‹ [Le Dernier mot de RocamboleChapitre 26 sur 100 · II. Paul de Vergis demeurait rue du Colysée · texte numérisé non relu

II. Paul de Vergis demeurait rue du Colysée

On passa chez lui pour y prendre des épées.

A deux heures du matin on arrivait au bois, par la grande grille de l'avenue de l'Impératrice, la seule qui ne ferme pas la nuit.

A pareille heure, le bois est désert, les gardiens sont couchés, et pour peu qu’il fasse un beau clair de *une, l’esplanade qui s'étend au nord du premier lac est l'endroit le plus commode pour un duel.

Ce fut là que les fiacres s’arrêtèrent.

L’irritation des deux adversaires était telle qu’il ne fallait pas songer à prolonger les préliminaires.

On tira les épées au sort.

Le s«wt fut favorable à M. de Rouquerolles.

C'est-à-dire qu’il devait s * battre avec ses épées.

Le froid était si piquant qu’il fut convenu qu’on se battrait en redingote.

— Allez ! messieurs, dit le major Avatar.

Lucien et M. de Rouquerolles s'attaquèrent avec fureur.

Tous deux étaient braves, tous deux tiraient merveilleusement bien.

Pendant deux minutes, on n’entendit que le cliquetis du fer froissant le fer; puis, tout à coup Lucien adressa la parole au marquis :

— Monsieur, lui dit-il, dans quelques secondes l’un de nous sera mort ; me refuserez-vous, à ce moment suprême, de me dire quel mobile a pu vous déterminer à m’outrager ainsi *

— Aspasie m’a promis de m'aimer, si je vous tuais ! répondit le marquis.

Et il se fendit, et son épée disparut dans la poitrine de Lucien.

Mais Lucien ne tomba point ; Lucien ne laissa point échapper son épée, et comme M. de Rouquerolles se mettait vivement en garde, Lucien murmura :

— Aspasie n’aura pas à tenir sa promesse, à moins qu’elle ne vous pleure

Il se fendit à son tour, et le marquis jeta un cri et tomba roide mort.

Alors Lucien s’affaissa lentement sur lui-même en vomissant une gorgée de sang.

Avant d’aller plus loin et pour la plus complète intelligence de notre récit, disons tout de suite comment le major Avatar s’était trouvé, à point nommé, au club des Asperges pour servir de témoin à M. Lucien de Haas.

Pour cela il faut nous reporter au moment où, se disant médecin, Rocambole était entré dans le château de Rochebrune, sur 1 -s pas de Jacquot.

Jacquot s’était empressé de conduire Rocambole auprès du vieux Bob mourant.

On avait couché l’intendant tout vêtu sur le même lit qu'avait occupé milady pendant la nuit.

Son habit rouge, le masque do cire et les chaînes qui gisaient «H terre, objet de l’étonnement de Jacquot, de Marianne la cuisinière et de du valet de chambre Saturnin, lesquels ne pouvaient comprendre pourquoi Bob s’était habillé ainsi, donnèrent au contraire à Rocambole, qui avait le récit de Vanda présent à l’esprit, le mot de l’énigme.

Bob était le spectre qui était apparu à Vanda croyant avoir affaire à milady.

La blessure de Bob s'expliquait tout aussi naturellement.

Milady avait découvert qu’elle était mystifiée, et la balle qui avait frappé le prétendu spectre avait été dirigée par elle ou par le mystérieux compagnon que Jacquot avait vu partir avec elle le matin.

Des lors Rocambole se dit :

— Cet homme qui jouait un pareil rôle et ordonnait, au nom de la tombe, de restituer la fortune volée, est demeuré fidèle aux héritiers spoliés c’est-à-dire à Gipsy. Cet homme me dira tout et je pourrai continuer son œuvre.

Rocambole avait observé tout cela en un cl in -d’œil, et avant même que Bob eût tourné vers lui son œil mourant.

11 ne mentait d'ailleurs qu’à moitié en se disant médecin, car il avait hérité d’une partie des connaissances chirurgicales de sir Williams, son premier maître, et il savait, au besoin, débrider une plaie et pratiquer une amputation.

Il examina le blessé, sonda le trou de la balle et demeura impassible.

— Est-ce qu’il mourra, monsieur? demanda Jacquot.

— Je ne sais pas, répondit brusquement Rocambole, mais il faut me donner les objets nécessaires à un premier pansement. Après nous verrons...

Bob avait repris connaissance, les dernières paroles de Rocambole allumèrent un éclair d’espérance dans ses yeux vitreux.

Était-ce l’amour instinctif de la vie qui se réveillait en ce moment ?

Était-ce un désir de vengeance ?

Peut-être l’un et l’autre, car il se prit à regarder Rocambole avec celte avidité anxieuse de l’homme qui attend sa destinée d’un mot.

Rocambole se fit apporter une aiguière d’eau froide, lava la plaie, ouvrit une petite trousse de voyage qu’il avait toujours sur lui et pratiqua l’extraction de la balle.

Puis, il appliqua un premier pansement et dit alors à Jacquot et aux autres domestiques :

— J’ai besoin d’être seul avec le malade.

Tous trois sortirent.

Alors Rocambole alla fermer la [«rte au verrou et revint s’asseoir au chevet de Bob.

Bob balbutiait quelques mots à peine articulés.

— Je crois que je vais mourir, disait-il.

— Votre blessure est grave, dit Rocambole, je n’affirmerais pas quelle ne fût mortelle, mais vous avez encore une heure ou d ux à vivre, bien certainement.

L’œil de Bob continuait à rayonner.

Rocambole comprit qu’il fallait aller vite en besogne et ne pas se laisser distancer par la mort.

Ce qu’il voulait, c’étaient des révélations, et, pour les obtenir, il fallait au plus vite gagner la confiance de Bob.

Aussi lui dit-il en anglais :

— Je vous apporte des nouvelles de Gipsy la bohémienne, monsieur Bob.

A ces mots résonnant dans sa langue maternelle, à ce nom, retentissant tout à coup à son oreille, Bob se dressa, par un effort suprême, sur son séant et regarda Rocambole d’un air effaré.

— Gipsy... balbutia-t-il, Gipsy !...

— Oui, la nicce de miss Ellen.

— Miss Ellen? continua Bob frissonnant, qui parle de miss Ellen?

— Moi.

— Qui donc êtes-vous? murmura le vieil intendant.

— Un homme qui veut, comme vous, forcer les voleurs à restituer.

— Ah ! vous connaissez donc Gipsy ?

— Je l’ai sauvée, il y a quinze jours, des mains des Étrangleurs.

A ce mot d’Étrangleurs, Bob devint affreusement pâle :

— Taisez- vous!... ne parlez pas deux!... fit-il avec fureur.

Puis, il eut un accès de défiance subite :

— Oh! je ne vous crois pas, dit-il.

— Vous ne... me croyez pas ?

— Non.

— Pourquoi? demanda Rocambole avec douceur.

— Parce que c’est milady qui vous envoie. Vous voulez savoir... vous ne saurez rien...

Rocambole prit la main du vieillard :

— Vous ne voulez donc pas que je continue votre œuvre ? lui dit-il.

Bob secoua la tête :

— Milady et ses complices tiennent le monde ditil. Frantz est avec elle... Frantz, l’assassin !...

11 eut un éclat de rire sardonique et ajouta :

— Le major Hoff, comme on l’appelle !

Ce nom tomba dans l’oreille de Rocambole pour n’en plus sortir.

— Monsieur Bob, dit encore Rocambole avec douceur, vous me croyez donc un complice de milady?

— Oui.

— Et si je vous prouvais le contraire?...

Bob le regarda avec un reste de défiance. Cependant une lueur d'espoir brilla dans son œil.

— Un homme et une femme ont passé la nuit ici, avant-hier.

Bob tressaillit.

— Vous savez cela? dit-il.

— C’est la femme qui ma tout dit... et c’est pour cela que je suis venu...

Le regard de Bob cessa d’être défiant.

Mais il sc fixa sur le visage hardi et résolu de Rocam-

bolo, comme s’il eût voulu contrôler l’énergie et la force d’âme qu’il annonçait.

— Pourquoi vous intéressez-vous à Gipsy ? demandat-il.

Rocambole comprit qu’il fallait faire un mensonge.

— Parce que je l’aime, murmura-t-il.

Ce mot détourna les dernières défiances de Bob.

— Je vous crois, dit-il, mais aurez-vous la force de 1er contre milady ?

— Oui.

L’accent de Rocambole était résolu. Son œil brillait d’une énergie sombre et continue.

Bob avait foi en lui.

— Je vais mourir, murnuira-l-il, et je n'aurais pas le temps de parler... mais j’ai écrit... toute l’histoire de miss Ellen...

— Où est elle?

— Dans une chambre... là-haut... sous la dalle de marbre du foyer...

La voix du mourant s'éteignait; son regard s'obscurcissait. Le délire était proche...

Rocambole courut à un cordon de sonnette qu'il secoua violemment.

Jacquot parut.

— Tu vas me conduire dans la chambre où couchait monsieur Bob, dit Rocambole au petit groom.

Bob rouvrit les yeux et son regard se fixant sur Jacquot confirma l'ordre que Rocambole donnait.

— Venez, monsieur le médecin, répondit Jacquot.

Rocambole le suivit.

XYT1

Rocambole suivit donc Jacquot et arriva au deuxième étage du château.

La chambre que l’intendant Bob avait occupée durant six ans était une sorte de capharnaüm dans lequel personne ne pénétrait d’ordinaire et où régnait un désordre indescriptible.

Mais les indications qu'il avait données à Rocambole étaient trop précises pour que celui-ci s’amusât à fouiller les meubles et les placards.

Il alla droit à la cheminée et se baissa pour examiner la plaque de marbre.

A première vue, elle était parfaitement scellée et encastrée dans le parquet.

Néanmoins, après un minutieux examen, Rocambole trouva une fente dans l’un des angles, assez large pour laisser passer une lame de couteau.

Jacquot se tenait derrière Rocambole, immobile et se demandant ce que celui-ci allait faire.

Mais Rocambole commença par se tourner vers lui et le fixer avec ce regard d’autorité sous le poids duquel tout le monde se courbait.

— Comment te nomme-t-on ? dit-il.

— Jacquot, pour vous servir, monsieur.

— Es-tu de ce pays-ci ?

— Oh 1 non, monsieur, je suis de Compiègne.

LES MILLIONS DE IA BOHEMIENNE

M«i« c«t homme lui prit le iras et lai d.t a«ee an ton d'aatoriM subite {page 170.)

— Depuis combien de temps sers-tu dans cette maison ?

— Environ deux ans, monsieur.

— Tu vas te trouver sans place...

— Oh! monsieur, fit Jacquot. d'un ton pleureur, c'est-y , Dieu possible, ce que vous dites là ?...

— C’est la vérité, dit froidement Rocambole. Uob va mourir, et milady ne reviendra jamais au château.

— Vous croyez, monsieur ?

— J’en suis sûr.

— Qif est-ce que vous me dites donc là, monsieur ? Je serais donc sans place ?

— Non, dit Rocambole, car j’ai besoin d’un domestique et je te prends à mon service.

Jacquot fit un bond de joie.

— Je t’emmènerai à Paris, poursuivit Rocambole.

— Ah ! monsieur...

— Mais à une condition.

— Oh! tout ce que vous voudrez... D’ailleurs, je sais bien mon service.

— Ce n’est pas pour cela que je te prends.

— Pourquoi donc ? demanda Jacquot.

— Pour que, si nous rencontrons milady, tu me la désignes du doigt et me dises : « Cest elle. »

— C’est bien facile, répondit naïvement Jacquot.

— Maintenant, as-tu un couteau ?

Le petit gmom tira de sa poche un fort bel eustache h manche de corne et le tendit à Rocambole

Celui-ci le prit et ajouta :

— A-t-on prévenu la justice !

— Pour dire la vérité vraie, monsieur, personne n’y a encore songé.

— Eh bien ! descends aux cuisines et dis que le médecin crain tirait que son malade ne mourut, si on

allait chercher les gendarmes et le juge de paix trop vite.

— Oh ! monsieur, répondit Jacquot, il n'y a pas de danger qu'ils arrivent citât que ça : ie chef-lieu de canton est A trois lieues d'ici et la commune la plus proche à deux iietiea.

— N'importe, va toujours...

Jacquot s'en alla, laissant Hoeambole seul dans la chambre de Bob.

Alors Rocambole s'agenouilla devant la plaque de marbre, ouvrit le couteau et en introduisit la pointe dans la fente qu'il avait remarquée.

Puis il exerça une pesée, mais inutilement.

Il pensa alors que la fente devait cacher un ressort, et il se mit A promener la pointe du couteau dans toute sa longueur.

En effet, il rencontra peu A peu un obstacle, quelque chose comme une vis creuse, et il appuya fortement.

Soudain la plaque de marbre bascula et s'ouvrit absolument comme le couvercle d'une boite A surprise.

Alors Rocambole vit une petite cachette d'un pied de profondeur et dans cette cachette uno boite en fer dont il s'empara.

A son peu de pesanteur, il comprit qu’elle ne renfermait guère que le manuscrit dont lui avait parié Bob.

Elle était fermée, et U paraissait difficile d'en forcer la serrure.

Rocambole ne perdit point do temps.

Il mit la boite de fer dans la poehe de son vaste paletot d'hiver, referma la plaque de marbre dont ie ressort joua de nouveau, et redescendit au premier étage.

Bob agonirait.

Cependant, en voyant rentrer Rocambole, il eut un éclair de raison et le délire l'abandonna un moment.

Rocambole lui montra la boite.

Un rayon de joie brilla dans l’eeil du mourant.

Puis, il eut la force de porter la main à son cou. Après quoi il retomba sur son oreiller, poussa un profond soupir et mourut.

Mais Rocambole avait compris.

Bob portail au cou un petit cordon de soie auquel était suspendue une clé.

C était la clé de Ja boite de fer, et Rocambole la détacha.

Puis il abaissa la paupière du mort et sonna.

Les domestiques arrivèrent et un regard jeté sur ie Ml leur fit comprendre que l’éternité venait de s'ouvrir pour le vieil intendant.

Rocambole avait un passe-port parfaitement en règle, au nom du major Avatar.

Au lieu de quitter le château immédiatement après la mort de Bob, il attendit, au contraire, l’arrivée de la justice, qui, vers le soir, se transporta au château.

Sa déposition fut d’une netteté parfaite.

Il était des-u Ddu A îa station voisine pour satisfaire sa curiosité d archéologue, car on lui avait signalé le

manoir de Kocbebruue cumule uo spécimen assez pur de l’architecture féodale.

Il s'était donc dirigé vers Rocbebruoe, et il avait trouvé è la porte un rassemblement de passants et de domestiques en grand émoi.

Comme il était un peu médecin, il avait cru devoir donner des soins au malsde.

Malheureusement , la blessure était mortelle et la science impuissante.

Le major Avatar fut complimenté par le juge de paix qui se livra A une enquête.

Procèe-verbal fut dressé de la fuite de milady, sur laquelle planaient les présomptions les plus graves, car Bob n’avait fait aucune révélation avant de mourir.

Enfin, on apposa les scellés sur toutes les chambres du château, et on déclara au major Avatar qu'il était libre de se retirer.

Rocambole quitta donc le château, vers huit heures du soir, en compagnie de Jacquot,

Le train de Paris passait A dix heures.

Jacquot fut installé dans un wagon ordinaire.

Rocambole prit un coupé pour lui seul.

Alors seulement, quand ta locomotive eut repris sa course bruyante, Rocambole ouvrit la balle de fer.

La boite renfermait un petit cailler jauni , couvert d’une écriture serrée, mais très-Msible.

Il était écrit en anglais.

Sous le cahier, il y avait un médaillon.

Ce médaillon renfermait un portrait de femme, ou plutôt de jeune fille, d'une incomparable beauté.

Dans un angle, on avait écrit en caractères microscopiques ;

Visa E((m fVrtim à «ou atu

Rocambole examina longtemps cette miniature, puis il déplia le cahier et lut :

histoire d’une parricide :

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