à mon tour, oserai-je compter sur votre indulgence : me permettrez- vous cela. »
Il lui montrait en souriant son cigare.
Madame de Niéville se redressa un instant avec un éclair de fierté dans les yeux, et probablement le mot d'insolent expira sur ses lèvres; «nais, comme un acteur qui oublie ses sentiments personnels pour ne songer qu'aux
nécessités de son rôle, elle baissa les yeux et dit au banquier :
« Faites. »
Celui-ci parut entièrement satisfait; c'étail un triomphe qu'il venait d'obtenir, une de ces faveurs qui, dans les relations d'homme à femme, établissent une supériorité de l'un sur l'autre; M. Dutaillis se constituait le maître de madame de Niéville.
U Monsieur, h dit madame de Niéville, « permettez-moi à mon tour de vous adresser une question. Il y a vingt-cinq ans, n'étiez- vous pas à Baden et ne vous nommiez-vous pas Aubry?
— Cela est vrai.
— N'avez-vous pas connu alors dans cette ville une jeune fille appelée Lucile Vallier?
— Si fait. La connaissez-vous donc? est-ce d'elle que vous voulez me parler ? au nom du ciel, faites vite, Madame, le nom que vous venez de prononcer réveille en moi bien des
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souvenirs, et vous me ferez plaisir de m'apprendre en quoi votre présence peut se rattacher à ces souvenirs. »
En parlant de la sorte, le banquier examinait plus attentivement la ligure de madame de Niéville, comme pour éclaircir un soupçon, arriver à -une conclusion définitive. Madame de Niéville continua ainsi :
« Cette Lucile Vallier, quand vous l'avez connue, avait dix-sept ans, et je vais vous la dépeindre, laissez-moi parler. Elle étaitgrande, à-peu-près comme moi, et passait généralement pour jolie; sa physionomie, plutôt noble et fière que douce et gracieuse , offrait un heureux mélange du caractère italien et du caractère allemand. Il y avait dans sa démarche et dans toute sa personne un laisser-aller qui enhardissait les plus timides; mais aussi, par intervalles, il y avait dans ses gestes, dans son regard, une fierté dédaigneuse qui effrayait les plus audacieux. Il y avait alors à Baden, comme
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vous le savez, beaucoup de jeunes Français , tous galants, tous empressés auprès des femmes, et tâchant d'oublier avec des étrangères les souvenirs de la patrie. Tous ces jeunes gens, Monsieur, faisaient la cour, c'est le mot je crois dont on se servait alors, à Lucile Vallier; vous vous rappelez cela, n'est-ce pas, Monsieur?
— Très-bien, » dit le banquier en rapprochant son fauteuil, « le portrait que vous me faites de Lucile est parfaitement exact, et je vois que vous l'avez bien connue; elle était bien ainsi que vous la faites, mélange de fierté et d'indolence , de force et d'abandon ; tantôt lançant la flamme et écrasant un homme d'un regard, tantôt si abattue , si languissante , si paresseuse, qu'on eût cru qu'elle allait tomber dans vos bras de lassitude; bien belle, d'ailleurs, n'est-ce pas, Madame? des cheveux noirs, qui encadraient merveilleusement un grand Iront, un front de peine ; des dents blanches ,
contrairement à presque toutes ses compatriotes, une taille inclinée vers les hanches et rebondissant élégamment, de petits pieds qu'on eût pris pour des pieds d'Espagnole. Elle était bien belle, cette Lucile !
— Vous étiez bien jeune alors , et vous la voyez encore, Monsieur, à travers les illusions de votre jeunesse; vous en parlez en amoureux, en poète , presque , et si elle vous entendait elle serait bienheureuse de l'enthousiasme que vous lui gardez.
— C'est que son image m'est toujours chère, c'est que toute ma vie j'ai pensé à elle, et que maintenant encore mon cœur bat à son souvenir. »
Ces paroles du banquier produisaient dans sa bouche un assez grotesque effet; il était, comme nous l'avons dit, gros et court; sa figure pleine et rouge, ses petits yeux elignoltants, son col tout en largeur, qui s emmanchait <hn- une cravate blanche el \ dessinai!
un double pli, ses jambes courtes et épaisses, tout cela contrastait avec l'enthousiasme qu'il exprimait et la chaleur qu'il mettait dans son accentuation; on eût dit une vignette représentant Falstaff ou Sancho Pansa à la tête d'un recueil d'élégies.
« — Et qui sait, dit madame de Niéville, si vous la reconnaîtriez maintenant ; vingt-deux ans de séparation produisent bien des changements, effacent bien des traits.
— Je la reconnaîtrais très-certainement , » dit le banquier , « car je crois encore la voir comme au premier jour où je la vis ; l'accent de sa voix vibre encore au fond de mon àme, et il me semble que le bruit de ses pas me ferait tressaillir.
— Là, là, » dit madame de Niéville, interrompant le banquier au milieu de sa déclamation et le calmant de la main comme une nourrice fait à son enfant, « ne vous échauffez pas de la sorle, Monsieur: voyez, votre cigare s'es(
éteint et vous m'avez tait perdre le fil de mon discours. Rallumez votre cigare et laissez-moi continuer.
— Je trouve, » dit le banquier qui semblait absorbé dans une profonde méditation, « que Lucile vous ressemblai l un peu.
— Vous trouvez, » dit madame de Niéville, raillant alors en faveur de la ressemblance , « promettez -moi donc de ne plus m'interrompre. Lucile Vallier demeurait à Baden, chez sa mère, dans une petite rue assez obscure, où elle tenait un petit commerce de gazes et de lingerie. Vous devez vous rappeler la maison : une petite maison basse, étroite d'entrée , un seul étage, un auvent sur la boutique. Pendant le jour, tous les jeunes Français dont j'ai parlé passaient et repassaient continuellement devant les carreaux ; les uns la tète haute et fredonnant les autres timides et mélancoliques; ceux-là voulant réussir par l'audace, ceux-ci par le silence ei les mystérieuse! sympathies
du cœur. Je dois dire que Lucile voyait avec beaucoup d'indifférence si ce n'est mépris tout ce petit manège ; elle était toujours au comptoir auprès de sa mère, les yeux fixés sur son ouvrage, et s'occupant peu de ceux qui passaient dans la rue pour la voir. C'était une honnête fille, Monsieur , pieuse comme le sont les Allemandes, craignant Dieu, ayant horreur du vice, et se trouvant toujours assez riche pourvu que sa conscience fût en repos.
— C'est vrai, c'est vrai,» répéta le banquier qui se laissait entraîner au courant de ses souvenirs avec la naïveté d'un vieillard qui redevient enfant, «c'était une bonne et honnête fille. Mais comment la connaissez-vous, comment savez-vous tout cela?
— Attendez un peu, » dit madame de Niéville, « l'histoire n'est pas finie. Parmi ces jeunes Français qui la poursuivaient à toute heure, en tous lieux, il y en avait un plus amoureux, plus Irompeur que les autres; celui-là obtint
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entrée dans la maison, déelara son amour à b jeune fille, lui promit, comme il la savait honnête, de l'épouser, et fit si bien qu'il la séduisit. Le soir, les deux jeunes gens se donnaient rendez-vous, ils allaient ensemble dehors la ville; il y avait là une petite promenade, plantée d'ormes et de saules, ils y passaient de douces heures ensemble ; tantôt marchant lentement, échangeant des promesses et des baisers, tantôt s'asseyant sur un banc de pierre, côte à côte ; et le soir, quand la mère de Lucile lui demandait d'où elle venait, elle rougissait, car elle se sentait coupable.
— Encore vrai, » interrompit le banquier, « nous avons passé de bien beaux jours, nos promenades du soir étaient bien bonnes et bien délicieuses ; elle était si belle , j élai> h jeune , ces brises d'Allemagne partent ta ni aiauin : c'était là le beau lemps ! »
\\w disant des mots, les petits yeux du banquiet gf'àniihi tient, se figure --'épanouissait, il
LE DERNIHK MA.RQUIS. 141
se dandinait sur ses hanches d'un air de jubilation juvénile.
Madame de Niéville prit une attitude froide et sévère, et regardant le banquier :
« — N'avez-vous rien à vous reprocher en tout ceci, Monsieur? Ces promesses que vous faisiez à Lucile, les avez-vous tenues toutes? (Jet amour que vous lui juriez, quelle preuve en a-t-elle eue? Au bout de trois mois, Lucile devint mère. »
Ici, madame de Niéville s'arrêta en tremblant, comme si elle entrait dans un nouvel ordre d'idées.
« — Je sais cela, » dit le banquier en baissant la tête.
« — Elle vous le dit, » continua madame de Niéville, « et comme les promesses ne vous manquaient jamais, ce furent de nouvelles assurances, de nouvelles protestations, de nouveaux serments; puis, un matin, le bruit se répandit dans la ville que M. Aubry était parti
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pour Vienne, et la pauvre fille resta seule, abandonnée, espérant encore en la sincérité des promesses qu'elle avait reçues, et croyant trop en Dieu pour ne pas croire aux hommes.
— Vrai, vrai, tout cela, » dit le banquier qui s'attendrissait par degrés en écoutant le récit de ses anciennes erreurs ; « mais ditesmoi donc, Madame, comment vous savez tout cela: avez-vous connu Lucile ; vit-elle encore, est-elle morte? Dites-le moi, je vous en prie. »
En ce moment, madame de Niéville prit dans le petit coffret une lettre jaunie et usée au contact du temps, et, la dépliant avec une affectation de solennité :
« — Et pourtant , Monsieur , » dit-elle , « vous paraissiez bien aimer cette fille, qui s'était abandonnée à vous; dans toutes les lettres que vous lui écriviez de Vienne, c'était de continuelles tendresses, des protestations de dévouement, des regrets d'une séparation passagère; vous la consoliez, vous la rassuriez sur
l'avenir de cet enfant qui allait venir au inonde, et cette lettre que voici et que j'ai prise au hasard est, j'en suis sûre, la copie de toutes les autres. »
A mesure que madame de Niéville parlait, l'étonnement du banquier croissait de plus en plus; à la vue de cette lettre qu'on lui montrait et dont il reconnut l'écriture , son trouble devint si grand qu'il s'approcha de madame de Niéville en lui disant :
« — Dites-moi donc le mot de cette éniffme? Ces lettres de moi, comment en êtes-vous dépositaire, qui vous les a confiées, et si vous venez ici dans l'intérêt de Lucile, pourquoi n'êtes- vous pas venue plus tôt; pourquoi avoir tardé si longtemps à faire la démarche que vous faites aujourd'hui? »
Madame de Niéville ne répondit pas d'abord; elle semblait chercher à reconnaître une trace perdue, une indication mal faite; puis, tout-à-
coup, mettant l'index sur sa bouche, avec un charmant sourire :
« — Vous n'avez pas changé, » dit-elle, « toujours questionneur.
— Qui vous a dit cela, » demanda le banquier, en la regardant plus attentivement qu'il ne l'avait encore fait.
« — J'ai lu vos lettres, » dit madame de Niéville, « et j'ai vu un assez bon nombre de jx)ints d'interrogation pour n'avoir plus de doute sur votre nature questionneuse. »
En même temps, elle se mit à lire, entre les dents et comme à part, mais de façon à être entendue, la lettre qu'elle venait de déplier :
« Ma chère Lucile,
« Que fais-tu à Baden, maintenant que je n'y a suis plus; en quel état se trouve ton pauvre « petit cœur; souffres-tu toujours et ne veux- « tu pas croire à mes promesses? »
Madame de Niéville s'arrêta, et lançant au banquier un de ces regards profonds qu'on peut prendre également pour l'élan de la passion ou pour le calcul dune coquette :
« — Elle avait bien tort, n'est-ce pas, » ditelle, « vous lui donniez tant d'assurances, vous deviez l'aller retrouver à Baden, vous deviez l'emmener avec vous, vivre avec elle, donner un nom à votre enfant, que sais-je ! tout cela est écrit là-dessus, il n'y a pas à s'en dédire; et tout cela n'a pas empêché M. Aubry de quitter l'Allemagne, de revenir à Paris et de continuer sa vie joyeuse, sans plus s'inquiéter de cette pauvre Lucile, qu'il avait tant aimée. »
Il est évident que, pour le banquier, la scène tirait en longueur, la seule question qu'il eut à faire : connaissez-vous Lucile et où est-elle? il l'avait déjà faite plusieurs fois, mais il semblait que madame de Niéville prit plaisir à se jouer de son impatience, et à irriter sa curiosité. Chaque fois que le banquier, comme T. ii. 10
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nous l'avons vu, lui répétait sa question : comment savez-vous cela? connaissez-vous Lucile? elle reprenait son récit, sans répondre directement, emportant à sa suite la curiosité inassouvie du banquier : c'était une manœuvre assez semblable à celle d'un vaisseau qui fuit sous le vent, pour attirer son adversaire dans la passe qu'il s'est choisie. Cette fois, le banquier insista plus vivement que jamais.
« — Madame, » dit-il, « tout ce que vous me racontez est vrai, mais permettez-moi de vous faire observer que je ne nie rien et que je n'ignore rien, il est donc superflu de me retracer si longuement tous les détails que je connais, il vaudrait mieux, je crois, au lieu de s'appesantir sur le passé, songer au présent el à l'avenir ; l'exposition du drame est assez longue, et je vous supplie d'en venir au dénouement.
— Allons donc, » dit madame de Niéville, moitié souriante, moitié sérieuse, t< vous voilà
LE DERNIER MÀROUrS. \A7
revenu à vos éternelles questions : comment ceci, comment cela? Voyons, Monsieur, si Lncile vivait, si elle venait vous dire, après vingtdeux ans d'oubli, je viens à vous, comme au seul appui qui me reste, je viens , avec tous mes titres , réclamer de vous aide et protection ?
— Sur mon honneur, » dit le banquier, m ma protection ne lui manquerait pas.
— Si elle ajoutait, l'appui que je réclame, je le réclame non-seulement en mon nom , mais au nom d'un être dont vous ne pouvez nier les titres à votre bienveillance ; c'est une mère qui, après vingt-deux ans, vient vous prier pour son en fart?
— Oh! oh! » murmura le banquier, comme si ces suppositions accumulées l'eussent prise à la gorge, « mais c'est un roman que vous me faites là, Madame; est-il bien croyable qu'après vingt-deux ans seulement, une femme se souvienne du père de son enfant?
— Est-il croyable que le père de cet entant passe vingt-deux ans lui-même sans se le rappeler ?
— Mais les circonstances.
« — Les circonstances pour tous deux.
— Et Lucile vivrait, m dit le banquier ?
« — Elle ne vivra pas si vous le lui défendez.
— Elle a un fils? »
Madame de Niéville prit, dans le coffret où elle avait déjà puisé, un papier plié en quatre et encore plus jaune que les autres, et le présentant au banquier :
« — Lisez cela, » dit-elle.
Le banquier lut ce qui suit :
« Devant nous, bourguemestre de la ville de « Baden, est comparu le sieur Henri Miller, « médecin accoucbeur, lequel nous a présenté « un enfant du sexe masculin, qu'il nous a dé- « claré être le fils de Lucile-Elisabeth Vallier, « demoiselle mineure, père inconnu, et ledit
<( docteur a signé avec nous le présent procès- « verbal. »
« Baden, ce 5 juin 1810. »
Le banquier lut cette déclaration avec une surprise mêlée de satisfaction; il était assez riche pour que les obligations de père ne pussent pas l'effrayer ; d'ailleurs, pour la plupart des hommes, c'est un bonheur de se trouver tout d'un coup reporté dans le passé et, assis dans le port , de contempler un vieux débris de leur ancien naufrage. Les vieillards parlent avec une sorte d'orgueil de leurs erreurs de jeunesse, tantl'homme,jusques dans sesécarts, est enclein à se glorifier.
« — Tout cela est très-exact, » dit le banquier, u la date est précise, le lieu de la scène est vraisemblable, il n'y a que la signature du bourguemestre qui attende la légalisation du préfet. »
Cette dernière observation avait été faite à moitié en plaisantant.
« — Vos lettres, Monsieur, » dit madame de Niéville sur le même ton, « la légalisent suffisamment. Pour parler votre langage, l'exposition est assez claire pour qu'on ne puisse pas nier le dénouement.
— Dieu m'est témoin que je ne veux pas le nier, » dit le banquier en se frottant les mains, «j'ai souvent désiré un fils, et j'accepterais volontiers celui que le ciel m'enverra.
— Ainsi, le fils de Lucile pourrait compter sur votre protection?
— Sur ma protection et sur ma bourse, parbleu ! Est-ce de sa faute à lui, le pauvre enfant, si j'ai été jeune, si j'ai eu des passions orageuses, et doit-il être puni de mes erreurs; cela est-il juste? En le protégeant, en le poussant dans le monde, je ne croirai pas lui rendre un service, mais lui faire une restitution. »
Madame de Niéville paraissait plus pi cm
cupée quelle ne l'avait jamais été, on eût dit que ses nerfs s'étaient raidis, tant la peau de son front et de son visage était tendue. Evidemment cette femme était sous le coup d'une grande crainte ou d'une grande espérance, elle obéissait à un sentiment violent , pur ou ou coupable.
« — Et remplaceriez-vous , » dit-elle en hésitant, « ces cruels mots de père inconnu. Vous parlez de restitution, Monsieur, c'en serait là une, et la plus rigoureusement exigible de toutes. »
M. Dutaillis était condamné par ses propres paroles. Mais sitôt que le mot d'exigence fut prononcé, le banquier, l'homme d'argent, habitué à traiter les affaires les plus difficiles et à jouer serré, prit le dessus; il crut deviner qu'on en voulait à sa fortune, et qu'il y avait parti pris de profiter dune position acquise ; madame de INiéville était sans doute une négociatrice au nom de la mère et du fds , elle avait
reçu pouvoir et mission de traiter, et, comme font les diplomates, elle s'adressait moins à son cœur qu'à sa logique. Ce fut sous l'inspiration de sentiments pareils qu'il répondit:
« — Vous concevez, Madame, qu'il y a des positions qui vous lient, des convenances qu'on ne peut pas braver impunément, des préjugés qu'on doit respecter, tout en les reconnaissant pour des préjugés. Depuis vingt-deux ans, Madame , les événements ont bien modifié notre vie à tous, M. Aubry n'est plus un jeune homme amoureux vis-à-vis d'une jeune fille faible; c'est un homme qui a des devoirs à remplir dans le monde, sa ligne à suivre, sa carrière toute tracée; j'ai une fille, Madame, une fille née légitimement, à qui je me dois avant tout, et je ne veux pas donner à un jeune homme le droit de venir dire à ma fille, en lui montrant un acte de naissance signé par un bourgucmest;re allemand : je suis votre frère ; cela ne peut pas être ainsi, Madame-
— Cela ne peut pas être ainsi? Non, sans dou te, aux. yeux d'un monde égoïste, qui pèse toutes les actions à son poids et les juge à sa valeur; vous avez une fille née en légitime mariage, Monsieur, et quelle différence faites-vous entre l'enfant légitime et l'enfant illégitime, dites? Prétendez-vous que l'un nous a été donné par le hasard et l'autre par Dieu? Le même principe peut- il avoir deux conséquences contradictoires? Vous parliez de restitution, toutà-1'heure, n'est-il pas juste que la restitution soit complète?
— Vous plaidez, Madame, » dit le banquier en souriant, u êtes- vous avocat?
— Voulez-vous me demander, Monsieur, si j'ai le droit d'exercer un pareil ministère? Pour prendre la défense des idées raisonnables, at-on besoin d'une position officielle, d'un titre légalisé, comme vous dites?
— Je comprends, Madame, vous êtes seulement chargé d'affaires; tenez, Madame, au
point où nous en sommes, il faut nous expliquer franchement et brièvement; toutes les suppositions que vous venez de faire, je les accepte pour des réalités. Lucile vit, elle a un fils, et ce fils est le mien. Vous voyez que j'entre nettement dans la question. Maintenant, veut-on mimposer comme un devoir rigoureux, une mission que j'aurais acceptée comme un bonheur? Je ne me soumettrai pas à un ordre pareil, Madame, je veux être libre de mes actions; à la femme qui commaude je réponds par un refus formel, à la femme qui prierait, peutêtre répondrais-je autrement. Si vous êtes chargé d'affaires, Madame, vous avez pris un mauvais moyen ; la manière d'obtenir beaucoup est de ne rien exiger, vous lavez oubliée.
— Je parlais au nom d'un iils, » dit madaiiK de ÎSiéville, « et j'ai cru ce tilrc là assez saint, pour couvrir la hardiesse de mes paroles.
— En définitive, <• reprit le banquier » que
veut-on? est-ce de l'argent? j'en donnerai.
— Mais un nom, Monsieur ?
— Jamais î Mon nom appartient à ma fille, à ma fdle seule. »
Une sorte de contraction nerveuse bouleversa la figure de madame de Niéville, sa poitrine se gonfla, ses longs cils noirs et veloutés s'abaissèrent sur ses yeux, comme pour dérober l'expression du regard. Il se fit un instant de silence.
— (( Je suis désolé, véritablement désolé , » reprit le banquier, « de la tournure que cette scène vient de prendre, vous aviez remué en moi des souvenirs chers et tristes, Madame, et vous me devez cette justice, qu au lieu de les repousser je les ai accueillis avec joie. Ce nom d'enfant, de fils que vous avez prononcé, faisait battre mon cœur; car je dois vous le dire, Madame, j'ai toute ma vie désiré un fils , et je n'espérais plus un pareil bonheur avant de mourir. Mais le fils que je voulais, c'élail un
brave et digne garçon, reconnaissant de ce que je ferais pour lui et n'exigeant rien de plus. Au lieu d'un tils, Madame, vous voudriez me donner un maître, n'en parlons plus. Dites à celle qui vous envoie, que ma bourse est à sa disposition , mais rien autre chose , entendezvous?
— A celle qui m'envoie, » dit madame de Nié ville avec amertume, «des offres de cette nature, faites de cette façon ! »
En disant ces mots, madame de Niéville fit un mouvement comme pour se lever, puis tout-à-coup elle redevint immobile et pensive; la lutte intérieure qui se passait dans son âme se continuait violemment, avec ses phases diverses d'action et de réaction.
Peut-être la conversation allait -elle reprendre , si elle n'eût été prévenue par le bruit de trois coups frappés légèrement à la porte du boudoir.
« Qui est là? » demanda le banquier.
— C'est moi, Monsieur, » dit la voix tremblante de Griffard.
« — Et que me voulez- vous ?
— Il y a là un monsieur qui désire vous parler.
— Ne peut-il pas revenir?
— Il prétend n'être pas fait pour attendre ni revenir,
— Tous les mêmes, » dit le banquier, « il semble qu'on soit à leurs ordres, qu'il raille obéir au premier mot, aussi présomptueux que bêtes. Et le nom de cet homme qui ne veut ni attendre ni revenir?
— Le marquis de l'Eglantine, » dit Griffard.
En entendant ce nom, M. Dutaillis et madame de Niéville tressaillirent, comme si un même coup électrique les eût frappés en même temps.
« Le marquis de l'Eglantine, » murmura le banquier, « que peut-il me vouloir, comment a-t-il su mon nom, mon adresse?
— Le marquis , » pensait madame de Niéville, « connait-il donc la démarche que je fais en ce moment? Qui Ta instruit de ma conduite? »
Le banquier parut réfléchir quelques instants, et s'adressant à madame de Niéville :
« En définitive, Madame, vous n'avez plus rien à me dire; j'ai répondu comme je le devais, et vous pouvez transmettre ma réponse à ceux qu'elle intéresse. Souffrez que je vous laisse et que je donne audience à ceux qui la demandent. Je suis banquier, Madame, et je me dois tout entier au publie.
— Ainsi, Monsieur, » dit madame de Niéville avec un léger tremblement dans la voix, « je dirai à votre fils qu'il a trouvé une bourse prête à s'ouvrir pour lui, mais non pas un cœur. Je lui dirai que son père a calculé, sa conduite, et qu'il est prêt à subir les nécessités que son titre lui impose, mais sans les accepter franchement. Cela est triste, Monsieur, triste
et cruel. Tenez, Monsieur, j'ai besoin de n'en pas rester avec vous sur les derniers mots d'une conversation qui m'afflige; permettezmoi de vous parler encore; dites-à votre client,» elle appuya sur ce mot, « que vous ne pouvez pas le recevoir.
— Griffard, » dit le banquier, « dites à monsieur le marquis de l'Eglantine que je suis occupé et qu'il m'est impossible de l'écouter en ce moment. »
Madame de Niéville respira plus librement quand elle eut entendu cet ordre. Ce nom du marquis , jeté ainsi à travers une conversation dont peut-être elle était honteuse au fond, l'avait épouvantée.
« — Monsieur, » reprit-elle, si mes paroles nuisent à ceux que je voulais servir, permettezmoi de les rétracter ; Dieu m'est témoin qu'on ne veut rien vous imposer, que vous êtes libre, et qu'on ne veut pas faire uneaffairede chiffres d'une affaire de cœur. Mais voyons , là, fran-
chement, Monsieur, ce nom si doux de fils n'éveille-t-il pas en votre âme des échos assoupis? Au souvenir de cet heureux temps qui n'est plus n'avez-vous pas senti battre votre cœur et se mouiller vos yeux? Si votre fils était là, devant vous, vous tendant les bras, ne seraitce par pour vous un bonheur de l'embrasser et de lui dire, malgré les circonstances peut-être funestes de sa naissance , mon enfant , mon fils!
— Certainement, » dit le banquier attendri et qui, sentant son orgueil à couvert, se laissait aller à cette sensibilité dont il n'était pas exempt , « certainement j'aurais du plaisir à l'embrasser comme vous dites, à l'appeler mon enfant, mon fils ; mais pas devant le monde , entendez-vous, pas devant le monde, cela ne se peut pas.
— A la bonne heure, » dit madame de Niéville. « Eh bien, Monsieur, je vous dirai le nom de votre fils, vous lui ferez dans votre c<rur
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telle part qu'il vous plaira ; je n'exige rien , je ne peux rien exiger.
— « Parlez, » dit le banquier avec une curiosité croissante, « son nom?
— Edouard Langler. »
Si vous vous rappelez tout ce qui s'est passé dans les chapitres précédents entre M. Dutaillis et son jeune commis, vous comprendrez facilement la surprise et presque la douleur du banquier. C'était son fils qu'il venait de chasser de sa maison, de priver d'un emploi qui le faisait vivre; il l'avait réduit au désespoir, peut-être ; et qui sait jusqu'où le désespoir d'un jeune homme cruellement humilié pouvait aller. Il prit une petite sonnette d'argent sur la cheminée et l'agita vivement, mais sans ouvrir la porte du boudoir. Comme la première fois, on entendit 4a voix de GrifFard qui glissait ces mots à travers la porte :
« Monsieur a-t-il des ordres à me donner ?
— Savez-vous l'adresse d'Edouard,
— Moi, Monsieur, » dit Grifï'ard, «je n'ai jamais eu de relations avec ce jeune homme.
— Je vais vous la dire, » dit madame de Niéville à voix basse.
(( — Vous la connaisse/ donc » , demanda le banquier.
« Si Monsieur veut, » continua Griffard, «je m'informerai aux facteurs du quartier.
— Rue Saint- Joseph, n° 6, » dit madame de Niéville.
a — Rue Saint-Joseph, n° G, » répéta le banquier à haute voix; «vous irez chezlui, Grifïard, à l'instant même, et vous lui direz que je désire lui parler, que j'ai reconnu mes torts, t
On entendit un grognement sourd, comme celui d'un chien qui se voit arracher un os; c'était Griflard qui, involontairement ,. exprimait son mécontentement.
« — Allez, Griflard, » dit le banquier, «allez \ ite. »
Un nouveau grognement servit de réponse
à cette injonction, et le commis s'éloigna, d'un pas lourd et bruyant, qui semblait une protestation contre le message qu'on venait de lui donner.
« — Vous le connaissez, » dit le banquier, qui se rappelait les renseignements à lui donnés par Francisque Lobut , et trouvait quelque chose d'inconvenant dans la démarche d'une femme
venant ainsi plaider la cause d'un amant.
« — Sans doute, » dit madame de Niéville sans se troubler.
« — Et vous vous intéressez à lui?
— Oh ! bien vivement.
— Allons tant mieux, » dit le banquier en se frottant les mains, je vois avec plaisir que mon fils intéresse à lui les dames; mais apprenez-moi donc, Madame, le sort de cette Lucile dont vous me parlez. Quand la verraije , quand me confirmera-t-elle ce que vous venez de me dire; car enfin je ne peux pas accepter une paternité sur la simple assertion
d'une étrangère; amenez-moi Lueile, Madame, que j'entende de sa bouche la confirmation des faits que vous venez de m'apprendre, et alors je serai convaincu, je croirai. »
Madame de Niéville fixa les yeux sur le banquier d'un air de douleur significatif, et lui dit d'une voix ferme :
« — Vous demandez que j'amène Lueile, êtes-vous bien sûr que vous la reconnaîtriez?
— Je l'espère, » dit le banquier.
« — Je ne l'espère pas, moi; car voilà une heure qu'elle est devant vous, et vous ne l'avez pas reconnue. »
Madame de Niéville avait prononcé ces mots avec l'abandon d'une actrice au moment pathétique de la pièce. Elle continua :
« — Et croyez-vous donc, Monsieur, qu'une étrangère puisse faire pour un jeune homme ce que j'ai fait pour Edouard ; croyez-vous que je serais venue vous fatiguer d'une si longue histoire si je n'en avais pas connu les
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personnages ; et moi aussi , je me souviens comme vous de l'Allemagne, de nos promenades le soir sous les grands arbres. Je me souviens de vos protestations de tendresse , si douces, hélas! et si vaines; je me souviens de tout, hormis du mal que vous m'avez fait ; seulement je viens vous demander de rendre à mon fils tout le bonheur que vous m'avez ravi , de reporter sur l'enfant l'affection que vous avez eue pour la mère, et de tenir compte à l'un des maux que l'autre a soufferts pour vous.
— Assez, assez, » dit le banquier, qui pendant que madame de Niéville parlait, s'était levé et fixait sur elle ses petits yeux gris d'un air de satisfaction et d'ébahissement , « main tenant je vous reconnais , c'est bien Lucile , c'est sa voix si douce et si sonore à la fois , ce sont ses cheveux noirs, ses yeux, sa bouche si fraîche et si merveilleusement ornée. Et en disant cela il se posait devant madame de Niéville, l'examinant de la tête aux pieds comme
un avare qui contemple un trésor long-temps dérobé à sa vue, caressant du regard toutes les perfections de cette femme en qui les réalités du présent se réunissaient aux prestiges du passé.
« — C'est vrai, au moins, je ne vous reconnaissais pas , » continua-t-il avec la bonhomie d'un enfant, tout glorieux de trouver un bonheur au bout d'une maladresse; « niais que j'étais, comme si une femme au monde, excepté Lucile, pouvait savoir l'histoire de Lucile et me la raconter à moi; mais parlez-moi donc un peu, ma chère, parlez-moi de vous, de notre fils. » Il s'assit auprès d'elle sur le canapé , prit sa main et la caressa entre les siennes , tandis que madame de IN ié vil le rouge, confuse, avait peine à cacher le tremblement qui l'agitait .
,< — Vous tremblez, » continua le banquier, u allons donc, est-ce que je ne suis pas un ancien ami, moi, » et il voulut lui entourer la taille et l'adirer vers lui. Madame de INiévillr
recula vivement et se trouva à 1 extrémité du sopha, pâle et comme effrayée.
« — Comment, tu ne veux pas que je t'embrasse, » dit le banquier, « après vingt-deux ans de séparation, quand nous nous retrouvons par miracle.
— Parlez-moi de mon fils, » dit madame de Niéville, que ce tutoiement avait fait tressaillir, comme le contact imprévu d'une épée froide.
« — Parlons-en , » dit le banquier en se rapprochant, « voyons qu'est-ce que nous ferons pour lui. D'abord, Dieu merci, j'ai une fortune assez belle, il aura donc de l'argent, mais par degrés, pas tout de suite , afin de ne pas éveiller la curiosité du monde et attirer ses commentaires. Je le garderai avec moi, je l'intéresserai dans ma maison, peu-à-peu, et sans trop lui faire voir quel est le but où il peut prétendre ; et puis dans deux ans d'ici, je lui donnerai une dot convenable, et je le marierai
à quelque riche héritière : voilà un garçon lancé.
» Très-bien ainsi, » dit madame de Niéville, la figure rayonnante et en se rapprochant du banquier, « et il sera heureux, il sera riche, il sera considéré, n'est-ce pas? car la fortune amène la considération. On ne méprise que les pauvres.
—-Oui, oui, » dit le banquier, « et on ne lui demandera jamais s'il a une barre dans son écusson. »
Il y a de certains esprits qui, sans le vouloir et naïvement, blessent les autres plus cruellement que la méchanceté la plus raffinée ne saurait le faire. Cette dernière parole s'enfonça dans le cœur de madame de Niévillu comme la pointe d'un stylet, elle mit la maki sur son cœur pour en contenir les battements, et ferma les yeux pour ne pas pleurer. Le banquier ne s'aperçut pas de ce moment de trouble el se reprit à la contempler de nouveau
dans son attitude silencieuse et pensive , puis s'approchant d'elle, il l'embrassa au col en riant. Celle-ci se leva prompte comme l'éclair, un instant son front se plissa et elle eut dans la physionomie un de ces grands airs de mépris et de colère que nous lui connaissons; puis, comme si une nécessité implacable l'eût soumise à sa loi, elle inclina la tète et se contenta de dire avec une émotion dans la voix qu'on pouvait également attribuer à l'orgueil froissé et au trouble naturel à toute femme qu'une caresse surprend :
« — C'est mal.
« — Pourquoi cela, » dit le banquier, u fautil donc être si sévère et si digne avec moi , n'êtes- vous pas Lucile? n'es-tu pas mon ancienne compagne ? ne t'ai-je pas aimée, et n'aïje pas le droit de te dire encore que je t'aime?
— Oh! assez, assez, » dit madame de Niéville d'une voix étouffée et comme mourante?
« — Ah ça, tu me donneras ton adresse, » rc-
prit le banquier, qui décidément avait repris tout son aplomb.
« — Jamais !
— Tu ne veux donc* pas que j'aille te voir; mais tu es bien changée, sais-tu, tu n'es plus cette bonne petite Lucile d'autrefois, toujours prête à se dévouer , à se sacrifier même, pour satisfaire à mes fantaisies; vous êtes une grande dame maintenant , vous avez eu sans doute de grands seigneurs à vos pieds, et vous ne vous souvenez plus du bonheur que tu partageais dans ta jeunesse avec un pauvre petit jeune homme sans fortune et sans nom. Etesvous véritablement Lucile? »
Le banquier avait dit ces derniers mots en plaisantant et comme continuation de son badinage imité des tu et des vous de Voltaire; pourtant clic produisit sur madame de Niéville un effet qu'on eût été loin d'attendre, sa ligure s elTorca de devenir souriante; elle répondil avec la grâce un peu forcée (Tune
femme qui affecte quelquefois la gaité ; quant au fond, elle se sentit triste et souffrante :
« Je suis toujours Lucile, Monsieur, et c'est moi qui viendrai vous voir.
— Souvent?
— Quelquefois.
— Et nous causerons de notre fils. A la bonne heure, que votre volonté soit faite. Vous savez bien que je n'ai jamais aimé à contrarier les dames.
— Galant comme un gentilhomme , » dit madame de Niéville, qui en ce moment peutêtre songeait au marquis de l'Eglantine, à sa visite inattendue, dont elle n'avait pu pénétrer le motif, aux conséquences possibles de la position où elle se trouvait engagée ; « mais savezvous, que notre conversation a été bien longue.
— Bien courte, » dit le banquier.
« — Quoi qu'il en soit , vous me permettrez de ne pas la prolonger. »
En disant ces mois, elle fit une salutation au
banquier, qui la regarda faire d'un air de dépit.
« — Une révérence pour adieu , » dit-il , « c'est mal; la main, s'il vous plait, au moins. »
Madame de Niéville mit sa main dans celle que le banquier lui tendait; celui-ci la baisa et la garda quelque temps comme s'il eût espéré un adieu plus tendre encore , et madame de Niéville, la retira tout doucement, et ouvrant la porte du boudoir :
« — Au revoir, » dit-elle, en se retournant sur le seuil de la porte ; et au moment de sortir : « Vous l'aimerez bien, n'est-ce pas?
— Qui donc? demanda le banquier, qui n'avait pas toujours l'intelligence des ellipses.
"Mon fils, » dit madame de Niéville avec effusion , et elle se reprit pour ajouter , notre fils. »
Quand elle fut bors de l'hôtel , ses yeux se portèrent autour d'elle d'un air d'indécision , ses jambes semblèrent vaciller; elle fut obli-
gée de s'appuyer à l'angle d'une boutique en saillie, en murmurant :
« Mon fils, pardonne-moi ! »