LA BOHÉMIENNE
Milady^quand elle arriva, était une femme d'environ trente-six ans, brune comine certaines Irlandaises, avec des yeux noirs brillant d'une flamme sombre, pâle, à ce point qu’on eût dit un fantôme, et cependant d'une beauté étrange et presque fatale.
Bob était un homme déjà vieux.
Il était grand, sec, avait les cheveux blancs, le visage jaune, le regard non moins sombre et non moins étincelant que sa maîtresse.
Comme ils ne trouvèrent dans le pays aucun domestique qui voulût coucher à Rochebrune, Us firent venir des gens de Paris ou d'ailleurs.
Pendant une année, une légion d'ouvriers fut occupée à restaurer le château.
Puis, on congédia les ouvriers, et l'existence bizarre à laqueUe nous allons être initiés commença pour ces deux personnages.
Milady sortait à cheval le matin, mais elle ne sc montrait ni dans les bourgs voisins, ni dans les villes des environs.
Elle évitait les fermes et les maisons, ne parlait jaunis à personne, pas même aux gens du château.
Jamais elle ne recevait do visiteurs.
Les mendiants eux-mêmes su détournaient de Rochebrune.
Hob, l'intendant, n'était pas plus communicatif que sa maîtresse.
Les d unes tiques eux-mêmes, tous étrangers du reste, ne parlaient à personne.
Cependant, comme on va le voir, ils se rattrapaient entre eux ; car ce soir là, à la cuisine du manoir, la conversation était des plus animées.
— Voilà un vilain temps, disait Saturnin, le valet de chambre. Madame passera encore une mauvaise nuit.
— Nous l'entendrons crier et demander grâce, dit la cuisinière.
— Quel malheur de ne pas savoir 1'angiais, murmura un petit jeune homme qui remplissait à Rochebrune les fonctions de palefrenier. 11 répondait au nom de Jacquot.
— A quoi ça te servirait-il, de savoir l'anglais ? disait la cuisinière.
— Aa moins, quand madame crie, la nuit, nous comprendrions ce qu'elle dit.
— Pour sftr, dit Saturnin, les esprits reviendront cette nuit.
— Mais ils viennent souvent depuis quelque temps, observa Jacquot.
— Et sait-on dansxjuelle chambre couchera milady cette nuit ? continua la cuisinière.
— Tu sais bien, répondit Saturnin, qu’elle change tous les soirs.
— Elle espère, de cette façon, éviter les esprits.
— Comme Bi les esprits ne connaissaient pas tout d’avance.
— Moi, dit encore la cuisinière, j’ai dans la tète que milady voit des esprits là où il n’y en a pas.
— C'te bêtise 1
— Et que c'est le remords qui la met dans ces états-Us. ■
— Le remords ?
— Oui.
Puis, prenant un air mystérieux, la cuisinière ajouta :
— Je crois qu’elle a commis quelque grand crime aoucfffls... à preuve...
Mais la cuisinière n’eut pas le temps de compléter sa pensée.
Un bruit se lit, un bruit inusité, qu’on n’avait peutêtre jamais entendu...
Celui de la cloche qui surmontait la porte d'entrée de ce manoir, où on ne recevait jamais personne et i dont jamais un étranger n’avait franchi le seuil.
Et les trois domestiques se levèrent effarés et se | regardèrent.
La cloche tintait toujours.
Mais aucun des trois serviteurs ne bougeait.
Tout à coup, un quatrième personnage se montra sur le seuil de la cuisine, sévère et le front chargé de nuages.
C’était Bob l'intendant.
— Eh bien ! dit-il avec un accent anglais fortement prononce. Eh ! n’entendez-vous donc pas ?
— Mais c'est que... balbutia Saturnin.
— Comme jamais... dit la cuisinière, nous n'avons entendu...
— Allez ouvrir ! dit sévèrement Bob.
Jacquot se dévoua.
Mais il revint, une minute après, plus effaré que lorsqu'il était sorti.
— Monsieur Bob, dit-il, si vous saviez...
— Quoi donc ?
— Ce sont deux étrangers...
— Eh bien!
— Un jeune homme et une jeune dame... ruisselants de pluie...
— Que veulent-ils ?
— Us disent que leur chaise de poste s'est cassée là-bas... sur la route... et qu’ils ne savent où aller... Je leur ai répondu qu’on ne recevait personne...
— Et ils sont partis ?
— Non, ils insistent pour entrer... mais
Bob fronça démesurément ses sourcils demeurés noirs, tandis que ses cheveux avaient blanchi.
Mais il ne souffla mot et quitta la cuisine.
Les domestiques se regardaient toujours avec une sorte de stupeur.
On entendit retentir le pas lourd de l’intendant dans la cage de fer du vaste escalier.
Quelques minutes s’écoulèrent. Puis, Bob revint et dit à Jacquot :
— Va dire à ces étrangers que milady consent à les recevoir, à la condition qu’ils quitteront le château, demain matin au point du jour.
Jacquot sortit pour exécuter cet ordre, tandis que Saturnin et la cuisinière continuaient à échanger des regards effarés.
Une heure apres, les deux voyageurs étaient installés dans la grande salle du château, où l'on avait dressé mie table auprès d'un bon feu et servi à souper.
Mais ni Bob l’intendant , ni milady , ne s'étaient | montrés. • .
Ils n’avaient vu que Jacquot.
Saturnin et la cuisinière avaient reçu du farouche Bob, t'ordre formel de ne pas quitter la cuisine.
Or ces deux voyageurs , il est temps de le dire, n’étaient autres que le baronnet sir Nively, et Vanda.
A Amiens, le Irain express avait éprouvé un déraillement. ;
Échappés sains et saufs à ce désastre, car plusieurs voyageurs avaient péri , le baronnet et sa nouvelle compagne avaient demandé une berline et des chevaux de poste.
Puis ils avaient continué leur chemin par la voie de terre, comme on dit aujourd’hui.
Mais le temps était mauvais depuis plusieurs jours , •
les routes étaient défoncées, et la chaise de poste avait commencé par éprouver de nombreux cahots.
Un éclair avait épouvanté les chevaux , qui s’étaient emportés.
La chaise, en versant, s'était brisée.
Et cela, juste à l’extrémité de cette vallée que dominait le sombre manoir de Rochebrune.
Le postillon , qui était du pays , voulait dissuader nos deux voyageurs d’aller frapper à cette porte inhospitalière.
Mais Vanda dit à sir James :
— Puisque ce sont des Anglais , Us nous recevront
Ils étaient donc, une heure après, confortablement installés dans la grande salle du château , auprès d’un large feu , en face des débris d’un excellent souper.
Sir James amoureux et regardant Vanda avec un muet enivrement.
Vanda sombre et sUencieuse , et jouant à merveille son rôle de femme délaissée.
Cependant sir James, qui tenait â .tout prix à dérider le front nuageux de sa désolée compagne, rompit enfin le silence.
. — Chère âme, dit-il, ne croirait-on pas â quelqu'un
de ces châteaux enchantés décrits par les vieux conteurs !
— En effet, murmura Vanda.
— Nous sommes chex une fée , assurément, poursuivit sir James avec un sourire, est-ce 1a fée Grognôn
LES MILLIONS DE LA BOHEMIENNE
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ou la fée Gracieuse? je l’ignore; toujours est-il quelle demeure invisible.
— Peut-être daignera- t-elle se manifester à nous un peu plus tard, dit Vanda.
Mais sir James secoua la tète ;
— Si elle avait eu celte intention, dit-il, nous l'eussions déjà vue.
Le petit palfrenier Jacquot, le seul être que les deux voyageurs eussent aperçu depuis leur arrivée au château, entra sur ce mot.
Jacquot était un garçon à la mine futée et intelligente.
Observateur par nature, il avait remarqué, en servant sir James et Vanda, qu’ils ne se tutoyaient pas.
Et, en garçon judicieux, il s'élait dit :
— Je crois bien que ce n'est pas le mari et la femme.
D entra donc, tortillant sa casquette dans ses mains
et se grattant l'oreille.
£0* UVRAISOS.
— Pardon, excuse, dit-il, ce n'est pas pour vous offenser... mais... je suis bien embarrassé. .. et je ne sais pas si je dois. . .
Vanda et sir James le regardèrent avec étonnement.
— Cest que, dit Jacquot, M. Bob est couché.
— Qu’esl-ce que M. Bob ?
— L’intendant du château.
— Eh bien, fit Vanda.
— Ce n'est pas moi qui me hasarderais jamais à le réveiller, continua Jacquot avec un accent d'effroi.
— Tu as donc besoin de lui?
— Pas précisément; mais voilà la chose, M. Bob a pensé que vous étiez le mari et la femme.
— Ah! fit Vanda. U s'est trompé. Monsieur n'est que mon ami.
— Voilà justement ce qui m’embrouille.
— Pourquoi cela !
— Monsieur Rob m'a dit de vous donner la chambre rouge. Mais il n’y a qu’un lit.
— Comment , dit Vanda , il n’y a qu'une chambre libre an château !
— - Ah! bien oui, dit Jacquot. Milady en a douzo pour elle toute seule. Mais on ne sait jamais dans laquelle elle couche.
— Uou!
— En sorte que, dit Jacquot, je nui# bien embarrassé, maintenant. Je conduirai» bien munsiour dan» la chambre rouge, mais où couchera madame !
— Id, dans un fauteuil.
— Ah I ça ne serait pas à faire, dit Jacquot, Vc us seriez joliment moulue demain, ma petite dame. Ma foi I tant pis , ajouta le petit bonhomme , noua n'aurions guère de chance si justement milady venait coucher dans fa chambre où jo vais vous conduire. Ma foi I tant pis ! et au petit bonheur... Demain malin, quand voua serez partie , je referai le lit et mettrai tout en ordre, M. Bob ne s’apercevra de rieu.
Et Jacquot prit un des ilambeauz qui se trouvaient sur la table.
Buis il dit A Vanda.
— Madame veut-elle me suivre!
La curiosité de Vanda avait été vivement surexcitée par les étranges parole» de Jacquot.
EUe se leva et tendit la main A sir James :
— Adieu, mon ami, dit-elle, bonsoir et bonne nuit.
— Monsieur, dit Jacquot, atlandni-mol ici; dans dix minutes je reviens vous prendre pour vous conduire A la chambre rougo qui est au rez-de-chaussée.
Et il précéda Vanda dan» un immense corridor sur lequel donnaient plusieurs porte».
— Au petit bonheur 1 répéta-Hl, eu poussant l'une d’elles.
Vanda se trouva alors au seuil d'une vaste pièce meublée avec tout le confort anglais et tendue d’une étoffe de couleur sombre.
Jacquot fit du feu dans la cheminée, posa le flambeau sur un guéridon et se retira discrètement.
Vanda se déshabilla lestement et se mit au lit.
Puis elle éteignit son flambeau ; mais elle essaya vainement de dormir.
D'ailleurs, le feu de fa cheminée projetait un peu de clarté dans la chambre.
L’orage éclatait toujours en dehors et la pluie continuait A frapper les vitres
Vanda se disait :
— Quelle est donc cette femme bizarre qui change de chambre A coucher chaque nuit?
Et comme, au bout d'une heure, elle se posait cette question pour la centième fuis, elle crut entendre un bruit lointain qui ressemblait A un sanglot.
Buis ce bruit devint plus distinct...
Vanda se dressa sur Bon séant et écouta.
Un reste de flammo brillait dans la cheminée...
Vanda entendit les sanglots se succéder.
Puis des pas pesants retentirent dans les corridors
Et avec ces pas un bruit de ferraille...
On eût dit un prisonnier traînant ses chaînes.
Vanda n’était point superstitieuse ; de plus, elle était énergique et courageuse.
Cependant elle ne put se défendre d’une légère émotion , et quelques gouttes'’de sueur coulèrent sur son front lorsqu'elle entendit le» pas s'arrêter à sa porte. Celte porte, Vanda l’avait fermée au verrou. Cependant elle s'ouvrit.
Et aux clartés mourantes du -feu, Vanda vit entrer dan» la chambre une sorte de spectre qui traînait après lui eu sanglotant, une lourde chaîne, dont les anneaux retentissaient sur le parquet avec un bruit lugubre.
Elle spectre marcha lentement vers le lit.
En ce moment la dernière flamme du fuyer s’éteignit...
Vanda ne vit plus lo spectre, mais elle continu» à entendre le brait des chaînes.
Vanda se trouvait dans les ténèbres, et le spectre avançait toujours vers le lit.
In jeune femme était brave, noua l'avons dit, elle p'était pas superstitieuse, et cependant son cœur se serra et une sorte d’angoisse la prit A la gorge.
Les chaînes -faisaient sur le parquet un bruit terrible.
Le spectre arriva tout près du lit.
Vanda fut sur le point de crior.
Mais le souvenir de Rocambole traversa son esprit. Rocambole n'étalt-il pas le sang-froid fait homme! Vanda so roidit donc contre la peur et attendit.
Le spectre toucha le lit-
Sa main, qui paraissait traîner péniblement une chaîne se promena sur la courtine et rencontra le corps de Vanda.
Vanda eut le courage de ne pas crier.
Alors le spectre éclata en sanglots et s’écria :
— Miss Ellen, c'est moi... moi, ta victime.... me reconnais-tu?
Vanda comprit que le spectre croyait avoir affaire A l'Anglaise qui habitait la chambre.
Dès lors elle n'eut plus peur.
Le spoctre continuant à sangloter, dit encore :
— Tu ne te repentiras donc pas, miss Ellen f Vanda ne répondit point, comme on le pense, mais ie spectre reprit :
— C'est une permission de Dieu qui, tût ou tard, punit les méchants et leur inflige un châtiment terrible.
< Dieu me permet do sortir de ma tombe chaque nuit pour venir te parler de ton crime et te reprocher ma mort.
< Miss Ellen, qu’as-tu fait de ta sœur?
« Elle est morte étranglée, n'est-ce pas?
« Etranglée par ton ordrel • Qu'as-tu fait de ton père?
« Ton père, tu le sais, c'est moi et j'ai passé dix années au fond d’un cachot, chargé de chaînes commf
LES MILLIONS 1>E LA BOHÉMIENNE
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un criminel , et j’y suis mort de misère et presque de faim
« Ma mort est toj œuvre I
• Et l’enfant de ta sœur, qu’en as-tu fait aussi?
« Tu ne me le diras donc pas!
< Miss Ellen! miss Ellen! continua le spectre d'une voix terrible, il en est temps encore, repens toi !
« Cherche l’enfant disparu et rends-lui cette immense fortune que tu lui as volée.
« Rèpens-toi I >
Vanda écoutait avidement.
Le spectre était si près du lit que son souffle effleurait les mains de la jeune femme.
Vanda fut fixée.
Les spectres n'ont pas d'haleine, pas plus qu'ils n'ont d'yotix.
Les spectre^, en admettant que Dieu leur permet® de quitter leur tombe, ne doivent pas se tromper.
Comment celui-ci prenait-il donc Vanda pour miss Ellen?
Vanda pensait qu'elle venait de parler à un vivant, et que ce vivant jouait quelque terrible comédie depuis bien des années.
Le spectre poursuivit :
— J'ai froid, miss Ellen... Les morts ont toujours froid... j’ai traversé les espaces pour venir... et la route est longue de ma tombe jusqu'ici...
« Repens-toi, miss Ellen, et je ne la quitterai plus... et je demanderai ta grâce a Dieu... >
En parlant ainsi, le spectre se traîna vers la cheminée.
Vanda, en le voyant s’éloigner, respira plus librement.
Le spectre s’accroupit devant le foyer, remuant toujours ses chaînes et cherchant à rapprocher les tisons enfouis sous la cendre, sur lesquels il se prit à souffler.
Quelques étincelles jaillirent, une petite flamme blanche brilla un moment puis s’éteignit de nouveau.
Mais Vanda avait eu le temps de voir le spectre et de l'examiner.
C’était un grand vieillard, vêtu de rouge, avec un suaire blanc sur les épaules.
l.'habit écarlate qp'il portait était celui d’un 'commodore de la marine anglaise.
(1 avait une lourde chaîne aux pieds, et ses mains en supportaient une autre plus petite.
Le visage, d'ailleurs, était si parfaitement grimé et ridé, qu’il était impossible de dire si cette vieillesse qu'il accusait était réelle ou simplement apparente.
La flamme s'éteignit, tout rentra dans les ténèbres.
— La dernière fois que je suis venu, reprit le spectre, tu paraissais vouloir te repentir. Tu as pleuré, tu as jeté des cris, tu m'as supplié de rentrer dans ma tombe, en me disant que tu m'obéirais.
< Qu'as-lu fait! Rien.
■ Aujourd'hui tu ne me réponds même pas. Prends garde, miss Ellen, prends garde! ton châtiment sera terrible! *
Et le spectre secoua ses chaînes avec fureur.
Vanda se taisait et n’avait nulle envie de répondre pour misa Ellen.
Le spectre dit encore :
— La nuit tu as peur, le remords te prend à la gorge et lu promets de restituer... Mais le jour vient... et, avec le soleil, le3 visions de la nuit s’effacent. Ton cœur se rendurcit... ô misère I tu es une abominable créature, miss Ellen!... parricide et fratricide... ton châtiment sera terrible!...
Le spectre se redressa.
Puis Vanda l'entendit se diriger vers la porte.
Puis la porte se referma derrière lui, et les pas continuèrent à retentir dans le corridor avec un accompagnement de chaînes.
Puis encore ils s'éloignèrent et finirent par s’éteindre tout à fait.
Alors Vanda respira bruyamment.
Mais elle ne put fermer l’œil de la nuit.
Aussitôt que le jour parut, elle se leva, courut à la fenêtre et l’ouvrit.
Le jardin du château s’étendait sous celte fenêtre.
Vanda aperçut sir James qui se promenait en fumant son cigare, et un peu plus loin, cumulant sans doute les fonctions de palefrenier avec celles do jardinier, le petit Jacquot qui ratissait une allée.
Vanda descendit.
Le grand escalier, le corridor, l'immense vestibule, étaient déserts.
Tout dormait sans doute encore dans le château.
La porte du jardin était ouverte.
Vanda en franchit le seuil.
En la voyant paraître, Jacquot accourut.
— Eh bien? madame, dit-il vivement, milady n'est pas venue se coucher dans votre chambre, au moins?
— Non, répondit Vanda.
— Vous n'avez rien entendu !
— Absolument rien.
— Vous n’avez pas entendu le spectre?
— Quel spectre? dit Vanda impassible.
Jacquot ne voulut pas s'expliquer davantage.
Seulepient, 11 ajouta d'un ton de prière :
— Madame, vous ferez bien de partir avant que Bob ne soit levé.
Vanda regarda sir James et lui dit:
— Partons!
— Vous savez que je suis votre esclave, répondit l’amoureux baronnet.
Quelques heures après, le baronnet et Vanda prenaient â Noyon le train express de Paris.
Milady chevauchait, pendant ce temps-lb, au milieu de cette vallée déserte et sur laquelle semblait peser celte tristesse légendaire qui enveloppait le château.
Les rares laboureurs qui se trouvaient dans les champs détournaient la tête en la voyant passer.
Elle haussait les épaules et continuait son chemin.
Milady, ce jour -11, se souciait moins encore que les autres jours du sentiment d'effroi bizarre qu’elle inspirait.
Les narines dilatées, la poitrine gonflée, elle aspirait, avec une sorte de volupté Âcre, l’air vif du matin, encore rafraîchi par l'orage de la nuit.
Au bout du vallon, après avoir suivi un petit chemin creux, bordé de haies, elle trouva la route impériale d’Amiens à Noyon et la traversa pour reprendre un autre sentier qui s'enfonçait dans un site plus sauvage encore que celui qui environnait le manoir de Rochebrune.
Le souple poney d’Islande trottait d'un bon train, sautant les flaques d'eau du sentier, passant quelquefois par-dessus les haies et les ruisseaux.
Milady était une écuyère intrépide.
Au bout d'une heure, elle eut atteint un petit bois de hêtres et de bouleaux qui s’allongeait Sur les derniers escarpements d'une colline.
A droite et à gauche, aucune trace d'habitation.
La campagne était déserte.
Cependant avant de s'engager dans un de ces sentiers forestiers que dans le centre de la France on nomme des faux chemins et dans le nord une coulée, milady mit pied à terre.
Le sol était humide et boueux par place.
L'Anglaise l'examina et eut bientôt remarqué des empreintes de pas.
Les gros souliers d'un paysan étaient largement marqués sur la boue du sentier.
Puis à côté de cette trace il y en avait une autre, celle d'une chaussure plus fine, à talons et sans clous.
Cette dernière empreinte fit pousser h milady un soupir de soulagement.
Elle remonta à cheval, d'un seul bond et lança le poney sous la futaie.
La futaie n'était pas de longue durée; elle faisait bientôt place à un taillis épais, et rempli d'épines.
Mais le poney avait sans doute l'habitude d'un pareil voyage, car il s'engagea bravement dans les broussailles, évitant avec une adresse infinie les branches d'arbres qui auraient pu blesser celle qui le montait
Après le taillis, la clairière.
Et au milieu de la clairière une hutte de bûclteux, c'est-à-dire de bûcherons et de charbonniers.
Un filet de fumée s'en échappait.
Le poney, à la vue de la hutte , se prit à hennir.
A ce bruit deux hommes sortirent et vinrent à la rencontre de milady.
L'un d’eux était un bûcheron hàlé et noirci par le grand air.
L'autre portail le pantalon de cotonnade bleue et la veste brune du marchand forain.
Une balle de colporteur, placée d’ailleurs à l’entrée de la hutte, achevait de compléter l’illusion.
Nous disons l'illusion, car en examinant cet homme attentivement, on se demandait s’il exerçait réelle-
ment cette profession et si ce n'était pas plutôt un déguisemet t.
En effet l 'était un homme d'environ cinquante ans, aux cheveu t grisonnants comme ses favoris taillés à l’anglaise.
Son pied étroit, sa main petite et bien faite, une certaine fierté dans le port de la tète et la démarche, attestaient que cet homme avait dû, dans tous les cas, faire jadis un tout autre métier.
Milady se laissa glisser de sa selle et confia son cheval au bûcbeux.
Celui-ci le prit par la bride et se mit à le promener au pas dans la clairière.
Pendant ce temps, milady et le prétendu colporteur entraient dans la hutte.
— Eh bien 1 Frantz? dit-elle avec une émotion subite dans la voix.
— Bonne nouvelle, madame , répondit celui à qui elle donnait ce nom allemand.
— Mon fils...
— Plus beau que jamais....
— Heureux t
— Amoureux fou...
Une vague inquiétude se peignit un instant sur les traits de milady.
— Il va se marier, dit Frantz.
— Mon Dieu !
— Et il sera heureux, car la jeune fille qu'il aime est charmante... et pauvre... elle lui devra tout...
La physionomie assombrie de milady se dérida un peu à ces paroles; la flamme de ses yeux s’adoucit; elle perdit cet air farouche qui lui était habitue) et, prenant la main du faux colporteur, qui se tenait debout devant elle, elle lui dit d’une voix émue :
— Sais-tu qu'il a vingt-quatre ans, Frantz, et que je ne l'ai pas revu depuis qu'il en avait cinq à peine ?
— Madame, dit Frantz, je n'ai jamais osé vous faire une observation; j'ai toujours exécuté vos ordres servilement sans les discuter, comme une machine et non comme un homme. Jamais je n'ai osé lever les yeux sur vous, quand vous ordonniez. Eh bien..
Il hésita et sa voix trembla dans sa gorge.
— Eh bien ? dit milady qui fronça le sourcil.
— Oh ! je n’ose parler...
— Parle ! je le veux.
Le faux colporteur parut faire un violeut effort sur lui-même.
— Madame, dit-il, ne pensez-vous pas que l’amour maternel rachète bien des crimes ?
— Tais-toi I. ..
Mais Frantz poursuivit avec une véhémence subite :
— Vous avez voulu que je parle, madame, je parlerai.
Milady, sans force et comme brisée jwr l’émotion, s'était assise sur de 1a fougère amoncelée dans la hutte.
— Madame, reprit cet homme à qui on avait donné le nom de Frantz, voici vingt ans que votre père est mort...
LES MILLIONS DE LA BOHEMIENNE
L'iSItMDAM DO».
Milady couvrit son front de ses deux mains.
— U y en a six que votre sœur...
— Frantz, par pitié !...
Qui donc pourrait maintenant venir réclamer
cette fortune que vous possédez depuis si longtemps?...
— Krantz... au nom du ciel I...
Votre fils est parfaitement heureux, poursuivit
Frantz, mais parfois un nuage de mélancolie plane sur son front... Il songe qu’il n'a pas de nom... il se dit qu'il n’a plus de mère...
Milady tremblait maintenant comme une feuille d'automne prête à tomber.
Pourquoi ne rendriez-vous pas une mère à son
fils î pourquoi ne viendriez-vous pas habiter Paris ? acheva Frantz.
Mais soudain, milady se redressa, et ses larmes, qui commençaient à couler, se séchèrent à la flamme sombre de son regard.
— Mais tu ne sais donc pas, malheureux, dit-elle è quelles tortures je suis vouée depuis six années ?
— Que voulez-vous dire? demanda Frantz avec étonnement.
— Tu dis que mon père est mort...
— Oh ! j'en suis sûr, dit Frantz.
Et un sourire fatal glissa sur ses lèvres.
— Eh bien ! il sort de sa tombe...
— Les morts ne reviennent pas, madame.
— Celui-là revient, poursuivit milady avec un accent de terreur. Il revient... chaque nuit... traînant les chaînes dont nous l'avions couvert...
— Folie !
— Chaque nuit, continua milady dont les dents claquaient, il vient s'asseoir à mon chevet et murmure :
« Restitue I restitue ! •
Frantz haussa les épaules :
— Mais à qui restituer ? dit-il.
— A l'enfant de ma sœur.
— Allons doncl murmura Frantz, vous savez bien qu’alors même que vous le voudriez, les autres ne le voudraient pas.
— Tais-toi !... ne me parle pas d'eux...
— Madame, dit Frantz d'un ton sévère, vous m'en avez trop dit maintenant pour ne point me tout confier. Au nom du forfait qui nous lie, ie vous somme de parler
ISS
Milady frissonnait.
— Tu le yeux î dit-elle.
— Oui.
— Eh bien ! «Scoute...
Et elle prit la main de Frantz et la serra convulsivement.
— Parlez ! dit l'Allemand avec calme.
Quelle sombre histoire de revenants et de «litres milady raconta-t-elle A cet homme qui s* disait lié à elle par un forfait commun?
Mystère !
Mais sans doute que tes paroles de FranU rendirent à la châtelaine de Rochebrune quelque calmé, caf lorsqu'elle revint au manoir, vers midi, elle avait retrouvé cette nonchalance et ce sang-froid qui, lé matin, avaient étonné et peut-être même inquiété le Vieil* Bob.
Par contre, celui-ci était plus taciturne ol pltia morose encore que de coutume.
Cependant, il n'avait pas questionné Jacquot, Il n'avait pas cherché à savoir par suite de quelles Circin* stances l'étrangère, au lieu de coucher dans la chambre rouge, avait occupé un des douze lits de milady.
Celle dernière demanda à déjeuner.
Bob avait conservé auprès de sa maîtresse la vieille coutume des intendants anglais.
11 la servait à table.
Seulement, il y avait sans doute entre elle et lui des secrets non moins terribles que ceux qui la liaient à Frantz, car elle se départait de l'orgueil britannique pour causer familièrement avec lui.
Cependant, ce jour-là, elle avait presque achevé son repas saris dire un mot.
Bob se hasarda à lui adresser la parole.
— Milady parait contente, aujourd'hui, dit-il. Les nouvelles de Paris sont bonnes sans doute t
— Très-bonnes, dit milady.
— Ah! fit Bob.
— Mon fils va se marier...
Bob murmura :
— Honneur et longue vie au fils de milady.
Mais celle-ci l'interrompit brusquement :
— Dis donc, Bob, fit-elle, est-ce que tu crois à la Providence, toi?
— Je ne sais pas, répondit l'intendant d'un air niais.
— Cependant, commo moi, tu crois aux morts qui reviennent ?
— C'est-à-dire, répondit Bob, qu’il faut bien que je croie à ce que milady me raconte.
— Tu n’as donc jamais vu le spectre !
— Jamais.
— Tu n'as jamais entendu le bruit de ses chaînes?
— Jamais. Et même..
Milady appuya son coude sur la table et son menton dans sa main : .
— Voyons, parle... dit-elle.
— Eh bien ! milady, reprit Bob, j'ai toujours eu une idée.
— Laquelle ?
— C’est que le spectre et ses chaînes n’étaient qu'une vision de votre esprit troublé.
— Alors, c'est le remords...
— Je ne sais pas, dit Bob. Mais tout ce que je puis vous affirmer, c'est que ni moi, qui couche tout en haut du château, ni les domestiques qui, chaque soir, se relèguent dans un pavillon du rez-de-chaussée, nous (l'avons jamais rien vu, ni entendu...
— Oh! fit milady.
— Pardon, «lit Bob, j'oubliais...
— Ah I tu vois bien !
— Une nuit, je vous ai entendue crier. J’ai prêté l'oreille.,. Vous sembüez vous défendre... mais aucune autre voit lie se mêlait à la vôtre... Je crois que ce sont toutes les légendes qui courent sur le château qui ont achevé de répandre le trouble dans votre esprit.
— Mais tu Sais bien, dit milady, qu'à Glascow le spectre m'apparaissait, et à Londres aussi.
— Vous le disiez, du moins...
— Chaque nuit, mon père sort de sa tombe...
Bob be répondit rien.
— Sa is-tu cc qu’il nie demande ?
Et la lèvre de milady se retroussa dédaigneusement.
— Il me demande, poursuivit-elle, de rendre à la bohémienne cette fortune que j’ai acquise pour mon ■ fils au prix de tant de sang.
Bob tressaillit.
— A ce prix, continua milady, il me pardonnera la faute de ma jeunesse, il me pardonnera mes amours avec l'Indien Napo-Yseh, il me pardonnera sa mort, il Rie pardonnera la mort de ma sœur.
— Ah ! il vous demande cela 7 fit Bob.
— Oui, dit milady. 11 veut que je dépouille mon fils qui a été élevé dans l'opulence, qui n’a jamais eu besoin de compter, qui puise à pleines mains dans des coffres remplis sans cesse... Il veut que je le fasse pauvre... Ah ! ah ! ah !... vois tu mon fils pauvre et grattant du papier pour vivre, dans quelque officine ou dans quelque comptoir, Bob ?
Et elle riait d'un rire saurage.
On eût dit une tigresse mère défiant les chasseurs qui en veulent à ses petits.
Bob se taisait.
— Et il me menace dos flammes éternelles, repritelle. Eh bien! que m'importe 1 Je brûlerai... mon fi!s sera heureux... mon fils ne saura jamais qu'il est le fils d’une parricide... que son or est taché de sang. . Que m’importe !
Et milady se leva, arpenta d'un pas inégal et brusque la salle oîi elle venait de déjeuner, et finit par dire à Bob:
— Ce château m'est odieux... je veux m'en aller d'ici ...
— Et où irez- vous donc t demanda Bob.
— A Paris.
Il ne put dissimuler un geste d’effroi.
LES MILLIONS DE LA BOHEMIENNE
— Je veux voir mon fils, dit mibdy avec un sombre enthousiasme ; je veux jouir de son bonheur... je veux m'enivrer de ses triomphes...
Bob ne répondit point. Seulement, sous le prétexte, de donner des ordres aux domestiques, il quitta la salle à manger, et milady demeura seule.
Le soir était venu.
Milady avait fermé à double tour cette porte de communication qui se trouvait entre les deux corridors, dans lesquels ouvraient ses différentes chambres.
Les domestiques étaient rentrés dans leur pavillon.
Bob était couché.
Milady, après avoir hésité un moment, ouvrit la porte du numéro 1 1 et choisit cette chambre pour y passer la nuit.
Cette chambre donnait sur le jardin du château.
Le calme de milady avait fait place peu è peu, et à mesure que le soir approchait, à une inquiétude nerveuse.
Elle ne voyait jamais arriver la nuit sans terreur ; cependant elle fit, comme à l'ordinaire, sa toilette de nuit et revêtit sa robe de chambre.
Mais au lieu de se mettre au lit, elle s'assit dans un fauteuil au coin de la cheminée et, les yeux fixés sur la pendule qui marquait onxe heures et demie, elle attendit. Au bout de quelques minutes, un bruit lointain qui ressemblait è s’y méprendre au cri nocturne d’une chouette se fit entendre.
Milady se leva, ouvrit sa robe de chambre et déroula une longue corde de soie quelle avait autour de la taille et que l’ampleur de son vêtement avait dissimulée.
Puis elle s’approcha de la fenêtre et l'ouvrit.
Le houhoulement de l’oiseau de nuit lui arriva alors plus distinct.
Milady fixa un des bouts de la corde au pied du lit qui était de chêne massif et l'y noua solidement.
Puis elle laissa pendre l'autre bout en dehors de la fenêtre.
Et, appuyée sur l’entablement elle attendit encore.
Bientôt une ombre noire s’agita dans l’obscurité du jardin et sc rapprocha lentement des murs du château.
Ensuite cette ombre arriva sous la fenêtre.
Milady s’était penchée et regardait.
La corde de soie, qui était K nœuds, se tendit subitement.
La forme noire s’y était cramponnée.
Elle montait lentement, mais elle montait, et elle finit par atteindre l'entablement de la croisée.
Alors milady se rejeta en arrière, et un homme sauta lestement dans b chambre, tandis que milady soufflait le flambeau qui se trouvait sur la cheminée et plongeait subitement b chambre dans les ténèbres.
La lumière éteinte, le feu projeta cependant une certaine clarté dans b chambre. ,
A cette clarté, il eût été facile de reconnaître l’homme
déguisé en colporteur que milady avait vu le matin et è qui elle avait donné le nom de Frantz.
L’Allemand dit :
— Ne viens-je pas trop tard ? •
— Non , répondit milady. Il n’est pas minuit. Jamais le spectre n’arrive avant cette heure.
A 1a faible lueur qui s'échappait du foyer, Prantz jeta un regard autour de lui.
— Où me cacher ? fit-il.
— Lè, derrière les rideaux du lit, dit milady dont la voix redevenait tremblante.
— Madame reprit Frantz, qui, tout aussitôt, se dissimula derrière les draperies indiquées, il est possible que vous ayez réellement affaire à un spectre, ce que je ne crois guère, du reste, mais 11 est possible aussi que ce spectre soit en chair et en os...
— Oh t fit milady dont l’œil étincela de colère.
— Si cela était, poursuivit Frantz, il serait possible aussi que j’engageasse une lutte avec lui.
— E*-lu armé î
— J’ai un poignard. De plus je suis robuste. Mais ii faut prévoir le cas improbable où j'aurais besoin de votre secours. Par conséquent, glissez-vous sous vos couvertures sans vous déshabiller.
Milady suivit le conseil de Frantz.
— Maintenant, attendons... dit ce dernier.
Le silence régna dès lors dans 1a chambre.
Cependant, au bout de quelques minutes, Frantz,
qui n’était séparé du chevet de mibdy que par un rideau, se baissa et lui dit :
— Depuis combien de temps êtes-vous U victime du spectre 1
— Depuis six ans environ, répondit mibdy.
— Où vous est-il apparu pour la première fois?
— AGlascow, dans cette vieille maison... tu sais?...
— Oui, murmura Frantz d'une voix sourde. Et pub?
— Et puis à Londres.
— F.t vous dites que c'est bien votre père ?
— Oh ! sans nul doute... c'est bien lui... avec ses cheveux blancs... son habit rouge... sa grande bille un peu voûtée ..
— Mibdy, reprit Frantz, savez-vous qu’il y a vingt ans que votre père est mort ?... C'est le 21 novembre
— Tais-toi ! murmura b châtelaine.
— 11 y en a vingt-quatre que vous ne l’avez vu, continua Frantz. Pensez-vous donc que votre mémoire, si fidèle qu'elle soit, puisse se rappeler ses traite aussi exactement?...
— Je te dis que le spectre a bien ie visage de mon père...
— Ahl
— Cest, de plus, sa voix, son geste...
— Bien, dit Frantz. Nous verrons...
Et comme il prononçait tout bas ces paroles, un bruit, ququel sans doute milady était depuis longtemps accoutumée, se fit dans l'éloignement.
— Silence! dit-elle, voilà le spectre!...
Et elle se prit à trembler sous ses couvertures, en dépit des paroles sceptiques de Frantz.
Ce bruit que milady venait d'entendre était un soupir.
Frantz prêta l’oreille.
Le soupir devint un sanglot.
Puis ce sanglot fut accompagné d'un cliquetis.
C'étaient les chaînes du spectre qui se heurtaient.
Cliquetis et sanglots devinrent plus distincts, à mesure que le spectre approchait.
Milady cacha sa tête sous ses draps et murmura d'une voix étouffée :
— Entends-tu 7
— Parfaitement, mais silence ! répondit Frantz.
Le spectre était maintenant dans le corridor et sanglotait bruyamment, tandis que ses chaînes faisaient un tapage d’enfer.
Il s'arrêta à la porte de la chambre, mais il n'entra point sur-le-champ.
Les sanglots firent place à des paroles distinctes.
— Mon Dieu I disait-il, ne m’accorderez-vous donc point le repos î et faudra-t-il que chaque nuit je sorte de ma tombe pour venir essayer d’attendrir le cœur de roche de la parricide. Ni les prières, ni les menaces ne l'ont touchée jusqu'ici. Elle ne craint rien, elle vous nie, ê mon Dieu I Grèce, grâce I
Et sur ces mots, il ouvrit brusquement la porte et entra.
Frantz avait eu le temps de glisser ces mots à milady :
— Vous vous trompez, madame, celte voix ressemble è celle de votre père, mais ce n’est pas la sienne.
Le spectre vit un peu de feu dans la clieminée et il s'en approcha :
— J’ai froid I dit-il.
Frantz, immobile derrière les rideaux, le vit s’ac- i croupir devant le foyer d’où s’échappait un reste de flamme.
C’était bien le fanléme décrit par milady.
Visage pâle, cheveux blancs, habit rouge de commodore. des chaînes aux pieds et aux mains.
Mais l’Allemand ne trembla point et ses dents ne se prirent pas à claquer d'épou vante comme celles de milady.
Le spectre demeura un moment accroupi devant le
feu.
Puis il se releva et ses chaînes se heurtèrent.
— Miss Ellen ? dit-il.
Milady murmura d’une voix mourante.
— Que me voulez-vous encore î
— Je veux que tu restitues le bien volé, parricide 1 s'écria le spectre d’une voix tonnante.
El il marcha vers le lit.
Milady ne répondit pas.
Le spectre dit encore :
— * Te souviens-tu de Glascow î
— Grèce ! grèce ! dit milady.
— Te souviens-tu de ta sœur î
— Grèce !... par pitié...
— Rendras-tu le bien volé î continua le spectre, en s'avançant menaçant vers le lit et en secouant ses chaînes avec fureur.
— Mais è qui donc voulez-vous que je le rende? demanda milady.
— A l'enfant de ta sœur.
— Et si cette enfant et morte ?
— Elle vit, répondit le spectre, et je te dirai où elle est.
— Mais faudra-t-il donc que je dépouille mon fils ? reprit milady d'une voix suppliante.
— Oui, car ton fils est l'enfant du crimé !
Milady ne s'était point dressé haletante, comme à l’ordinaire, sur son séant. •
Le spectre appuya sa main osseuse sur la courtine du lit.
— Miss Ellen, dit-il encore, si tu ne restitues le bien volé, il ne profitera point è ton fils.
— Que dites-vous? s’écria-t-elle avec un redoublement d'angoisse et d’épouvante.
— Non, poursuivit le spectre, car il mourra.
Milady jeta un cri.
Le spectre dit encore :
— Il mourra... la nuit de ses noces... auprès de sa jeune femme endormie...
— Grèce ! grèce ! exclama milady en se tordant les mains.
Mais soudain une vont se fit entendre — une vois stridente, railleuse, inexorable comme une sentence sans appel :
— Tu mourras avant lui, misérable imposteur! disait-elle.
Et Franlz écarta brusquement les rideaux du lit, fit un bond et sauta à la gorge du spectre.
L'attaque fut si rapide, si inattendue, que le spectre n'eut pas le temps de reculer.
Les doitgts crispés de Franlz s'étaient, pour ainsi dire, incrustés dans sa gorge.
U poussa un cri et demanda grèce.
En même temps, quelque chose se détacha et tomba sur le parquet.
En même temps aussi, une denière flamme plus vive couronna les derniers lisons du feu et éclaira toute la chambre.
L'objet qui venait de tomber était un masque.
Un masque en cire merveilleusement modelé et représentant, è s'y méprendre, les traits d’un vieillard.
Et la flamme, en projetant sa clarté sur le masque, permit de voir, du même coup, le vrai visage du prétendu spectre.
Et milady qui s'était élancée hors du lit murmura avec stupeur.
— Bob!
Elle venait de reconnaître dans ce fantême qui la poursuivait depuis si longtemps, et jetait l'épouvante dans sa vie, son intendant fidèle, maître Bob, son complice d’autrefois, l'homme qui se vantait de ne croire ni è 1a Providence, ni à ses terribles châtiments.
LES MILLIONS DE LA BOHÉMIENNE
Frantz avait terrassé le spectre.
Il lui avait mis un genou sur la poitrine et, son bras armé du poignard, il allait frapper lorsque milady l'arrêta.
Milady ne tremblait plus que de colère.
Elle alla vers la cheminée et ralluma les flambeaux.
Puis se tournant vers Frantz qui continuait à tenir Bob immobile sous lui :
— Avant que cet homme ne meure, dit-elle, il faut qu'il nous fasse sa confession tout entière 1
VIH
En parlant ainsi, milady se dirigea vers un petit meuble qui se trouvait entre les deux croisées et dont elle ouvrit un tiroir.
Dans ce tiroir, il y avait une petite boite en cuir de Russie qui renfermait deux mignons pistolets à crosse d'ivoire.
Sf LIVRAISON.
Milady s’en empara, les arma foidement, et regardant Frantz :
— Un homme par terre ne saurait parler, dit-elle. Laisse donc ce misérable so relever. S’il tente de fuir, je lui casse la têto.
Et elle dirigea vers Bob le canon de ses pistolets.
Celui-ci, délivré du genou de Frantz, se redressa.
Mais une transformation subite s'était opérée en lui.
D'un tour de main, il s’était débarrassé de ses chaînes.
En même temps, il avait cessé de trembler et de demander grâce.
— Ah ! dit-il, vous voulez savoir ?
— Oui, dit milady. Tes minutes sont comptées ; mais avant que tu meures...
— Je parlerai d'autant plus volontiers, répondit Bob, que j’ai fait le sacrifice de ma vie. Ah I vous voulez savoir, milady, pourquoi depuis six années je joue le rôle de spectre, pourquoi j'ai posé sur mon visage un
masque en dre qui vous rappelait les traits de votre père, pourquoi je vous parle de remords, de restitution et de repentir! Ah! ah! ali!
Et ilob riait d'un rire convulsif et dédaigneux ; et, un moment, cet homme sans armes qui voyait un poignard et deux pistolets menacer sa poitrine, eut sur les deux complices une sorte d'autorité morale.
Un moment, il les domina de sa voix, il les terrassa de son regard.
— Certes, dit-il, vous ne vous seriez point doutée, n'esl-ce pas? milady, ou plutôt miss Ellen, car c’est votre vrai nom, que l’anden valet de chambre du commodore Perkins, — l’homme qui reprochait h son maître de l’avoir déshonoré dans sa femme, le haineux et vindicatif Bob qui, ivre de fureur, s’associa un jour A la fille parricide et à Frantx le meurtrier pour assassiner le malheureux commodore, — viendrait, à vingt années de distance jouer le rôle de spectre, emprunter les traits de sa victime et parler en son nom? Vous ne l'eussiez jamais supposé, n'est-co pas ?
Et Bob riait toujours... et milady ne pouvait æ défendre d’un léger frisson.
— Mais qui donc l'a payé, mlsérablo ! s’écria t-elle.
— Personne.
Et Rob fixe un ardent regard sur milady.
— Que me dites-vous, il y a vingt-quatre ans, pour- Buivit— il, vous, la fille de seize ans A peine, déjà criminelle et flétrie, pour m'asBOcicr à votre nouveau crime, pour faire de moi l'un des deux instruments de mort qui devaient frapper votre père — que me dites-vous ? Répondez, miss Ellen?
— Après? aprèsîflt milady avec colère.
— J’avais une femme jeune et belle, je l'aimais éperdûmenl; vous me prîtes un jour par la main et vous me dites en me forçant A regarder par une fenêtre, dans le parc du château de Glasoow ;
« — Tiens, vois !
« Et, en effet, je vis ma femme A côté du vieux commodore. Ils étaient assis sur un banc de verdure, sous un berceau de feuillage... Le commodore tenait dans ses mains les mains de ma femme... Dès lors, je vous appartins. Je devins votre Ame damnée...
— Après? après? dit encore milady.
— Je me séparai de ma femme, que j'auuais trop encore pour avoir la force de la tuer ; pendant quatre années je fus le geôlier de votre père.
• Au bout de ce temps, j'aidai Erantz A l’étrangler.
« Et pendant dix autres années, je fus l'instrument
docile de toutes vos volontés et de tous vos caprices. Pourquoi donc ai-je subitement changé de rôle?
< Ah ! vous voulez le savoir? Eh bien! écoutez...
• Un soir, on vint me dire qu’une femme qui se mourait dans un wjrk-house demandait A me voir avant de rendre le dernier soupir.
s Je me rendis au work-bouse.
< La femme qui allait mourir, c'était la mienne.
< — Bob, me dit-elle, vous m’avez chassée comme une épouse parjure, et j'étais innocente. Je ne veux pas mourir sam vous confier un grand secret. Le commo-
dore Perkins n'était pas mon amant..., c'était mon père!
« Et elle me tendit un paquet de lettres jaunies qu'elle avait sous son oreiller et qui renfermaient les preuves authentiques de ses paroles.
« J'avais aidé A assassiner le père de ma femme. Ma femme était le fruit d'un péché de jeunesse du commodore ; c’était votre sœur naturelle.
• Comprenez-vous, maintenant, miss Ellen ?
— Pas encore, dit froidement milady .
— Ahl voua ne comprenez pas encore? Vous ne comprenez pas, reprit. Bob d'une voix tonnante, que le remords a pénétré dans mon cœur ; que j’ai eu horreur de vous, parricide et fratricide; |que je me suis pris A songer A l’enfant de votre sœur étranglée, misérable bohémienne qui, sous le nom de Gipsy, danse dans les rues de Londres et qui, si on lui rendait le bien volé, serait une des plus niches héritières de l'Angleterre?...
— Mais on no le lui rendra pas I s'écria milady qui eut un rugissement de bêto fauve.
Et son bras s'allongea dans la direction de Bob, son doigt pressa la détente du pistolet. N
Le coup partit.
Bob tomba.
11 tomba, frappé en pleine poitrine et vomissant un flot de sang.
Milady regarda Erantz et lui dit :
— Tu avais raison, les morts ne reviennent pas,.
Bob se tordait sur le parquet.
Bon œil, uu moment fermé, se rouvrit, et se fixa sur milady, faroucho et prophétique; puis Bob retrouva un souffle de voix :
— Miss Ellf-n, dit-il, c’est un crime de plus ajouté A tous tes crimes. Mais le châtiment viendra, sois-en «Are.
Milady répondit par un éclat de rire.
— Sortiras-tu de ta tombe? dit-elle en ricanant.
— Non, répondit le mourant, mais il y a des vivants qui ont mon secret.
Milady étouffa un cri et pâlit.
— Ah ! tu as peur ! dit Bob dont la voix s’affaiblissait, mais dont les' yeux continuaient A se fixer flamboyants sur milady. Eh bien ! puisque tu as voulu savoir, apprends encore ceci : La nuit dernière deux étrangers sont venus ici. Tu as ordonné qu’on les reçût. L’homme seul a couché dans la chambre rouge... La femme a passé la nuit dans une de tes chambres, et, jouant mon rôle de spectre, je me suis trompé et c’ost A celte femme que j’ai reproché tes crimes.
Milady jeta un nouveau cri.
— Le châtiment viendra tôt ou tard, murmura Bob d’une voix éteinte.
Puis son œil devint vitreux, et faisant un violent effort, il se retourna, le visage contre le mur, pour mourir en paix.
— Madame, dit alors Erantz A milady, n'allez pas vous meure l’esprit A la torture pour si peu de chose.
LES MILLIONS DE LA BOHEMIENNE
Si vous m'en croyez, nous quitterons ce château avant le jour.
— Et où irons-nous ? demanda-t-elle.
— A Paris.
— A Paris! exclama milady, à Paris, où est mon Tils! Oh! tu as raison, ajouta-t-elle avec un accent d'amour maternel indicible, c’est à Paris qu'il faut aller!
Et cette femme au cœur de tigre, cette femme qui avait fait assassiner son père et sa soeur, et qui venait de tuer Bob laissa voir une larme dans scs yeux tout à .'heure animés d'une cruauté sauvage.
Quelques heures après celle où Vanda et le baronnet sir James Nively couraient en train express sur la route de Paris, c'est-à-dire vers midi , le héros de celte histoire, Rocambole longeait te boulevard des Capucines, les mains dans les poches d'un vaste paletot de couleur blanchâtre, un foulard en guise de cache-nez autour dp cou, et marchait d’un pas assez rapide.
Où allait-il ?
Sans doute â quelque rendez-vous lointain, car il fit signe au premier cocher de remise qu'il rencontra, monta en voiture et indiqua la rue Serpente comme lieu de destination.
Ceux de nos lecteurs qui se souviennent encore de la première partie de ce récit n'ont pas oublié que C'était rue Serpente que la mère de Noël, dit Cocorico, était portière et que c’était dans cette maison que l'ancien forgeron du bagne de Toulon avait trouvé un asilo, après cette audacieuse évasion préparée et menée à bonne fin par Rocambole.
Vingt minutes après , Rocambole arrivait donc rue Serpente.
Noèl l'attendait.
la première question de Rocambole fut celle-d :
— Vanda est-elle arrivée7
— Maître, répondit Noël , rien de nouveau. J'attendais madame hier soir ; Ce matin, avant le jour, je suis allé au chemin de fer du Nord. I.'express de Londres arrive à cinq heures trois quarts. Tous les voyageurs ont passé devant moi.
— Elle n'y était pas?
— C’est bizarre ! murmura Rocambole.
— Mais, reprit Noël, J'ai appris que le train avait déraillé à Amiens. Aucun voyageur n'a péri. Seulement une partie de ceux qui se trouvaient dans le convoi a'est arrêtée à Amiens. Je suis donc à peu près convaincu...
Noël n'acheva pas, car un coup de sonnette retentit dans la loge et sa mère tira le cordon aussitôt.
Rocambole tressaillit. ,
Une femme venait de franchir le seuil de la porte , et bien qu’elle fût enveloppée dans un grand manteau et que son visage fût couvert d'un voile épais, Rocambole la reconnut.
C’était Vanda.
Elle se jeta dans ses bras et lui dit :
— Ah ! enfin, Je te retrouve 1
Noël avait meublé dans la maison une petite chambre dans laquelle Rocambole conduisit Vanda.
Celle-d, à peine la porte fermée, lui dit :
— Je suis arrivée, il y a une heure , et j’ai eu toutes les peines du monde à m’échapper, car le baronnet se conduit déjà avec moi comme un amant jaloux, bien qu'il n’ait pas même effleuré mes doigts de ses lèvres.
Rocambole eut un sourire.
— As-tu ses secrets au moins ? dit-il.
— Non, pas encore.
— Je voudrais cependent savoir l'histoire de Gipsy : cette histoire que sir George Stowe n'a pu nous dire.
— Et si j'en savais une partie? dit Vanda.
— Que veux-tu dire ?
— Si le hasard m'avait mise sur la trace d'un premier filon ? continua Vanda.
— Explique-toi, dit Rocambole.
— Gipsy est riche... riche à millions.
Rocambole regardait Vanda avec un étonnement
croissant.
Alors Vanda lui raconta les événements de la veille , c'est-à-dire l'accident arrivé à Amiens, le voyage en chaise de poste et l'hospitalité que lo baronnet sir James Nively et elle avaient reçue au manoir de Rochebrune.
Enfin l’apparition du spectre et ses étranges discours.
— Ou je me trompe fort, acheva-t-elle, ou la bohémienne dont parlait le prétendu revenant n’était autre que Gipsy.
Rocambole avait écouté le récit de Vanda avec une grande attention.
Quand elle eut fini, il lui dit :
— J’ai mis Gipsy en lieu sûr, Marmouset s'est constitué son gardien.
— Et sir George Stowe?
— U est caché dans un hôtel du quartier Saint-Germain. Je lui ai intimé l’ordre de n'en point sortir le jour.
Mais ce que tu viens de m'apprendre me forcera à lui défendre de sortir même le soir jusqu'à mon retour: il ne faut pas que sir Nively le rencontre.
— Ton retour ? fit Vanda, tu pars donc ?
— Parbleu ! répondit Rocambole, je vais aller faire un tour au château de Rochebrune, et causer un brin avec le spectre.
Vingt-quatre heures après, en effet , Rocambole descendit du train de poste, à la station la plus proche du Château habité par milady et son intendant.
Les indications que lui avait données Vanda étaient si précises qu'ii trouva te chemin de la vallée et vit bientôt poindre dans 1e lointain, les tourelles du vieux manoir.
La vallée était déserte, la matinée pluvieuse.
Rocambole avait fait le voyage seul , sans autre
bagage qu’une petite valise qu’il portait à la main.
Or, en rapprochant les dates, il est facile de se convaincre qu'il arrivait quelques heures après les derniers événements dont le manoir de Rochebrune avait été le théâtre.
Il s’attendait à voir le château morne, silencieux, plein de mystères.
II fut donc très-étonné d’apercevoir un groupe de paysans accourus des fermes voisines et qui se pressaient à la porte.
Une sorte d’effarement se peignait sur leurs visages. Au milieu d’eux un jeune homme pérorait. Rocambole, au portrait que lui en avait fait Vanda, reconnut Jacquot.
11 s’approcha sans que personne fit attention à lui.
Tous les regards étaient concentrés sur Jacquot, toutes les oreilles tendues pour recueillir ses paroles. Jacquot racontait les événements de la nuit.
D’abord, les gens du château, qui couchaient dans un pavillon isolé, avaient entendu, un peu après minuit, la détonation d’une arme à feu.
Mais ils n’avaient osé bouger.
Seulement, une heure après, Jacquot avait entendu la voix de milady.
Milady l’appelait.
Il était sorti du pavillon, et la châtelaine, qu’à son grand étonnement il avait vue en compagnie d’un inconnu, lui avait commandé de lui seller ses chevaux : Jacquot avait obéi.
Milady et son compagnon s’étaient mis en selle et étaient partis au galop.
Le jour venu, Jacquot s'était hasardé à entrer dans le château.
Dès le vestibule, il avait entendu des gémissements. 11 était monté au premier étage, et, guidé parles gémissements, il était arrivé et avait trouvé Bob baigné dans son sang, mais respirant encore.
A ce moment du récit de Jacquot, Rocambole joua des coudes, fendit la foule et dit au petit domestique : — Yit-il encore î
— Oui, répondit Jacquot ; mais je crois bien qu’il n’en a pas pour longtemps.
— Je suis médecin, dit Rocambole.
Et il se fit jour à travers les paysans et entra d’autorité dans le château.
Par une de ces splendides journées de février dont Paris seul a le secret, et qui font pressentir un printemps prochain, la foule des équipages était grande autour du grand lac du Bois-de-Boulogne et les cavaliers, plus nombreux encore.
Le ciel était d’un bleu cendré. Le soleil resplendissant, l’air tiède et doux.
11 était deux heures à peine.
Ainsi que le veut la mode, les voitures allaient au pas sur le côté gauche du lac.
C’est l’endroit où ce monde de sportmen et de gens à chevaux se reconnaît et s’observe, se salue ou échange un simple regard.
Le gandin ralentit son trotteur pour jeter une œillade à mademoiselle Cerisette qui sort pour la première fois en demi-daumont, le banquier surveille Coralie à qui il donne cinq mille francs par mois et qu’il soupçonne do ne venir aussi assidûment au bois, chaque jour, que pour y rencontrer le petit vicomte R... qui croque son dernier oncle et monte son dernier cheval.
Enfin mademoiselle de Saint-Euverte qui s’appelait autrefois Joséphine, à qui la fuite de monsieur D... a fait des loisirs, cherche à les utiliser et couche en joue un Américain du Sud.
C’est, en un mot, le monde le plus élégant, le plus mêlé qu’on puisse voir.
Et ce monde-là, te jour dont nous parlons, paraissait fort ému, fort agité et semblait s’entretenir par groupes, et d’une voiture à l’autre, d’un événement considérable.
L’Europe entière était en paix, cependant, aucune révolution n’avait eu lieu et on ne parlait même pas de quelque désastre financier important.
Non, c'était plus et moins que tout cela.
On venait de voir Aspasic.
Aspasie s'était montrée dans son coupé bien attelé de scs deux admirables trotteurs irlandais dont le prince russe K... avait offert cent mille francs, et qu’elle avait refusé de vendre.
Qu’était-ce que Aspasie?
Pour dire la vraie vérité, Aspasie s'appelait peut-être Caroline.
Mais Caroline est un nom de bourgeois, et Aspasie avait pour métier de ruiner des fils de croisés et des barons autrichiens.
Aspasie était une femme de trente-deux ans, blonde et presque rousse, possédant un esprit d’enfer, renommée jadis pour son insensibilité, et que la mort du petit duc napolitain Galipieri, qui s'était battu pour elle, avait mise à la mode sept ou huit ans auparavant
Aspasie avait eu un salon, un vrai salon. Elle avait possédé les plus beaux diamants, les plus beaux chevaux, le plus coquet petit hôtel des Champs-Élysées.
Elle avait reçu des artistes, des gens de lettres, des sénateurs et des princes.
Pendant sept ou huit ans on avait vanté son esprit mordant, sa beauté originale, son manque de cœur absolu et compté les désespoirs quelle avait semés sur son chemin.
Puis, un matin ou un soir, on ne savait au juste, Aspasie avait disparu.
Elle avait tout vendu, chevaux, hôtel, mobilier, dentelles et diamants.
Le petit X..., qui avait fait à la Bourse une fortune scandaleuse et la croquait à ses pieds, avait failli se brider la cervelle de désespoir.
Personne n’avait su ce qu’était devenue Aspasie.
Le bruit avait couru cependant, que ce bloc de glace avait fondu au soleil, que ce cœur de bronze s’était ému,
Appujréc «or l'entablement, «111(1; attendit encor* (Page ISO).
que cette femme qui faisait litière de l’bonneur des familles et s’étaiwconstituée le rainotaure de l'adolescence dorée, s’était prise à aimer...
Qu’elle aimait follement, avec passion, avec taie, comme une tigresse et non comme une femme.
Il y avait un an de cela, et pendant un an on n'avait vu Aspasie nulle part, ni aux premières représentations, ni aux courses, ni au bois.
Cependant quelques jeunes gens affirmaient qu’elle n’avait point quitté Paris.
Qu'eUe vivait enfermée dans une petite maison de la place Vintimille, quartier tranquille et retiré entre tous; ne sortait que le soir, dans une voiture sans luxe, avec un de ces voiles masques récemment inventés et qui dépistent si bien les curieux.
Si on ne la voyait plus autour du lac, du moins on prétendait l’avoir rencontrée en compagnie d'un jeune bomme irréprochable de manières et de tenue, dans les allées désertes du bois de Vincennes.
Les dames du monde dans lequel vivait autrefois Aspasie étaient divisées d’opinion.
Les unes, les plus damnées, celles qui avaient si
bien accroché leur cœur un peu partout, qu’il n’était plus qu'une loque, disaient avec un sentiment d'envie :
— Elle est bien heureuse!
Les autres, les jeunes, les effrontées et les naïves murmuraient avec dédain :
— On n'aurait jamais cru cela; c’est une femme à la mer!
Puis tout le monde ayant dit son mot, le silence s’était fait.
Au bout d’un an, on se souvenait à peine d’ Aspasie, lorsque tout à coup, Aspasie avait reparu.
On l’avait vue, on la voyait...
Car elle était là, à deux heures de l’après-midi, par ce temps printanier, dans ce même coupé brun sur les panneaux duquel on avait fait peindre, en guise d'armoiries, une salamandre en camaïeu.
Elle était là, promenant sur la foule son regard calme et fier.
Deux jeunes gens qui trottaient côte à côte dans l’allée sablée des cavaliers s’arrêtèrent stupéfaits.
— Ce n’est pas possible, dit l'un d'eux.
— Je crois rêver, murmura l’autre.
— C'est pourtant bien Aspasie.
— Parbleu !
— D’oit sort-elle?
— Je l'ai crue morte I
— Moi aussi.
Et comme ils échangeaient toutes ces exclamations, échangées déjà par mille autres personnes, Aspasie les aperçut et leur fit un salut amical du bout de scs doigts mignons merveilleusement gantés.
le salut était une invitation que tous deux comprirent parfaitement.
Ils s'approchèrent.
— Bonjour, dit Aspasie en se penchant à la porllèro du coupé.
— Voyons, chère, dit l'un d'eux, est-ce vous? estce votre ombre?
— C'est moi.
— Vivante !
— Mais sans doute...
Et elle leur montra ses dents éblouissantes en un sourire.
— D'où venez-vous ?
— Dieu seul le saitl
Elle eut dans l'œil qn éclair.
~ — Aspasie, dit le premier des jeunes gens, savez-vous tout ce qu'on a dit de vous, en votre absence?
— Non, mais peu m’importe I
— On a prétendu que votre cœur avait parlé.
— C'est vrai, dit-elle simplement.
— Vous avez aimé?
— Avec frénésie.
— Et... vous aimez... toujours?
— Je hais!
Elle prononça ces mots d'une voix sourde.
Les deux jeunes gens se regardèrent.
Aspasie avait une flamme sombre dans scs grands yeux bleus.
— Baron, dit-elle, s’adressant au premier, m’aimexvous toujours ?
— Sans doute, répondit-il d'un ton léger.
— Et vous, marquis?
Elle s'adressait au second, qui était un tout jeune homme.
— Ordonnez, répliqua ce dernier, j'obéirai.
— Venez me voir tous les deux, ce soir.
— Hein? tous les deux? Ht le baron un peu ébahi.
— Oui.
— Ccst bizarre!..
— Non. Vous vcrrci... je suis rentrée chez moi,
avenue de Marignan On dîne à sept heures.....
venez.
Et elle leur donna la main.
— Mais pourquoi tous deux? Ht à son tour le marquis d’un ton boudeur.
— Je cherche un vengeur! répondit Aspasie d'une voix qui les fit frissonner.
Dix heures venaient de sonner à la pendule rocaille du boudoir d'Aspaaie.
Et ils étaient là, tous les deux, le cigare aux lèvres, digérant un dîner délicat, et prêts à entendre la confession de la pécheresse, ce marquis de vingt ans et ce baron de trente.
Deux fils de famille qui menaient la haute vie pu tous les bouts et abusaient de tout, en attendant de ne pouvoir plus Jouir de rien.
Le premier s'appelait Albert de Rouquerolles ; il était marquis authentique, avait hérité de quatre-vingts mille livres de rente en terre et vendait une ou deux formes chaque mois.
Le second, portait un nom célèbre dans la finance : U s'appelait le baron Walleinstein.
U était riche encore et devenait économe sur le tard.
Comme Ils se rendaient, quelques heures auparavant, chez Aspasie, il avait dit à son ami Albert de Rouquerolles, avec un abandon charmant :
— II appert pour moi de ce qu’elle nous a dit, que cette chère Aspasie est libre. Nous tirera-t-elle au sort? je ne sais. Mais comme tu es mon ami, je souhaite que tu ne sois point l'élu de son caprice.
— Pourquoi donc? demanda le marquis.
— Parce qu'elle te ruinera en deux ans.
— Et toi?
— Oh! moi, j'ai passé l'âge... Elle aura beau croquer, elle n'entamera rien...
— Bah ! fit le marquis d'un air de doute
Et ils étaient entrés chez Aspasie qui avait racheté son hôtel et l’avait meublé de nouveau.
Ils avaient dîné têle-à-téte avec elle, et maintenant ils attendaient qu’elle se prononçât.
— Chère, disait le marquis, en amour toutes les armes sont loyales, même la trahison.
— Voilà un joli paradoxe, mon bon, répliqua Aspasie qui s'était pelotonnée comme une jolie chatte dans sa bergère et faisait danser au bout de son pied d'enfant une mule de soie cramoisie.
— Je m’explique, reprit le marquis. Mon ami Walleinstein est devenu mon rival, par le seul fait de votre invitation.
— Bon !
— Or, comme il m’a fait ses confidences, je vais le trahir.
— C’est admirable, dit Aspasie.
— A ton aise I dit le baron avec flegme.
— Voyons la trahison? reprit la pécheresse.
— Marquis, m'a-t-il dit tout à l'heure, laisse-moi Aspasie. Elle te ruinerait... tandis que moi... je suis un vieux renard... j'ai de l'expérience...
Aspasie haussa les épaules et interrompit le marquis d'un geste.
— Mes chers bons, dit-elle, j'ai cent vingt mille livres de rente.
LES MILLIONS DE LA BOHÉMIENNE
— Qu'esl-ce que cela prouve? dit froidement le baron.
— Tout et rien, répondit Aspasie. Rien, si nous partons de ce principe que l'eau doit aller toujours A 1a rivière. Tout, si je ne suis plus l'Aspasie d’autrefois et si je mets mon amour A un autre prix.
— J’avoue que je ne comprends plus, dit le baron.
— Je jette ma langue au chat, murmura le marquis.
— Ne vous ai-je pas dit tantôt que je cherchais un vengeur?
— Ah ! c'est juste !
Aspasie cessa de sourire, fronça ses sourcils olympiens, et sa voix harmonieuse eut tout A coup un accent rude et sauvage.
— Êcoutez-moi, dit-elle. J'ai aimé une fois en ma vie, moi qu'on accusait de n'avoir pas de cœur. J'ai aimé avec passion, avec fureur. J'ai fui le monde, je me suis cloîtrée, jalouse de mon bonheur, Ivre de ma félicité.
< Si l'homme que j'aimais l'avait voulu, je me serais tuée en souriant.
c Lui, rien que lui, toujours lui!
« Eh bienl cet homme m’a trahie, cet homme a cessé de m'aimer... cet homme en aime une autre...
— 11 est fou! dit le baron. 11 n'y a qu'une vraie femme A Paris, et cette femme, c'est toi.
— Je l’ai cru longtemps, dit modestement Aspasie. Il parait que je me trompais, puisqu'il y a une femme, outre moi, dont il est éperdùment épris et qu’il va épouser.
— 11 se marie?
— Oui.
— Alors, dit le baron avec un sourire, pardonnezlui. 11 est fou...
— Lui pardonner? dit Aspasie, Jamais!
— Eh bien!... alors...
— Mais vous ne comprenez donc point encore?
— Ma foi non.
— Comment! reprit Aspasie avec un accent de haine si profonde que les deux jeunes gens se regardèrent enfin avec gravité ; comment, vous ne devinez pas que celui de vous deux qui viendra Ici demain soir en me disant : « Je l’ai tué I » deviendra chez moi le seigneur et maître?
— Ah çA, ma chère, dit le baron, qui était un homme de grand sang-froid, dans quel roman as-tu lu que de notre temps, en l’an de grâce 186., on avait de ces mœurs espagnoles.
— Mille pardons, dit Aspasie, avec dédain, je vois que je me suis trompée.
— Mais non, dit le marquis.
L'adolescent lésait sur Aspasie le regard enthousiaste de ses vingt ans.
Et puis il avait quelques gouttes de sang batailleur dans les veines.
Un Rouquerolles s'était battu treize fois en duel, sous Louis XIII, le même jour et le lendemain do l'exécution de Montmorency-Bouttevillc.
Un autre, sous la Restauration — son oncle, croyons
nous — avait fait des hécatombes de colonels de la garde mis en demi-solde.
Ce Rouquerolles-IA, donc, cet adolescent qui se ruinait grand train, sentit un flot de sang monter de son cœur A son cerveau, et il dit A Aspasie :
— Wallcinstcin est un gros Allemand panaché do juif. Il est noble de par les écus de ses aïeux les banquiers. C’est un garçon positif qui ne comprend rien aux sentiments chevaleresques.
— Mon bon, répondit Walleinstein, j’ai trente et un ans, je suis A mon aise, j'aime le bon vin, les belles filles et les bons cigares; mais j’estime que, pour satisfaire de semblables appétits, il est de première nécessité d’avoir un bon estomac et une santé parfaite.
< Ensuite, je tiens A mon physique. Ce n'est pas précisément celui d’un Adonis, mais tel qu'il est, il a son petit succès.
• Or une balle qui me crèvorait un œil, ou un coup d'épée qui me percerait un poumon, dérangerait tous mes plans et détruirait l'harmonie de mon existence.
< En ce moment, Aspasie que j'ai connue une fille de sens et d'esprit, aurait bien plus besoin d’une consultation du docteur Blanche que d'un amoureux; si le goût te prend de te faire tuer pour elle, ne te gêne pas.
« Si tu as le bonhour de tuer le monsieur en question, gène-toi moins encore. Je suis un homme calme, comme lu dis, et je sais attendre.
« Aspasie redeviendra raisonnable un jour ou l’autre, et, elle sait bien que je ne laisse pas protester ma parole plus que mes lettres de change. «
Sur ces mots, le baron Walleinstein se feva, mit son paletot, enroula un foulard autour de son cou, alluma un nouveau cigare et tendit la main A Aspasie :
— Adieu, chère, dit-il.
— Au revoir, juif immonde ! dit-elle en riant.
Et elle demeura tête-A-tête avec le marquis.
— Mon cher, dit-elle alors, savez-vous que la besogne est rude?...
— Tant mieux!
— Cet homme que J’ai aimé, cot homme que je hais et dont j’ai juré la mort...
— Eh bien?
— Il est le meilleur élève do Gàtechair.
— Que m'importe!
— 11 tire le pistolet merveilleusement.
— Je vous aime... murmura le marquis en se mettant aux genoux d’Aspasie.
Son nom ?
— .Je vous l'enverrai.
— Pourquoi ne point me le dire tout de suite?
— C'est une idée A moi... Où irez-vous en mo quittant?
— Je ne sais pas.
— Êtes-vous toujours du club des Asperges?
— Toujours.
— Allez-y et attendez...
Et Aspasie congédia le marquis.
Celui-ci s’en alla en soupirant.
Quelques heures avaient suffi pour le rendre amoureux foui
— Mon ami, disait Lucien à son ami Paul de V'ergis, aussi loin que peuvent remonter mes souvenirs, je me vois à l'àge de quatre ou cinq ans, dans un grand château fort triste et dans un pays que j’ai vainement cherché, devenu homme, durant les quatre années que j'ai passées à voyager.
• Cependant, il me semble que ce devait être en Angleterre ou eu Ecosse.
« Je me souviens de ma mère.
< Elle était si jeune et si belle qu’on eût dit ma sœur aînée.
< Comment en ai-je été séparé ? Est-ce de son plein gré?
< Voilà ce que je ne sais pas, ce que je ne saurai probablement jamais,
« Je crois me souvenir encore que ma mère pleurait quelquefois en me prenant dans ses bras.
« Pourquoi?
• Encore un mystère dont je n’aurai jamais la clé.
— Mais enfin, mon bon Lucien, dit Paul de Vergis, tu dois te souvenir de ce qui s'est passé lorsque tu as été séparé de ta mère ?
— Non, car après m’étro endormi dans ses bras, je me suis réveillé sur les genoux d’une vieille femme, dans une chaise de poste qui courait un train d'enfer. A partir de ce moment, ma vie a été un roman véritable, mon cher Paul.
— Comment cela î
— Les enfants ont bientôt séché leurs larmes. Après* avoir redemandé ma mère pendant quelques heures, quelques jours même, je cessai do pleurer.
« La vieille dame m’accablait de caresses et me comblait de friandises.
« Ici, il se fait une lacune dans mes souvenirs.
« Je me revois quelques années après, dans un pensionnat de jeunes gens, confié à un vieux brave homme de professeur qui m'aimait comme son fils.
« Je suis resté chez lui jusqu'à l’àge de seize ans.
« Mes questions réitérées sur ma mère sur ma famille, demeurèrent longtemps sans réponse.
« Enfin, .un jour, M. Berthoud, c’était le nom du brave homme, me dit :
« — Mon cher enfant, je ne sais absolument rien
< de ce que vous me demandez.
• Vous m’avez été confié par un homme encore « jeune qui avait un accent allemand assez prononcé. Il « m'a payé une année de pension d'avance, en me disant « que je ne devais rien épargner pour votre éducation.
• L’année suivante, j’ai reçu par la poste cinq mille francs et un billet sans signature.
• Ces cinq mille francs, disait le billet, étaient des-
< linés à payer votre secoude année.
• A mesure que vous grandissiez, la pension, régulièrement payée par la même voie, devenait plus forte.
« C'est ainsi que vous avez appris l'escrime, l’équi- » tation, les langues vivantes, la musique et le dessin.
< Maintenant, il y a trois mois, j'ai reçu une lettre « de la même écriture que cello qui accompagnait
• chaque année l'envoi de votre pension.
« Dans cette lettre, on m'annonce que vos protecteurs « mÿstérieux vont prendre uno autre détermination à « votre égard.
« Quelle est- elle ?
« Je l'ignore. »
« Il disait vrai, le pauvre vieux brave homme, ainsi que j’ai pu m’en convaincre par la stupéfaction qui se peignit sur son visage quelques jours après, lorsqu'il eut ouvert devant moi la lettre attendue.
Cette lettre était conçue en ces termes :
« Lucien a terminé scs études. D’après les rensei-
< gnements recueillis, son éducation est accomplie, et
< c’est un jeune homme raisonnable.
• M. Berthoud est prié de lui rendre la liberté.
< Ci-joint le premier trimestre de la pension qui lui t sera servie. »
a A la lettre était jointe une traite de mille livres sterling sur la maison de banque Davis-Humphry etC*.
« J'avais cent mille livres de rente et ma dizseptième année n'était pas encore accomplie.
— Et tu n’es pas devenu fou ? demanda M. Paul de Vergis.
— Mon Dieu! non. Or, écoute encore : Mon pauvre vieux professeur avait une fille do quatorze ans, qu’il idolâtrait et dont je commençais à être amoureux.
< Marie Berthoud était déjà jolie comme un cœur, et bonne et charmante!
» Je sautai au cou du vieux brave homme et je lui dis:
« — J’aime Marie, je l’épouserai et vous vivrez avec nous, et vous partagerez ma fortune.
• Mais l’honnête homme me répondit en souriant :
> — On ne se marie pas à seize ans, mon fils ; d'ailleurs Marie est encore une enfant. Entre dans la ne, achève de t'instruire, apprends à connaître les hommes.... peut-être nous oublieras-tu bientôt, au milieu du tourbillon où ta fortune va te jeter ; peut-être te souviendras-tu de nous quelquefois.
« — Oh ! murmurai-je en l’embrassant encore.
« Je priai, jo suppliai, je pleurai ; l'intègre professeur se montra inflexible.
< Cependant, comme je paraissais en proie à un véritable désespoir, il consentit à me fairo une promesse.
■ — Attendons six ans, me dit-il ; dans six ans, tu ■ auras vingt-trois ans et Marie en aura vingt. Si tu
• l’aimes toujours, nous verrons. >
— Tu devines le reste, n’est-ce pas, mon cher Paul ? poursuivit Lucien.
• Je voyageai deux années, en compagnie d’un jeune
professeur. •
o Au retour je montai ma maison, je me fis recevoir
LES MILLIONS UE LA BOHÉMIENNE
Ifid
LUTOqoe fat tl rapide, 'I inattendu' , que le aperlre n'eet pan le tempi de receler tPnpe IGO
au club des viveurs sous le nom de Lucien de Haas, un nom hollandais qui me dispensait d'avouer que j'igno rais mon vrai nom, et que j'étais sans doute un pauvre bâtard.
« Le correspondant mystérieux du vieux Berthoud s'adressait maintenant directement à moi, et il avait triplé ma pension.
« Ce n’était plus mille livres sterling que je recevais chaque trimestre, mais trois mille.
< Mon bonheur eût été complet si, h mon retour d'Egypte, le dernier pays que j'avais visité, j'eusse retrouvé mon vieux professeur et sa jolie fille.
< Mais le pensionnat avait été vendu, puis démoli pour laisser passer la rue Lafayette.
e Toutes mes recherches furent infructueuses.
< Un ancien camarade de pension que je rencontrai m affirma que le vieux Berthoud était mort et que sa
22* UVTIAISON .
fille était mariée à un professeur dans un lycée de province.
« Le voyage et le temps effacent bien des choses et atténuent la violence de bien des sentiments.
e J'aimais encore un peu Marie, mais la pensée qu'elle n'était plus libre m’aida à me consoler.
« Je me lançai dans le tourbillon.
< J'ai fait des folies, j'ai eu des chevaux de sang, des maîtresses de prix, j'ai joué des sommes considérables.
« Enfin, il y a un an, je me suis embarqué dans une liaison h demi romanesque que j ai prise un moment pour de l'amour.
— U y a un an ? dit Paul de Vergis.
— A P’ti près.
— C'est donc pour cela que tu as disparu un beau matin?
no
— Oui ! mon ami.
— Que ton existence est devenue mystérieuse et qu’on ne t’a plus vu nulle part?
— C’est pour cela.
— Eh bien ! tu es heureux ?...
— Oh ! oui, mais pas de cette liaison.
— Je ne te comprends plus.
— D’abord j'ai rompu...
— Ah!
— Mais j’ai fait convenablement les choses, en gentilhomme que je dois être, en gentleman que je suis à coup sûr.
— Tu as fait des rentes ?
— J’ai envoyé cent mille francs sous enveloppe, avec une lettre d’adieu.
— C’est parfait, mais pourquoi cette rupture ?
— Tu ne devines pas ?
— Non.
— Mais parce que j'ai retrouvé Marie Berthoud : mon premier, mon seul amour.
— Veuve ?
— Pas dyi tout, elle n’a janv»is été mariée ; son père n est pas mort : Marie a vingt et un ans, elle est belle comme les anges, elle m'aime, et nous nous marions dans huit jours à l’église Saint- Eugène, sa paroissp. Comprends-tu ?
— Mais comment l’as-tu retrouvée !
— Oh ! c’est toute une histoire, et si tu veux la savoir, prends un cigare sur la cheminée el écoute : l’histoire est longue.
— Voyons? dit M. Paul de Vergis en se renversant dans son fauteuil.
Avant de transcrire le récit de Lucien, dit Lucien de Haas, qu’il nous soit permis d’esquisser sou portrait en quelques lignes et de dire deux mots de sa vie.
Lucien avait vingt-quatre ans.
C’était un grand jeune homme au teint mat et blanc, aux cheveux noirs et aux yeux bleus.
Un sourire mélancolique aux lèvres, une taille svelte et bien prise, un pied mignon, une main aristocratique, faisaient de lui un véritable héros de roman.
Lucien avait bien dit à M. Paul de Vergis, un jeune officier avec lequel il s’était lié depuis quelques années, son enfance, son éducation, ses folies de jeunesse et son amour pour la fille du pauvre professeur.
Mais il ne lui avait point dit qu’il était généreux et serviable au possible, qu’il faisait beaucoup de bien, et avait sauvé l’honneur à un de ses amis en lui ouvrant sa bourse et l’y laissant puiser à pleines mains.
Ce qu’il n’avait point dit encore, c’est que, dans le monde, il avait eu des succès fous et qu’il aurait pu épouser une des plus riches héritières de Paris, s’il l’avait voulu.
Ce qu’il taisait enfin, c’est qu’il était d’une bravoure chevaleresque et qu’en Allemagne, un jour où deux officiers autrichiens s’étaient permis des propos incon-
venants à l’endroit de la France, il avait provoqué tout le régiment et s’était bittu avec six, le même jour.
Mais Lucien était un homme doux et modeste, et il parlait généralement peu de lui.
— Mon cher ami, «lit-il alors, quand M. de Vergis eut allumé son cigare et pris l’attitude d’un auditeur attentif, : oug qrrîver à la rencontre que j’ai farte «le Marie Berthoud, il faut bien que je te parle quelque peu d’abord de celle lioisou que je viens de rompre
— Voyons ? dit M. de Vergis.
— Tu as entendu parler d’Aspasie?...
— Aspasie !
— Oui.
— Comment, c’est elle ?
— Oui, dit Luciqu en souriant.
— Le JUirmJaure, comme on l'appelait?
— Justement.
— Alors c’est toi qui?...
— C’eçt moi qui l’ai enlevée, un soir, h ce monde bruyant dont elle était tour à tour l’admiration et l’effroi. On plutôt, non, c’est elle qui m’a enlevé...
— Ah ! ah ! fit l’officier en riant.
— Cette femipe qui se vantait de n’avoir jamais aimé et qui comptait avec complaisance ceux de ses Adorateurs qui s’étaient brûlé la cervelle de désespoir, se prit tout à coup pour moi d’une belle passion...
— J’ignorais que ce fût pour toi, observa M. de Vergis ; mais tout Paris a su, comme moi, qu’Àspasie était devenue folle d’amour.
— Nous avons vécu un an, reprit Lucien sans nous quitter une heure; puis la lassitude est venue. Ces amours fiévreux, impossibles, que le souvenir d’un passé multiple assombrit à toute heure, finissent par être un accouplement monstrueux et infernal.
« Un matin, je me suis réveillé non-seulement n’aimant plus Aspasie, mais Payant en horreur.
a Je crois qu’elle aussi, dans cette retraite volom taire à laquelle clic s’était condamnée, regrettait I' passé et cette vie bruyante et vide quelle avait menée si longtemps.
<r Un malin donc, je m’échappai de cette maison de la place Vintimillc, où nous vivions cachés tous deux.
« J’avais besoin d’air, je voulais être seul.
« Le temps était beau, les pavés secs. Je marchais tout droit devant moi.
« Je descendis ainsi toute la rue de Clicliy, puis celle de la Chaussée-d’Antin.
« Je traversai les boulevards et suivis la rue de la Paix jusqu’aux Tuileries.
« Quelques enfants jouaient déjà sous les arbres veufs de leurs feuilles.
« Çà et là l'étemel troupier marivaudait avec la bonne d’enfants.
t Auprès delà terrasse des Feuillants, quelques vieillards se chauffaient au sol.
« Tout à coup, j’eus un éblouissement ; mes jambes fléchirent, je m’arrêtai, tant mon émotion était grande.
« Un vieillard marchait péniblement en s’aidant d'une canne et s’appuyant sur le bras d’une jeune femme.