‹ [Le Dernier mot de RocamboleChapitre 24 sur 100 · XIV · texte numérisé non relu

XIV

Le nouveau venu auquel la porte, en s’ouvrant, livra passage, était un homme d’environ soixante arts.

Sa misé décente et modeste annonçait un employé. Il portait sous le bras un portefeuille et un petit coffre.

— Monsieur Lucien de Haas? dit-il, en regardant les deux jeunes gens.

— C’est moi, répondit Lucien.

— Monsieur, reprit le vieillard, je suis l'un des caissiers de la maison Davis- Humphry et C'#.

— Oh ! fit Lucien un [>eu étonné, car il avait touché, il n’y avait pas huit jours, le trimestre de sa pension.

— Je suis chargé de vous remettre cent mille francs et ce coffret, dit le caissier.

Et il jiosa le coffre et le portefeuille sur un guéridon.

Le coffre était recouvert d’une gaine de chagrin.

Dans le portefeuille se trouvait une lettre cachetée que Lucien s’empressa d’ouvrir.

La lettre renfermait la clef dü coffre.

En outre , il s’y trouva i une demi-feuille de ce papier de fabrique anglaise qui exhale un parfum pénétrant. Elle était couverte de trois lignes d’une écriture fine, allongée, trahissant une main de femme.

« Mon fils,

» Offrez de ma part . avec mes souhaits ardents pour votre bonheur, cette parure à votre fiancée.

» Votre mère. »

C’était tout.

Lucien passa la main sur son front.

— Et pas de nom ! murmura-t-il.

Puis, en soupirant, il ouvrit le coffret, et son ami, M. Paul de Vergis, et lui, reculèrent éblouis, en apercevant une rivière de diamants d’une valeur telle qu'une princesse seule en pouvait rêver une semblable.

Cela valait un million au moins.

Mais Lucien continua à soupirer et une larme brilla dans ses yeux.

— Ma mère vit donc encore, dit-il... elle existe!... et elle se dérobe à ma tendresse I... 6 mon Dieu! qu’ai-je donc fait pour mériter un pareil sort?

Puis, il eut un moment d'exaltation et saisit la main du caissier qui faisait mine de se retirer discrètement.

— Monsieur, lui dit-il, un mot, je vous prie.

Le caissier s’arrêta étonné.

— Vous pouvez parler devant monsieur, continua Lucien. C’est mon ami, et je n’ai pas de secrets pour lui.

— Mais, monsieur, balbutia le caissier, que voulezvous que je vous dise ?

— Depuis combien do temps êtes-vous dans la maison de banque Davis 1

— Depuis quarante ans, monsieur.

— Ah I murmura Lucien avec un soupir de soulagement, alors vous savez tout.

— Mais quoi donc, monsieur ?

— Vous me direz tout ! continua Lucien avec exaltation.

— Encore une fois, monsieur, dit le caissier, je ne vous comprends pas.

— Écoutez : Vous allez me comprendre. Tous les trois mois, vous avez à mon crédit une somme importante.

— Oui, monsieur.

— D’où vient cette somme ?

— Elle est versée à notre succursale de Londres.

— Par qui ?

— Je ne sais pas.

— Mais h Londres, on doit le savoir.

— J’en doute, dit le caissier. ,

— Vos patrons le savent à coup sûr...

— Monsieur, répondit le caissier, il est une seule chose que je puisse, vous dire, car elle me revient aujourd'hui en mémoire.

— Parlez, dit avidement Lucien.

— J’étais, il y a vingt ans, employé dans la maison de Londres.

« Un homme que je reconnaîtrais, j’en suis sûr, si

jamais je le retrouvais , se présenta et versa une somme considérable dont il fit deux parts.

« L’une était destinée à un enfant du nom de Lucien qu’on élevait en France, l’autre devait être touchée ï Londres même par un homme qui portait un nom indien, Ali-Remjeh.

« En effet, celui-ci se présenta le lendemain.

« L'année suivante, le même personnage apporta une somme identique ; le même Indien se préseqta le lendemain.

— Et l’année d’après? demanda Lucien, dont la voix tremblait d’émotion.

— L’année d’après, je n’étais plus à Londres. Mes chefs m’avaient donné l’emploi que j’occupe dans la maison de Paris.

— Et c’est là tout ce que vous savez ?

— Tout absolument. Je vous le jure.

Lucien demeura pensif et triste uo moment.

— Monsieur, dit-il enfin, si je vous montrais un jour l'homme que je soupçonne être celui qui venait verser les fonds qui m’étaient destinés et que vous le reconnaissiez, hésiteriez-vous à me dire : « C’est lui! »

— Je n’ai fait aucun serment qui me lie à ce sujet, monsieur, répliqua le caissier.

— Ainsi je pourrais compter sur vous ?

— Sans doute.

— Ah ! murmura Lucien, si c’était le major Hoff , il faudrait bien qu'il me dise où est ma mère !

Le caissier partit, non sans avoir laissé son nom et l'adresse de son domicile particulier à Lucien.

Puis les deux je mes gens causèrent quelques minutes encore et se séparèrent en se donnant rendezvous pour le soir, au club des Asperges.

Le rendez-vous était pour dix heures et demie.

Mais Lucien n'arriva qu'à minuit.

La cause de ce retard était bien naturelle, du reste.

11 avait diné et passé la soirée avec le vieux Berthoud et sa fille, et les deux amoureux s’étaient oubliés ï faire des rêves de bonheur.

Lucien entra dans le fumoir.

Il était membre du club des Asperges depuis près de trois années.

On le savait riche ; il était jeune et charmant.

C'était plus qu’il n’en fallait pour qu’il eût beaucoup d’amis.

Cependant, lorsqu'il entra, s’il eût été moins préoccupé de son bonheur et en même temps du major lloff, qu’il chercha des yeux, il eût remarqué que son arrivée était accueillie d'une façon singulière.

Son ami, M. Paul de Vergis, lui tendit la main avec une certaine expression de tristesse.

Personne ne se dérangea pour lui.

Toute l'attention paraissait concentrée sur un membre du club, le jeune marquis de Rouquerolles, qui pérorait bruyamment et tenait des discours étranges.

Un peu étonné, Lucien prêta l’oreille aux paroles de M. de Rouquerolles.

Celui-ci disait :

LES MILLIONS DE LA BOHÉMIENNE

— Vraiment, messieurs, ces choses-là n’arrivent qu'à Paris. Un beau jour, un homme se produit dans Je monde. Ses mains ruissellent d’un or mystérieux, il s’est fabriqué un nom, n’en ayant jamais eu; il a I aplomb des aventuriers et les manières aisées que donnent certaines fréquentations ; il monte ses écuries, il fait courir ; on le reçoit, on l’accueille et l’on devient son ami sans plus de façons.

Lucien avait tressailli à ces dernières paroles.

— Maintenant, mes bons amis, poursuivit le marquis de Rouquerolles, si un beau matin on vient vous dire : « Ce monsieur est un filou, ou un escroc... ou le fils d’une courtisane célèbre... l’or qu’il dépense est l’or de sa honte... » que répondrez- vous ?

— Tu vas bien loin, Rouquerolles, dit un jeune homme.

— Tant pis 1 répondit le marquis épris des charmes d’Aspasie, le rôle d’exécuteur est quelquefois trèshonorable.

Lucien était un peu pâle.

Cependant il demeura calme et dit avec douceur, en regardant le marquis :

— Qui donc voulez-vous exécuter, Rouquerolles ?

— Un homme qui porte un nom d’emprunt.

— Il y en a beaucoup comme cela dans le monde.

— Un homme qui ne saurait indiquer la source de sa fortune.

Lucien eut un léger frémissement ; mais il se contint encore.

— Un homme enfin, acheva le marquis, que je suppose être le fils d’une courtisane, et s’il ne me prouve pas le contraire...

Lucien se leva à ces derniers mots. Mais il ne prononça pas un mot et attendit.

Seulement , son attitude était effrayante , et tous ceux qui l’entouraienl et avaient entendu les dernières paroles de Rouquerolles, comprirent qu’un drame terrible allait se jouer.

Pendant quelques secondes, on eftt entendu voler une mouche dans le salon.

Un silence de mort s était fait.

M. de Rouquerolles le rompit le premier.

— Je n’accuse pa9, dit-il, sans donner à ceux que j’accuse le droit de se défendre.

— Qui donc accusez-vous? demanda Lucien.

— Vous ! dit froidement le marquis.

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