‹ [Le Dernier mot de RocamboleChapitre 29 sur 100 · I.uden paraissait dans un état désespéré · texte numérisé non relu

I.uden paraissait dans un état désespéré

Tandis que les témoins du marquis cherchaient en vain à rappeler ce dernier à la vie, Rocambole et M . de Vergis avaient pris Lucien dans leurs bras et l avaient transporté dans le fiacre qui les avait amenés.

— Au pas I dit Rocambole au cocher.

Puis se tournant vers M. de Vergis.

— Nous allons diez lui, n'est-ce pas !

— Non, dit le jeune officier, chez moi, rue du Colysée..., c'est plus près.

Lucien respirait encore, et il n'avait point perdu connaissance.

— Je crois que je suis frappé à mort, dit-il.

— Monsieur, lui répondit Rocambole avec émotion, on meurt tout de suite d'un coup d’épée... ou on n'eu meurt pas... ne parlez point... et espérez...

M. de Vergis pleurait et tenait les mains de son malheureux ami.

Le trajet fut long, car il était nécessaire, ainsi que l’avait recommandé Rocambole, d'aller au pas.

Il parut plus long encore à ce dernier.

Rocambole était sous le poids d’une émotion subite, inattendue et presque inexplicable.

Ce jeune homme à qui il avait servi de témoin, par pure complaisance, qui lui émit inconnu deux heures auparavant, ce jeune homme qui peut-être allait mourir avant le "lever du soleil, lui inspirait une vive sympathie.

Le cœur humain est plein de ces mystères.

On arriva rue du Colysée.

M. de Vergis habitait un charmant petit entresol dans un vieil hôtel, entre cour et jardin.

Son valet de chambre qui, sur son ordre, avait |ttendu, descendit en toute hâte apportant un fauteuil.

On y p'aça le blessé.

Puis Rocambole et M. de Vergis le portèrent, montant lentement l'escalier, et s'arrêtant chaque fois que le sang s’échappait de la bouche de Lucien.

Enfin on arriva dans l’appartement et Lucien fut placé sur le lit de son ami.

M. de Vergis dit au valet :

— Prends le fiacre qui est resté à la porte çt cours chercher le docteur P... qui demeure au Coin de la rue d’Angoulèmc.

Rocambole déshabilla le blessé.

Il était un peu chirurgien, comme on sait, et il avait vu et reçu tant de coups d'épée en sa vie, qu'il s’y connaissait.

Avant l'arrivée du médecin, qui se fit un peu atten-

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dre, du reste. Rocambole avait examiné la blessure et reconnu qu elle n'était pas mortelle.

L'épée avau glissé sur une cèts, opérant une large déchirure et provoquant une hémorrhagie violente , mais aucun organe essentiel ne se trouvait lésé.

M. de Vergis attendait avec une anxiété mortelle que Rocambole se prononçât.

Par contre, le blessé était calme.

— Monsieur, lui dit Rocambole, ou je me trompe fort, ou je puis vous prédire que vous serez sur pied avant un mois.

— Merci, dit Lucien, sur les lèvres de qui glissa un sourire de gratitude.

Le médecin arriva et confirma de tous points le diagnostic de Rocambole.

Ce dernier ne voulut point se retirer.

Nous l avons dit, Lucien lui inspirait une sympathie mystérieuse.

U s'arrangea dans un fauteuil pour passer le reste de b nuit au chevet du blessé.

Le mëJecin avait pareillement interdit au blessé de prononcer un mot.

Quant à M. de Vergis, il était trop l'ami de Lucien pour donner au major Avatar le moindre renseignement sur les causes du duel.

Les bruits qui avaient couru sur la naissance de Lucien ne s’étalent déjà que trop propagés.

Le jeune officier se borna donc à dire à Rocambole que son malheureux ami était sur le point de se marier, et qu'il ne savait comment annoncer cette fatale nouvelle à sa fiancée. ‘

Le blessé s'était assoupi, après avoir eu quelques minutes de fièvre.

— Savez-vous où demeure la jeune fille qu'il doit épouser ! demanda Rocambole.

— Oui.

— Eh bien ! vous me le direz, je me charge de tout.

Le reste de 1a nuit s'écoula, le jour vint, et avec les

premiers rayons du soleil, le blessé s'éveilla.

Rocambole était toujours à son chevet, le regardant et paraissant abîmé en une sorte de contemplation.

Lucien avait la pâleur mate d une femme'.

— A qui donc ressemble-t-il y murmurait à part lui ftceambole. Je suis pourtant bien certain de l avoir vu hier pour la première fois... mais il a, avec quelqu'un que j'ai connu... homme ou femme... une ressemblance singulière.

Lucien le remercia d'un sourire, de sa sollicitude.

— Monsieur, lui dit Rocambole, vous avez passé une bonne nuit et, je vous le répète, votre état n'inspire aucune inquiétude grave ; je puis donc me retirer, je viendrai prendre de vœ nouvelles ce soir.

Et Rocambole s'en alla.

M. de Vergis l'accompagna jusque dans l'antichambre et lui donna l'adresse de Marie Berthond.

La jeune fille et son père demeuraient toujours rue de la Sourdière.

Seulement , lorsque Lucien les avait retrouvée , il avait voulu qu'ils descendissent au premier étage, où

il leur avait meublé un appartement convenable.

— Puisque je me suis embarqué dans celte aventure, murmura Rocambole, allons jusqu'au bout. Aprèa, nous nous occuperons des affaires de Gipsy et de miss Cëciiia.

Et, au lieu de rentrer chez lui , il s'en alla à pied par les boulevards et la rue de Rivoli, fumant un cigare et respirant le grand air du matin.

Et, tout en marchant, Rocambole se répétait cette question singulière :

— Mais à qui donc ressemble ce jeune homme ?

Il arriva rue d'Alger, prit la rue Saint-Honoré qui n'était encore envahie que par les balayeurs, les hétes ordinaires du matin, et il s’apprêtait à entrer rue de la Sourdière, lorsque tout à coup il s'arrêta et éprouva même une subite émotion-

lin homme entrait, comme lui, dans la rue de la Sourdière, marchant avec lenteur et paraissant chercher un numéro.

Cet homme, Rocambole le reconnut sur-le-champ.

C’était bien le personnage qu’au club des Asperges on désignait sous le nom du major Hoff.

Rocambole l'avait vu autrefois, avant la fin tragique du vicomte Karl de Morlux.

Que venait faire cet homme dans la rue de la Sourdière à cette heure matinale?

Il passa sans voir Rocambole, tant il paraissait préoccupé.

Du reste, il portait à la main un petit paquet, assez semblable à une boite enveloppée dans du papier.

Rocambole le vit s'arrêter à la porte de la maison du numéro 17.

C’était précisément la maison habitée par la fiancée de Lucien de Haas.

Il hésita un moment, puis s'engouffra dans l'allée humide et sombre de la maison.

Alors Rocambole traversa la rue et passa rapidement devant la porte.

Le major Hoff causait avec le concierge et lui disait :

— N'est-ce pas ici que demeure mademoiselle Marie Berthoud ?

— Oui, monsieur.

— Avec son père T

— Précisément.

— Voilà pour elle, dit le major.

Et il posa le paquet sur la table de sa toge, tandis que Rocambole passait rapidement devant ta porte.

Que peut avoir de commun le majet Hoff avec mademoiselle Marie Berthoud, la fiancée de M. Lucien de Haas ?

Telle était la question que se posait Rocambole , qui s'était effacé dans l'ombre d’une allée voisine.

Le major Hoff, ai 00 en croyait le manuscrit de Bob, n'était autre que Crama qui avait jadis aidé A la délivrance de miss Ellen, à Glascow, — le major Hait

disons-nous, ne s’arrêta que quelques minutes Hans la loge de la concierge.

Cependant il eut le temps de lui adresser cette question que Rocambole entendit parfaitement :

— À quelle heure sort madem' i selle Bcrlhotid?

— Monsieur , répondit la concierge , depuis que Mademoiselle a une bonne et qu'elle est pour se marier, elle ne sort plus le matin, comme elle faisait autrefois pour aller chercher de l’ouvrage ou en rapporter à son magasin.

— Ah ! fit le major. Mais ne va-t-elle pas tous les jours se promener aux Tuileries avec son père ?

— Quand il fait beau, oui, Monsieur.

— C’est bien, voilà pour vous...

Kt le major jeta un louis sur la table.

ta concierge salua jusqu’à terre.

— Il est inutile, n’est-ce pas, ajouta le major, de vous prier de ne point parler de tout cela à mademoiselle Berthoud ?

ta concierge fit un signe d’intelligence (4 le major sortit.

11 passa près de Rocambole sans le voir.

Rocamhole avait entendu les quelques mots échangés entre la concierge et le major.

— Je trouverai mademoiselle Berthoud dans une heure aussi bien qu’à présent, se dit-il ; le plus important est de suivre le major.

Et il le suivit en effet.

Le major prit la rue Saint-Hyacinthe, celle du marché Saint-Honoré où se trouve une station de voitures et monta dans un fiacre en disant au cocher :

— Au Grand-Hôtel !

C’était tout ce que voulait savoir Rocambole.

Si le major, ce qui était probable, n’habitait pas au Grand-Hôtel, du moins il allait y voir quelqu'un.

Or, ce quelqu’un pourrait bien être milndy.

En effet, puisque, selon toute apparence, la châtelaine de Rochebrune avait eu Frantz pour complice dans le meurtre de l'intendant Bob — selon toute apparence aussi, puisque Frantz était à Paris, milady s’y trouvait.

Rocambole se posait toutes ces réflexions et les résolvait une à une, tout en prenant, à pied, la rue Neuve-des-Capucines qui, on le sait, aboutit au boulevard, non loin du Grand-Hôtel.

Seulement, U en revenait toujours. à celle-là dont il ne trouvait pas la solution immédiate :

— Que pouvait avoir de commun le major Hoff avec mademoiselle Marie Berthoud ?

Et, tout à coup, Rocambole tressaillit et une grande lumière se fit dans son esprit.

Si l’on en croyait le manuscrit de Bob, miss Ellen, c’est-à-dire milady, avait eu un enfant.

Cet enfant n’était-il pas M. Lucien de Haas?

Rocambole sentit quelques gouttes de sueur perler à son front.

Il songeait à Lucien si brave, si bon, si sympathique et qui était peut-être le fils de ce monstre qui avait

assassiné son père et sa sœur et dépouillé la malheureuse Gipsy.

Et malgré lui un rapprochement se fit dans son esprit.

Il compara milady à l’infâme vicomte Karl de Morlux — Lucien à ce brave et loyal Agénor qui était devenu^ l'heureux époux d’Antoinette.

- Et Rocambole, qui avait songé un moment à pénétrer dans le Grand-Hôtel, à suivre obstinément le major Hoff et à chercher milady, Rocambole rebroussa chemin, ou plutôt il traversa le boulevard et prit la rue Caumartin pour se rendre chez lui, rue Saint- Lazare.

U voulait éclaircir un dernier doute : il voulait avoir le coeur net de cette vague ressemblance que Lucien lui paraissait avoir avec quelqu'un qu'il avait déjà vu.

Le tniijor Avatar s’était, nous l’avons dit, installé, à son retour de Londres, dans un petit appartement de la rue Saint-Lazare.

Il avait pris un valet de chambre.

Ce valet de chambre, un vieillard, n'était autre que Milon.

Milon avait revêtu une belle livrée de drap bleu toute chamarrée d’or, et il avait une mine superbe dans son antichambre.

Le petit Jacquot l'admirait naïvement et s’étonnait cependant que son nouveau maître l’eût pris à son service puisqu’il n’avait pas de -chevaux.

A quoi Milon avait répondu :

— 11 faut prendre patience, mon garçon, M. le major est en train de monter ses écuries.

Rocambole, en entrant chez lui, trouva donc Milon qui l’attendait.

Milon lui dit :

— Vanda est venue.

— Ah ! fit Rocambole. Quand donc ?

— Il y a dix minutes. Elle ne reviendra pas aujourd’hui, mais elle pense pouvoir s’échapper vers minuit, heure où sir James Nlvely doit être présenté dans un club. Elle m’a remis ce billet pour vous.

Rocambole ouvrit le billet et lut :

« Mon maître adoré,

* ta passion de sir James prend des proportions qui commencent à m’inquiéter, cependant il ne sort pas encore des bornes du respect. 11 est toujours mystérieux et persiste à ne pas savoir ce que c’est que Gipsy, mais il faudra bien qu’il parle.

« Hier soir, il a reçu une lettre portant des timbres bizarres, et qu'on lui renvoyait de Londres.

« C'est, sans doute, un ordre venu de l'Inde.

* Il s’est empressé d'enfermer cette lettre dans son portefeuille qu'il a toujours sur lui.

« Et toi, maître, que sais-tu ?

« A ce soir, minuit.

« Ton esclave,

« Vanda. »

Rocambole brûla ce billet en entrant dans son cabinet.

Puis il ouvrit le tiroir de son secrétaire dans lequel

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11 approcha le losUmcnt de la bouf ie qn'il avait allumé.' ;Pï?- 188).

il avait nia, en arrivant, la boite de fer qui renfermait le manuscrit et le portrait.

Il s’empara du portrait, le regarda et étoufTa un cri.

Misa Ellen à quatorze ans avait une ressemblance frappante avec Lucien;

Lucien, pour qui Rocambole avait éprouvé une de ces sympathies irrésistibles qui sont un des grands secrets de la nature ;

Lucien, qui certainement était le fils de milady.

Et Rocambole comprit pourquoi le major Hoff s’était informé <ies habitudes de mademoiselle Marie Berthoud et avait voulu savoir si elle allait toujours se promener aux Tuileries avec son vieux père.

Milady, qui, sans doute, avait fait élever son fils loin d'elle, voulait voir sa fiancée...

Rocambole sonna Milon.

— Tu vas me faire habiller ce jeune garçon que j’ai ramené, lui dit-il. Tu le conduiras dans une maison de confection, et lu le déguiseras autant que possible en étudiant ou en collégien.

— Bien, fit Milon, qui avait pris l'habitude de ne

jamais discuter les ordres de Rocambole, quelque étranges qu'ils fussent. Et puis?

— Et puis, tu le ramèneras ici, où il attendra que j’aie besoin de lui.

Milon sortit.

Rocambole replaça le médaillon dans la boite de fer, lira de celle-ci le manuscrit de Rob et reprit la sombre histoire de mise Ellen à l'endroit où il l’avait laissée.

Bob continuait ainsi son récit :

— Huit jours plus tard, le commodore Perldns entra, dans la chambre de sa fille.

Le vieillard avait le front sévère et chargé de nuages; cependant, à son geste et à sa démarclie, il était facile de voir qu’il s'était juré d'étrc calme et de ne point sortir des bornes d'une froide modération.

C’était la première fois qu'il mettait le pied dans la chambre de sa fille depuis sa délivrance.

18fi

Miss Eilen so dressa avec peine sur son séant en le \ oyant entrer.

— Miss F-llen, dit le vieillard, je ne viens vous faire aucun reproche. Votre conduite ne me touche qu'en ced : que vous portez mon nom et que jo ne veux pas que ce nom soit déshonoré.

' Miss Elicn ne répondit pas.

— Vous avez commis une faute. Quel est votre complice, je ne veux pas le savoir. Encore moins, je songe à une réparation. Il n'est jamais entré dans mes idées que vous vous marieriez.

• Tar conséquent, je viens vous donner h choisir :

< Ou ent-cr dans un couvent ;

• Ou partir, sous la conduite de Bob, mon intendant, qui vous conduira en France.

« Dans le premier cas, je me chargerai de voir enfant et le ferai élever modestement, comme il convient 5 l'enfant qui n'aura jamais de nom.

v Dans le second cas, vous changerez de nom. Je me suis procuré des actes authentiques, vous désignant sous le nom d'Ellen Percy, orpheline.

« Bob vous conduira en France, dans le pays que vous aurez choisi pour votre résidenoe, et vous y remettra cent mille francs.

« Avec cette somme, vous élèverez voire enfant à votre guise. <

Miss Ellen tendit vers son pcrc ses mains suppliantes.

Mais son père la repoussa.

Puis il lui dit encore :

— Le médecin qui vous soigne, et qui m'a juré le secret sur la téta de sa femme et de ses enfants, m'affirme que dans quatre ou cinq jours vous pourrez vous mettre en route.

• Je vous en donne huit, mais pas une heure de plus, car votre sœur arrivera bieutèt avec son liane-, et j 1 ne veux pas que ma maison soitsouillée plus longtemps par votre présence.

— Mon père ! dit encore miss Ellen, qui essaya de fléchir le vieillard.

— Je ne suis pas votre père ! dit le commodore.

Ces mots produisirent sur miss Ellen une révolution complète.

Elle se dressa haletante, l'œil en fou ; ele enveloppa le vieillard d'un regard de haine :

— Ah ! dit-elle, n'insultez pas ma mère ! je vous le défends !

Et elle retomba sans force, les lèvres frangées d'écume, sur son oreiller.

Le vieillard sertit en ricanant.

Alors miss Ellen se prit è fondre en larmes.

Frantz entra.

L’entant vagissait dans un berceau, auprès du lit de sa jeune mère.

Frantz prit l’enfant et le lui lendit.

Miss EUcn prit son fils dans ses bras et l'y serra avec fureur.

— Oh ! murmura-t-elle, je hais maintenant de toutes le» forces de mon inte cet homme qui me renie pour

sa fille Je hais celle sœur à qui on me sacrifle... Je hais...

— No haïssez plus personne, miss Ellen ! dit alors une voix grave et douce sur le seuil.

Miss Ellen tourna la tête et jeta un cri.

Un cri de joie, un cri de lionne qui retrouve au désert le lion dont elle a reçu les caresses et qu'elle croyait tombé sous la balle des chasseurs.

Un homme venait d'entrer, et Frantz s'était empressé da fermer la porte au verrou.

Cet homme qui apparaissait tout il coup h miss Ellen comme un sauveur, comme une providence, c’était (v'ui qu’elle avait rencontré par cette soirée de brouillard la veille de la Christ mas.

Miss Ellen lui tendit les bras et l’enlaça avec transport .

Puis cet homme se dégagea, prit l'enfant et le cou- % it de caresses en l'appelant:

• Mon fils ! >

Et miss Etien ne pleurait plus. Miss Ellen souriait... et elle contemplait avoc orgueil cet homme à qui elle devait les joies et les tourments de la maternité.

— Ah ! disait-elle, tu viens me chercher, n'est-ce pas? tu viens m’arracher aux brutalités de cet homme qui me renie pour sa fille ?

— Je viens le venger! répondit-il.

Elle se redressa écumante, l'œil plein de haine :

— Oui... dit-elle, oui... venge-moi!

Cet homme fit un signe à Frantz et Frantz sortit.

Comme l’Allemand franchissait le seuil de la chambre, il lui dit :

— Prends bien garde que le commodore ne revienne... cta’il revenait...

— Oh! dit Frantz avec un sourire, et dans les mains duquel on vit briller un poignard, ne craignez rien... il n'arriverait pas vivant !

Frantz sorti, l’inconnu ferma la porte.

— Ah ! dit-il en s'asseyant sur le bord du lit de miss Ellen et lui prenant la main, tu veux que je te venge!

— Oui.

— Tu hais la commodore ?

— Comme on hait l'homme qui a insulté votre mère.

— Et ta sœur miss Anna ?

— Comme on abhorre ceux qui vous dépouillent.

Cet homme fronça le sourcil.

Il était beau, en ce moment, d une beauté sauvage et cruelle.

— Mais tu ne sais donc pas qui je suis ? dit-il.

— Je sais que tu es beau, je sais que tu es fort, je sais que je frissonne sous ton regard et que je palpite au son de ta voix, jo sais quo je t'aime comme un esclave et que je vivrais heureuse, enchaînée à tes pieds, répondit-elle avec enthousiasme.

— Miss Ellen, dit-il encore, je ne suis pas Anglais.

— Que m’importe! je hais ce pays où les lois permettent à un père de dépouiller sa fille.

— Je ne suis pas chrétien.

— One m'importe encore ! blasphéma miss Ellen.

— As-tu entendu parler de cette secte mystérieuse

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ne dans l'ombre, aux Indes, sous le nom d’Ktran- ! poursuivit l’inconnu, ui ! dit miss Ellcn.

?tte secte, véritable gouvernement des ténèbres, les lois h la compagnie des Indes, condamne >pel et mène l’épouvante, la désolation et la u tour d’elle.

■i le sais ! dit miss Ellen.

Ile redress:* quand elle veut, des torts et des :es, poursuivit-il. Elle fait riche l’enfant spolié, e le spoliateur.

lais, en fais-tu donc partie? demanda iniss Ellen regardant.

e suis son chef suprême, répondit-il.

>li ! s’écria la jeune mère avec une sombre ition, il n’en pouvait être autrement, bu homme o toi ne saurait obéir, il est fait pour commander, li jetant ses deux bras autour du cou :

’arle, dit-elle, ordonne, maître ! je l’obéirai, •rends garde, fit-il encore, prends garde, i:*is .

si tu m'acceptes pour vengeur, il faudra ir... m’obéir jusqu’au bout, fa, dit-elle en le regardant avec fierté, va... je as peur... tu es mon seigneur et maître...* et je irête à obéir.

Qu'il soit fait comnv tu le veux, dit- il, je me îe Ali-Remjeli.

e t-e passa-t-il alors entre Ali-ltemjeh, le chef des gleurs, et miss Eilcn, la fille maudite? îs doute, Bob ne le sut jamais au juste, car il espacé son manuscrit de plusieurs lignes <!<■ s.

cambole demeura uii moment pensif, is il tourna le feuillet et continua :

igt-quatre heures après, disait encore le manud<* Bob, le coinmodofc Perlons était assis dans auteuil , au coin du feu , lisant avec ravissement etlre de sa chère Anna.

fille bien-aimée annonçait sou prochain retour et il avec extase de son bonheur.

Pourvu que cette créature soit partie! murmurait la cable vieillard, en songeant à miss Ellen. b entra.

Eh bien! dit le vieillard, as-tu vu miss Elleu ?

J, Oui, mylord.

Consent-elle à partir?

• Oui, mylord.

• Bientôt?

Aussitôt quelle aura la force de supporter le

(Tâche que ce soit bientôt , ajouta le commodore Sns, qui ne s’aperçut pas que Bob. son fidèle scrir. l'enveloppait en ce moment d'un regard de

— Bob, dit encore le vieillard, je n'ai pas vu ta femme aujourd'hui.

Bob tressaillit et son regard lança des (lamrnes.

— Mylord, dit-il, ma femme est partie ce matin |x>ur un petit voyage. Elle est allée recueillir la succession d'un vieil oncle quelle av it à Edimbourg et qui vient de mourir.

— Mais elle reviendra bientôt, n'esl-ce pas? demanda le commodore d'une voix affectueuse.

Cette question fut, dans l'esprit de Bob, la condamnation du commodore Pcrkins.

La nuit était venue depuis longtemps cl le salon était plongé dans une demi obscurité.

Le feu flambait dans la cheminée, et ou n’avail point allumé les lampes placées sur la cheminée.

— Mylord, dit Bob , un étranger s'est présenté tout à l'heure et demande à être introduit pris de votre seigneurie.

— Un étranger ! fit le commodore surpris.

— Il arrive do Londres et se dit porteur de nouvelles de miss Anna.

— Qu'il entre! qu’il entre ! dit le vieillard avec empressement.

Bob alla ouvrir la porle, et l'étranger entra.

Le commodore vit alors un homme de trente-deux à trente-six ans , dont le regard clair et brillant le fit tressaillir.

Le commodore avait longtemps servi dans les mers indiennes et il reconnaissait, à première vue, en dépit de la couleur blanche , un homme de sang augloludion.

Or, le coinuudoro avait conservé tous les préjugés des vieux Anglais, et il ue faisait pas pins de cas d’un Anglu-lndicn que d'un mulâtre.

L’étranger introduit. Bob était sorti discrètement.

— Mylord, dit l’étranger en regardant fixement le commodore , j'ai à entretenir votre seigneurie un peu longuement.

— Vous venez de la part de ma fille ! dit le commodore.

— Oui et non... dit l'étranger.

— Ab I fit le commodore dont l'œil exprima une certaine inquiétude.

— Mylord, reprit l’inconnu, Votre seigneurie a longtemps commandé aux Indes?

— Sans doute.

— Alors elle doit avoir quelque respect pour les serviteurs de la déesse Kàli ?

A ces mots , le cummodorc se leva vivement de son siège cl fit un pas en arrière.

— Autrement dit les Étrangleurs, ajouta Aü-Remjch car c'était lui.

Le commodore fixa sur lui un regard de mépris.

— Je sais, dit-il, que ces hommes sont des misérable*.

— Soit, dit Ali-Bemjeb, mais lorsqu’ils ont reçu un ordre ils l'exécutent.

— Ab ! dit le vieillard, toujours dédaigneux.

— Vous savez encore, poursuivit Ali-Beinjeit que la déesse Kàli a des caprices, entre autres celui de vou-

U um. ur.iiiiunu et sos rfcnc.

un triple «ercueil de chêne, de plomb et d’argent f. Pais le cercueil fut recouvert d’un drap noir de larmes d'argent et sur lequel on plaça récuses insignes , et les décorations du commodore, s encore on plaça le cercueil dans une chambre rtie en chapelle ardente.

rs seulement le fiancé de miss Aima crut pouvoir Ire quelque repos.

;s Anna pleurait son père et miss Ellen sanglotait, eût dit que la douleur de la déshéritée était plus le que celle de la fille qui s’attendait à recueillir la tssion tout entière.

nuit qui devait précéder les funérailles était venue, i ministre presbytérien priait auprès du cercueil la chapelle ardente et le dernier coup de minuit il de sonner à la plus prochaine église.

: ministre était pourtant un homme sobre et pieux ;

il avait passé bien des nuits auprès des morts, et jamais ses paupières ne s’étaient alourdies.

Cependant, tout à coup, le livre qu’il avait h la main lui échappa, scs yeux se fermèrent et il s’endormit.

Alors deux hommes entrèrent, apportant sur leurs épaules un objet assez lourd qu’il était facile de reconnaître pour une figure de cire.

Cette figure dont les traits imitaient h s’y méprendre les traits du défunt, était revêtue d’un habit rouge comme celui du commodore. Placée à côté du vrai corps, sur le même lit de parade elle eût fait illusion.

Les deux hommes qui l’avaient apportée la placèrent dans un coin, puis poussèrent du pied le ministre, qui ne s’éveilla point.

Et, s’étant enfermés dans la chapelle ardente, ils se mirent en devoir de débarrasser le cercueil du drap mortuaire et de le dévisser.

Quand les trois couvercles eurent été successivement enlevés, ils prirent à bras le corps le vrai commodore le retirèrent du cercueil et mirent à sa place la figure de cire.

Ces deux hommes étaient Bob et Franîz.

Ali-Romjeta avait disparu.

Frantz, qui avait tenu un moment lecommodore dans ses bras, dit à Bob :

— 11 n’est que temps. Le cœur commence à battre ; il va revenir à lui et il eût fait un joli vacarme dans le cercueil.

— Il pourra faire du bruit tout à son aise là où nous le transporterons, répondit Bob en ricanant.

La maison de Glascow habitée par le commodore et ses filles était de construction féodale.

Les Perkins d'un autre âge l'avaient fait construire à une époque où toute habitation noble devait avoir sa prison et ses oubliettes.

Miss EUen et Frantz, ou plutôt Ali-Remjeb, avaient découvert au fond des caves un souterrain dans lequel on descendait par cent marches de pierre.

\u fond de ce souterrain était un cachot de six pieds

carrés.

Ce fut là que Frantt et Bob transportèrent le commodore encore en léthargie, mais prêt a revenir à lui.

Et quand ses yeux se rouvrirent, quand il eut recouvré l'usage de ses sens, le malheureux vieillard se vit dans cet affreux réduit.

Il avait des chaînes aux pieds et aux mains et ij était attaché par la ceinture à un énorme anneau fixé dans le mur.

D'abord le vieillard se crut le jouet de quelque horrible rêve.

Mais le puids de ses chaînes l’eut bien vite rappelé au sentiment de la réalité.

Alors il se mit à crier.

Ses cris demeurèrent sans écho. Los murs de sou cachot étaient trop épais pour les laisser passer au dehors.

11 hurla. Ses hurlements s'éteignirent.

Enfin, au bout de quelques heures, un homme entra apportant une cruche d'eau et du pain.

Cet homme c’était Frantz.

Frantz posa ces tristes aliments auprès du prisonnier et lui dit :

— Do la part de ta fille bien-aiméc, miss EUen.

Et pendant six années le vieillard vécut là dans ce cachot, sans autre geôlier que Frantz qui lui apprenait successivement, avec une joie féroce, les bonheurs de miss F.llen et les infortunes de miss Anna.

Enfin, un soir, Frantz eut pitié de lui et l'étrangla.

Maintenant qu’étaient devenues miss Elleu et miss Anna ?

CeUe dernière savait que son père avait, fait un testament en sa faveur.

Mais on eut beau chercher le testament on ne le trouva point.

Et miss EUen hérita de la moitié de l'héritage de son père qui laissait une fortune immense.

Six mois après les funérailles de la figure de cire, qu'un avait mise à découvert, au cimetière, l'espace de quelques secondes, pour obéir à l’usage et que tous les assistants avaient prise pour le vrai corps du cou.modore — six mois après ces funérailles, miss Anna épousa son fiancé.

Mais, chose étrange I le lendemain même de ses noces, en s'éveillant, le jeune époux jeta un cri de surprise et d'effroi.

La poitrine nue de miss Anna endormie était tateuee de signes mystérieux et bizarres.

Les Étrangleurs l’avaient marquée pendant son sommeil.

Le soir, le mari de miss Anna étant sorti pendant quelques heures dans les rues de Glascow, fut étranglé dans un carrcfom-, et si lestement, qu’il n'eut pat même le temps de crier.

Miss Anna était veuve après vingt-quatre heures d<

mariage.

Les terribles stigmates qu'elle avait sur sa poitrine n'étaient plus un mystère pour elle.

Les Étrangleurs, qui avaient tué son mari, la condamnaient à ne jamais devenir mère.

Et cependant, au bout de quelques mois, elle sénat ses entrailles s'agiter.

Miss Anna était grosse d'un enfant quelle mit n monde dans l'ombro et que, pour le soustraire au saft qui l'attendait, elle fit élever par un bohémien du noie de Faro.

Longtemps, elle parvint à défier la vigilance de Etrangleurs.

Puis un jour, dans une fête publique, elle se trait en s'évanouissant dans sa voiture, tandis qu’une petite bohémienne dansait.

Quelques jours après, miss Anna fut étranglée, pendant qu'elle pressait sa fille dans ses bras.

Sou immense fortune revint alors à miss Ellen qui. du reste, n’habitait plus l’Angleterre depuis le jour où Frantz avait étranglé le vieux commodore.

Là finissait le manuscrit de Bob. laissant comme on voit quelques points obscurs, tels que le motif qui avait déterminé rnilady à faire élever son fils loin d'elle.

Mais Roeambole comptait sur sa sagacité ordinaire pour les éclaircir.

Midi sonnait comme il achevait sa lecture.

Un rayon de soleil s’ébattait sur le parquet et su' les murs de son cabinet.

— Par un temps pareil, murmura Roeambole, Man* Berthoud accompagnera bien certainement son vieux père aux Tuileries...

Et Milady pourrait bien avoir envie de voir à b dérobée sa future belle-fille.

Sur œs mots, Roeambole sonna Milon

je île la Sourdière est rarement visitée du

sdant vers midi, par les belles journées, quand *is est inondé de lumière , un rayon du roi des >e glisse parfois jusqu’à elle en ricochant sur voisins.

3i» tes les rues de Paris c'est peut-être la plus ;ar la tristesse git surtout dans le contraste, nilieu d’un quartier animé, bruyant, la rue de difere a l’air d’une voie de nécropole, y passe pas dix voitures par jour, piétons y sont tout aussi rares.

c6lé de la rue a des fenêtres grillées au ro/.-de- ;6c.

iroltoir est absent presque partout, dques misérables boutiques s’espacent çà et là. y voit une ou de ix maisons d’aspect honnête et a colique comme des maisons d’une ville de pro-

r’élait dans une de ces maisons qu’habitait ma- 3isclle Marie Berthmid, la fiancée de Lucien, le vivait là, depuis plusieurs années, avec son x père, heureuse peut-être de ce biience et de cet irnent qui régnaient autour d’elle, lorsqu’elle avait ouvé l’ami de son enfance.

.es déshérités de ce monde aiment à vivre dans le ueillement.

Moins il leur vient du bruit de dehors, et moins ils .p?veoivent de leur infortune.

Lorsque Lucien les avait retrouvés, quand il était enté h ce cinquième étage où le père et la fille occu- ,i nt deux petites pièces mansardées avec un carreau uge pour parquet, son cœur s’était serré et des lares lui étaient venues au* yeux.

— Vous ne resterez pas ici plus longtemps, a’étaitécrié. Je vais vous chercher un joli appartement où ous demeurerez jusqu’à ce que nous soyons mariés. Mais Marie résista.

Elle tenait à son quartier, à cette chère rue où elle ivait passé de longues veilles et où, depuis plusieurs innées, été comme hiver, on avait pu voir la lueur de sa lampe laborieuse, bien après minuit, à travers les rideaux blancs de sa fenêtre.

Pour tout concilier, Lucien avait loué l’appartement du premier étage qui venait d’être remis à neuf et était assez grand.

Puis il l’avait meublé convenablement, et le jour où le vieux professeur, tout ému, y fut installé, Lucien lui dit : « Mon père, dans un mois je serai l’époux de Marie, rtnous aurons un charmant petit hôtel à Neuilly ou à àulcuil, vous demeurerez avec nous, et nous laissons cette affreuse rue, n’esl-ce pas ? »

C'est donc dans cet appartement du premier étage que nous allons pénétrer.

U était midi.

Marie et son père avaient achevé leur déjeuner.

Le vieillard s’élait assis auprès de la fenêtre qui était ouverte, et il humait ce rayon de soleil unique dont nous avons parlé et qui faisait, par les beaux jours son apparition vers midi.

Marie, dans la chambre voisine, achevait sa toilette, une toilette bien simple et qui n’était certes pas celle d'une jeune fille qui allait devenir la femme d'un homme aussi riche que Lucien.

Lucien était parti la veille au soir en disant à Marie :

— Domain j’irai me promener aux Tuileries à l’heure où vous y allez habituellement. Si , par impossible, le temps était mauvais, s’il pleuvait, j'irais directement chez vous vers deux heures.

Mais comme le temps était beau, comme la jeune fêle ignorait l’affreux événement de la nuit et que Rocambole, qui s’élait chargé de le lui apprendre, avait ajourné ce pénible message, Marie faisait sa toilette avec empressement et songeait qu’elle verrait Lucien deux heures plus tôt.

Marie était une grande et belle jeune fille, aux cheveux châtain-clair, aux yeux bleus, au sourire mélancolique sans tristesse.

Elle avait une inain charmante, un petit pied, une taille bién prise.

Les privations et le travail de 1a jeunesse n’avaient point altéré son caractère enjoué, mais elle avait perdu la fraîcheur de son teint, devenu de cette pâleur mate et distinguée dont s’enorgueillissent les Parisiennes de race.

Tandis qu’elle achevait sa toilette, la sonnette se fit entendre.

La femme de ménage alla ouvrir et la concierge entra.

Elle tenait à la main cette petite caisse que le major lloff avait placée le malin sur la table do la loge.

Marie accourut.

— Qui donc vous a remis cela? demanda- 1— elle.

— lin commissionnaire, qui s’en est allé en disant

que sa course était payée.

Et la concierge, qui voulait honnêtement gagner les quarante francs du major HofT, s’en alla sans donner plus ample explication.

La veille, Lucien n’avait point apporté les diamants envoyés par cette mère mystérieuse qui veillait sur lui de loin et paraissait vouloir demeurer inconnue.

11 n’avait même pas parlé à sa fiancée de ce royal cadeau et sa raison en était, qu’il avait l’espoir de retrouver le major Hoff, de lui arracher son secret, de parvenir jusqu’à sa mère et de dire ensuite à Marie :

— Viens, allons nous jeter dans ses bras !

Marie ignorait donc que Lucien fût ou se crût sur les traces de sa mère et, par conséquent, elle n’avait point encore reçu les diamants qui lui étaient des* tinés.

Aussi fut-elle fort surprise de recevoir cette boite enveloppée dans du papier de sole.

Elle crut , cependant , que c’était un envoi de Lucien.

Le coffret était en bois de sandai.

La clé du fermoir, se trouvait attachée à une faveur rose qui faisait le tour de la oolto.

Marie, toute tremblante d’éinotion, prit cette clé, la mit dans la serrure et ouvrit.

La boite était pleine de dentelles d’un grand prix, mais dont la couleur un peu jaunie annonçait l’ancienneté.

C’était, évidemment, ce qu’on appelle des dentelles de famille.

Une lettre qui portait pour suscription « A mademoiselle Marie Berthoud » était placée en évidence dans un coin de la boite.

L’écriture de celte adresse n’était pas celle de Lucien. Marie se prit à trembler plus fort :

— Père I père ! appela-t-elle, viens donc voir !

Et tandis que le vieux professeur accourait, elle brisa d’une main fiévreuse le cachet de cire parfumée de la lettre. Elle était ainsi conçue :

« Ma fille,

« Permettez-moi de donner ce nom à celle qui va devenir l’ange tutélaire de mon fils bicn-aimé.

« Je suis à Paris depuis quelques heures seulement. U y a trois jours encore, je n’espérais pas y venir.

« Un homme dont je suis sure s’était chargé pour mon fils d une parure en diamants qui vous était destinée.

« Mon fils vous l'a-t-il déjà offerte ou la réserve-t-il pour sa corbeille de mariage ?

« Je l'ignore.

« Laissez-moi aujourd’hui, mon enfant, vous envoyer mes dentelles de jeune fille que je voudrais voir à votre robe de mariée.

« Hélas î je ne sais encore s’il me sera permis de lui ouvrir les bras, et cependant j’en ai le doux espoir. Mais, en attendant que cette espérance se réalise, je voudrais voir celle que mon fils a choisie.

« Mes informations m’apprennent que vous allez chaque jour vous promener aux Tuileries avec votre excellent père.

« N’y manquez pas une seule fois, ma chère enfant; peut-être aujourd'hui, peut-être demain, assise sur une chaise, un masque d’indifférence cruelle sur le visage, comprimant les battements de son cœur, la mère de votre Lucien vous verra passer. »

La lettre était signée :

Elle*.

Marie, chancelante, tendit la lettre à son père et murmura :

— O mon Dieu ! pourvu que Lucien ne meure pas de joie I...

Puis elle sauta au cou du vieillard :

— Viens, père, dit-elle, viens, je suis prête !

Et le vieillard et 1a jeune fille sortirent, appuyés au bras l’un de l'autre.

Quand ils tournèrent l'angle de la rue de la Sour- . dière, ils passèrent auprès d’un fiacre qui stationnait devant l’église Sainl-Roch et n'y prirent garde.

Les stores eu étaient baissés.

Mais, au moment où ils entraient dans la rue du Dauphin, pour gagner la grille des Tuileries, un des stores se souleva un peu.

Quelques minutes après que Marie Berthoud et son père eurent tourné l'angle de la rue du Dauphin, la portière de ce fiacre mystérieux qui stationnait stores baissés devant l’église Saint-Koch s’ouvrit, et deux hommes ou plutôt un homme et un tout jeune homme en descendirent.

Ce dernier était revêtu d'un uniforme de collégien, portait un petit képi galonné et par dessus l’uniforme un caban à capuchon.

11 eût été bien difficile de reconnaître en lui Jacquot, le petit groom du château de Rochebrune.

D'autant plus difficile, même, que le col du caban boutonné sous le menton ne laissait voir que le haut du visage.

Le personnage qui l'accompagnait, on l'a deviné déjà, n était autre que Rocambole.

Mais Rocambole si bien métamorphosé que ses disciples eux-mêmes, ne l'eussent point reconnu.

Il s’était affublé d'une ample redingote noisette, à collet comme les carricks d'autrefois, d’une perruque et d’une barbe blonde assez épaisses et assez touffues pour cacher entièrement sa chevelure noire et les fines moustaches du major Avatar.

Une paire de lunettes vertes, une lorgnette de courses portée en bandoulière, et un de ces parapluies énormes rouge et bleu qu’on ne retrouve plus que de l'autre côté de la Manche, complétaient ce déguisement.

On eût juré que Rocambole était un brave Anglais de la Cité, ambitionnant à peine le litre de gentleman, et qui venait à Paris pour la première fois.

Ils descendirent donc tous deux du fiacre aux stores baissés.

Mais Rocambole, au lieu de payer le cocher, lui dit avec cet accent britannique qu’il possédait si naturel quand il le voulait :

— Vôs attendre moâ et bon pourboire !

Puis il prit Jacquot par le bras et ils se dirigèrent vers cette grille des Tuileries que Marie Berthoud et son père venaient de franchir.

Rocambole regardait par-dessus ses lunettes, et son œil perçant eut bientôt découvert Marie Berthoud et son père qui se promenaient daus la grande allée des Tuileries.

— Restons ici, dit-il à Jacquot.

Et ils s’accoudèrent à la balustrade de la terrasse des Feuillants.

Rocambole surveillait attentivement les deux grilles, celle de la rue Castiglione et celle qui s’ouvre presque en face de la rue du 29 Juillet.

Le temps était superbe et l’air presque printanier.

Le beau monde affluait aux Tuileries.

Rocambole se disait :

— Si müady vient avec le major Hoff, je n’aurai fvas

LES MILLIONS DE LA BOHÉMIENNE

Mtno jeta ta nou?etn cri (Pa«e 194).

soin de Jacquot. Mais il est possible qu'elle vienne ule ; et alors comment la reconnaître ?

Rocambole ne se trompait pas.

Tout à coup Jacquot lui poussa le bras en disant :

— La voilb !

En effet, une femme vêtue de noir, mais d’une élé— încc exquise, et dont la démarche trahissait une oriine toute patricienne, entra par la grille de la rue du S Juillet

Toute son attention était si bien concentrée sur le ardin qu'elle passa auprès de Rocambole et de Jacquot uns même s'apercevoir qu’elle était le but de leurs regards.

Rocambole ne put réprimer un geste d'admiration.

Milady avait bien quarante ans , mais elle était si belle, en sa pâleur nerveuse, elle avait l'œil si brillant, les lèvres si rouges, la taille si svelte et si souple qu'on eût hésité i affirmer qu'elle avait dépassé la trentaine.

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