LXXI
Trois jours se sont écoulés depuis le sauvetage de Gipsy.
Deux hommes sont demeurés chez eux, obstinément, pendant ces trois jours.
L'un est le gentleman sir George Stowc.
L’autre est sir Arthur Newil.
Sir George Stowe n'a qu’une crainte , c’est que sir Arthur ne soit allé trouver miss Cécilia et ne lui ait tout révélé.
Il a pu s'échapper de la pagodo, tourner et retourner dans les rues de Ilampstead, afin de faire perdre sa trace, regagner Londres et attendre les événements.
Sir George Stowe sait bien que tous ces hommes qu’un ordre mystérieux réunissait naguère dans la pagode de Hampstcad, ont A Londres des professions au grand jour ; que s'ils sont Étrangleurs et adorateurs de la déesse Kâli dans l'ombre, ils revendiquent bien haut, à la lumière du soleil, leur qualité de citoyens britanniques. Or, l’enlèvement de Gipsy par les prétendus fils de Sivah est non-seulement un échec moral , un coup
presque mortel porté à la puissance de la déesse Kâli, mais à sa propre autorité, it lui sir George Stowe, le chef suprême des Étrangleurs â Londres.
Depuis que Gurhi avait fait des révélations à sir George Stowe, ce dernier l’avait tenu enfermé cher lui.
Quand il y rentra, en revenant de Ilampstead, il put constater que Gurhi avait disparu.
S’était-il enfui î
L’avait-on enlevé?
La dernière hypothèse était la plus admissible.
Gurhi seul aurait pu dire aux autres que les prétendus fils de Sivah n’étaient que des imposteurs.
D'un autre célé , ni le lendemain , ni les jours suivants, sir George Stowe ne reçut un mot de Cécilia qui. cependant, â leur dernière entrevue, lui avait annoncé que son oncle, le pair d'Angleterre, dovait le prier très-prochainement à dîner.
Sir George Stowe se disait donc :
— Sir Arthur Newil a parlé , et sa cousine l'a cru."
De son cèté , sir Arthur avait passé ces trois jours à trembler.
Partout il voyait des Étrangleurs...
LES RAVAGEURS
Sir Arthur était têtu comme un bon rilturroit ait* (Pane iSI'.
Partout il croyait entendre siffler le terrible nœud coulant.
Échappé aux mains de Rocambolc, qui l’avait laissé aller après qu’il lui eût donné les renseignements dont celui-ci avait besoin pour sauver Gipsy — sir Arthur s’était bien gardé do retourner dans la maison louée sous le nom de monsieur William.
On ne l’avait pas revu davantage dans b coquet logis de garçon qu’il possédait dans Piccadilly.
Or, sir Arthur s’en était allé loger dans le Borough, un quartier populaire, h l’auberge de la Chèvre-Noire , où ne descendaient que les gentlemen de province, des marchands et des fermiers.
Là il s’était vêtu comme un bon villageois aisé qui vient se repaître des merveilles de la capitale pendant quelques jours, afin d’avoir de longs récits à faire, plus tord , au coin du feu de son vieux manoir, au fond de son comté reculé
On ne l’avait point revu dans les bureaux de la Marine , ni dans Piccadilly , ni dansHaymarket.ni ailleurs.
Le soir, il allait prendre l’air un moment , au bord de la Tamise, son chapeau sur les yeux et son nez dans son manteau.
Lorsque la peur prend un homme en croupe, elle le conduirait au bout du monde.
Ce n’était point nssez pour sir Arthur Newil do s’étre déguisé, de s’être réfugié dans le Borough, d’avoir changé de nom, car il se faisait appeler, à son auberge de la Chèvre-Noire, M. Johnson Wardlc.
Non, sir Arthur avait une si grande épouvante des Étrangleurs qu’il songeait à fuir l’Angleterre et à s’embarquer pour quelque colonie lointaine , l’Australie od la Cochinchino.
A cet effet, il se présenta un soir dans les bureaux de la West india company et demanda s’il n’y avait pas quelques navires en partance.
Il lui fut répondu que le brick le GoUering mettrait à la voile dans quatre jours, dans le port de Liverpool, en destination do la Nouvelle-Calédonie.
Sir Arthur paya son passage d’avance, un passage de deuxième classe, ce qui était encore une mesure de prudence,, sous le nom de Johnson Wardle, et rentra à son auberge fort perplexe.
Prendrait-il le soir même le railway de Livcrpool ou demeurerait-il à Londres!
Après avoir longtemps hésité, longtemps réfléchi, il se décida à rester à Londres, s’y trouvant encore mieux caché qu’à Livcrpool.
Puis il supprima sa promenade quotidienne au bord de la Tamise et résolut de feindre une indisposition et de ne pas sortir de sa chambre d’auberge, jusqu’au lendemain minuit, heure où il prendrait l’express-train de Liverpool — lequel arriverait uno heure à peine avant le départ du GoUering.
Sir Arthur Newil avait donc passé doux jours enfermé, au lit, buvant du thé et, toujours sous le nom de Johnson W'àrdlc, se plaignant d’horribles coliques.
Le soir du troisième jour, un peu avant la nuit, il
prétendit se trouver mieux, se leva et consentit h souper, sur les instances réitérées du garçon d'hîttei.
Deux heures plus tard, il fit sa malle, car il avait acheté différents objets nécessaires h un voyage aussi long que celui de la Nouvelle-Calédonie.
Puis, il demanda sa note.
Et quand il eut donné sa demi-guinée, cinq shellinga pour sa dépense de trois jours , il se mit A regarder la pendule avec anxiété.
La pendule n'allait pas assez vite 1
Il avait encore plus d’une heure H attendre avant d’envoyer chercher le cab qui le conduirait au railway de Liverpool.
Tout h coup on frappa h la porte.
Sir Arthur Newil pâlit, sa langue se glaça, ,,
11 ne connaissait personne dans l'auberge, il n'avalt jamais reçu de visite.
On frappa une seconde fois.
Et comme il hésitait A répondre, la porte a’ouvrit et un homme entra.
Cet homme, sir Arthur Newil le reconnut sur-lechamp.
C’était celui qui l'avait pris au collet, lorsque la peur le poussait dans les mes de Ilompstead.
Cet homme, c’était Itocambole.
Non plus Rocambole affublé d'une vareuse da matelot.
Mais Rocambole vêtu en gentleman, ganté de frais, ayant le ton et les manières d’un homme de haute vie.
Et Rocambole, saluant sir Arthur Newil , ferma la porte.
— Pardon, monsieur, dit-il, je sais que vous partez Ce soir, et que vous vous embarquez demain matin. A Dieu ne plaise ! que je veuille contrarier vos projets. Seulement j'ai un petit service A vous demander.
En même temps, Rocambole ouvrit son pardessus et tira de sa poche un revolver, ajoutant :
— Gipsy m’a tout dit. Je sais que, la peur aidant, on obtient de vous bien des choses. Or, écoutez-moi bien : si vous refusez d’écrire la lettre que je vais vous dicter, je vous hrftle la cervelle.
Sir Arthur était ivre-mort d’épouvante.
Rocambole ajouta :
— Libre A vous de fuit devant les Etrangleurs, et le mépris que vous m’inspirez ne me donne pas l’envie de vous venir en aide. Mais, si vous ne voulez pas manquer le train, asseyez-vous IA, devant cette table cl écrivez I
Sir Arthur eut un soupir étouffé, mais il obéit et se dirigea vers la table.
LXXtV
Miss Cédlla élsit seule dans ce bel atelier de peinture ofi nous l’avons vue, quelques jours auparavant, recevoir son cousin sir Arthur Newil.
La nuit était proche, et les dernières clartés du jour projetaient A peine une lueur indécise sur les toiles, les esquisses et les chevalets, et Imprimaient A cet
artistique désordre d’un atelier un charme de plus; celui des lignes confuses.
Depuis longtemps, miss Cécilia avait cessé de travailler.
Elle rêvait.
A quoi peut rêver une jeune fille, si ce n'est A l’homme qu’elle aime ?
Miss Cécilia songeait A sir George Stowe, qu'elle n'avait pas vu depuis quatre jours. .
Pourquoi ?
Une circonstance imprévue avait ajourné le dîner de lord Charring.
Lord Charring, on le sait, était un oncle magnifique et plein de tendresse pour sa jolie nièce, qui faisait tout ce qu’elle voulait, lui dominait tout ce qu'elle désirait, et avait triomphé des répugnances que sir George Stowe inspirait au reste de la famille.
Lord Charring et l'Anglo-Indien s’étaient vus A un thé donné par la mère de Cécilia.
Sir George Stowe avait plu A lord Charring.
Ce aoir-IA, sir Arthur Newil n’était point venu.
— . fi boude, -avait dit miss Cécilia d’un ton de dédale.
Et on n’avait pas parlé davantage du commis A la marine.
Plus que jamais miss Cécilia avait foi dans sir George Stowe et l’explication qu’elle avait eue avec lui, dans sa .maison, relativement au petit poisson, l’avait pleinement satisfaite.
Or donc, A ce thé, lord Charring avait pris A part l’Anglo-Indieq et lui avait dit :
— Vous aimez ma nièce, et ma nièce vous aime, mais son père a des préjugés que nous ne détruirons pas en un jour : fiez-vous A moi et attendez...
Or le dîner annoncé par lord Charring avait été ajourné parce que le noble lord possédait une magnifique habitation dans le Yorkshirc et qu'elle x-enait d’être 1a proie des flammes.
I.ord Charring était parti en toute hâté, prévenu par un télégramme.
Et miss Cécilia avait voulu attendre que son oncle frit de retour pour écriro A sir George Stowe ; mais chaque jour, elle espérait voir arriver une lettre, un bouquet de lui.
Rien ne venait !
Sir George Stowe, persuadé que sir Arthur Newil avait vu sa cousjne, n’osait plus songer A miss Cécilia,
Miss Cécilia se perdait en conjectures sur le silence de sir George Stowe.
Et elle rêvait, la jeune fille, A la chute du jour, oubliant que sa toilette du souper n'était pas faite et que cependant l'heure du repas du soir approchait.
Et tandis que sa pensée tout entière était concentrée sur sir George Stowe, un domestique entra lui apportant une carte sur un plateau.
Miss Cécilia prit la carte et lut un nom qui lui était tout A fait inconnu :
Itocambole.
LES RAVAGEURS
Puis, au-dossous, on avait écrit au crayon lus mots: Relativement « sir George Stowe.
Ces mots, comme on le pense bien, étaient un sésame pour la jeune fille.
Elle crut que sir George Stowe lui envoyait un messager et elle dit vivement au domestique :
— Faites entrer cette personne.
Rocambole fut introduit.
L'homme qui s'était incarné successivement dans le brillant marquis de Chamery autrefois, et tout dernièrement dans le Major, ce type d'élégance parfaite et de grandes manières, venait de reparaître tout entier.
Miss Cécilia, en voyant entrer cet homme encore jeune, au regard magnétique, se sentit dominée subitement et elle oublia qu'il ne lui avait pas été présenté.
— Miss Cécilia, dit Rocambole, je vous demande un quart-d’heure d’entretien, est-ce trop?
Son geste, sa voix, son regard, avaient quelque chose de si profondément dominateur, que miss Cécilia sentit qu’elle était sous le chariuo d'une fascination inattendue.
Elle ne songea pas même A prononcer le nom de sir George Stowe.
Et, indiquant un siège 11 Rocambole, elle attendit.
Alors Rocambole lui dit :
— Je vous apporte d’abord, miss Cécilia, les adieux de votre cousin, sir Arthur Newil, qui s’est embarqué ce matin à Livcrpool, à bord du GoUlering, pour la Nouvelle-Calédonie.
Cette nouvelle était si imprévue que miss Cécilia no put réprimer un geste d’étonnement.
— Comment 1 Bt— elle, il est parti !
— La sûreté do sa vie l’exigeait.
Miss Cécilia tressaillit, mais die attendit encore.
Rocambole compléta sa pensée :
— Il y a quatre jours, dit-il, sir Arthur Newil a été condamné à être brûlé vif, en compagnie d'une bohémienne, sa maîtresse, et la sentence allait recevoir son exécution, lorsqu’il est parvenu A s’échapper.
Miss Cécilia regarda Rocambole avec une sorte de stupeur, et se demanda sans doute si elle n’avait pas un fou devant elle.
— Mais, monsieur, dit-elle, faites-moi donc la grâce de me dire si je dors ou si je suis éveillée !
Le regard de Rocambole avait cette limpidité froide qui exclut toute idée de raillerie.
— Miss Cédlia, dit-il, vous ne rêver pas. Vous êtes parfaitement éveillée. Et ce que j’ai l’honneur de vous dire est l’exacte vérité.
11 s’est trouvé dans la capitale de l’Angleterre, une nation civilisée entre toutes, il s’est trouvé un tribunal mystérieux qui a condamné sir Arthur Newil h être brûlé vif.
« Et ce tribunal, miss Cécilia, avait pour président un homme dont j’ai écrit le nom sur ma carte, sir George Stowe ! »
Miss Cécilia jeta un cri ; mais le regard de Rocarabole pesait sur elle, et elle n’osa point jirotester, comme
elle l’eût fait peut-être, en s® souvenant de la conversation qu’elle avait eue déjà avec sir Arthur Newil.
Rocambole continua :
— Vous pourriez douter de ma parole , car je vous suis inconnu, mais vous no douterez certainement pas des alflmiations de sir Arthur Newil.
Et il mit sous les yeux de miss Cécilia cette lettre que sir Arthur avait écrite sous te canon de son revolver.
Le gentleman n’avait omis aucun détail ; il avait tout avoué it miss Cécilia, Bon étrange amour pour Gipsy la bohémienne et leurs rendez-vous mystérieux et son enlèvement et sa dernière entrevue avec sir George Stowe.
Tout cela était empreint d’un tel cachet do vérité que miss Cécilia demeura comme foudroyée.
Cependant son amour parlait encore plus haut que sa raison.
— Monsieur, dit-ollo tout à coup, savez-vous bien que sir Arthur Newil m'a aimée 1
— Je le sais, mademoiselle.
— Qui me dit que cette lettre... n’est pas... une calomnie f
— Miss Cécilia, dit gravement Rocambole, si vous voules me donner trois jours, je vous montrerai sir George Stowe présidant une assemblée d 'Étrangleurs!
Ces mots produisirent sur miss Cédlia une révolution violente.
— Si vous faites cela, dit-elle, si vous m’avez dit vrai, l’amour que j’avais pour cet homme se changera en haine, et je n’aurai ni repos, ni trêve qu’il n’ait payé ses crimes de sa vie.
— J’ai compté sur vous, dit froidement Rocambole.
Et il sc leva et prit congé de la jeune fille.
Le cinquième jour de cette retraite forcée â laquelle sir George Stowe s’était condamné depuis les événements de Hampstead s’était écoulé tout entier et le gentleman ne savait absolument rien de nouveau.
Aucune nouvelle de miss Cécilia.
11 avait écrit à la jeune fille, elle ne lui avait pas répondu.
Tous les matins son nouveau domestique, car on sait ce qu’était devenu le malheureux John, lui apportait les gazettes et les papiers publics.
Sir George Stowe les parcourait d’un œil fiévreux.
n lui semblait toujours lire quelque terrible fait divers relatant le miraculeux sauvetage de Gipsy la bohémienne, la mort du baronnet sir Nively, et quelque lettre fulminante adressée à la police anglaise par sir Arthur Newil.
Rien de tout cela n’arrivait.
Enfin, le soir du tinquième jour, sir George se décida à sortir.
Il commença par aller diner au club de West India. On l’accueillit comme à l’ordinaire.
Cet homme, c'cUit Rocambolc .race 131;.
Seulement , un membre fit l'observation qu’on ne l’avait pas vu depuis longtemps.
Sir George Stowc, un peu rassuré, répondit qu'il était allé chasser dans le comté de Kent.
Un autre lui demanda où en était son mariage avec miss Cécilia.
Le gentleman prit un air mystérieux et on n'insista pas — la discrétion élapt une vertu essentiellement anglaise.
Un autre lui raconta que l'on n'avait pas vu non plus sir Nively depuis longtemps.
Sir George Stowe répondit qu'il pensait que le baronnet avait rejoint son régiment à la bêle et s’était embarqué pour les Indes.
Enfin, un quatrième membre du club lui raconta en détail la mort de ce prétendant de miss Cécilia, qu’on avait trouvé étranglé dans la rue.
On mit même la conversation sur les Etrangleurs.
Sir George Stowe demeura calme.
Au reste, l'opinion générale du club était que les Etrangleurs de Londres n'étaient autres que des voleurs.
Personne ne souffla mol de sir Arthur Newil.
11 y avait si longtemps qu’on ne Tarait vu h IVcal India qu'il était oublié.
A dix heures du soir, sir George Stowe sortit du club un peu rassuré.
Mais que s’était-il passé à Ilampstead ?
Les gens audacieux qui avaient enlevé Gipsy du bûcher en flammes n'étaient pas hommes à s'arrêter en si beau chemin.
Sir George Stowe avait dans sa poche une bonne paire de revolvers il six coups chacun et un poignard.
U monta dans un cab et se fil conduire à Ilampstead.
Mais, arrivé dans le village, il renvoya son cocher et fit à pied le trajet qu'il avait encore h parcourir pour arriver à la pagode.
Ilampstead est désert le soir ; on rencontre à peine çà et là un passant attardé dans les rues.
Sir George Stowe arriva donc sous les murs du grand jardin qui entourait la pagode, sans avoir coudoyé personne.
A sa grande satisfaction, il lui parut que la grille était dans le même état et que tout paraissait calme et tranquille à l'intérieur.
LES RAVAGEURS
Sir Georgs Stowe poussa on tiouvrao cri, puis tomba à scs genoux (Page 138).
Néanmoins, sir George Stowe, qui avait pourtant une clé, n'osa pas entrer tout de suite.
U revint sur ses pas et pénétra dans un cabaret, où. il demanda un verre d'ale commune.
Ce cabaret était celui que fréquentait le fossoyeur bel esprit et diseur d'histoires.
Placé à une table voisine, sir George Stowe écouta la conversation du fossoyeur et de quelques autres personnes.
On s’entretenait des prochaines élections.
Personne ne souffla mot de la pagode.
Enhardi, sir George Stowe quitta le cabaret et se dirigea vers la grille.
La clé tourna dans la serrure, la grille s'ouvrit.
Au bruit qu'elle fit en se refermant, une autre porte s'ouvrit à l'extérieur de l’étrange édifice.
La femme aux bracelets d'or, celle-là même qui avait 18* liv»aisos.
reçu Gipsv, vint à la rencontre de sir George Stowe.
Selon sa coutume, elle se prosterna et l'appela Lumitre, ce qui parut d'un bon augure à l’Anglo-Indien, qui craignait fort d'avoir perdu son autorité.-
Ensuite, elle lui dit :
— Sir James Nively vous attendait avec impatience. Lumière.
— Nively 1 exclama sir George.
— 11 est vivant, notre bon maître, dit la femme aux bracelets d'or.
Sir George Stowe respira.
— La balle a glissé le long des côtes, poursuivit l'Indienne, et la blessure est légère.
Sir George Stowe suivit la femme aux bracelets d'or à l'intérieur, dans le même vestibule qui ressemblait à celui d'une maison anglaise ordinaire-, et ofi elle avait offert à manger à Gipsy.
Digrt
C'était là qu'était sir James Nively,
Le baronnet n'était même pas au lit, bien qu'un peu pèle.
11 se leva du siège où il était assis et se prosterna à son tour devant sir George Stowe.
— Ah 1 Lumière, dit-il, j'attendais plus tôt votre retour.
— Mon retour ? fit George Stowe.
— Mais, continua sir James Nively, vous avez voulu exterminer auparavant tous les prétendus fils de Sivah. Car, rassurez-vous, Lumière, poursuivit le baronnet avec volubilité, j'ai eu bientôt relevé le moral abattu de nos hommes, et ils sont aujourd’hui pleins d’ardeur.
Sir George Stowe écoutait le baronnet et croyait rêver.
— Ainsi, dit-il enfin, il n'est rien arrivé ici ?
— Rien que ce que vous savez...
— Les prétendus fils de Sivah, c'est-à-dire le Français et sa bande...
— Vous les avez exterminés dans Londres, n'estce pas ?
— Non, dit sir George Stowe.
— Mais vous avez repris Gipsv ?
— Non.
— Tout au moins sir Arthur...
— Pas davantage.
— Enfin, dit sir James Nively avec un étonnement croissant, vous avez revu miss Cécilia et votre mariage va bon train.
— Je n'ai pas revu miss Cécilia.
Cette fois le baronnet Nively jeta un cri d'étonnement.
— Mais qu’avez-vous donc fait depuis cinq jours ? dit-il en regardant sir George Stowe.
— Ce que j'ai fait ?
— Oui.
— Mais... rien... .
Sir James Nively, qui avait repris sa place dans son fauteuil, se leva tout à coup et regarda sir George Stowe comme il ne l’avait jamais regardé...
A ce point que sir George Stowe tressaillit et fronça ensuite le sourcil.
Sir George Stowe était à Londres chef suprême ; il ne relevait ou ne croyait relever que de sa conscience ; il n'avait "par conséquent autour de lui que des esclaves qui ne devaient point se permettre de l’interroger.
Cependant le regard de sir James Nively était calme, hautain, dépourvu de tout respect.
— Ainsi donc, dit-il, vous n'avez rien fait? vous avez eu peur?...
L'Anglo-lndien pâlit de colère.
— Esclave, dit-il, oublies-tu donc qui je suis, pour me parier ainsi ?
Mais Sir James Nively continua :
— 11 y a ici un esclave et un homme qui lui doit obéissance, dit-il. Sir George Stowe, tu as perdu- ta puissance ; et, en vertu des pouvoirs secrets qui m’ont été confiés, je te dépose I
En même temps, le capitaine de cipayes tira un papier de son sein et le plaça sous les yeux de sir George Stowe.
Ce papier était couvert de signes mystérieux.
Sir George Stowe y jeta les yeux, poussa un nouveau cri, puis tomba à deux genoux devant le baronnet sir James Nively en disant :
— Pardonnez-moi... c'est vous désormais à qui revient le titre de Lumière. J'obéirai.
Pour expliquer la scène aussi rapide qu'inattendue qui venait d’avoir lieu, il est nécessaire de dire quelques mots sur cette étrange et mystérieuse association des Étrangleurs qui, non contente d'ensanglanter l’Inde, se répandait maintenant en Angleterre.
On a beaucoup écrit sur les Thugs ou Étrangleurs ; mais peut-être n’a-t-on jamais dit la vérité sur le but réel de leur affiliation.
De même qu'au temps des premiers chrétiens, les proconsuls romains livraient les néophytes aux bêtes de l’arèno, sous le prétexte religieux, de même le but apparent des Étrangleur» était le désir de plaire à la déesse Kàli et à toutes ces divinités sinistres qui peuplent l’Olympe indien.
Et les proconsuls, qui persécutaient les chrétiens, ne croyaient plus depuis longtemps à Jupiter, à Junon et aux autres dieux qu’adorait le peuple de Rome.
Mais peut-être bien qu'au-dessus de ces fanatiques, qu’on exaltait en les menaçant de la colère ou en leur promettant les récompenses de la déesse Kâli, il y avait d'autres hommes qui, comme les proconsuls, ne croyaient plus aux divinités au nom de qui iis agissaient.
Dans les profondeurs caverneuses d’Éléphanta, dans les jungles impénétrables des forêts indiennes, peutêtre quelques hommes plus intelligents et moins crû- ■ dules que le peuple qu'ils gouvernaient dans l'ombre . s'étaient-ils réunis en se disant :
— C'est le joug anglais que nous voulons secouer à tout prix, et par tous les moyens ?
En haut, l'association des Étrangleurs était politique ; en bas, elle n'était plus qu'un assemblage de fanatiques religieux.
Ce mystérieux gouvernement, dont le chef était toujours invisible, employait de préférenoe les Indiens aveuglés par le fanatisme religieux.
Mais très-certainement à coté de ceux qui croyaient fermement à la déesse Kâli, obéissant à ses commandements, ils avaient coutume de placer, souvent avec un titre d'apparence subalterne, d'autres hommes qui, à un moment donné, devaient exercer le pouvoir suprême. *
C'est ainsi que ceux qui avaient envoyé sir George Stowe à I-ondrcs lui avaient donné pour lieutenant, pour second, le baronnot sir James Nively.
Sir George Stowe était un fanatique ; Il était con-
Mis RAVAGEURS
vaincu qu’après sa mort les délices du paradis de la déesse Kâli l’attendaient.
Il croyait fermement que l'âme de son père habitait le corps du petit poisson rouge.
Sir lames Nively partageait-il les mêmes convictions?
C’est ce que nous allons voir tout à l'heure.
Jusqu’alors, c'était sir George Stowe qui avait tutoyé le baronnet sir James Nively.
Celui-ci au contraire traitait air George Stowe avec le plus grand respect.
Les rôles changeront subitement.
Ce fut sir George Stowe qui parla avec une déférence complète et air James le tutoya.
— Quand nous sommes partis tous deux, lui dit-U, je savais bien que tu ne saurais pas conserver le pouvoir dont on t'avait investi. Mais j'ai voulu te laisser aller jusqu'au bout, certain que tu ne méconnaîtrais pas mon autorité, le jour où je te la forais sentir.
Sir 'George Stowe baissait humblement sa tête. Sir James Nively continua :
— Depuis que nous sommes à Londres et que tu as reçu l’autorité, qu’as-tu fait ?
< Tu as envoyé Osmanca et Gurbi pour étrangler la fille du général russe.
s Osmanca et Gurhi ont été joués comme des enfants par ca Français qui te poursuit.
« Depuis deux années, Gipsy avait un amant et tu n’en savais rien.
« C’est moi qui l’ai découvert.
< Le hasard — un hasard que les chrétiens appelleraient une Providence, tant il était heureux pour nous — fait que l’amant de Gipsy est précisément ce sir Arthur Newil qui est le oousin de miss Cécilia, et peut empêcher ton mariage avec elle.
« Ce sir Arthur Newil nous échappe, et Gipsy nous est enlevée...
« F.t tu rentres fort tranquillement dans la maison que tu occupes dans Londres et tu t’y enfermes pour attendre les événements...
• C’est prodigieux. >
Sir George Stowe continuait à baisser la tète sous cet accent de pitié railleuse.
Après un silence, le baronnet Nively continua :
— Lis cet ordre que je tiens de ceux à qui nous obéissons tous deux, tu verras que j’ai droit de vie et de mort sur voua tous : si je faisais un signe, tous les Indiens qui sont ici et qui, jusqu’il présent, t’ont appelé Lumière se jetteraient sur toi , t’étrangleraient ou te poignarderaient.
— Je auis prêt à mourir... murmura sir George Stowe avec résignation.
— Oui, reprit sir James Nively, mais il est nécessaire que tu vives. Si tu es incapable de commander, peut-être sauras-tu obéir.
Sir George Stowe releva la tête. Le baronnet poursuivit :
— Tu as inspiré une passion ardente A mise Cécilia.
< Miss Cécilia est une des plus riches héritières de
l’Angleterre, et tu sais bien qu’il faut que l’or de l’Angleterre, cette spoliatrice des nations, retourne à l lnde qu’elle a spoliée.
• Il faut que lu épouses miss Cécilia.
Sir George Stowe fit un signe d’assentiment.
— Attends encore, dit sir Jame». Crois-tu donc que c’est dans l’unique but de satisfaire les passions et les rancuneg de Kâli que tant do jeunes filles anglaises ont été marquées sur le sein ou l’épaule et condamnées A un célibat éternel ?
Sir George tressaillit et regarda sir James.
Le baronnet poursuivit avec un accent de froid dédain :
— Los religions comme ta nôtre, œuvre dos hommes, aident il gouverner le peuple. Tu es un fanatique, et, jusqu’à cette heure, lu as réellement cru à l’existence de la déesse Kâli.
Ces mots furent comme un coup do tonnerre retentissant tout à coup aux oreilles épouvantées de sir George Stowe.
Il regarda le baronnet avec stupeur, avec effroi, presque avec horreur.. .
L’homme qu’il avait devant lui, Thomiue A qui désormais il devait obéir — cet homme était un impie et reniait sa foi — cet homme venait de nier l’existence do cette divinité A qui lui, sir George Stowe, avait de bonne foi sacrifié sa vie et pour qui il avait ca*anglanté ses mains si souvent...
Et la déesse ne foudroyait point l’incrédule !...
Et le baronnet sir James Nively conservait aux lèvres un calme sourire...
Ce dernier comprit tout ce qui se passait dans l’Ame bouleversée de sir George Stowe.
Et, replaçant sous ses yeux cet ordre mystérieux qui le rendait esclave désormais, lui George Stowe, sir James lui dit avec un accent de hautiine autorité :
— Tu m’écouleras jusqu'au bout !
Sir James Nively venait d'entreprendre la lourde tâche de faire luire un rayon de lumière dans les ténèbres qui enveloppaient la mystérieuse association des Étrangleurs.
UtXVH
Sir George Stowe n’était pas encore remis de l’émotion que lui avaient fait éprouver les étranges paroles du baronnet sir James Nively.
Celui-ci reprit :
— Il y a près do soixante ans que notre association existe.
« Elle a deux mots de ralliement — un pour le vulgaire, dont tu faisais partie tout à l'heure :
« — Obéissance A la déesse Kâli;
« Un pour ceux qui nous gouvernent, c’est-A-dirc pour la fraction éclairée de notre secte :
■ — Haine et destruction de l’Angleterre.
« Commcnces-Ui à comprendre ?
— J’écoute, dit froidement sir George Stowe.
— Quand les" Anglais ont envabi l’Inde, poursuivit
sir James, les princes, les chefs de tribus, les lettrés, comme disent nos voisins les Chinois, ont compris -que cette grande corruptrice des nations subjuguerait la race indienne et l'abrutirait peu h peu Bi on n’avait à lui opposer d'autre arme défensive que l’amour de la patrie et de la liberté.
t Pour lutter avec l'Angleterre à force égale, il fallait opposer une barbarie apparente à sa civilisation empoisonnée.
« C’est pour cela que tous ceux qui ne croyaient plus depuis longtemps ni à Wichnou et à ses incarnations sans nombre, ni à la déesse Kâli, principe du mal, ni au dieu Sivab, principe du bien, mais qui voulaient l'Inde libre, de la mer Rouge aux sources du Gange, s'appuyèrent sur le fanatisme religieux.
« Les Étrangleurs naquirent.
« El de même que certaines sociétés secrètes d'Europe qui, voulant renverser les rois, commencèrent par les affilier, nos chefs s'affilièrent des Anglais et se les inféodèrent, pour ainsi dire. >
Le baronnet s'arrêta un moment pour reprendre haleine, tandis que sir George Stowe, le regardant toujours avec stupeur, semblait se demander s’il n'était pas le jouet d'un rêve.
Puis le baronnet reprit :
— 11 y a à Londres et à Calcutta tel officier supérieur dans l’armée de terre ou de mer, tel cadet pauvre et dévoré d'ambition qui font partie de notre secte.
< Ceux-là ne croient pas plus que moi à la déesse Kàli, ceux - là n'étranglent pas comme nous, mais ils laissent étrangler. ..
• Les uns tiennent à l'Inde par des liens occultes, les autres nous servent par intérêt et par calcul.
• En veux-tu une preuve 1 >
Et le baronnet s'arrêta encore.
Cette fois ce fut pour prendre dans sa poche un petit étui en maroquin, duquel il tira un cigare.
Puis il appela la femme aux bracelets d'or, qui accourut avec une lampe qu'elle lui présenta.
Sir James Nively alluma le cigare et reprit :
— Tu sais l'histoire de cette Nadéïa Komistroi, dont la mère) miss Anna Harris, consacréo à la déesse Kàli, fut étranglée en mettant sa fille au monde.
< Tu sais aussi que Nadéïa a une fille et que toutes Jeux doivent mourirv»
Sir George Stowe s’inclina.
— Oui, reprit sir James Nively, tu sais cela ; mais ce que tu ne sais pas, c'est pourquoi elles ont été marquées et condamnées ?
— Parce que la déesse l'avait voulu ainsi.
— Innocent! fit sir James en haussant les épaules, b déesse ne veut que ce que nous voulons.
< Ce que tu ne sais pas, je vais te le dire, moi.
< Miss Anna, la jeune fille qui voulut absolument épouser le général russe Komistroi, était la fille de lord Harris, gouverneur de Calcutta.
-r Je sais cela.
— Lord Harris avait été cruel pour les Indiens, et la vengeance des Étrangleurs le poursuivait.
< Mais on se fût contenté d'étrangler lord Harris sans toucher à sa fille, si elle n'avait eu une soeur-
« Or, écoute bien. Lord Harris avait un frère plus jeune que lui de vingt ans.
* Ce frère cadet convoitait l'immense fortune d« lord Harris, et il avait songé à se l’approprier en épousant une des filles de son frère et en faisant mourit l’autre.
— Eh bien? fit sir George Stowe.
— Sir John Harris était affilié à cette secte des Étrangleurs que son frère persécutait.
L'Anglo lndien fit un geste de surprise.
— Lord Harris étranglé, sir John Harris est devenu lo protecteur de sa nièce, miss Ellcn, qu'il a épousée. Miss Anna est morte, mais elle a une fille, Nadéïa, qui pourrait un jour ou l'autre réclamer devant les tribunaux anglais la moitié de la fortune de lord Harris.
— Ah ! dit sir George Stowe, dans l'esprit duquel s'opérait peu à peu une réaction, je commence à comprendre.
— C'est pour cela qu’il faut que le vieux Komistroi meure, que Nadéïa meure, et que sa fille meure avec eux ; car sir John Harris, devenu lord Harris, a toujours été fidèle à notre mystérieuse association.
— Mais, s'écria sir George Stowe, s’il en est ainsi, pourquoi donc avons-nous tant tenu à ce que Gipsy ne se mariât point, et avons-nous voulu brûler cette malheureuse bohémienne ?
— C'est une autre histoire que tu me demandes, dit sir James Nively.
— J'écoule, dit sir George Stowe.
— Non, dit sir James, je te la dirai plus tard, car elle est un peu longue d'abord, et ensuite nous avons des choses plus sérieuses à faire.
Sir George Stowe s'inclina en signe de soumission.
— Je suis donc, reprit le baronnet, ton maître désormais..., ton maître absolu.
— J’obéirai.
— Mais il est inutile que les gens qui exécutent nos ordres soient informés de ta déchéance. Pour eux tu seras toujours la Lumière, pour moi fu seras l'esclave. Tu leur transmettras les ordres que je te donnerai.
Sir George Stowe s'inclina.
— Maintenant, quel est cet homme, ce Français qui ose s’attaquer à nous 7 d’où vient-il ? quel est son nom?
— Je l'ignore. Tout ce que je puis vous dire, Lumière, c’est qu'il habite dans llaymarket une petite maison.
— Seul?
— Non, en compagnie d'une femme qui passe pour la sienne.
— Est-elle belle 1
— Très-belle.
— Je la verrai , dit sir James. Pour le moment , écoute bien mes instructions.
— Parles...
— 11 ne faut pas s’occuper du Français... il ne faut pas chercher Gipsy...
LES RAVAGEURS
Ui
LORD LRLRRtRO Kl DUR LLCItU.
— Ah! '
— C'est une besogne qui me concerne.
— J'ai pourtant juré uno haine à mort à cet homme, dit sir George Slowe.
— Esclave, dit froidement sir James Nively, la haine est un sentiment qui no doit germer que dans le cœur de ceux qui commandent. Tu n'es plus qu'un instrument. Obéis.
Sir George Stowe s’inclina encore.
Mais, chose bizarre ! la haine qui bouillonnait dans son ime changeait subitement de courant et de but.
Ce n’était plus Rocambole que sir George Stowe haïssait de toutes les puissances de son cœur sanguinaire et sauvage.
C'était sir James Nively, le hautain baronnet, qui venait de le fouler aux pieds.