LXXV1II
Il était quatre heures du matin lorsque sir George Stowe rentra chez lui.
Haymarket est le quartier de Londres par excellence où l'on fait de la nuit le jour.
L’orgie anglaise est silencieuse; mais elle n'en est pas moins brutale et sinistre.
Une population des deux sexes, en haillons, soupe de minuit à quatre heures du malin, au coin des rues,
daîis les carrefours, sur les places et sous le |»rtique des palais.
La civilisation dans sa corruption la plus hideuse, le vice dans son horreur policée, tout cela réglementé par le constable, représentant de la loi et do l'autorité, se donnent rendez-vous dans Haymarket.
Sir George Stowe, avant d'atteindre sa porte fut abordé plus de vingt fois par des Irlandaises qui lui demandaient un shilling et par des gentlemen sans souliers, mais en habit noir, dépourvus de linge, mais classiquement coiffés d'un reste de chapeau, qui lui tendaient la main.
Pour la première fois pout-étre, le féroce Indien, l'Étrangleur eut un moment de pitié.
Il eut pitié du peuple anglais — l'ennemi de sa race.
il jeta dix shillings A droite et à gauche.
Les Irlandaises se battirent silencieusement, car il est interdit de faire du bruit — et s’arrachèrent mutuellement la monnaio du gentleman.
L'Anglo-Indien entra chez lui et se promena un moment, la tète en feu, le coeur plein de tempêtes dans l'étroit petit jardin qui précédait sa maison.
Sir George Stowe avait, en une heure, vécu plusieurs siècles.
Les croyances de toute sa vie avaient été battues en brèche tout à coup.
Ainsi donc un homme affilié, comme lui, à la secte des Étrangleurs, disait hautement que les dieux indiens n'existaient pas.
Et les dieux Indiens n'avaient point écrasé l'impie I
Et sir George Stowe , lui-même, le croyant et le fidèle, sentait le doute s'introduire dans son cœur.
11 pénétra dans sa maison et fit une choso inouïe.
Arrivé dans sa chambre, U négligea de se dépouiller de scs vêlements profanes et de couvrir sa tête d'une pièce de laine, pour entrer dans cette pagode en miniature où l’Ame de sou père habitait le corps d'un poisson rouge.
11 eu ouvrit la porte et y entra tout vêtu, le chapeau sur la tête, négligeant d'allumer la lampe mystique suspendue à la voûte, et se bornant A placer sur un meuble le flambeau qu'il avait pris dana-l'antichambre.
Puis, s’arrêtant sur le seuil, il promena son regard inquiet autour de lui.
Pour la première fois, les peintures qui décoraient les murs, et représentaient les différentes incarnations de Wichnou, lui parurent bizarres et même ridicules.
Quelle idée singulière !
Il s’avança jusqu’au bassin ddns lequel le petit poisson rouge nageait tranquillement.
Et il se sentit moinsému qu'à l’ordinaire et ne songea point îi s’agenouiller.
Cependant, uni: lutlo suprêoie s'éleva dans le cœur et l'esprit de ce sauvage.
Une dernière fois, il crut aux traditions de son enfance et murmura :
— Mon père!...
' Le poisson continuait ses évolutions.
— Mon père, murmura sir George Stowe, si réellement votre Ame s’est réfugiéo ici, qu’elle se manifeste A moi!
Rois-jc croire encore ? Dois-je douter ?
Naguère, quand je vous interrogeais, vous descendiez au fond de l'eau, et vous demeuriez immobile...
Kb bien I mon père , je vous adjure de le faire encore, et je tiendrai JamcsiNively pour un imposteur, ot jo le frapperai au nom de la déesse que vous avez servie et que je sers !
Le petit poisson rouge ne tint aucun compte de cette prière.
11 continua A nager fort tranquillement.
Sir George Stowe , désespéré , se tourna vers une statue en bronze qui représentait la déesse KAli et qui était une réduction de cette statue colossale qui s’élevait dans la pagode do liampstead.
— Et loi, dit-il, toi pour qui j’ai ensanglanté si souvent mes mains, sombre divinité que l’Inde adore et dont un impie a nié l'existence, si lu es bien la déesse qui préside A la mort, si tu as le pouvoir de te manifester A ceux qui te servent, je t’adjure de le faire !
Le bronze garda l'immobilité qui est le propre du bronze.
L'Anglo-Indien poussa un cri zourd et cacha sa lètc dans ses deux mains.
— Olil dit-il enfin, j’avais donc adoré une idole vaine; J'ai donc consacré ma jeunesse A des superstitions honteuses, indignes d’un vrai gentleman, et ce que sir James Nively disait tout A l'heure est donc vrai I
■ fanatique idiot, j’ai mis mon fanatisme au service do haines et d'ambitions qui ne me touchaient pas.
< Et ces mémos hommes qui faisaient de moi un instrument en feignant de m’obéir, me foulent aux pieds maintenant, et veulent me briser I
a Ah ! ah 1 ah 1 •
Il eut un rire féroce et continua :
— Eh bien ! si tu existes, foudroie-moi, à déesse, car je te nie I
Et il renversa la statuette qui roula avec fracas sur le parquet.
La déesse ne se releva point; elle ne remonta point « sur son piédestal.
D’un coup de pied, sir George Stowe brisa le bassin dans lequel nageait le petit poisson rouge.
L'eau se répandit, le poisson se trouva A sec sur le parquet.
— Nous verrons bien si tu renfermes l’Ame de mon père i dit-il.
Et il écrasa le poisson avec le talon de sa botte.
Bien de surnaturel n'eut lieu I
Alors sir George Stowe eut un bruyant éclat de rire et sortit de la pagode.
Le prêtre avait renversé l’autel , le croyant était devenu athée...
Mais restait l’homme.
Un homme altéré de vengeance, un homme humilié et bafoué, un homme qu’on avait appelé esclave!..
LES RAVAGEURS
Et sir George Stowe passa plusieurs heures h se promener dans sa chambre, comme une hèle fauve dans sa cage.
Il lui fallait tout le sang de sir James Nively ! Il lui (allait exterminer tous ces hommes qui lui obéissaient naguère...
Sir George Stowe était subitement devenu le plus terrible ennemi des Étrangleurs.
Et comme le jour commençait à poindre à travers le brouillard, sir George Stowe répara le désordre de sa toilette et murmura :
— Il y a un homme qui m'a fait une rude guerre et qui m'a vaincu.
< Cet homme, c'est le Français.
t Pourquoi n'en ferais-je pas mon allié ? >
Dès lors, la résolution de sir George Stowe était prise.
Il irait se livrer i Rocambole et lui dévoiler tous les secrets de3 Étrangleurs.
Et fl sortit, monta dans un cab et se fit conduire à la petite maison que le Français et sa femme, c’est-àdire Rocambole et Vanda, habitaient depuis quelques jours.
Huit jours s’étaient écoulés.
Sir James Nively, qui habitait depuis peu un trèsbel appartement meublé dans Piccadilly, à l’hôtel du Pri nct-Régcnl, avait passé oes huit jours dans une certaine anxiété.
Il c'avait pas revu sir George Stowe.
L’Anglo-Indien n'avait reparu ni à la pagode do llampstead, ni à son propre domicile depuis cette nuit féconde en événements où il avait brisé le bassin dans lequel l'âme de son père nageait sous la forme d'un petit poisson rouge.
Mais ce n'avait été qu’au bout de trois jours que sir James Nively , le nouveau chef des Étrangleurs, s'était mis à sa recherche.
Une réflexion assez nattirelle avait empêché le baronnet de le faire plus tôt.
— Sir George Stowe, s’était-il dit, ne veut paraître devant moi que réhabilité. Il a sans doute à coeur de me prouver qu'il ne mérite point toutes mes sévérités, et il va venir m'annoncer son prochain mariage avec miss Cécilia.
Cette supposition était assez sage, du reste, pour que le baronnet se tint tranquille trois jours, soignât sa blessure et attendit le retour de sir George Stowe.
Cependant, comme celui-ci ne reparaissait pas, vers le soir du troisième jour, sir James Kively commença â froncer le sourcil.
Que signifiait cette absence prolongée ?
Sir James quitta la pagode de Hampstead, un soir, en grand mystère, et se fit conduire dans Haymarket.
Il sonna plusieurs fols à la porte de sir George Stowe « n'obtint pas de réponse.
Le mur du jardin n'était pas très-élevé.
IM
Sir James donna dix guindés au cocher du cab qui l'avait conduit et lui dit :
— Cette maison est celle d’une femme que j'aime,
pour qui je me ruine et que je soupçonne de me tromper. '
— J'ai compris, murmura le cocher.
Sir James fit ranger le cab tout contre le mur, grimpa à côté du cocher, passa du siège sur la capote du cab et sauta lestement à califourchon sur le mur.
Puis il so laissa glisser dans le jardin.
Le jardin était désert, la porte de la maiaon fermée.
Sir James enfonça la porte d’un coup d’épaule et se trouva dans le vestibule.
Un assez grand désordre y régnait, comme il put le constater en allumant une de ces bougies de poche anglaises qui brûlent jusqu’à trois minutes de suilc.
A l'aide de cette bougie, sir James monta au premier étage, où il se procura un flambeau, grâce à tme seconde bougie.
Un spectacle assez étrange s’offrit alors aux regards du baronnet.
La porte de la pagode, cette porte toujours fermée ordinairement, était grande ouverte.
Sir James y entra.
La statuette en bronze réprésentant la déesse Kâli et les débris du bassin en miniature gisaient sur le sol, péle-mèie avoc le poisson quo sir George Stowe avait écrasé sous son pied.
La chose était évidente : L' Anglo-Indien avait brisé ses idoles.
Mais, était-ce une preuve de trahison ï
Assurément non.
Sir James ne s’était-il pas évertué à démontrer à sir George Stowe que-le but des Étrangleurs était purement politique f
Sir James ouvrit tous les meubles, fouilla dans tous les tiroirs, retrouva des lettres et des papiers, des bank-notes et de l'or.
Celait encore une preuvo que sir George Stowe n'était qu’absent et qu'il com[>tait revenir chez lui.
Mais où était-il J
Là était le mystère I
Sir James regagna la rue par le même chemin, c’està-dire en oscaladant de nouveau le mur, en sautant du mur sur le cab et do l’extérieur du cab à l'intérieur.
Puis il se fit conduire au club de ff’zst India, dans Pal-Mail.
" Les salons du club étaient pleins do monde, encombrés d’une foule inaccoutumée.
On y pariait haut et les exclamations de surprise s'y croisaient dans l’air.
La conversation, qui paraissait générale, était même si animée que sir James Nively entra et se faufila au milieu d'un groupe de gentlemen sans qu'on fit attention à lui.
— C’est incroyable ! disaient les uns.
— Tellement incroyable , répondait un gentleman déjà vieux, que j'attends d’avoir yii lord Harris pour y ajouter foi.
— Gentlemen, reprenait un jeune homme d’un ton railleur, en vérité croyez-moi, miss Cécilia nous a rendu h tous un signalé service en refusant notre main.
Le nom de miss Cécilia avait fait tressaillir sir James Nively.
Tout à coüp un membre du club l’aperçut :
— Tiens ! dit-il, voici le baronnet; je gage qu’il sait l’affaire dans tous ses détails.
— Quelle affaire ? demanda sir James.
— N’ètes-vous pas l’ami de sir George Stowe ?
— Sans doute.
Et sir James tressaillit de nouveau.
— Alors vous savez tout?
— Mais quoi donc ?
— Sir George Stowe a enlevé miss Cécilia.
L’étonnement qui se peignit sur le visage de sir
James prouva aux honorables membres du club du West Jtulia qu’il ne savait absolument rien et que sir George Stowe ne l’avait point mis dans la confidence de ses projets.
— Voyons, messieurs, dit-il, de quoi est-il question?
— On vous le dit : sir George Stowe a enlevé la nuit dernière miss Cécilia.
— De son plein gré ?
— Naturellement.
— Je croyais, dit froidement sir James, qu’on lui avait accordé la main de la belle miss,.
— Non ; au dernier moment la mère et le père ont refusé leur consentement.
— Et l'oncle ?
— Pareillement.
— Alors il l’a enlevée ?
— C’est-à-dire qu’hier soir, dit un jeune homme qui paraissait tout à fait renseigné, miss Cécilia a prétexté une indisposition et s est retirée dans ses appartements.
— Et puis?
— Une heure après elle quittait l'hôtel par une porte dérobée, en compagnie d'une femme de chambre, se rendait au railway de Douvres où sir George Stowe l’attendait, et ils étaient à Calais ce malin , au moment où ses parents, inquiets de ne point la voir paraître, pénétraient dans sa chambre et trouvaient une lettre dans laquelle elle leur faisait part de sa résolution.
Sir James Nively était un peu stupéfait.
Cependant son visage demeura impassible.
— Voilà qui est bien joué, pensa- t-il, et sir George Stowe se réhabilite complètement à mes yeux.
Puis il fit la réflexion que l’Anglo-Indien n’avait pu quitter Londres sans lui écrire un mot, et qu’il trouverait une lettre en arrivant à son appartement de Piccadilly.
11 s'esquiva donc du club et se fit conduire dans Piccadilly.
Il y avait bien une lettre, mais elle n’était pas de sir George Stowe.
L’écriture, qui était évidemment celle d’une femme, était inconnue au baronnet.
Sir James ouvrit la lettre, courut à la signature et trouva un nom aussi inconnu pour lui que la si- | gnature :
Vanda.
Alors de plus en plus étonné, il lut
La lettre était ainsi conçue :
« Si, comme on l’affirme, sir James Nively, l’ami de sir George Stowe, est un parfait gentleman, il viendra en aide à une femme folle de douleur et de désespoir, et qui se dit
« Sa servante désolée,
« Vanda. »
L’adresse qui suivait le nom était précisément celle de la maison habitée, suivant sir George Stowe, par le Français et sa compagne.
Sir James Nively se mit à étudier l’écriture, qui paraissait tremblée.
Évidemment la main qui avait tracé cette lettre était agitée par une vive émotion.
Sir James fit cette remarque avec plaisir. Elle éloignait de son esprit la supposition d’un piège.
Néanmoins, et bien que la soirée ne fût pas trèsavancée, il remit sa visite au lendemain, pensant que le jour il ne serait pas, en cas de surprise, sous la protection seulement du revolver et du poignard qu’il avait toujours sur lui — mais sou9 celle non moins efficace des policemen.
Le baronnet joignait à la sagacité de l’Indien le flegme de l’Anglais.
Il se mit au lit, après avoir renouvelé l’appareil de sa blessure, et dormit avec beaucoup de calme jusqu’au lendemain dix heures.
Quand il s’éveilla, un beau rayon de soleil jouait sur la courtine de son lit, et les oiseaux chantaient joyeusement dans le vaste jardin qui s’étendait sous ses fenêtres.
Sir James fit une correcte toilette du matin et prit, à pied, la route de Haymarket.
II trouva sans peine la maison indiquée et sonna.
Une femme vint lui ouvrir.
Certes, à Londres, la beauté court véritablement les rues, et les belles femmes sont aussi nombreuses, surtout les blondes, que les galets que la vague roule au bord de la mer.
Ce qui n’empêcha point le baronnet sir James Nively de demeurer ébloui à la vue de cette femme vêtue de noir, aux yeux rougis par les larmes, et qui avait dnns toute sa persoitte brisée de douleur un charme et une fascination indicibles.
— Ah ! dit-elle, vous êtes sir James Nively, n’est-ce pas ?
Il fit un signe affirmatif.
Elle lui tendit la main et l’entraîna à l’intérieur de la maison.
— J’ai failli douter de vous, dit-elle, et un moment
LES KAVAGËUKS
rrarei JW* P*0I, ni JKljlv iamt, nuu» ne sommes ni des voleurs ni dns assassins. l’iss UT).
j'ai désespéré... Pardonnez-moi, le malheur ne croit plus h rien.
Sa voix était brisée — elle paraissait courbée tout entière sous un désespoir sans limites.
Sir James Nively la suivit dans cette maison qui paraissait déserte.
Elle le fit entrer dans un petit salon au rez-dechaussée.
Puis, comme si ses forces l'eussent trahie, comme si ses jambes eussent refusé do la soutenir plus longtemps, elle se laissa tomber sur un siège en disant. :
— Pardonnez-moi... mais je ne sais plus comment je vis... et je crois que je vais mourir...
Sir James Nively l'Étrangleur, sir James le mystérieux agent des Thugs de l’Inde, cet homme dont le coeur n’avait jamais battu, dont la froide raison analysait toute sensation, cet homme éprouvait, en ce mots* LIVRAISON.
ment, un sentiment bizarre et dont il lui eût été impossible de se rendre compte.
Lui qui avait vu sans pâlir cet ange de beauté qu’on appelait Gipsy monter sur le funeste bûcher, il éprouvait un trouble extraordinaire à contempler oette beauté fatale et satanique de Vanda.
Tel, jadis, le farouche intendant russe, Nicolas Arsoff, avait perdu la tête en revoyant son ancienne maltresse, éelle qui, autrefois, l'avait fait flageller.
Vanda lui dit avec un accent d'amertume étrange :
— Vous me trouvez belle n'est-ce pas?
Sir James tressaillit et ne répondit pas; mais l’expression de son visage parla pour lui.
— Je croyais l’ôtre hier, dit-elle. Aujourd'hui il parait que je ne le suis plus. Je suis la femme qui vivait ici avec le Français qui s'est battu- avec votre ami sir George Stowe.
LF. DKUNIKK MOT ltF HOC AMBOLE
UÜ
— Ah I fil le baronnet.
— J’ai été lâchement abandonnée, il y a trois jours, poursuivit Vanda, dans le regard flamboyant de qui sir James crut lire une haine mortelle, et savez-vous pour qui?...
— Je vous écoute , dit sir James . dont l'émotion grandissait.
— Pour une bohémienne, une danseuse des rues qui est partie avec lui pour la France.
— Cet homme est fou, dit froidement sir James Nively.
Vanda reprit ;
— Il m’a abandonnée, moi qui aurais donné ma vie pour lui, lâchement, honteusement, comme une fille perdue, en emportant nos dernières ressources, en me laissant sans un shilling et sans un seul de mes diamants, qu'il a eu l'audace de me voler.
— Mais quel est donc cet homme? demanda sir James, qui avait fini par s'asseoir auprès de Vanda et lui prendre la main.
— Ne me le demandez pas! dit-elle, j'ignore sou vrai nom, je l'ai cru noble, je l ai cru riche... J'ai eu foi en lui... je le liais.
Elle pariait avec «ne énergie sauvage et chaque mot quelle prononçait entrait acéré, au cœur de sir James comme une pointo d’acier.
— Je le hais, poursuivit-elle, autant que je l'aimais, j D’abord j'ai voulu mourir.
Elle écarta le fichu qui couvrait sa poitrine et sir j James recula.
La poitrine de Vanda portait les traces encore son- j glantes d'un coup do poignard.
— Puis, j'ai voulu vivre, dit-elle, vivre pour me venger : j'ai retiré de mon sein le poignard que je destine à ma rivale et à son séducteur.
Elle avait, en parlant ainsi , la beauté surhumaine d'un ange du mal, et la sauvage admiration, de cet autre génie malfaisant qu’on appelait sir James Nively croissait à mesure.
— Mais, 6 misère ! dit-elle encore, comment quitter Londres ? je suis sans ressources. Comment le re- . joindre ?
Alors j’ai songé è sir George Stowe, son ennemi. [ Sir George Stowe est absent...
On m’a dit que vous étiez l'ami de sir George Stowe : et j'ai pensé à vous...
Donnez-moi cent guinées pour quitter Londres : foi i de femme implacable, je vous les rendrai tôt ou tard.
Et sir James l'écoutait et la regardait...
Et son oreille s’enivrait au son de celte voix de furie qui ne cessait pourtant pas d'ètre harmonieuse.
Et ses yeux étaient sous le charme de cette beauté que la colère rendait magique.
Sir James Nively, tout fasciné qu'il était, eut cependant la force de réfléchir et de raisonner.
— Voilà un auxiliaire qui me tombe du ciel ou plutôt qui me vient de l'enfer, pensa-t-il.
Et, tendant la main à Vanda :
— Madame, dil-ü, je suis un de ces Anglais excen-
triques et romanesques qui regrettent l'àge de la table ronde et des chevaliers errants. Je m’associe à votre vengeance et je suis prêt à vous accomgagner en Franco.
Elle jeta un cri :
Vous feriez cela I dit-elle.
— Quand voulez-vous partir? répondit-il.
— Obi dit-elle avec un accent de haine jalouse, si vops me vengez, il me semble que je vous aimerai !
Le baronnet sir James Nively tomba h ses pieds, prit sa main et osa la porter a ses lèvres.
Alors un soujirc glissa sur les lèvres de Vanda — un sourire semblable à celui qu’elle avait, par celte nuit terrible durant laquelle elle se promenait, altérée de vengeance, autour de ce bassin dans lequel l'intendant Nicolas Ar-off mourait, lentement étouffé par l’eau qui se transformait peu à peu en glaçons.
La unit ett noire,' — le vent souffle par raffalos rauques, chassant devant lui un brouillard glacé.
La mer gronde au loin sous les falaises, et la brume a noyé la lueur tremblotante des phares qui se dressent sur la côte.
Cependant, l'auberge du Saumon-Doré flamboie, et la fumée de sou foyer monte épaisse et joyeuse audessus du toit.
Qu'est-ce que le Saumon-Doré ?
Une auberge isolée et vieille, une maison perchée sur la falaise, , entre Douvres et Folkestone, loin de tout village, de toute ville et de toute autre liabitalion.
D’ordinaire, un douanier transi qui sort de faction, un pécheur qui n'ose reprendre 1a mer trop mauvaise, un commis-voyageur pour l'épicerie ou la biiublolerie sont les seuls hâtes du Saumon-Doré.
Depuis que mistress liardelt, une respectable hôtesse sexagénaire, trône majestueusement dans le comptoir, entre un reste de volaille froide et un morceau de jambon fumé, elle n’a jamais vu plus de trois voyageurs à la fois, se chauffer au feu de houille du parloir et sa bouilloire à thé chôme souvent pendant des semaines entières.
Eh bien I ce soir-la, mistress Bardett a failli s'évanouir de joie, car il lui est arrivé, en dépit du mauvais temps cl de l'hiver, nombreuse compagnie.
Une douzaine d’hommes, assez proprement vêtus, bien qu’on sente qu'ils ne sont pas gentlemen , sont arrivés au Saumon-Doré, juste au moment où mistress Bardett s’apprêtait à laisser éteindre son feu, à poser les volets do la porte et à monter se coucher en compagnie de Kale, son unique servante . Avec eux se trouvait une jeune fille d’une beauté merveilleuse, mais qui paraissait bien lasse et dont l'œil égaré était plein de folie.
Tous ces hommes d'aspect grossier, témoignaient à la jeune fille un grand respect.
On eût dit un ange parmi des démons.
Mistress Bardett a eu peur un moment en voyant.
LES RAVAGEURS
ui
tout ce monde, peur surtout, lorsque elle a entendu les voyageurs parler français.
En Angleterre on se défie des Français et le peuple a d'eux une assez mauvaise opinion.
Mais le plus vieux do la bande, un grand et gros homme à cheveux blancs a jeté sur le comptoir une bourse bien ronde et dit en mauvais anglais.
— N’ayez pas peur, ma petite dame, nous ne sommes ni des voleurs, ni des assassins, mais simplement des contrebandiers qui comptent s'embarquer celte nuit h bord d'un lougre qui s'approche de la côte.
Faites-nous du thé , donnez-nous quelques pintes d'ale ou de porter, servez-nous du jambon et des œufs frits, et cédez-nous votre meilleur lit pour cette enfant qui, comme vous le voyez, est très-souffrante et meurt de sommeil.
Le joyeux cliquetis qui s'est échappé de la bourse de cuir tombant sur le comptoir aurait déjA rassuré l'hôtesse, si le mot de contrebandier* ne s'en était chargé.
Le contrebandier est aimé partout, en Angleterre comme en Franco et en Belgique.
Frauder l’État, dans l'esprit du peuple, n'empêche pas d'étre honnête.
Aussi, il faut voir maintenant, comme l'auberge du Saumon-Duré est joyeuse, comme le feu pelilie, et comme la grosse Kale, la servante réjouie, va et vient, apprêtant la table, récurant les goblets d'étain et versant l'ale mousseuse il tous ces gosiers altérés.
La jeune fille a été conduite au premier étage.
Un tout jeune homme, presque un enfant, est monté avec elle.
Les prétendus contrebandiers parmi lesquels notre ancienne connaissance, la mère Camarde, la cabaretière de l'Arlei/uin, reconnaîtrait successivement ses bons amis les Ravageurs, c'est-à-dire le Chanoine et la Mortdes-Braves, et Milon, et tant d’autres bien connus de Chatou à Dougival et do Port-Marly A Charenton, les prétendus contrebandiers, disons-nous, devisent un peu haut.
Mais ni mistress Bardett l’hôtesse, ni Kate la servante, ne savent un mot de français.
— Avez-vous vu ça toutale même? dit la Mort-des- Braves, ce môme de Marmouset est passé capitaine tout d'un coup !
Q est certain, murmura Milon avec humilité, que
sans lui tout était perdu.
— Véritablement, reprend le Chanoine s'adressant A Milon, faut convenir, notre ancien, que c'était bien simple cependant, du moment que les bohémiens n'étaient plus auprès de Saint-Paul, que ce n'était pas là qu'il fallait rester.
— Oui, mais quand on a une consigne... soupira Milon avec dépit.
— Soit, mais si Marmouset n'avait pjjs eu le nez creux, ces bandits d’Étrangleurs nous tuaient ie Maître.
Milon soupira de nouveau, mais ne dit mot.
La Mort-des-Braves reprit :
— F.t la petite, sans Marmouset on la brûlait.
— Oh ! ça, c'est vrai...
— Cest encore lui qui l’a sauvée, murmura Milon avec une admiration naïve, car le bon colosse était exempt de jalousie.
— Aussi le Maître a une (1ère idée de lui, maintenant.
— Et il a raison, dit io Chanoine.
— Faudra voir si ça continue, dit un Ravageur qui était un peu vexé de- l’autorité qu’on accordait A Marmouset.
— En attendant, c’est lui qui sait les projets du MaUre, reprit la Mort-des-Braves. C’est lui qui commande.
— Et c’est nous qui obéissons, dit Milon.
— Nous n'avons pas fait long feu en Angleterre, dit le Chanoine.
— Quand nous sommes partis, dit un autre, je croyais que c’était pour le reste de la vie.
— Oui, dit Milon, mais le vent a tourné, il est survenu des affaires sur lesquelles on ne comptait pas.
— Moi, fit un quatrième voyageur, je ne suis pas fâché de revoir Pantin.
On sait que c'est le nom que les gens qui parlent argot donnent A Paris.
— Toujours du bœuf et des pommes de terre dit le ' Chanoine.
— Et de la bière, fil la Mort-des-Braves, j'aime mieux le vin.
— Et des gens qui vous regardent de travers.
La conversation fut inierrompue par une voix qui s’écria au seuil du parloir : *
— Mais, voulez-vous bien ne pas crier si fort, tas de liavards I la demoiselle dort.
C’était Marmouset, qui faisait allusion A Gipsy.
En effet, il avait conduit la jeune fille au premier étage.
Elle s’était jetée toute vêtue sur un lit.
La raison de Gipsy avait été fortement ébranlée par tons les événements terribles que nous avons racontés.
Gipsy ne reconnaissait plus personne — personne excepté Rocainbole A qui elle obéissait comme uu enfant, et Marmouset qui avait pour elle les soins d'un frère pour une sœur.
la recommandation de Marmouset fut suivie.
Les Ravageurs ne parlèrent plus qu’A voix basse.
— Ah çA, dit le Chanoine, c’est pour sûr cette nuit que nous nous embarquons ?
— Oui, dit Milan.
— Le Maître nous rejoindra-t-ii ?
— Peut-être.
Et Marmouset, qui paraissait garder le dernier mot de l'expédition, au lieu de se mettre A table, sortit.
La pluie tombait par torrents, le vent faisait rage.
Néanmoins, l'intrépide enfant s'avança jusqu'au bord de la falaise et promena son regard perçant sur la mer qu'il entendait gronder sous ses pieds plutôt qu’il ne la voyait.
Une. lueur rougeâtre perça tout A ooup la brume.
IM
Petite d'abord comme une étincelle, elle grandit peu A peu.
Et Marmouset eut bientôt reconnu le fanal de poupe d'uoe embarcation qui serrait la côte au plus pris.
En même tempe une détonation se St entendre en mer, et tout contre le fanal.
C'était un signal, sans doute, car Marmouset revint tout courant A l'auberge du Saumon-Doré, entra dans le parloir et dit :
— Allons ! camarades, buvez coup sur coup et mettez les morceaux en double. Le laugre est en vue.
Et le gamin de Paris reparut dans le jeune lieutenant de Rocambole, et il entonna en sourdine, pour ne pas réveiller la demoiselle, cette chanson si connue :
Ver* Us rire* de France,
VogBOD* en chaulant...
Tandis que les Ravageurs soupent au Saumon-Doré, en attendant le iougre qui doit les transporter en France — car Rocambole ne se soucie pas de faire prendre le bateau à vapeur A tous ses hommes dont quelques-uns au moins ont eu maille A partir avec la justice française — un tilbury court sur la route de Douvres.
Le vent est violent, la pluie froide.
Cependant la grande jument alezane attelée au tilbury dévore l'espace.
Deux hommes sont assis dans le tilbury et causent tout bas.
— Ainsi, dit l’un, qui n’est autre que Rocambole, tu as vu Vanda ce matin?
— Oui. Maître, répond Noël.
■ — Elle avait vu sir James Nively?
— Oui, Maître.
— Et elle doit m’écrire?
— Nous trouverons un télégramme A Douvres.
Rocambole rend un peu plus la main A la trotteuse,
qui file comme le vent, et retombe dans son mutisme.
Enfin, A travers le brouillard, brillent tout A coup des lueurs rougeâtres.
Cest Douvres qu'on aperçoit dans le lointain, avec sa guirlande de gaz, accompagnement obligé de toute respectable cité anglaise.
Un hippl vigoureusement accompagné d’un coup de langue, précipite la course de la jument alezane.
Les lumières grandissent, le brouillard se dissipe peu A peu et le tilbury, roulant avec fracas sur le pavé de Douvres, se rend A la station télégraphique.
Rocambole entre dans le bureau en consultant sa montre. .
Il est dix heures un quart.
— Je me nomme William Burtrick, dit-il. Avezvous un télégramme pour moi?
Rocambole qui, en France, était souvent pris pour un Anglais, parle et accentue si purement la langue
britannique, que jamais on ne soupçonnerait en lui un Français.
L’employé du télégraphe répond qu'il n'a rien reçu.
Mais, au même instant, on entend la sonnette d'appel.
C’est un télégramme qui arrive.
Penché sur l’épaule de Uemployé, Rocambole lui voit traduire le nom William Burtrick.
Le télégramme est pour lui, bien que simplement signé de V
il est ainsi conçu :
• James A nous — tête tournée — partons ce soir, « onze heures, Paris. — Rendez-vous mardi — sa- « vez où? '
Rocambole n'en veut pas savoir davantage. 11 quitte la station télégraphique et regagne le tilbury dans lequel se tient Noël qui tient les guides.
— Eh bien? demande Noël.
— Je m’embarque avec vous.
— Ab!
— Je ne veux pas risquer de me trouver face A face avec sir James Nively.
— Mais il ne vous a jamais vu. <
— Soit, mais Vanda peut me trahir par un geste ou un regard, parons !
Et Rocambole ressaisissant les rênes, lance de nouveau le léger attelage A travers les rues de Douvres, sort de la ville et gagne la route qui longe Ie3 falaises du côté de Folkeslone.
Il faut une heure et demie A un trotteur ordinaire pour franchir la distance qui sépare Douvres de l'auberge du Saumon-Doré.
Mais la jument que Rocambole conduit est une de ces vaillantes bêtes que rien n'arréte.
En moins d'une heure, le tilbury s’est arrêté A la porte du Saumon-Doré.
En bas, A quelques encablures du rivage, on aperçoit le fanal du Iougre A qui son faible tirant d’eau a permis de s'approcher le plus possible de la côte.
Rocambole entre et trouve les Ravageurs prêts i partir.
— Le Mal Ire! murmure-t-on avec respect.
— Allons, mes enfants, dit Rocambole, il Oui partir.
— Je savais bien, dit Milon avec joie, que le Maître venait avec nous.
— Ah! fait Rocambole en souriant, tu le savais?..
— Marmouset ne voulait pas le dire pourtant, observa le Chanoine-
— Et il avait une bonne raison pour cela, répond Rocambole, il ne le savait pas lui-même.
Comment va Cipsy ?
— Toujours folle, toujours frappée de prostration, dit Milon.
Elle ne peut souffrir auprès d'elle que Marmouset
— Où est-elle ?
— LA haut... elle a un peu dormi...
— Va la chercher, il faut partir 1
LES RAVAGEURS
Grave. mAUneoliqur, 4ona. il re*« rde Xannotrot (Paire 14(1.)
Et Rocambole s'assied devant la table et avale quelques bouchées de pain et de jambon, arrosées d’une pinte d'ale, tandis que les Ravageurs demeurent respectueusement debout derrière lui.
Milon n'a pas le temps de sortir de la salle.
La porte qui ferme l’escalier vient de s'ouvrir et Gipsy parait.
La jeune fille abattue et pile s’appuie sur Marmouset avec un affectueux abandon.
Ët Marmouset semble la contempler avec un respect plein d’amour.
Rocambole a vu tout cela d’un coup d'œil et il toupire en murmurant :
— O la jeunesse!
Mais Gipsy aperçoit Rocambole et pousse un cri de joie.
Elle vient à lui ! les bras tendus, et lui offre son front en disant :
— Mon Dieu! je n’espérais plus vous revoir!... ”
Rocambole prend la jeune fille dans ses bras et
répète en regardant les Ravageurs:
— En route!
Les côtes anglaises ont disparu depuis longtemps dans la brume, et le jour commence à paraître.
■ Le lougre, dont la marche est pesante, résiste bien au gros temps.
Les Ravageurs se sont endormis péle-mèle sur le pont.
A l’arrière, dans l’unique cabine, Gipsy, couchée sur un peu de paille, dort d’un sommeil si paisible et elle est si pâle, qu’on la dirait morte.
Marmouset, agenouillé auprès d’elle, la regarde et retient son haleine.
Et Marmouset murmure naïvement :
— Comme elle est belle !
Tout à coup, une main s'appuie sur son épaule.
Marmouset se retourne effaré et étouffe un cri d’étonnement et de confusion :
— Le Maître!
En effet, Rocambole a surpris ces deux enfants, l'enfant endormi et l’enfant qui veille.
Mais le front du Maître n'est point assombri.
Grave, mélancolique, ému, il regarde Marmouset et lui dit :
— L’aimerais-tu T
l,E DERNIER MOT DE ROCAMBOLK
Marmouset devient écarlate, puit il couvre son visage de ses deux mains, et deux grosses larmes jailliscnt au travers de ses doigts.
— Hocambole reprend :
— Enfant, lorsque le hasard t’a jeté sur mon chemin , tu étais au fond de l'abline , la prison t'ouvrait ses portes, et l'échafaud t'attendait tôt ou tard.
Mais tu as encore du cœur,- et les gens de coeur peuvent être sauvés !
Marmouset s’est précipité aux genoux de Hocambole et lui baise les mains.
— Aime-la, dit le Maître, l'amour réhabilite — l’amour purifie 1
Et Marmouset se redresse tra sformé, le visage baigné de larmes, mais le regard fier et brillant.
— Maître! Maître! dit-il d’une voix émue, je ferai ce que vous voudrez, j’irai où vous voudrez, je serai honnête et bon, puisque vous le voulez, car vous êtes le premier homme qui m'ait dit que j’avais du emur !
Et Rocamhole, non moins ému, s'éloigne en murmurant le mot de la comtesse Artoff, de Itacarat la pécheresse repentie ;
— Rédemption !
fin de la pamitai faxtii.
ItClVltHi: PAHTIC