XV1I
Le manuscrit de Bob était ainsi conçu :
La Cliristmas de l'année 1RS... fut remarquable, même A Londres, par le brouillard intense et rougeâtre qui régna pendant deux jours, enveloppant les édifices, noyant les maisons, interceptant la circulation des voiture» et forçant les policemen à écbauger leur bâton contre une torche, qui fut, du reste, insuffisante A guider les passants attardés.
Dés cinq heures , la veille , tous les comptoirs , tous les magasins avaient été fermés dans la râlé.
Les commis s'étaient retirée en souhaitant joyeux Noël A leurs patrons, ot les patrons s'étalent dirigés vers leur demeure où le pudding et les gâteaux étaient prêts.
La Noël est, de toute* les fêtes, celle que les Anglais accueillent avec le plus d'empressement. C'est la fêle de fauulle par excellence.
LES MILLIONS DE Là BOHÉMIENNE
On ne va pas, durant la Christmas, chercher des plaisirs et des jouissances au dehors. Les théâtres font relâche, les rues sont désertes. Chacun reste chez soi.
Personne donc ne s'aperçut tout d'abord de ce brouillard, san3 précédent peut-être, qui s’appesantissait sur Londres avec une instantanéité prodigieuse.
Vers neuf heures du soir , les cabs cessèrent de rouler : les passants, désespérant de pouvoir continuer leur chemin, se réfugièrent dans les public-houses encore ouverts et attendirent que le brouillard se dissipât un peu.
Mais le brouillard, au lieu de diminuer, allait s'épaississant toujours.
Seule, une jeune fille, bravant cet océan de brume, allait toujours droit devant elle , marchant d’un pas rapide, les mains en avant pour se garantir de quelque choc inattendu.
Un moment, cependant, elle s'arrêta devant la porte entr’ouverte d’un public-house et entra.
Les établissements de ce genre ne sont fréquentés que par le bas peuple.
Rarement un homme comme il faut ose s’y risquer.
Une lady , ou simplement la femme d’un bourgeois , n'en franchirait pas le seuil pour une couronne, fût-ce celle d'un empire.
Pourtant, la jeune fille entra.
— Monsieur , dit-elle au tavemier , pourriez-vous me dire où je suis ?
— Vous êtes dans le Charing-cross, lui répondit cet homme, qui se prit a l’examiner avec une attention un peu étonnée.
En effet, la jeune fille, dont la beauté fière et hardie révélait du reste une patricienne, était vêtue comme le sont les jeunes miss qu’on rencontre dans le [tare de Saint-James, b Covent-Garden ou b Drury-Lane.
— Merci, dit-elle. Je trouverai bien mon chemin.
Et elle fit un pas pour sortir.
Mais, en ce moment , un homme qui était assis dans le fond de la salle se leva, vint b elle et lui dit :
— Miss, le brouillard n'a point de secrets pour moi. Où que soit votre demeure , je me fais fort de vous y conduire.
La jeune fille regarda cet homme.
Il y a des sympathies instantanées, des attractions dont il est impossible de se rendre compte.
Quand elle eut regardé cet homme, la jeune Anglaise tressaillit.
Peut-être cet homme qui lui était inconnu avait-il obéi b un sentiment de même nature en quittant la table et venant faire ses offres de service.
C’était un homme d’environ trente ans, au visage bruni, aux yeux noirs et fascinateurs, aux dents aigues et blanches comme celles des carnassiers.
Sa tailla était b peine au-dessus de la moyenne.
Son costume , des plus simples , était celui d'un patron de barque ou d'un chef de timonerie, et sc composait d'une vareuse et d’un petit chapeau ciré.
La patricienne, cependant, baissâtes yeux sous son regard et elle balbutia quelques mots de refus.
Mais cet homme lui prit le bras et lui dit avec un ton d’autorité subite :
— Allons ! vene.z... je vais vous conduire...
Et il l'entraîna hors du publie-hou3e.
Chose bizarre ! la jeune fille s'était prise b trembler, et pourtant elle ne chercha point b se dégager do l'étreinte de cet homme.
U était déjà au milieu du brouillard ; déjà la lueur du public-hotise s’effaçait, que la jeune fille n’avait pas encore songé à jeter un cri.
— Où demeurez-vous? repril-U.
— Dans Piccadilly.
— Venez...
— Mais, monsieur...
— Miss, dit cet homme étrange, vous pouvez vous fier b moi. Je suis un ami...
Sa voix était devenue harmonieuse et douce comme un chant, et la jeune fille tressaillit de plus belle.
— Un ami sùr et fidèle, acheva cet homme.
— Comment seriez-vous mon ami , monsieur, ditelle en tremblant de plus en plus. Vous ne me connaissez-pas ?
— C'est possible , mais quand je vous ai vue entrer dîna le public-liouse , il s'est passé en moi quelque chose d’indéfinissable et j'ai compris que, sur un mot de vous, je serais votre esclave b toujours.
— Monsieur...
L'homme à la vareuse osa lui serrer la main sous son bras.
— Je vous répète, dit-il, que je suis votre ami.
La jeune fille poussa un soupir et murmura :
— Aussi vrai que je m'appelle miss Ellen , je n'ai pas d'amis. Je 6uis une pauvre déshéritée.
— Une déshéritée, vous ?
— Oui , dit-elle, touchée de l'accent de douloureuse surprise avec lequel il avait fait cette question.
— Vous, reprit-il, si jeune, si belle, la fille d'un pair peut-êlre... vous... déshéritée?
— Moi, dit-elle.
Cet homme bizarre s’arrêta tout b coup :
— Vous vous nommez miss Ellen, dit-il.
— Oui.
— Diles-moi franchement peur qui vous me prenez, moi.
— Je ne sais pas, balbutia-t-elle.
— Me croiriez-vous un obscur matelot ?
Et sa main fine et petite caressa la main de miss Ellen, comme pour lui prouver qu’il n'avait jamais eu de profession ouvrière
Elle tressaillit plus fort.
— Je vous dirai plus tard qui je suis, fit-il, mal? je peut beaucoup...
— Je vous crois, dit-elle avec conviction.
— Vous êtes déshéritée, dites-vous ?
— Oui.
— Pourquoi?
— Parce que je suis la cadette, que ma mère a été légère, que mon père ne m'aime pas, et qu’il a, en vertu des lois qui régissent la noblesse anglaise, assuré
son immense fortune à mon cousin qui est fiancé à ma *oenr.
— Ah ! vraiment ? fit l'inconnu, qui eut dans la voix comme un rugissement étouffé.
— C’est la vérité ! murmura miss Ellen.
— Et vous subissez cette position humiliante?
— 11 faut bien accepter ce qu’on ne peut empêcher.
— Et s'il vous arrivait un ami du ciel?
— Du ciel ou de l’enfer, murmura miss Ellen, qui sentit s’éveiller en elle une haine subite et dont les instincts se révoltèrent...
L’inconnu lui prit la main :
— Regardez-moi bien, dit-il.
Ils étaient alors sous un bec de gaz, qui perçait assez vigoureusement le brouillard pour éclairer le visage du conducteur de miss Ellen.
— Miss Ellen, dit encore cet homme étrange, je vous aime...
— Oh ! fit-elle d'une voix étouffée...
— Je vous aime... et je vous veux riche... et je veux abaisser ceux qui vous ont foulée aux pieds... Quel est le nom de votre père, miss Ellen ?
— Le commodore Perkins.
— C’est bien, dit l’inconnu, vous entendrez parler de moi...
• Nous voici dans Piccadilly : appelez ce policeman dont vous apercevez la torche dans le brouillard, il voua remettra dans votre chemin.
< Au revoir, miss EUen... au revoir... je vous
aime. >
Et il osa la prendre par la taille et lui mettre aux lèvres un baiser brûlant.
Miss Ellen jeta un cri...
Mais déjà l'homme avait disparu dans la brume épaisse que la lumière du gaz était impuissante à dissiper.
XK
Quelles furent les suites de cette rencontre? continuait le manuscrit de Bob.
Ce fut et ce sera toujours sans doute un mystère.
Mais à quelques mois de là, on eût retrouvé miss Ellen dans un vieil hôtel de Glascow, en Ecosse, auprès de son père, le commodore Perkins.
Le commodore était presque un vieillard.
11 s’était marié aux environs de la cinquantaine, avec une jeune femme qui était morte presque subitement en donnant le jour à sa seconde fille, c’est-à-dire à miss Ellen.
L'alnée se nommait miss Anna.
Le vieil officier l'adorait. Il aimait peu miss Ellen. il éprouvai» même pour elle une sorte d’aversion.
Quelques personnes, mal intentionnées sans doute, avaient prétendu que miss EUen était un enfant de l'amour et que le commodore était étranger à sa naissance.
Donc, quelques mois après cette étrange rencontre qu’elie avait faite dans les rues de Londres, la veille
de la Christmas, nous eussions retrouvé miss EUen à Glascow.
Le commodore était Écossais d'origine.
Tant qu'il avait été en activité de service, il avait habité, durant ses congés, un hôtel dans Piccadilly, à Londres.
Mais depuis cinq mois qu’il était à la retraite, il était venu à Glascow habiter la vieiUe maison paternelle.
L'époque du mariage de miss Anna approchait.
Son cousin, lord Evandah, en était fort épris, et il avait tant tourmenté le vieux commodore, que celuici, bien que miss Anna n'eût que dix-sept ans, avait consenti à abréger le tomps fixé d’une année.
Miss Anna était partie pour Londres avec son fiancé et sa dame de compagnie pour faire les emplettes de sa corbeille de mariage.
Miss Ellen était demeurée seulo auprès de son père.
Miss Ellen était bien changée.
Ses fraîches couleurs avaient fait place à une pâleur morbide, ses yeux étaient cernés; elle marchait avec peine, se plaignait de vives souffrances, ét en avait pris prétexte pour ne plus s'habiller.
Sans cesse enveloppée dans une ample robe de chambre, elle passait ses journées couchée sur une bergère, dans la grande salle de cette vaste et triste demeure où le commodore s'élait confiné.
Du reste, le commodore Perkins s'occupait fort peu de miss Ellen, lui demandait à peine de ses nouvelles une fois chaque jour, et ne songeait qu’à l’arrivée du courrier de Londres qui lui apportait chaque jour une lettre de sa chère miss Anna.
Le domestique du commodore était nombreux.
Il se composait d’un intendant nommé Bob et de sa femme, d un valet de chambre appelé Frantz, qui était d'origine allemande, et de quelques serviteurs subalternes qui ne quittaient point les cuisines et n’arrivaient jamais jusqu'aux maîtres.
Frantz paraissait fort dévoué à miss Ellen.
Cependant il n’était au service du commodore que depuis quelques mois.
Son arrivée avait même suivi de peu de jours 1a rencontre que miss EUen avait faite de l'inconnu dans le public-house. ’
Frantz partait chaque jour, à la même heure, et se rendait à la poste-restante, d’où il rapportait souvent une lettre qu’il remettait en cachette à miss EUen.
Quelquefois, en lisant ces lettres, miss Ellen pleurait abondamment.
Un soir, le commodore s'était assoupi dans un grand fauteuil au coin de la cheminée.
.Miss Ellen souffrait plus que de coutume.
EUe voulut quitter sa bergère, mais ses forces 1a trahirent et elle ne put que jeter un cri.
A ce cri, le commodore s ‘éveiUa.
— Qu'avez-vous donc, ma chère? dit-il d'un ton de mauvaise humeur.
— Rien... balbutia -t-eUc. Une douleur au cœur... peut-être... Et un nouveau cri lui échappa.
LES MILLIONS DE L\ l'.OHIÎ W I EN NE