LXX
Pendant ce temps, Marmouset courait à Hampstead par le chemin qu’il avait déjà suivi.
Chose assez rare à Londres, la nuit avait été lumineuso et sans brouillard , à partir de trois heures du matin.
La lune venait de disparaître de l’horizon, mais dans le ciel d’un bleu pâle couraient les premières clartqs de l'aube, au moment oit Marmouset arriva sous les murs de la maison rouge.
Celte demeure mystérieuse, qui successivement s’était ouverte devant Gipsy et sir Arthur Newil, paraissait abandonnée.
Aucun bruit n’en sortait ; aucune apparence de vie ne se manifestait à l'intérieur.
Mais comme Marmouset cherchait un coin obscur pour s'y établir en sentinelle, selon les ordres du Maître, il lui sembla que quelque chose s'agitait sur le toit.
Marmouset avait l’œil perçant.
Il se fut convaincu bientôt qu'il voyait se dresser une forme humaine.
La (orme humaine demeura un moment immobile, puis elle se baissa, se releva ensuite et se mit à marcher sur le toit.
Immobile, sous le porche d’une maison dont toutes les fenêtres étaient encore closes, Marmouset vit oet homme s'approcher de l'un des arbres qui montaient au bord du toit.
Puis il le vit disparaître, coulant le long de l'arbre, derrière les hautes murailles du jardin.
— Voilà déjà du nouveau, pensa le gamin.
Dix minutes après, l’homme reparut, non plus sur le toit, mais au-dessus de la grille et sauta tout effaré dans la nie.
Puis il prit la fuite.
Alors Marmouset se dit :
— Évidemment, ce monsieur n’est pas un locataire de l’immeuble.
Et il courut après lui, le rejoignit et lui dit :
— Pardon, monsieur, ne seriez-vous pas sir Arthur Newil T
Sir Arthur jeta un cri et voulut se dégager :
— Non, dit-il, non... je ne suis pas sir Arthur Newil.
Mais Marmouset s'était cramponné à lui, et, comme
sir Arthur s'apprêtait à le renverser d’un coup de poing, un autre homme surgit du milieu de la rue et lo prit par le bras.
— Pardon, sir Arthur, dit-il, mais il faut bien que vous nous donniez des nouvelles de Gipsy la bohémienne.
Ce nouveau personnage, on le devine, n’était autre que Rocambole, que le petit homme amoureux de la géante avait, sans perdre de temps, conduit à Hampstead.
Après la fuile de sir Arthur Newil, Gipsy avait repris cette attitude brisée de ceux qui n'espèrent plus rien en ce monde et attendent la mort comme une délivrance.
L'homme qu’elle avait aimé, l'homme pour qui elle allait mourir, était donc un lâche ?
R l'avait outragée grossièrement, lorsqu'il avait désespéré de pouvoir échapper à la mort...
Il l'avait abandonnée lâchement, quand il avait trouvé pour lui-même la voie du salut.
Gipsy attendait donc la mort, non plus avec calme, mais avec impatience.
Ses yeux étaient secs, elle ne versait plus une larme, elle ne poussait même plus un soupir.
Cependant, de temps à autre, un nom venait à sa bouche.
— Ma mère !
Elle«ongeait à cette femme, encore jeune et belle, qui l'avait appelée sa fille une heure, et que les Étrangleurs avaient assassinée dans ses bras.
Et une sorte de joie farouche passait alors sur scs
lèvres.
Elle allait mourir, elle irait dans le monde des âmes, elle reverrait sa mère.
Cette pensée préparait Gipsy à la mort.
Plusieurs heures s'écoulèrent.
Les lampes s'étaient éteintes et la lumière du jour pénétrait par cette coupole qui avait servi d'issue à sir Arthur Newi
La pagode perdait peu à peu cet aspect fantastique et lugubre qu’elle avait eu pendant la nuit.
Gn rayon de soleil arriva et se joua sur le parquri couvert, comme les murs, de peintures bizarres.
Gipsy tournait quelquefois les yeux vers la porte par où étaient entrés successivement les femmes q® l’avaient dépouillée de ses vêtements et revêtue de cette robe qui l'emprisonnait comme un suaire , et ensuite sir Arthur Newil.
La mort lui paraissait lente à venir !
Enfin elle éprouva un malaise subit qui alla grandissant.
C’étaient les premiers tiraillements de la faim.
Le corps trahissait l'âme qui voulait s’envoler ; b nature parlait plus haut que l’esprit.
Une torture physique s'ajoutait aux souffrances morales.
Gipsÿ fut obligée de se lever et de marcher.
Elle se promena autour de la monstrueuse statue, tantôt d'un pas saccadé, tantôt lentement, appuya»1 parfois ses mains sur sa poitrine, comme si elle eM voulu réprimer les angoisses de la faim qui allaient croissant.
Vers midi, la porte s’ouvrit et les quatre femme entrèrent.
— Enfin! pensa Gipsy dont l’œil brilla d'une sombre joie.
LES KAVAGEUKS
L'un d'eux, celui qui parus ml êlrc lu eluf, a’clacç» xerj lu bacber cl prit Gijuy dm» sus bru tPuçc 131).
Lts femmes s’avançaient vers elle en chantant un hymne bizarre en langue indienne.
Mais tout h coup elles s’arrêtèrent, leur chant cessa et elles manifestèrent une vive émotion.
Cipsy, immobile, les regardait.
Elles venaient de s’apercevoir de la disparition de sir Arthur Newil.
Et elles ne songèrent point h questionner Gipsy.
Mais elles poussèrent des cris aigus, accompagnés de paroles indiennes que Gipsy devina être un appel.
Cet appel fut entendu sans doute, car la porte qu’elles avaient refermée se rouvrit, livrant passage aux deux hommes qui avaient amené sir Arthur dans la pagode.
Les deux hommes s'arrêtèrent muets, consternés sur le seuil.
L’un d’eux, apres un moment d'hésitation, s'approcha de Gipsy et lui dit :
— Où est l'homme qui devait mourir avec toi î 17* LIVIUISOX.
Gipsy leva la main vers le cintre de la pagode et n’ajouta pas un mot.
Or, hommes et femmes crurent que Gipsy leur montrait le ciel.
Sir Arthur avait détaché* la vitre si carrément, et la coupole éclairée du soleil était si haute, que ni les uns ni les autres ne s’aperçurent que celte vitre manquait.
Gipsy comprit leur étonnement, et, se souvenant qu'cllo avait aimé sir Arthur, quelque mépris qu'il lui inspirât maintenant, elle en eut pitié et ne voulut point le trahir.
— Où est-il? répéta l'un des deux hommes qui s’avança menaçant vers Gipsy.
Gipsy demeura calme et répondit :
— La déesse , sur mes prières , lui a fait gricc ! deux génies sont descendus du ciel et l'ont emporté.
Un policeman anglais se fût mis A rire A celte ré-
ponse. Mais les fanatiques jetèrent un grand cri et tombèrent à genoux.
Ils se prosternèrent, non point devant la déesse Kâli, mais devant Gipsy elle-même.
Les femmes les imitèrent et baisèrent même le bas de la robe de la jeune fille atupéfaite.
L'une des femmes lui dit :
— Il faut bien nous rendre A l'évidence. Si la déesse a fait un pareil miracle en ta faveur, c'est te tu as mérité le pardon de ta faute cl que tq es suflisainmcnt purifiée. Gloire à toi et à la déesse I
Les hommes dirent A leur tour :
— Le grand prêtre ordonnera sans doute que tu paraisses tout de suite devant Kâli, gloire à toi I
Et hommes et femmes se prirent par la main et se mirent A danser autour de Gipsy, entonnant de nouveau leur hymne bizarre.
Gipsy songeait A sa mère et priait tout bas le Dieu des chrétiens.
Et tandis que les quatre femmes et les deux hommes dansaient et chantaient, la porte de la pagode se rouvrit sans bruit.
Deux nouveaux personnages que Gipsy voyait pour la première fois, mais en qui Rocambole aurait reconnu sir George Slowc et le baronnet Nively, venaient d'apparaltre sur le seuil.
D'un coup d'œil, ils purent constater la disparition de sir Arthur Newil.
Sir Arthur s’était évadé...
Par où ?
L’œil perçant de sir George Stowo remarqua tout de suite l'endroit.
Ce que les Indiens n’avaient pas vu, il le vit sur-lechamp.
Sir Arthur avait dû monter sur la statue et atteindre la coupole, dont il avait détaché une vitre.
Les Indiens chantaient toujours ct disaient :
— Gloire à Gipsy, qui a obtenu de la déesse la grâce de son amant ; honneur à Gipsy la sainte, qui va bientôt s'asseoir dans les jardins embaumés de Kâli.
Le baronnet Nively était stupéfait.
Sir George Stowc se pencha h son oreille êt lui dit :
— Sir Arthur s’est évadé ; il ira trouver les constables, le coroner, il fera grand bruit... Nous sommes perdus si nous ne nous hâtons.
— Que voulez-vous dire. Lumière?
— Que ce soir on délivrera Gipsy.
— Oh?
— Et qu’il faut la brûler tout de suite.
S r ces mots, il s'avança au milieu de la pagode.
A sa vue, les chants ct les danses cessèrent.
Sir George Stowe s’approcha de Gipsy, à qui ce tourbillon humain avait donné le vertige :
— Gloire â toi, la favorite de Kâli ! dit-il.
Aussi ton âme purifiée ne saurait demeurer plus longtemps en contact avec les fanges de la terre.
Réjouis-toi, Gipsy, ton esprit épuré va quitter sou enveloppe grossière. Réjouis-loi ! i
Et le fanatique ht un signe.
A ce signe, les hommes sortirent; puis, au bout de quelques minutes, ils revinrent suivis de plusieurs autres.
Tous portaient des fascines résineuses sur leurs épaules et les déposèrent au pied de la statue.
Les femmes avaient repris leurs chants ct leurs danses.
Les hommes dressaient le bûcher.
Sir George Stowe et le baronnet Nively assistaient impassibles à ces préparatifs.
Gipsy était tombée â genoux et priait, invoquant tout bas le souvenir de sa mère morte.
Et le bûcher s'élevait peu à [ieu ; et quand il fut prêt, les quatre femmes saisirent la pauvre bohémienne et la forcèrent h y monter.
Gipsy n’opjiosa aucune résistance.
Alors sir George Stowe prit une torche de la main d’un Indien et l'approcha dos fascines enduites de résine.