B* U VRAI SOS
Plus que jamais elle ressemblait b Lucien.
— Oui, pensa Rocambole, c'est bien elle!
Milady était seule; elle était venue sans le major Hoff .
Un moment, elle s'arrêta sur la terrasse des Feuillants et parut hésiter.
Mais bientét son regard se fixa sur deux promeneurs.
C’étaient Marie et son père.
Puisque mdady venait aux Tuileries pour voir Marie Berthoud, c’est que la jeune fille lui était inconnue.
Mais il est facile de comprendre qu'une jeune fille sur le bras de laquelle s'appuie un vieillard est aisée b reconnaître.
Aussi, milady n'eût-elle pas hésité b se dire « c’est elle ! » alors même qu'elle n’eût pas éprouvé un battement de cœur.
Rocambole devina son agitation, d'autant mieux qu'avant de descendre de la terrasse dans le jardin, milady rabattit son voile sar son visage.
Di
Ce voile était assez épais pour dissimuler ses traits et cacher au besoin cette émotion qu’elle venait d'éprouver.
Marie Berthoud, après une promenade de quelques minutes, ramena son père vers le premier rane de chaises exposées au soleil» auprès de la grande allée.
Puis elle jeta un regard timide autour d’elle.
Milady, elle aussi, était allée s’asseoir à peu de distance ; seulement elle s’était placée auprès d’un arbre qui la masquait presque tout entière.
Elle pouvait écouter la conversation de Marie Berthoud et la voir tout à son aise.
Marie au contraire, ne la voyait pas.
Quand elles furent ainsi placées, Rocnmbole reprit le bras de Jacquot et lui dit :
— Allons-nous-en!
Ils regagnèrent la rue du Dauphin et retrouvèrent le fiacre devant Saint- Roch.
— Où faut-il conduire mylord ? demanda le cocher.
— Mùà le dire à vô tout de suite! répondit Rocambole.
Et il remonta dans le fiacre.
Alors une nouvelle métamorphose s’opéra, à l'abri des stores parfaitement baissés.
La perruque et la barbe blonde tombèrent, et l’ample redingote noisette, en s’ouvrant, laissa voir la redingote magyare du major Avatar.
Rocambole baissa la glace de devant du store, passa le bras et tendit un louis au cocher en lui disant :
— Rue Saint-Lazare.
Puis s’adressant à Jacquot :
— Tu vas rentrer et m’attendre.
En môme temps, il ouvrit ia portière et sauta si lestement sur le pavé que le cocher n'eut pas le temps de le voir.
En quelques enjambées, le major Avatar fut dans le jardin des Tuileries et s'approcha de Marie Berthoud.
La jeune fille avait concentré ses regards sur la grille par laquelle Lucien entrait ordinairement.
Lucien était en retard. Marie était inquiète.
Elle se leva ctonnée en voyant le major s’approcher d'elle, son chapeau à la main.
— N'est-ce pas à mademoiselle Rerlhoud que j'ai l’honneur de parler? demanda-t-il.
— Oui, monsieur, répondit la jeune fille en tremblant.
— Je suis un ami de Lucien...
Marie tressaillit.
— 11 va venir, dit-elle... et... si vous avez à le voir?...
— II ne viendra pas, mademoiselle, répondit Rocambole. Cest lui qui m’envoie.
• — Il ne viendra pas ! dit Marie effrayée. Mon Dieu !
— Un petit accident... une égratignure... à la suite d’une querelle... cette nuit... au club...
Marie jeta un cri.
— Blessé, dit-elle, mort peut-être I
— Non, mais blessé...
Marie jeta un nouveau cri.
Et, à ce cri un autre cri répondit.
I-a femme vêtue de noir et cachée derrière l’arbre, milady venait de s’évanouir !
Revenons à Vanda, que nous avons à peine entrevu? depuis son retour à Paris.
Comme on le sait, le baronnet sir James Nively, ce chef mystérieux des Étrangleurs, qui un jour avait repris le pouvoir dos mains inhabiles de sir George Stowe — sir James Nively, disons-nous, s était violemment épris d'elle en la voyant.
Vanda avait joué à merveille son rôle de femme trahie et ne vivant plus que pour la vengeance.
Sir Nively, qui avait d’excellentes raisons pour venir à Paris, car, à tout prix, il voulait retrouver Gipsv, enlevée par Rocambole, avait donc accueilli avec empressement ce départ de Londres.
On sait comment, arrêtés dans leur route, ils avaient passé une nuit au château de Rochebrune.
Mais Vanda seule avait soulevé un coin du voile mystérieux qui pesait sur le vieux manoir.
Sir Nively avait passé toute une nuit à Rochebrune sans se douter qu’il était sous le toit de la femme que • les Étrangleurs servaient avec un zèle fanatique.
Arrivé à Paris, sir James était d’abord descendu à l’hôtel du Louvre.
Mais si splendide que soit cet établissement, il loi paraissait indigne de la femme qu'il aimait déjà avec ce sombre enthousiasme particulier aux hommes de l’extrême Orient.
Dès le lendemain, sir James Nively, qui possédait des ressources mystérieuses, incalculables sans doute, avait acheté un |>etit hôtel entre cour et jardin, tout meubV.
Il y avait conduit Vanda.
Puis, se mettant à ses genoux :
— Voilà votre palais, ô ma fée !
Et Vanda. armant ses lèvres de son sourire le plus , fascinateur, lui avait répondu :
— Vous m’aimez donc bien ?
— Mon rêve est d’être votre esclave, répondit-il.
— Soit, répondit-elle. Mais écoutez mes conditions.
Il demeura à genoux :
— Parlez, dit- il.
— Je ne vous aimerai que le jour où je serai vengée.
— Et... ce jour-là?
Elle lui tendit la main.
— Ce jour-là, dit-elle, c’est moi qui serai votre esclave. Mais, d’ici-là, considérez-moi comme un? sœur, et rien de plus.
— Je vous le jure! répondit l’amoureux baronnet.
Vanda était donc à Paris depuis trois jours.
Si le baronnet restait dans les limites les p’tts strictes du programme indiqué par elle, il se montrait néanmoins jaloux déjà comme un amant heureux.
Elle n’avait pu s’échapper qu’une fois, et c'étn’lfc jour de son arrivée où nous l’avons vue venir rue Serpente , dans cette vieille maison dont la mère Noël était concierge.
LES MILLIONS DE LA BOHÉMIENNE
dwt les deux jours qui suivirent, sir James Nively lue la pas.
da lui dit le matin du deuxième jour :
•fais mon ami, vous m'avez promis de me venger is >avez que c'est à ce prix que je mets mon . Si vous passez votre temps à mes genoux, comrelrou verons-nous ce misérab.e qui a enlevé
â nes eut un sourire mystérieux.
Mon amie, dit-il, je dispose de forces occultes v aident sans relâche, taudis que moi j’ai l'air de iller. Il y .• des hommes qui m’obéissent et uent sur un signe de moi , qui se feront les innts dociles de ma volonté et de voire voulais quand ? demanda Vauda, qui parut accueillir •veiation avec un profond étonnement, ans deux ou trois jours, je les attends.
'est bien long ! soupira Vanda.
is qu’elle paraissait tout entière absorbée par »jets de vengeance, un valet entra apportant :re sur un plateau.
aines tressaillit à la vue des timbres bizarres vr lient l’enveloppe.
échappa môme un geste de surprise, mais ce
.1 ilia lettre, la lut et la mit dans sa poche, sans ri à Vanda de ce qu’elle contenait, ment, au bout de quelques minutes, il dit nénent :
faut que je sorte. Je vais ciicz mes banquiers vy-Humphry et C,#.
a n'avait vu qu’une chose , c’est que la lettre •te en langue indoue.
lie lettre, que sir James Nively venait de recejui était datée de Calcutta, était ainsi conçue : Remjeh permet à miss Ellen de sc faire conà son fils. Sir James Nively, l'exécuteur en jo des volontés suprêmes du grand chef, est é de le lui annoncer. »
ne sir James était-il parti que Vanda se jetait 10 voiture de place et faisait conduire rue izare, où elle espérait trouver Rocanibole. Hocambole, comme on le sait, n'y était pas, et voit écrit ce billet que Milon lui remit et dans üe lui annonçait sa visite probable pour minuit, tait de retour dans h* petit hôtel acheté par sir vant que celui-ci ne fût rentré, mes n’avait jamais correspondu avec milady la maison de banque anglo-française Davy- •y et C*.
ccursale française de cette maison avait, nous déjà dit, ses bureaux rue de la Victoire, mes s’y rendit et laissa un mot ainsi conçu : nandataire d'Ali-Hemjeh désire voir le major
jonse et indication de rendez-vo us, avenue ! ;il*3 aux Champs-Elysées.
« Sir James Nively, esquire. » |
Moins d’une heure après, sir James reçut cette réponse :
« Le major Hoff attendra entre onze heures et mi- » nuit sir James Nively, boulevard des Capucines, au » club des Asperges. »
Or, celte lettre arriva dix minutes avant le retour do sir James.
Un domestique non initié encore aux habitudes mystérieuses de sir James apporta cette lettre à Vauda qui rentrait à l'instant même.
Vanda jeta la lettre sur un gqéridon en disant :
— C’est pour monsieur.
Mais à peine !e domestique fut-il parti, qu’elle reprit la lettre, s'empara d’un couteau à fruits qui se trouvait sur le guéri Ion et en exposa la lame à la Ûamaie de la cheminée.
Puis quand c lie lame fut chaude, elle la passa entre le cachet de cire rouge et l’enveloppe et le cachet sc détacha sans sc briser
Alors Vanda ouvrit la lettre qui était écrite en anglais, ia lut, la replaça dans sou enveloppe, et par le même procédé recacheta cette dernière.
Quelques minutes après, sir James eutra et trouva la réponse du major Hoff.
Le soir, à onze heures moins un quart, sir James sortit de nouveau, annonçant à Vanda qu'il ne rentrerait que fort tard dans la nuit.
Vanda courut chez Hocambole qui l'attendait.
Elle avait si bien retenu le contenu de la lettre du major Hoff qu el e put le répéter mot à mot.
— C’est bien! dit Rocanibole. LMainUuant, je crois que nou- les avons tous sous la main et nous allons dresser un plan de campagne.
Vanda s’assit auprès de lui et attendit que Rocamboie s’expliquât.
XXVDI
Tandis que Hocambole exposait ses plans à Vanda. une scène toute différente avait lieu dans un endroit de Paris bien éloigné de la rue Saint-Lazare, situé à l'extrémité nord-est de l’ancien faubourg de la Villette et qui porte le nom de Carrières d’Amérique.
Quand la grande ville commence à s'apaiser, que les voitures suspendues roulent seules sur le boulevard, que les magasins se ferment et quu le Paris des travailleurs songe au repos, les carrières d'Amérique, vrais repaires de sauvages à la porte de la civilisation, se peuplent peu à peu de leurs hôtes accoutumés.
Là, le voleur qui fuit la police, ia repris de justice en rupture de ban, le vagabond sans leu ni lieu, la courtisane des rues qui n'a pa^ de clin elle, trouvent un refuge pour la nuit.
L’eté, le fond des puits est frais.
L'hiver, le dessus des fours à plâtre répand une douce chaleur.
On trouve l’un et l’autre aux carrières d* Anus. que.
Ce soir-là — minuit approchait — la réunion était
nombreuse et choisie sur le four du milieu, celui qui avait reçu la dénomination pompeuse d’Eldorado.
Il y a trois fours célèbres, aux carrières d’Amérique:
Le premier s’appelle V Hôtel des Petits Oignons.
Le second a été baptisé Y Auberge des Innocents .
Le troisième est YEIdorado.
L'hôtel des Petits-Oignons est fréquenté par les vagabonds qui n’ont pas encore leurs diplômes de malfaiteurs.
Quelques filles douteuses, qui abordent la carrière du vice d’un pas mal affermi encore, s’y risquent quelquefois.
Les voleurs y sont rares.
L’auberge des Innocents est une atroce antithèse.
On n’y reçoit que les gens qui ont subi au moins trois condamnations.
Un homme qui n’a fait que six mois de prison en est exclu.
Le vice a ses aristocraties, tout aussi bien que la vertu.
L’Eldorado justifie son nom badin, c’est le rendezvous des loustics, des chanteurs ambulants et des danseuses de carrefours.
On y parle des nouveautés de toute sorte qui se révèlent chaque jour dans Paris.
Les chiffonniers y sont très-bien vus. On y applaudit les saltimbanques. Le titi y raconte la dernière féerie de Bobino.
Le monsieur qui a mis sa jolie figure en loterie daigne s’y montrer quelquefois.
A l’hôtel des Petits-Oignons, le voleur dort un œil ouvert, l’oreille tendue aux bruits lointains, prêt à détaler si une ronde de police vient à passer.
A l’auberge des Innocents, on cause à voix basse et on se raconte de sinistres histoires, quand on ne médite pas quelque crime.
A l’Eldorado, on fait salon.
C’est l’hôtel Rambouillet de la guenille, Y academie de la hotte et du crochet, la cour du Del Air de la fange.
On y passe les nuits comme à la Maison d’Or.
On y boit du vin bleu et de l’eau-de-vie de grain avec autant d’entrain que du vin de Champagne; on y tourne le madrigal entre deux chiques, à l’adresse d’une Chloris de carrefour échappée de Saint-Lazare.
Or donc, cette nuit-là, l’Eldorado était en grande liesse.
Un chiffonnier, qui avait autïefo|S rédigé le Moniteur des loques , journal satirique* et littéraire, se livrait à une critique acerbe du demi er drame de 1* Ambigu.
Mademoiselle Nora Pitanc’hel, cx-figurante du théâtre de Montparnasse, faisait uo. cours de vertu à l’usage de tout le monde, et racontait l’histoire d’une demidouzaine de princes rus;*es qui étaient morts d’amour pour elle.
Un sceptique, le vieux marchand de coco que le percement du boulevard du Prince Eugène avait ruine et réduit au vagabondage, intwrompit une des histoires
de Nora Pitanchel, par cette question à brûle-pourpoint :
— Tu crois donc à l’amour, toi?
— Mais pas à la gloire, répondit Nora.
Une jeune fille, une nouvelle venue, encore jolie, encore un peu timide, leva la tète à ces mots et dit :
— Je sais bien des gens qui aiment pour le plaisir d’aimer.
— Oh! c’te farce! fit le marchand de coco. Où as-tu pêché ça, Zélie ?
— Si je vous racontais mon histoire avec Gustave, répondit Zélie, vous no le croiriez pas; pourtant nous nous aimions bien, allez ! mais Gustave est bloqué et vous ne pourriez pas y aller voir.
— Alors, qu’est-ce que tu nous chantes?
— Mais vous pouvez aller dans la maison dont m m’a mise à la porte ce matin, parce que je devais un mois de loyer de mon cabinet, à preuve qu’on m’a gardé mes nippes.
— Eh bien ! qu'est-ce qu’on y voit dans cette maison? demanda Nora Pitanchel.
— On y voit un garçon de dix-huit ans qui est amoureux d’une fille belle comme les amours et qui est folle. Oh! mais, folle!... Elle ne veut souffrir personne auprès d’elle, si ce n’est lui... Et puis elle pleure, et elle rit... et tout ça presque à la fois...
— Et c’est pour ça que l'autre l'aime f
— Je ne sais pas; mais ce que je puis vous dire, voyez-vous, c'est qu’il n’y a pas de mère qui preno* soin de son marmot cohirae lui de la jeune fille.
« 11 couche au pied de son lit, il se lève dix fois daft une nuit pour voir si elle dort.
« L’autre jour, elle était plus malade qu’à l'ordinaire, il pleurait que ça nous fendait l'Ame.
— Si jamais j’ai un amoureux comme ça, dit Non, je le ferai empailler de peur qu’on ne me le vole.
— Et comment s’appelle-t-il cet amoureux chef d’emploi? demanda le marchand de coco qui avait beaucoup fréquenté jadis les petits théâtres.
— Oh ! il a un drôle de nom, et je crois bien qu’il* été une jolie pratique dans son temps. Je crois même en avoir entendu parler autrefois par Gustave qui connaissait tout le monde. Il s’appelle Marmouset.
Le four de l’Eldorado n’est pas à plus de vingt pas de Yauberge des Innocents.
Quand le vent y est, les dormeurs sinistres de ce repaire entendent distinctement toutes les joyeuses folies débitées à l’Eldorado.
À ce nom de Marmouset, un homme se dressa, a l’auberge des Innocents, et s’approcha de l’Eldorado .*
— Faites-moi donc un peu de place, les enfants.
— Tiens! dit Nora, c’est vous, Pâtissier ?
— Oui, répondit l’ancien chef des Ravageurs, et comme on parie de mon enfant chéri, Marmouset^ J® voudrais avoir de ses nouvelles.
La jeune fille qui répondait au nom de Zélie, et <1U1 sans doute voyait pour la première fois ce bandit a*
Digitizc d by Gopglc
LES MILLIONS DE LA BOHÉMIENNE
Ma» Roeanbole si bien mctamorptioM que ses divcipJes cux-iuiaico ne l'cu»eul pas reconnu (Caire 196).
portait le nom de Pâtissier, éprouva un mou- | ? crainte.
isier laissa peser sur elle ce regard qui avait juvoir de fascination sur les Itavageurs, avant ci ne se donnassent à Kocambole.
sentit frissonner.
ns ma petite, dit le Pâtissier, tu connais donc t?
bien longtemps que je ne l'ai vu, tu devrais jnner son adresse, répondit Zélie.
lurquoi ça ? fit le Pâtissier d’un tou de meque vous n’ètes pas franc.
n’aimez pas tant ce jeune homme que vous pondit Zélie.
e bêtise I
eux pleins de haine démentent vos paroles, a jeune fille.
tand de coco se pencha à l’oreille de Zélie : tort, ma. petite, dit-il tout bas ; il ne faut
pas se brouiller avec un homme comme le Pâtissier.
Mais Zélie était courageuse, une fois le premier moment de crainte passé.
— Vous ne le saurez pas, répéta-t-elle.
— Ah ! je ne le saurai pas !
Et le Pâtissier ferma les poings avec colère.
— Battez-moi si vous voulez, reprit Zélie vous n'en n'aurez pas l'ëtrenne ; on m'en a jlam/ue bien d'autres, mais je ne ferai pas arriver du poivre à un garçon qui est si dévoué que ça à une femme.
Le Pâtissier fit un pas et leva la main pour frapper Zélie.
Le vieux marchand de coco s’interposa :
— Voyons, mes enfants, dit-il, je connais peut-être un moyen de tout arranger. Un homme ne bat pas une femme quand ii peut faire autrement.
— Je bats qui je veux, dit le Pâtissier :
Et il fit un pas encore vers Zélie, qui avait mis ses deux poings sur les hanches et l’attendait de pied ferme.
— Mais écoutez donc mon idée? fit le vieillard.
— Eh bien ! dit le Pâtissier s’arrêtant, degoise-ia vite, alors.
— Voici la chose. Zélie ne veut pas parier, reprit le marchand.
— Non, je ne parlerai pas ! dit Zélie ?
— Mais elle en n déjà trop dit.
— Comment cela? demanda le Pâtissier.
— N’a-t-elle pas dit que ce garçon que vous appelez Marmouset demeurait daus la maison d'où on l’a renvoyée, elle, Zélie?
— Oui.
— Mais personne ne sait où je demeurais, dit Zélie d’un air de triomphe.
— Tu te trompes, répondit une voix de femme. Je te connais, moi.
Et une créature ignoble de laideur* couverte de haillons infectes et la tête couronnée de rares cheveux grisonnants, qui jusque-là était demeurée couchée sur le four, se dressa sur un coude et ajouta *.
— Aussi vrai qu’on m’appelle la Mère au petit bonheur et que je vendais des plaisirs à deux liards dans le faubourg du Temple et le carré Saint-Martin, je te connais. Tu t'appelles Zélie. — Smivez-moi , jeune homme , c’est un nom que les commis du Pauvre Jacques t'ont donné.
— Qu’est-ce que ça prouve? fit Zélie.
— Tu demeurais rue du Vert-Bois, dans la maison d’un marchand de vins, vers le milieu, à gauche. La porte après le bureau de tabac
— Ce n’est pas vrai, dit Zélie d’un ton mal assuré.
— Bon ! fit le Pâtissier, je suis fixé maintenant. Petite, tu l'as échappée belle. Bonsoir, la compagnie.
Et le Pâtissier remonta se coucher sur le leur de l 'auberge des Innocents.
— Qu’est-ce que tu as donc été faire à l’Eldorado? demanda un homme couché auprès du Pâtissier.
— Prendre l'adresse de Marmouset.
— Qu’est-ce que c’est que ça. Marmouset?
— Ah ! c’est juste, dit le Pâtissier avec amertume, tu ne me connais que depuis ma débine, toi, et tu ne peux pas savoir ce que c’est que Marmouset.
— 11 est vrai, dit l’interlocuteur du Pâtissier, que je ne te connais pas depuis longtemps, mais à la façon dont les camarades te saluent, on voit que lu as dû être un crâne.
— Oui, soupira le Pâtissier, mais c’est fini... Vingt fois j’ai voulu reconstruire une bande, depuis six mois, pas mèche !
« I-es uns me disent : € Il n’y a plus rien à faire « dans le ravage. »
« Les autres haussent les épaules et ajoutent :
c — Quelle confiance veux-tu que nous ayons dans un homme qui s’est fait enfoncer par Rocarnbole ? »
Le nom que venait de prononcer le Pâtissier n’était sans doute pas un mystère pour celui qui lui parlait à voix basse, car il murmura :
— Rocarnbole en enfoncerait bien d’autres.
— Il m’a tout pris, continua le Pâtissier avec un accent de haine violente, mes hommes, mon industrie, et jusqu'à la Camarde qui était folle de moi, et qui ui’a
refusé cent sous, il y a huit jours. Si ori ne faisait pas un coup de temps en temps on mourrait le faim.
— Tu ne m’as toujours pas dit ce que c’est que .Marmouset.
— Un garçon que j’avais formé et qui était plan d’intelligence. Rocarnbole me l'a pris.
— Et lu voudras le ravoir?
— Non, mais en retrouvant Marmouset, je retrouverai peut-être Hocamb >le.
— Est-ce que lu voudrais qu’il te prenne dans sa bande ?
— Lui ! fit le Pâtissier avec un accent de haine sauvage.
— Alors?...
— Mais je veux le retrouver pour me venger.
— Camarade, dit l’interlocuteur de l’ancien chef de bande, je ne connais pas R- icambole autrement que par ce qûe j’en ai entendu dire; mais je vas te uonuer uu bon conseil.
— Parle.
— Ne te frotte pas à lui. Tu serais roulé.
— Mot tout seul, peut-être, dit le Pâtissier, mais j’ai des anus... on verra...
Et il ne voulut pas s’expliquer davantage.
Quelques minutes après, il dormait, ou plutôt il feigéait de dormir.
Mais de temps à autre, il ouvrait les yeux et surveillait du regard l’Eldorado.
Le four à plâtre des fantaisiste - commençait à se ralentir de sa bruyante gaîté.
Un n’entendait plus la voix caressante et dominatrice de Nora Pitanchel. Le marchand de coco s’était endormi, et Zélie ne bougeait pas plus qu’une morte.
Alors le Pâtissier se leva, mit ses nippes au bout d’un bâton, et bien qu'il fût à peine doux heures du matin, il s'apprêta à quitter l’auberge des Innocents.
— Où vas-tu ? lui demanda celui à qui jl avait déjà fait quelques confidences.
— Je vais tâcher de tailler une lionne croupièreàce gueux de Rocarnbole, répondit le Pâtissier.
— Tas tort, faut pas l’y frotter.
— Qui vivra verra, répondit le Pâtissier.
Et il s’en alla.
Le Pâtissier descendit dans Paris.
Lorsqu’il fut à l'ancienne barrière de la Villclte, au lieu do suivre le faubourg Saint-Martin, il prit la rue Lafavetle.
Cette voie nouvelle, une des plus larges de Paris, ne conduisant à aucune balle, est forcément la plus tranquille à deux heures du matin.
Le Pâtissier ne rencontra pas dix passants attardes de l'extrémité nord-est de la rue à la place Samt- Vineent de Paul qu’elle traverse.
Cependant un homme assez bien couvert qui rentrait chez lui eut la complaisance de lui tendre *>û cigare pour allumer sa pipe.
LFS MILLIONS DE LA BOHÉMIENNE
tfester* qui était en loques et portait un chabords, eut une tentation :
à la gorge du monsieur et le dévaliser.
[ songea à Rocambole, c’est-à-dire à sa venïl la tentation s'évanouit, au faubourg Poissonnière, il quitta la rue ? p-iur prendre la rue Bcllefond.
isoa où Antoinette Miller avait été la prison- Timoléon et dans laquelle, sans l’intervention a, elle eût certainement péri , existait tou-
sant rue Lafayette, on pouvait voir encore le situé à l'extrémité du jardin et qui paraissait dan* les airs.
issier s’arrêta à la porte de la maison, mit gts sur sa bouche et siffla d'une façon parte ne s’ouvrit point, mais un volet de manîlre bâilla peu après, ssier siffla une seconde fois.
•t s’ouvrit tout grand.
ie voix dit :
iescends.
t, quelques minutes plus tard, la porte s’ouhomme sortit.
mrne, qui s’en était revenu rue BeUefond, "ibier chassé finit [>ar revenir à son lancer, itro que Tiniûléon.
’imoléon méconnaissable, courbé, vieilli de ées en quelques mois ; Timoléon. l’implacable 3 Rocambole et que Rocambole n’aurait peuteconnu, en dépit de son œil de lynx, on n’avait pas quarante ans.
revenu à Paris malgré la défense formelle bole.
tentent il était allé demander asile à ces porcompUecs d’autrefois, qui faisaient la sourde itid il y avait du bruit dans le pavillon mys-
»n revenait pour se venger, une, qui n’avait aimé que sa fille, qui n’avait passion, l’argent, cet homme n’avait plus ;t homme n’avait plus ni argent, ni pain, ivail au cœur une haine infernale qu’il vouir à tout prix.
3t de cette haine, c’était Rocambole.
de son arrivé’, comme il se promenait sur ard extérieur, cherchant un marchand de le uel il pût dîner pour quelques sous, il le Pâtissier.
3, on s’en souvient, Timoléon avait servi la
voleurs un peu âgés lui étaient connus, employé souvent le Pâtissier.
le reconnaissait pas.
is Timoléon, lui dit-il.
>ossible! s’écri.i l’ancien chef de bande.
n eut un sourire triste :
iis un i>eu dégommé, dit-il : que veux-tu?
on a des hauts et des bas. Et toi, comment va le ravage?
— Je suis ruiné, enfoncé, geignit le Pâtissier. J’ai eu des malheurs comme personne. Voulez-vous boire un coup, patron? entrons là, chez le mastroquet, je vous conterai ça.
Timoléon avait suivi le Pâtissier et le Pâtissier lui avait raconté la désertion complète de la bande, qui s’était rangée sous la bannière de Rocambole.
Quand le Pâtissier eut achevé son récit, Timoléon lui dit :
— Tu hais donc bien Rocambole ?
— Oh! si je le hais?
— Si jamais je pouvais t’aider à te venger...
— Vous feriez cela, vous !
— Peut-être... — dis-moi où on pourrait te trouver.
— Je couche aux carrières d’Amérique.
— C’est bien! j’irai t’y voir un jour ou l’autre.
Et ils se quittèrent.
Deux jours après, Timoléon avait retrouvé les traces de Rocambole et il savait qu’il était à Londres.
Timoléon partit pour Londres, le soir même, employant à ce voyage ses dernières ressources.
Huit jours plus tard, il était de retour et se mettait en quête du Pâtissier.
Quand il eut retrouvé celui-ci, il lui dit :
— Veux- tu toujours te venger de Rocambole?
— Si je le veux!
— Eh bien! il n’c9t plus à Londres...
— 11 est à Paris.
— Où donc ça?
— Je ne sais pas, mais il te sera facile do le savoir. Quand tu le sauras, à quoique heure de jour ou de nuit que ce soit, vien* me trouver rue Beliefond.
Donc, ceue nuii-la, en voyant arriver le Pâtissier. Timoléon éprouva un mouvement de joie sauvage. Si le Pâtissier revenait, c’est qu’il avait trouvé Rocambole.
— Eh bien! liit-il, où est-il?
— Lui, je ne sais pas encore! mais jo sais où est Marmouset.
Et le Pâtissier rapport 1 fidèlement, mot pour mot, ce qui s'était passé aux carrières d'Amérique.
— Ah! fit Timoléon, il est avec une femme?
— Oui, une jeune fille.
— Qui est folle?
— Zélie le disait.
— Et qui ne parle qu’anglais?
— Ça, dit le Pâtissier, je ne sais pas : je ne crois I as que Zélie en ait parlé.
L*teil de Timoléon brillait d’une joie féroce.
— Pâtissier, mon ami. dit-il en posant la main sur l'épaule du bandit, tu as peut-être fait une belle découverte.
— Vrai?
— Et il y a à Paris ou à Londres, je no sais nas au juste, quelqu’un qui remue des billets de mille francs comme nous avons remue des sous, qui nous fera autre
fortune, en échange de 1a femme à Marmouset. Allons-y !
— Où donc? demanda le Pâtissier
— Rue du Vert-Bois, pardieu l
Et ümoléon redressa sa taille voûtée et pour uu moment les ardeurs de la jeunesse lui revinrent.
Il prit le Pâtissier par le bras et l’entraîna vers le faubourg Poissonnière.
— Mais, dit le Pâtissier, faut se méfier, il est fin comme une fouine, ce petit Marmouset.
— Eh bien?
— H méconnaît et sait que je n’aime pas son patron.
— - 11 ne te verra pas : montre-moi seulement la maison, c’est tout ce qu'il me faut.
Et Timoléon murmura :
— Ah 1 Rocambole, maintenant que ma pauvre enfant dort sous la terre glacée, je n’ai plus peur de toi, et j’ai fait d'avance à ma vengeance le sacrifice de ma vie î
Comment et pourquoi Marmouset etGipsy étaient-ils cachés rue du Vert-Bois ?
C’est ce que nous allons expliquer en peu de mots.
En revenant à Paris, Rocambole avait fait un raisonnement fort simple et d’une rigoureuse logique, en apparence du moins.
— Je ramène, s’était-il dit, deux êtres que je dois cacher à tout prix : — sir George Stowe, dont j’aurai besoin pour lutter avec avantage contre sir James Nively et les Étrangleurs ; — Gipsy, que je dois soustraire aux poursuites de ce dernier.
« S’il est un quartier où jamais on n’ira chercher un Anglais. — c’est à coup sûr cette nécropole où tout est vieux, triste et en dehors de tout mouvement, qu’on appelle le faubourg Saint-Germain.
« C’est donc lit que je cacherai sir George Stowe.
« Si Vanda a bien joué son rôle, elle m’a certainement bien posé dans l'esprit de sir James Nively.
« Je suis un de ces élégants fripons qui vivent dans les beaux quartiers, fréquentent les clubs, arpentent le boulevard et se logent confortablement dans les quartiers neufs,
cPour sir James Nively, j’ai enlevé Gipsy; j’ai dû la meubler confortablement et la loger dans un de ces jolis quartiers neufs qui avoisinent les Champs- Elysées ou le boulevard Malesherbes.
« Par conséquent, si je veux bien cacher Gipsy, il faut que je la confine dans un quartier populaire, assez obscur pour qu’un homme du monde n’ose s’y risquer, asséz honnête pour quelle ne coure aucun danger. »
Or, en conséquence de ce raisonnement, Rocambole avait envoyé Noël à la découverte.
Noël avait une foule de ramifications dans Paris.
Une ancienne connaissance de maison centrale s’était établi fruitier dans la rue du Vert-Bois.
Devenu honnête, cet homme avait prospéré ; son commerce alla** Il avait loué toute la maison
qu’il habitait et la sous-lotiait ensuite à différents locataires.
Ce fut chez lui que Noël trouva un petit logis de deux pièces pour Gipsy et Marmouset.
Marmouset avait ordre de ne quitter Gipsy ni jour ni nuit.
En outre, la Mort-des-Braves et le Chanoine s’étaient installés en bas, chez le marchand de vin, y passaient la journée à jouer aux cartes et faisaient bonne garée.
Mais point n’était besoin de donner une consigne à Marmouset.
Marmouset aimait Gipsy.
Il aimait la jeune fille avec tout l’entrainement de la jeunesse, avec Tardent enthousiasme de l’être qui « sent fort et s’éprend de l’être faible qui a besoin de protection.
Gipsy était folle.
Mais cette folie n'inquiétait point Rocambole.
Le mal dont on connaît la cause a toujours un remède.
Or le mal de Gipsy, sa folie ne provenait point, comme on pourrait le croire, des terreurs et (tes angoisses qu’elle avait éprouvées durant cette nuit terrible où, au pouvoir des Étrangleurs, elle avait failli être brûlée vivo au pied de la monstrueuse statue de Kali. la farouche idole indienne.
Gipsy était folle parce qu’elle avait ardemment aimé sir Arthur Newii et que cet amour s’était brusquement brisé dans son cœur, tué par le mépris.
Et Rocambole, ce grand médecin du cœur humain, avait accueilli avec joie cet amour que la folle inspirait à Marmouset, et cette tendresse subite que la jeune fille éprouvait pour lui — car nul autre ne pouvait l'approcher.
Marmouset seul obtenait d’elle qu’elle prit quelque nourriture, quelle se couchât le soir venu, et qu’elle ne sortit point.
Et il obtenait tout cela par le geste et le regard. B ne savait pas l’anglais, la seule langue que Gipsy parlât.
Et Rocambole se disait :
— Gipsy est devenue folle par amour ; c’est l’amour qui la guérira.
11 y avait huit jours que Marmouset et Gipsy demeuraient rue du Vert-Bois.
La femme du fruitier montait faire leur ménage et préparait leurs repas.
Marmouset veillait sur Gipsy comme une mère sur son enfant.
Il ne sortait jamais et il étudiait .
Ce garçon, qui savait à peine lire, était merveilleusement doué.
Rocambole lui avait donné des livres en lui disant :
— Gipsy no sera peut-être pas toujours folle : alors tu ne seras peut-être pas fâché de pouvoir causer avec elle tout à ton aise. Pour cela, il faut apprendre l’anglais : Voilà des livres, étudie...
Et Marmouset étudiait, en se disant :
— lin jour, je pourrai donc lui dire combien je l’aime !
LES MILLIONS DE LA BOHÉMIENNE
Les carrières d'Amérique.
lefois Milon et Noël montaient dans leur logis nt savoir comment allait Gipsy.
s souriait à Milon, mais elle regardait à peine