LES MILLIONS DE
Le vent faisait rage , la pluie fouettait les vitres du vieux manoir et le feu qui flambait dans la cuisine avait réuni en cercle toute la domesticité.
C'était au château de Rochebrune en Picardie, à quelques lieues de Noyon, non loin de la route d'Amiens.
Rochebrune était une vieille demeure contemporaine des croisades, un reste de chlteau-fort dont les fossés avaient été comblés et le pont-levis remplacé, dans un Age plus doux, par un pont ordinaire. Adossé aux derniers escarpements d’une colline, dominant une vallée sombre et presque sauvage, les murs noircis, envahis par le lierre, ses tourelles grises, habitées par les orfraies et les corbeaux, le inanoir de Rochebrune, hiver et été, que le printemps fût vert ou que l'automne étalât ses jours les plus chauds, avait un aspect sinistre qui saisissait le voyageur.
Car, là-bas. tout au fond de la vallée, passait une route, maintenant presque déserte en tout P'mps . autrefois, avant le chemin de fer , bruyante à toute heure.
Rochebrune était un château légendaire. Les sombres histoires qui avaient trait à son beffroi, ou à l'étang morne et verdâtre qui s'étendait sous ses murs, au midi, se comptaient par centaines.
Pendant près de cent années, il avait été inhabité et avait eu la réputation d’un lieu maudit.
Un baron de Rochebrune, dernier du nom, y avait assassiné sa femme.
Les héritiers, gentilshommes poitevins, avaient loué les fermes et muré la porte du château.
U mauvaise réputation de ce manoir, où, disait-on, le fantôme de la châtelaine assassinée, revenait chaque nuit, l'avait sauvé de la destruction de 1793,
Plus de trois quarts de siècle s'étaient écoulés sans qu'on y pénétrât et sans qu'il se présentât un acquéreur.
Enfin, un jour, il y avait de cela cinq à six ans, deux Anglais qui passaient par là , en chaise de poste, entendirent raconter les légendes , eurent la curiosité de visiter le lieu de terreur et finirent par l’acheter.
U est vrai que ces deux Anglais, ou plutôt cet Anglais et cette Anglaise, car il V avait un homme et une femme, étaient eux-mêmes des personnages quelque peu légendaires.
La femme était de qualité; — l'homme, au contraire, était une manière d'intendant.
il appelait sa maîtresse miladv ; elle le nommait Bob, lotit court.