BUREAU DE PLACEMENT
était le seul être qu’elle connût après Mar-
CÉLÉKITÉ, DISCRÉTION
lendemain du jour où Timoléon avait appris lissier que Marmouset habitait avec Gipsy la ert-Bois, — un bonhomme vêtu d'une longue i noire usée, les yeux abrités derrière des bleues, et coiffé d'un chapeau gras et hors déboucha par la rue Saint-Martin et entra e même rue du Vert-Bois, t sous le bras gauche une liasse de papiers, t de la main droite une petite plaque de tôle rouge et sur laquelle se détachaient en lettres et noires ces mots :
Il outra dans les quatre premières maisons où il vit des écriteaux de location A la porte et se fit montrer les appartements vacants.
Pendant trois quarts d'heure, les paisibles habitants do la rue du Vert-Bois virent cet homme aller de porte en porte d'un air discret.
Le fruitier, principal locataire de la maison où sc cachait Marmouset, et qui se trouvait alors au seuil de sa boutique, disait à la marchande de tabac en riant :
— Il parait que le négociant en domestique » est difficile A loger. Est-ce qu’il lui faut le palais Bourbon ?
Ôigitized by Go
Le bonhomme passa devant la boutique du fruitier, puis leva la tête et vit un autre écriteau.
Alors, il se risqua dans l'allée humide et noire.
Mais le fruitier l’appela.
— Hé ! monsieur, dit-il, qu’est-ce que vous voulez?
— Le concierge! répondit le bonhomme, en ôtant son chapeau gras et montrant un crâne pelé.
— 11 n’y en a pas. C’est moi qui réponds. Après qui demandez-vous.
— Je cherche un appartement pas trop haut et pas trop cher pour mon petit commerce, répondit humblement le bonhomme.
— Payez-vous exactement?
— Le plus que je peux. J’ai une bonne clientèle, du reste. Mais on m’a démoli; j’habitais rue Grénétat, auparavant.
— Eh bien ! entrez, dit le fruitier. Nous verrons à nous arranger.
— Combien l’appartement à louer?
— Quatre cent cinquante francs.
— Un peu cher, dit le bonhomme en ho. liant.
Puis, avec un soupir:
— Enfin... voyons-Ie...
Et il entra dans la boutique du fruitier.
Le bonhomme entra donc chez le fruitier.
Celui-ci ouvrit, dans le fond de sa boutique, une porte qui donnait sur l’allée de la maison ; et, précédant son futur locataire, il gravit l’escalier jusqu’au deuxième étage.
Deux portes ouvraient sur le carré.
L’une était celle de l’appartement à louer.
Taudis que le fruitier se baissait pour mettre la clef dans la serrure, car l’escalier était sombre, le prétendu placeur de domestiques colla rapidement son œil au trou de l’autre serrure et regarda.
11 vit une première pièce dans laquelle un jeune homme était assis devant une table, un livre à la main.
Un peu plus loin se trouvait une femme.
Le bonhomme fut fixé.
11 visita l’appartement que lui montrait le fruitier, le trouva sombre, un peu cher, discuta le prix, insista pour qu’on mit du papier neuf et finit par l’arrêter en donnant cent sous de denier à Dieu,
Un homme si méticuleux et qui marchande si bien c. t un homme qui paye son terme.
Le fruitier loua.
Le bonhomme annonça qu’il reviendrait le lendemain avec ses roeul les et, sur-le-rhamp, il accrocha son écriteau sous la porte d'entrée.
Puis il s’en alla.
Mais une heure après, il revint.
— Voulez-vous être assez aimable, dit-il au fruitier, pour me donner la clef ? Je voudrais prendre la hauteur des croisées pour les rideaux.
C’était si simple que le fruitier n’hésita pas.
. Le bonhomme monta, s'enferma dans l’appartemeut, puis, apres avoir prêté l’oreille, il put se convaincre que le inur qui séparait son appartement de celui dans lequel il avait aperçu un jeune homme et une jeune femme, était fort mince.
Le bruit des voix passait au travers.
Le bonhomme enleva délicatement un morceau de papier qui recouvrait ce mur et qui, du reste, tomhn en lambeaux, tira de sa poche un vilbrcquin de serrurier et «e mit à creuser un trou.
Quand il sentit qu’il était tout près de rencontrer le jour de l’autre côté, il s’arrêta.
— En voilà assez jiour aujourd’hui, murmura-t-il.
Et il replaça le morceau de papier sur le trou et passa son pied sur le plâtre tombé sur le carreau, de façon à le noircir et à lui donner une apparence de poussière.
Comme il s’en allait, après avoir remis la clef au fruitier, une femme entrait dans la rue du Vert-Bois.
Coiffée d’un petit bonnet, portant sur une vieille robe de soie un caraco rouge, peignée à la diable, portant des l as crottés et se retroussant plus que de raison, cette femme, qui était jeune et jolie, avait Dut d’abord l’app rence d’une de ces beautés qui émaillent le soir le carré Saint-Martin.
Mais le bonhomme ne l’eut pas plus tôt envisagée qu’il tressaillit.
Il avait reconnu Vanda, la compagne de Rocambole.
Que signifiait ce costume?
Llait-ce un déguisement, ou bien Vanda était-elle tombée subitement dans la mis 'ire et l’abjection?
Eli * ne fit nulle attention au bonhomme, mais celuici ia suivit du coin de l’œil.
Vanda entra chez le fruitier.
Dès lors, pour lui, la chose était claire.
Vanda était la messagère d j Rocambole.
A lieu de continuer son chemin, le bonhomme revint alors sur ses pas, lira de sa poche une de ces tabatières qu'on appelle des q unies de rat, et la J sur le comptoir du bureau de tabac qui se trouvait à côté do la boutique du fruit inr, ou disant :
— Deux sous j la fève, s’il vous plaît.
U y avait an compioir une vieille femme très-bavarde «t, qui engageait la conversation avec quicon fie l’y poussait quelque peu.
Le bonhomme devint loquace.
11 apprit à la moi-chaude de tabac qu’il devenait locataire dans sa maison, qu’il tenait un bureau do placement, que le méfier, très-bon autrefois, ne valait plus grand’chose ; mais qu’enlin il fallait vivre, et qu’à son industrie de placeur, ii joignait celle d’écrivain public.
La marchande de tabac rendit politesse pour politesse. Elle mit le bonhomme au courant de tous le> tripotages du voisinage, lui apprit que le fruitier avait été au bagne, mais qu’il était devenu tout à fait brave homme, ut qu’on !c considérait dans le quartier ; qoe depuis qu’il servait à boire, le marchand de vins d’à côte perdait sa clientèle ; que la rue, qui n’etait pas
LES MILLfONS DE LA BOHEMIENNE
Impropre, élait néanmoins fort bien habitée et qu’on y Cüioptait jusqu'à huit métiers et un employé des contributions.
Ce double bavardage fit passer h la marchande de tabac une heure fort agréable et dunna le temps au bonhomme d’ofcerver un;? foule de choses.
Etant sorti une minute sur le pas de la porte, il avait jeté un ciup d'œil rapide dans la boutique du marchand do vins.
Beat hommes assis dans le fond de la salle jouaient p3isiW?mont ou pi-piet avec d *s mains graisseuses.
Le bonhomme- reconnut ces deux hommes.
L’un é'ait le Chanoine, l'autre la Mo; t-dos-Braves. Taudis qu’ils jouaient, un troisième entra. le bonhomme reconnut Milon.
— Bon, pensa-t-il. Marmouset et la jolie Anglaise ont des gardes du corps.
En même temps Vanda sortit.
Alors le bonhomme souhaita le bomour à la marchande de tabac et se mit à suivre Vanda.
Ol/e-ci ne se retourna jioint. Mais quand elle fut U coin de la rue Saint-Martin, elle monta dans un jere qui stationnait là comme par hasard.
Le bonhomme passa tout auprès du cocher comme e disait à ce dernier :
— Hue Saint- Lazare, 28.
',c fiacre partit.
dais en même temps que lui passait l’omnihus de la ?e Cadet.
e bonhomme grimpa sur l’impériale, e fiacre de Vanda adait plus vite que l’omnibus, ‘ridant quelques minutes, le faux placeur put la re des yeux. *
us il la perdit de vue au coin du faubourg Saint-
i lui importait ; il gagna la place Cadet et monta 'a correspondance qui longe la rue Lamartine, la uint-Lazare, et va à Cliaütot. Arrivé nu n° 28, i homme ail .it descendre de l'impériale , lorsit un petit coupé brun attelé d'un magnifique rq-ii stationnait à la port*\ néme temps nno femme sortit, accompagnée homme qui ouvrit la portière et dit :
Mit est bien convenu ainsi ; à ce soir.
•fihomme tressaillit.
urne qui montait dans le coupé n’était autre la.
/arida ayant retrouvé sa mise de femme élé- I rf râpée dans un cachemire long, à relui qui lui disait « h ce soir, » le bon- ? reeonuut aussi.
le major Avatar, qui disait au cocher ( Ih a rn p s- É I y sées.
‘it que Timoléon , car on a déjà deviné que qui s’éfait déguisé en placeur et avait loué ent continu à celui de Marmouset , me du
— Timoléon, disons-nous, demeura sur de l’omnibus qui, pour.se rendre à Chail- > les Champs-Elysées, et murmura:
— Je sais où trouver Gipsy, je sais où est Rocambole. Quand je saurai où va Vanda, je pourrai alors trouver sir James Nively.
Tandis que Timoléon suivait les traces de Vanda, disons ce qui s’était passé la nuit précédente entre elle et Rocambole , lorsqu’après le départ de sir James, elle s’était rendue en toute hâte rue Saint- Lazare.
— Ma chère enfant, disait Rocambole, tu n’as plus besoin de chercher à pénétrer le secret de sir James.
« Je sais sur le bout du doigt l'histoire de miss Ellen, c’est-à-dire de milady, et l'heure des investigations a fait place à l’heure d’agir.
x La situation est bien simple et peut se résumer ainsi :
« Miss Ellen a dépouillé sa sœur et l’enfant de sa sœur.
« 11 faut rendre à cette dernière, c’est-à-dire à Gipsy, ce que miss Ellen a volé.
« Où est cette fortune ?
« Ça n’est pas sir James Nively qui vous le dira, c’est milady ellc-môme.
« D’après ce que je vois, cette fortune demeurée intacte apporte chaque année ses immenses revenus dans la maison de banque Davy, laquelle en fait deux parts.
« La première est pour milady.
« C’est sur cette part de revenu que le fils de milady a vécu.
« Que devient l’autre?
« Sans doute elle grossit chaque année ce trésor sur lequel les Indiens comptent pour chasser un jour les Anglais.
« Pourquoi Ali-Remjeh a-t-il abandonné milady ?
« Pourquoi cette dernière ne voit-elle, n’a-t-elle, jamais vu son fils ?
« Ceci est encore un mystère pour moi.
« Cependant voici ce que j’ai vu. »
Et Rocainboie après avoir raconté à Vanda la scène des Tuileries, ajouta :
— Milady s’est évanouie en apprenant que son fils était blessé.
« Tu penses bien que le coup de théâtre devait avoir un résultat immédiat.
« Milady a été reconnue per Marie Berthoud pour la mère de M. Lucien de Haas.
« Alors elle m’a supplié de lui venir en aide. J'ai couru chercher une voiture. Aidé de deux messieurs qui se trouvaient là, nous y avons transporté milady et nous l'avons conduite me de la Sourdière.
« Pendant le trajet, j’avais rassuré Marie Berthoud de mon mieux sur les conséquences de la blessure de Lucien.
« Et Marie avait fini par partager ma comiction.
« Lorsqu’après avoir respiré des sels, milady est revenue à elle , elle a manifesté un grand désespoir et versé des torrents de larmes.
t Marie Berthoud la rassurait, comme je T avais rassurée moi-même- Puis elle lui disait :
« — Nous allons partir, nous irons nous installer à son chevet et la vue de sa mère hâtera la guérison.
< Mais à cette proposition, milady a manifesté une grande terreur.
« — Non, non, disait-elle, cela est imposible... Cela ne se peut !
« Et elle a fait jurer à Marie qn’clle laisserait ignorer à Lucien leur entrevue.
« Comme je m’étais donné pour un ami de Lucien et que je lui avais servi de témoin, milady a eu la même confiance en moi et m’a fait prêter le môme serment.
— Mais pourquoi ne veut-elle pas voir son fils? interrompit Vanda.
— Ce n’est pas elle, c’est sans doute Ali-Remjeh qui s’y oppose. Je l’ai deviné a la terreur subite qui s’est emparée d’elle.
— Enfin, dit encore Vanda, te voilà au mieux avec milady ?
— Et avec le major Hoff, son complice. J’ai renouvelé connaissance avec lui en reconduisant milady au Grand-Hôtel.
— Eh bien ! que comptes-tu faire ?
— Milady n'a au cœur qu’une passion vraie : son amour maternel. C’est là qu’il faut frapper.
— Comment?
— Suppose que Marie Berthoud disparaisse.
— Bon !
— Que Lucien soit averti que c’est sa mère qui l’a fait enlever.
— Fort bien. Après !
— On lui dit : Voyez-vous cette femme qui passe ? C’est votre mère. C’est elle seule qui peut vous dire ce qu’est devenue Marie Berthoud.
— Mais milady prouvera à son fils qu’elle est innocente au sujet de Marie.
— Je le sais.
— Eh bien ?
— Alors mon rôle commencera, dit ilocambole.
Puis après un moment de silence :
— Crois-tu que, lorsque milady verra son fils au désespoir et qu’on viendra lui dire : Que donneriezvous donc pour lui rendre Marie Berthoud? elle ne répondra point : « Une fortune entière. »
— Peut-être, dit Vanda.
— Eh bien ! c’est là ce que je veux.
— Mais comment enlever Marie Berthoud? où la conduire ?
Un sourire vint aux lèvres de Rocambole.
— Ce sont là des jeux d’enfant , dit-il. Je m'eu charge. Est-ce que, avec une bande comme la mienne, on ne remue pas Paris tout entier ?
— Maître, dit Vanda, vas-tu me laisser longtemps encore auprès de sir James ?
— Jusqu’à ce que milady et les Étrangleurs aient rendu gorge.
— Cela peut être long.
— Ce sera plus court que tu ne penses.
— - Mais d’abord, dit encore Vanda, as-tu songé à une chose !
— Laquelle ?
— C’est que Lucien et Marie sont deux êtres honnêtes, naïfs , intéressants, et que tu vas les frapper.
Un nuage passa sur le front de Hocambole.
— Je me suis dit tout cela , répondit-il, mais il faut que le bien retourne à sa source, il faut que les raillions de la bohémienne soient restitués. Après, Gipsy donnera sans doute de quoi vivre au fils de milady.
— Mais Gipsy est folle !
— Elle guérira, répondit Rocambole avec F accent d’une émotion profonde.
— Enfin, reprit Vanda, qu’ordonnes-tu, Maître?
— Rien pour aujourd’hui, mais il faut que je te voie demain.
Vanda s’en était allée.
Mais, le lendemain, dès neuf heures du matra, elle revenait rue Saint-Lazare et disait :
— Alerte ! alerte 1 j’ai des nouvelle d’Ali-Remjeh.
— Voyons? fit Rocambole avec son flegme ordinaire.
Alors Vanda raconta à Rocambole que sir James Nively n’était rentré qu’au petit jour, la nuit précédente , non pas seul , mais en compagnie de deux hommes au teint bistré, aux cheveux noirs et frisés, aux yeux ardents et qui paraissaient être des Indiens.
Ces hommes arrivaient de Londres.
Vaiida s’étail traînée nu-pieds, retenant son haleine, dans un corridor sur lequel ouvrait la salle où sir James s’était enfermé avec eux.
Comme ils causaient en langue indienne, elle n’avait pu saisir ce qu’ils disaient, mais elle avait entendu prononcer à plusieurs reprises le nom de Gipsy, et elle en avait conclu que ces deux hommes étaient bien certainement sur les traces de la bohémienne.
— S’ils n’y sont pas, je les y mettrai, dit Kocambole.
Vanda le regarda avec étonnement.
— Tu penses bien, reprit le maître, que je ne vais pas laisser sir James Nively au grand air, maintenant que j'ai trouvé Frantz et milady, maintenant aussi que les principaux Étrangleurs sont arrivés pour lui prêter main forte.
— Que comptes-tu donc faire?
Rocamlïole ouvrit ce même tiroir dans lequel iJ avait enfermé le curieux mémoire du pauvre Bob ; il y prit un flacon qui renfermait une petite poudre blanchâtre.
— Voici un narcotique, dit-il, que tu feras preodre à sir James ce soir même.
— Après ?
— Quand il dormira, tu placeras une lampe auprès de la fenêtre de sa chambre à coucher, ce sera pour moi un signal.
— Et puis.
— Et puis, le reste me regarde, mais avant de rentrer avenue de Marignan, tu vas aller rue du Vert-Bois.
LES MILLIONS BF, LA BOHÉMIENNE MS
Le bonhomme pma durant b boutique du fr ailier, puis 1er* la tèle. (Pige sftj)
— Milady, répondit Frantz, vous savez que votre fortune tout entière est le gage de votre soumission aux volontés d'Ali-Remjeh, prenez gardel
— Et bien! dit- elle avec emportement, je serai pauvre, mais je verrai mon fils.
— Mais si vous devenez pauvre, votre 61s le sera. Ces mots calmèrent subitement l’emportement de
milady.
— Oh misère! murmura-t-elle, mais pourquoi cet homme qui m'a abandonnée depuis plus de quinze ans veut-il donc que je ne voie pas mon fils?
— Je crois le savoir, dit Frantz.
’ —Toi?
Mais comme le major faisait cette réponse, on apporta le billet.
Frantz l'ouvrit.
— Tenez, milady, dit-il.
Et il le mit sous les yeux de la mère de Lucien.
• — Qu'est-ce que sir James Nively? demanda milady avec un certain étonnement.
— C'est l’homme qui a remplacé à Londres sir George Stowe, c'est-à-dire le mandataire d'Ali-Remjeh.
— Et cet homme est à Paris?
verras Milon, tu sauras si on est venu rôder autour la maison.
'anda obéit, après avoir toutefois pris le costume femme & moitié déguenillé sous lequel Timoléon ait la reconnaître, ne heure après, elle était de retour.
- Milon et les autres ont fait bonne garde, dit-elle, ’a rien signalé d’alarmant.
C’est bien, lui dit Rocambole, tout est convenu
iraient ces derniers mots qu’avait entendus Timoiu haut de l'impériale de l’omnibus.
major Hoff, c’est-à-dire Frantz, était auprès de -, au Grand-Hôtel, lorsqu'un commis de la maivy -Humphry et C* apporta le billet de sir James
iy disait à Frantz :
la fin, je me révolte contre la tyrannie d'Ali- . Comment! j'ai un fils, le sien; ce fils est blessé, en danger de mort, peut-être, et je ne > aller le voir?
— Apparemment, puisqu’il me demande un rendezvous.
Et le major Hoff écrivit la lettre que nous avons vu décacheter par Vanda.
— Tu disais donc, reprit miiady, que tu savais?...
— Ah ! madame, dit Frantz avec autorité, vous mo donnerez bien jusqu’à demain.
— Pourquoi?
— Pour m’expliquer. Peut-être ma conversation avec sir James Nively rendra-t-elle, du reste, notre explication inutile.
— Que veux-tu dire?
— Que peut-être j’obtiendrai de lui que vous puissiez voir votre fils.
Miiady se résigna; et le soir, à l'heure indiquée, le major Hoff, couvert de décorations allemandes, se rendit au club des Asperges.
On s’y entretenait du duel de la veille et de la mort du marquis.
Le major Hoff ne parut prêter qu’une oreille distraite et indifférente à In conversation, bien qu’il éprouvât une terrible émotion.
Plusieurs de ces messieurs, les mômes qui, la veille, étaient demeurés muets, lorsque Lucien cherchait des témoins, s'étaient empressés d’aller le voir.
Tous s’accordaient ù reconnaître que la blessure était sans gravité.
En outre, une réaction s’était faite en faveur de Lucien et M. le marquis de Rouqucrolles était généralement blâmé.
Le baron dcC..., un diplomate allemand, alla même jusqu’à dire :
— Après ça, messieurs, quand Lucien serait — et ceci est possible — le fils de quelque altesse sérénissime ou royale que sa grandeur force à rester dans l’ombre, serait-il moins bon gentilhomme ?
Cette opinion avait rallié tout le monde et on commençait à faire un éloge exagéré de Lucien, lorsqu’un des laquais du club apporta une carte sur un plateau en disant :
— Pour M. le major Hoff.
Cétait la carte de sir James Nively.
Frantz quitta le fumoir et passa dans un petit salon que, d'un commun accord, les membres du club avaient converti en parioir, et dans lequel on avait coutume d’introduire les étrangers.
Sir James Nively s’y trouvait. •
Frantz et lui se saluèrent
Puis ils échangèrent le signe mystérieux de l'affiliation indienne.
Alors sir James dit à Frantz :
— Je suis porteur des volontés d’ Ali-Remjeh.
— Qu’ordonne le maître? demanda Frantz avec respect.
— U permet à miiady de voir son fils.
Frantz eut un mouvement de joie.
Sir James continua :
— Le chef suprême dos étrangleurs est à la veille de résigner ses pouvoirs. Il a vingt-cinq années de
dictature et les lois qui nous régissent exigent que chaque quart de siècle voie un nouveau maître.
— Eh bien ? demanda Frantz.
— C’est à propos de la fortune de miss F.llen que je vous dis cela.
Frantz tressaillit.
— Jusqu'à présent, poursuivit sir James Nively, la moitié des revenus de cette immense fortune a été régulièrement versée par l'intermédiaire d’Ali-Remjeb, dans les caisses du trésor indien. Mais, en quitfant le pouvoir, Ali-Remjeh veut liquider.
— Comment l’entendez-vous? demanda le major Hoff.
— Ce n’est plus les revenus, c'est le capital, dit-il, qu’il veut donner à l’association.
— Miss Ellen fera ce que veut Ali-Remjeh, répondit le major avec soumission.
— Enfin, dit sir James, je suis chargé de transmettre à miss Ellen une autre nouvelle.
t- Parlez...
— Le pacte qui lie les fils de l'Inde, les Étranglrurs. comme nous appellent les Européens ignares, veut que le chef suprême demeure célibataire, tant qu'il a 1© pouvoir en mains.
Frantz tressaillit de nouveau.
— Ali-Remjeh n’a cessé d’aimer miiady, poursuivit sir James Nively, et il aime le fils qu’il a à peine entrevu vagissant dans son berceau.
— Eh bien ?
— Ali-Remjeh, rerient en Europe et il compte épouser miiady.
— Si miladv y consent...
— Ceci est son affaire et non la mienne, dit froidement sir James... Cependant je dois vous dire une chose...
— J’écoute, dit Frantz.
— Même après avoir payé celte moitié de fortune aux étrangleurs, moitié qui était le prix de leur concours et de la mort du commodore Perkins, miss tl en peut encore avoir besoin d’eux.
— Vous croyez?
Et Frantz eut une légère inflexion d’ironie dans b voix.
— Oui, car la bohémienne est pleine de vie.
— Gipsy !
— Oui, Gipsy, qui pourrait bien rédamer quelque jour la fortune de sa mère.
— Milord, dit Frantz, je ne sais ce que mitodj voudra faire et ne puis vous répondre à cet égard. Seulement, je vous ferai observer que vous et les vôtres, vous êtes chargés de Gipsy.
— Malheureusement, elle nous échappe.
— Que voulez- vous dire ?
— Elle a quitté l'Angleterre.
— Ahî
— Elle est à Paris.
— Seule?
— Non, avec un homme qui F ime et la protège, et i qui pourrait bien devenir son vengeur.
LES MILLIONS 1>E LA BOHEMIENNE
Frantz eut on éblouissement.
— U faut la retrouver, dit-il avec vivacité, il faut quelle disparaisse à jamais... il faut qu’elle meure!
-Ce* surtout pour cela, dit froidement sir James .Vively que je suis veau vous trouver.
Sir James Nively avait quitté le major Hoff vers deux
fleures du matin.
’dais ü n’était point rentré chez lui tout d’abord, et F* jour naissait, ainsi que devait l’annoncer Vanda à Rocarnbole, quelques heures plus tard — lorsqu’il franchit la grille du peiit hôtel de l’avenue Marignan , en compagnie de eus deux Indiens, avec lesquels, tans doute, il avait achevé sa nuit.
Sir James, en dépit du sang indien qu’il avait dans Ica veines, était An lais par tempérament.
11 avait besoin u’une nourriture substantielle et de tuit heures de sommeil régulier.
Après le départ des Indiens, il sr* mit donc au lit et j nuit jusqu’à midi, ce qui permit à Vanda de sortir. Or, comme il s'éveillait, on lui apporta le billet r.ant .
« Un homme qui a longtemps vécu à Londres et qui irrait rendre à air James les plus grands services irerait obtenir de lui un moment d’audience. »
•ir James n’oût peut-être pas prête une grande at- 'ion à cette lettre, et peut-être même, en toute ■o circonstance, n’y eût-il pas répondu, s’il n'avait lo matin même une longue conversation avec les ; in lien t entrevus par Vanda.
s hommes, qui cependant étaient d’une grande té et eussent trouvé h Londres la personne la » cachée, perdaient patience h Paris; et, depuis ours qu’ils y étaient, ils n’avaient pas trouvé la re trace do Gipsy et de son prétendu ravisseur, fa le billet nu feu et denrtnda qui l’avait apporté. Un homme qui attend dans l’antichambre, lui épondu.
lames quitta son cabinet et passa dans l’anti-
so trouva en présence d'un individu blond, au :oloré, qui paraissait avoir cinquante ans, et lit un Iiab’t I leu et une ample cravate blanche uolle son cou disparaissait presque tout entier, lit donne* une tournure si complètement bri- . que sir James ne d <utn pas un seul instant U affaire à un bourgeois de Londres ou de or.
urne disait alors à sir James :
rd, j a puis vous dire où est Gipsy.
fit tiré inopinément un coup de canon aux sîr James, on ue lui eût pas causé une émorrande.
it cet homme qui prononçait le nom de ent cet homme savait-il que sir James avait
intérêt à retrouver la bohémienne I L’inconnu mit un doigt sur scs lèvres.
Puis, se penchant vers sir James :
— Avez-vous dans celte maison une pièce assez reculée pour que nul no puisse y entendre ce que nous y dirons1!
Sir James répondit :
— Je n’ai ici qu'une personne sachant l’anglais, et je suis sûr d’elle.
Un sourire glissa sur les lèvres de l’inconnu.
— C’est précisément de cette pcrsonne-là qu’il faut se défier, dit-il.
Sans le regard d’autorité dont il accompagna ces paroles, cet homme eût peut-être été congédié.
Mais sir James qui se connaissait en hommes, ayant dans sa vie commandé à beaucoup, ne put s'empêcher de tressaillir et dit :
— Veuillez vous expliquer, monsieur.
L’inconnu posa son chapeau sur un rreubie et se mit, comme on dit, h son aise.
Puis, regardant sir James avec assurance :
— Milord, lui dit-il, nous ne sommes pas à Londres, ici, et si vous avez des étrangleurs à votre service, ils ne sont pas dans cette maison. Si vous aviez la fantaisie de me faire violence, nul ne vous viendrait eu aide, et je m’en irais librement. Par conséquent, no vous étonnez point de mes manières, et dites-vous bien que, si vous manquiez de patience, vous perdriez la seule occasion peut-être que vous aurez jamais eu de retrouver Gipsy et de sauver sa fortune qu'elle réclamera au premier jour.
Tout cela fut articulé nettement, froidement, presque du bout des dents, et pour la première fois peutêtre sir James Nively comprit qu’il n'était pas le seul, dans le monde, à jouer le rùle de dominateur.
— Si je vous dis, continua l’inconnu, que je ne me déciderai à parler que lorsque je serai certain que nul, pas même la personne dont vous croyez être sûr, ne peut nous entendre, c’est que j’ai nies raisons pour cela.
Sir James avait fait une demi-douzaine de haut le corps, tandis que cet homme parlait.
Comment cet homme avait-il pu lui parler d’étrangleurs, prononcer le nom de Gipsy, parler de fortune à réclamer.
Qui donc l’avait initié à tout cela ?
Mystère !
Sir James finit donc par incliner la tète et répondit .
— Nous sommes ici au premier étage; la personne dont vous jjarlez, habit:; le rez-de-chaussée. La maison est neuve; il n’y a ni trappes, ni oubliettes, ni t.ouf percés dans les murs, et les murs sont épais. Qui dont pourrait nous entendre ?
— C’est égal, dit l’inconnu, vous permettez, n’estce pas?... afin que nous ne soyons pas déranges.
Et il alla fermer la porte au verrou.
Sir James stupéfait le regardait faire.
L’inconnu se jeta alors sans façon dans un fauteuil et reprit :
ÎW(
— Milord, afin de vous épargner la peine de me l'apprendre, je vais vous dire qui vous èles. Vous vous appelez à Londres sir James Nively. D'abord chef occulte de la société indienne, dite des Étrangleurs, vous en êtes devenu le chef apparent, lorsque votre prédécesseur sir George Stowe vous a forcé, par son incapacité, è le déposer.
— Après? dit froidement sir James.
— Vous êtes venu à Paris un peu pour les intérêts de ceux que vous représentez en Europe, et beaucoup par amour.
« Une jeune fille, une bohémienne du nom de Gipsy, qui pourrait être demain une des plus riches héritières de l’Angleterre a disparu.
« Où est-elle allée ?
c Une femme s'est chargée de vous l’apprendre.
« Cette femme se nomme Vanda.
— Après ? dit encore sir James.
— Gipsy a quitté l'Angleterre avec un homme qu’aimait cette femme, qui répond au nom de Vanda. Certainement, ils sont venus à Paris.
— Je le crois, dit sir James. Eh bien ?
— Pour les retrouver l'un et l'autre, car l’amour de Vanda est à ce prix, n’est-ce pas?
— Oui, continuez...
— Pour les retrouver, vous avez fait venir de Londres deux hommes qui vous obéissent, deux de ces jongleurs indiens dont l'habileté est proverbiale , dont le
flair est égal à celui d’un renard et qui ont répondu da
succès.
« Ces hommes se trompent et vous vous trompa, sir James Nively.
< De même qu'on ne chasse certaines bêtes fauves qu'avec des chiens dressés pour cela, on ne chasse le Parisien qu'avec le Parisien.
a 11 y a sur le pavé de Paris deux cents voleurs qui déjoueraient en un tour do main toutes vos bande indiennes, tous vos prestidigitateurs armés de lacets.
« 11 y a un homme qui ne ferait qu'une bouchée de ces deux oents voleurs et qui a mis souvent sur les dents toute la police de Paris.
— Et... cet Homme? demanda sir James Nively.
— C’est celui que vous cherchez.
L’Anglo-indien, fit un mouvement de surprise.
— ‘Mais quel est donc cet homme ? dit-il.
— Un criminel célèbre , jadis , un homme appelé Rocambole, qui s’est mis en tête de devenir vertueut. Voulez-vous son histoire en deux mots ?
— Parlez 1
L’inconnu retraça en dix minutes, les principaut épisodes de l’existence si extraordinaire, si agitée de Rocambole. U décrivit sa miraculeuse évasion du bagne et sa lutte héroïque avec Morlux et le sauvetage merveilleux d’Antoinette et de Madeleine.
Sir James l’écoutait avec stupeur.
Quand il eut fini, l' Anglo-Indien lui dit :
LES MILLIONS DE LA BOHEMIENNE
Qu'ordonne le Haflre t demanda PranU Irec reapect. (Plüe A061.
— Et c’est là l’homme qui a enlevé Gipsy 1
— Oui.
— Il l’aime donc bien !
Et Sir James se souvint de cet enlèvement grandiose qui avait eu pour théâtre la pagode de Hampslead.
— Non, il ne l’aime pas, dit froidement l’inconnu.
— Oui donc aime-t-ij?
— La femme qui rit sous le toit de cette maison.
— Vanda !
— Oui.
— Mais il l’a abandonnée...
L’inconnu haussa les épaules :
— Aussi vrai, dit-il, que je me nomme Timoléon et que je change de vêtements comme de figure, vous êtes naïf, sir James. Vanda et Rocambolc se moquent de vous et n’ont jamais cessé de se voir
— C’est impossible !
— Ce matin encore, dit Timoléon avec conviction. Sir James eut un de ces rires nerveux qui, chez les
hommes d’Orient, mettent à nu des dents blanches et pointues comme celles des carnassiers :
— Si cela est ainsi, dit-il, elle mourra.
Timoléon, car c’était lui que nous retrouvons ainsi métamorphosé, garda un moment le silence.
Il attendait que la colère de sir James en fût arrivée à ce degré de fureur froide et concentrée que les Russes ont si bien nommée la colire blanche.
Pendant quelques minutes, sir James arpenta la chambre comme une bêle féroce prisonnière arpente
sa cage. Puis, tout à coup, il vint s e rasseoir, calme, effrayant, en face de Timoléon.
— Monsieur, lui dit-il, je ne sais pas qui vous êtes, mais écoutez bien mes paroles : Si ce que vous avez dit est vrai, cette femme mourra... Si vous m’avez menti, je vous tuerai 1
— J’espère me bien porter longtemps, répondit Timoléon avec un sourire.
Puis après avoir regardé sir James fixement.
— Vous pensez bien, monsieur, di-.-L, que je ne suis pas venu ici uniquement pour yous prévenir des dangers que vous couriez.
— Eh bien î que voulez-vous ? domaudi sir James.
— Vous proposer une affaire.
— Voyons ?
— Je sais où est Gipsy.
— Vrai'?
— Je puis vous la livrg^ ^ vous donner la preuve que Rocambole Ippida u’ouj, pas ops-é de s’aimer, de correspondre, dt» se yoiç *}jx voi£> jouer.
— Et vous venez me yçndre vo^ ?
— L’argent n’est rien, la vengeance est tout ! répondit Timoléon.
Et U eut dans les yeux un tÿ de haine que sir James ne douta plus un seul ^auy de sa sincérité.
— Vous haïssez donc Ru-ou^ de ? demanda sir James.
— Il a tué ma fille, répon*^ Timoléon
El il courba la tète avec uu sepliuieiij dç douleur si poignant, si immense, que sir imies comprit.
— Ainsi, vous voulez vous venger t
— Milord, reprit Tuiiolcou, jp suis pauvre, presque misérable. Eh bien î je n'aurai cccoyp à votre bourse que pour faire face aux dépenses qu’exigeront les circonstances et la conduite à biqn dp nos projets. Le jour où je vous aurai livré Gipsy,' ie jour où Rocambole montera sur l’échafaud, ce jour-là, ’ÿ’irai vous tenrlre la main, et vous laisserez tomber dedans telle aumône ou telle récompense que vous jugerez convenable.
Sir James avait étudié le cœur humain ; il savait que les hommes obéissent encore plus à leurs passions qu’à leurs intérêts et que le désir de se venger est la plus tenace de toutes les passions.
— Je vous crois, dit-il simplement.
Timoléon quitta le fauteuil sur lequel il était assis et reprit son chapeau.
— Milord, lui dit-il, est-ce une affaire convenue, un pacte conclu ? Acceptez-vous mes services ?
— Oui, dit sir James, mais il me faut la prouve de la complicité de Rocamb'Mc et de Varula.
— Je vous l’api>orlerai.
— Quand?
— Ce soir.
— A quelle heure ?
— A minuit.
— C’est bien. Y'andn mourra.
— Et le [dus tôt sera lu mieux, dit Timoléon, car c’est un rude auxiliaire de cet adversaire terrible qu’on nomme Rocambole.
Timoléon fit un pas vers la porte.
Mais avant de poser la rnain sur le * boulon de la serrure, il se retourna.
— Encore un mot, milord, dit-il.
— Jucoute.
— Si je n’ai crain^ au monde qu’un homme, quand j’avais un trésor à perdre, ma fille, un homme qui a triomphé du moi, Rocambole — aujourd’hui cet homme n’a plus qu’un autre liomrnc à redouter — c’est moi.
— Eh bien 7
— Si mon nom vous échappait qyant que nous nous soyons revus, tout serait perdu 1
— Votre nom ? dit sir James, je l’ai déjà oublié.
— J’aime mieux cela, dit Timoléofi.
Et il s’en alla.
Valida n’avait vu entrer ni sortir Timoléon.
bailleurs, sij était un homme à qui elle eût pu penser, çç u”et*»it pas i^coup sûr à celui-là.
Sir James ûhvely, après ^ départ de cet auxiliaire que lui envoyait le hoaqtij, sugna son valet de chambre et Ifjd dit ^
— Pûiyçagz umdpuiG que je suis légèrement imiispos^ que je ue descendrai |»as pour le dîner, mais murai ave^: ^ile une tasse de thé vers neuf
Et sir Jattes, qui s£ défiait de lui-même, passa b journée dans sa chambre.
U avait besoin tU; sq, calmer pour se retrouver face à face avec elle.
Vanda, de sou côté, accueillit sans étonnement les paroles du valet de chambre.
EHi; était trop préoccupée des ordres que lui avait doimés Rocambole.
Çe dernier lui avait dit: «sir James Nivcly nous gène. U faut le supprimer. Quand il aura bu, tu placeras une lampe auprès de la fenêtre, le reste ru? regarde. »
Vanda, qui ne soupçonnait point que sir James fût sur ses gardes, et bien qu’elle eût une confiance aveugle dans les expédients et les ressources de Rocambole, Vanda, disons-nous, ne pouvait s’empêcher de mettro son esprit à la torture.
Comment Rocambole parviendrait-il, en pleiu quartier des Champs-Elysées, à enlever sir James Nively et qu’en ferait-il ?
Telle était la question qu’elle se posait depuis b matin sans pouvoir la résoudre.
Le soir vint — elle dîna toute seule.
Puis, vers neuf heures, elle se retira dans sa chambre, lit préparer le thé et attendit la visite de siç Jamrs.
Sir James n’avait pas bougé de chez lui.
Un domestique entra et dit à Vanda :
— Monsieur fait demander à madame si elle voit quelque inconvénient à ce que la cuisinière et moi nous sortions ce soir ?
— Aucun, lui répondit Vanda.
Le cocher ne couchait pas à 1’hôlel.
heures
LES MILLIONS DE LA. BOHÉMIENNE
Vanda songea à congédier sa femme de chambre ou à lui donner quelque course lointaine.
L'absence complète de domestiques dans l'hùtel allait évidemment servir les plans de Kocarnbole.
Quelques minutes après, sir James entra.
Le thé était prêt, et Vanda avait jeté dans le fond de h tasse destinée à sir James une pincée de cetto poudre blanche que lui avait donnée Rocambolc.
Sir James s'était fait bien des serments depuis le iftalin.
Il s’était juré de tuer Vanda, si elle était coupable et si elle avait allumé dans son cœur cet amour féroce qu’il éprouvait pour elle, dans le but unique de servir Itocnmbole.
Mais il s’était juré aussi d’être calme et d’attendre la preuve que Timoléon lui avait offerte.
Il baisa donc la main de Vanda comme «le coutume et s’assit auprès d’elle.
— Voulez-vous une tasse de thé 1 fit-elle.
— Oui, certes.
— Vous êtes souffrant ?
— J’ai un peu de migraine, comme vous dites, vous Autres Français.
Et sir James, qui avait des tempêtes dans le cœur, versa dans la tasse que Vanda venait d'emplir la moitié d’un petit flacon de rhum.
En môme temps, il la regardait.
Jamais Vanda ne lui avail paru plus belle, jamais elfe tte s’était montrée à lui dans une toilette d’intérieur plus provoquante.
Sir James oublia ses serments.
Et avant de treni|x,*r ses lèvres dans le breuvage préparé, il dit tout h coup :
— Comment va Rocamboie?
Ce fut un coup de théâtre. Vanda, malgré son sangfroid et sa présence d’esprit ordinaire, jeta tin cri et se troubla...
Sir James n’avait plus besoin de la preuve offerte par Timoléon.
Il avait lu la culpabilité de Vanda dam son regard effaré.
Et, tirant un poignard de son sein, il sV lança vers elle en disant :
— Misérable! tu m’as trahi... et tü iras bruiné!...
Vanda se vit perdue.
Elle n’avait pas d’arme sous la main et c'-lé Hvîiii pour adversaire un de ces hommes aux jàrrclü d'acier qui bondissent comme des tigres.
Mais la femttie qui avail si longtemps vécu de la vie de Rocamboie ne perdait jauiais complètement la tète.
Un miracle seul pouvait la sauver.
Ce miracle, elle le fit sans l'irHerverltion du ciel.
Déjà sir Nively levait le brriâ pour frapper, et elle s était réfugiée à l’autre bout Ho la chambre ; déjà la Jame du poignard étincelait au feu des bougies, lorsque
Vanda, par un geste rapide, dégrafa le manteau qui recouvrait son peignoir.
Le manteau tomba.
Le bras levé ne retomba point, la bête fauve ivre de carnage s’arrêta, piquée au cœur par l’aiguillon de l’amour.
Sir James recula d’un pas.
Et en reculant, il embrassa d’un regard cette beauté hardie.
— Oh ! dit-il, en riant d’un rire de tigre, avant que tu ne meures, il faut que ma vengeance soit complète ; il faut... Mais il n'acheva pas !
Vanda respira ; elle avait pour dix secondes détourné la foudre.
Et, à son tour, elle bondit à l’autre extrémité de la chambre et dit en ricanant :
— Que m’importe la mort ! que m’importe la honte! pourvu que mon enfant soit sauvé.
— Ton enfant ! exclama sir Jam^s interdit.
— Hé! oui, mon enfant! dit-elle.
Puis avec un rire d’hyèue, belle d. désespoir et d’une ironie farouche :
— Croyez-vous pas, dit-cllc, que si je n’avais un enfant que Rocamboie tient en ses mains, j’aurais obéi à ce forçat ?
En même temps clic se mit à genoux, joignit les mains, passa du rire aux larmes, de la raillerie 5 l’accent suppliant de la mère el dit :
— Faites de moi ce que vous voudrez, tuez-tnol ensuite. j’ai mérité mou sort, et peii m'importe ! mais sauvez mon enfant, promettez-moi de l’arracher h Rocambolc.
Une réaction bizarre s’opérait chez sir James Nifrely et son bras açait fini par retomber, toujours aimé du poignard, le long de son corps.
— Si vous refusez de i n’écouter, dit encore Vandii, qui se redressa tout à coiip, je vous échapper!» par la mort.
En même temps, elle porta rapidement à ses lèvre:» une bague qu'elle avait au doigt.
Sir James se laissa prendre à ce geste, il crut que le chaton de la bague rcnfcrriiait quoique poison foudroyant.
Et ce n’était plus seulement la mort de Vanda fju’d voulait.
Et comme il se défiait encore de lui-rtièftie, il alla s’asseoir à l’autre extrémité de la chambre, ri b près de la table sur laquelle le thé était servi.
— Ah ! reprit-il. tu as un Olifant?
— Oui, dit Vàiida.
— Et tu l'aimés ?
— Est-ce qli’uiië mère Aimé ailtre chose qüe son fils?
— Et c’est Rocamboie qui l’a en son pouvtiir ?
— Lui-même.
— Alors, c’était de peur qu’il ne tuât cet enfant?...
Les instincts brutaux de l’Anglo- Indien grandissaient
et se développaient par degrés.
bon œii caressait ies splendides épaules do Vand*,
ses narines dilatées semblaient s’enivrer des voluptueuses effluves qu'épanchait autour d’elle cette fière beauté.
11 y avait en lui, à cette heure, quelque chose de satanique et de fanatique à la fois.
Le satanisme de l’homme qui ne reculera plus devant aucun crime.
Le fanatisme du fakir qui veut caresser son idole avant de la briser.
— Parle, disait-il, parle... mais sois brève... Que veux- tu que je fasse pour ton enfant?
Vanda sentait bien qu'elle était condamnée ; que cet homme, un moment hésitant, rede\ iendrait furieux et sauvage tout à l'heure ; que, si elle ne gagnait pas du temps avec l’espoir, hélas ! improbable que Rocambolc surgirait de terre pour venir à son aide, cet homme finirait par la hacher à coups de poignard.
— Oui, reprit-elle, sauvez mon enfant... promettezmoi que vous le ferez...
— Je te le promets, dit sir James. Mais d’abord où est -il.
— Rocambole seul le sait.
— Et où est Rocambole ?
— Rue Saint-Lazare. 28.
— Est-ce tout ce que tu as à me demander ?
— Oui, dit-elle, essayant encore de le fasciner de son regard.
Mais sir James n’était plus homme à se laisser attendrir.
— Nous sommes seuls ici, dit-il. J’ai renvoyé tous les domestiques. Il pleut au dehors, l'avenue est déserte. On n’entendra point tes cris. 11 faut m’obéir... et mourir !
Et il tenait le poignard dans sa main crispée.
— Laissez-moi faire ma prière, dit-elle encore. Laissez-moi prier Dieu avant de me tuer !
Et de nouveau, elle se mit à genoux.
— Ah ! tu crois au ciel, toi... tu crois à une autre vie ? ricana le misérable.
Et comme s’il eût voulu éteindre les blasphèmes qui brûlaient sa gorge, il s'empara de la tasse de thé qu’il avait devant lui et la vida d’un trait, en répétant :
— Hâte-toi l hàte-toi î
En même temps il se leva, tenant toujours son poignard, et il vint droit à Vanda.
Vanda jeta encore un cri.
Mais ce fut le dernier.
Au paroxysme de sa passion furieuse, sir James Nively jeta son poignard sur la table.
Puis il enleva Vanda de ses bras nerveux :
— Je te hais et je t’aime ! murmura-t-il.
Mais Vanda se débattit violemment et elle parvint à se dégager et à le repousser.
En même temps, elle sauta sur le poignard qu’il avait laissé sur la table et s’en empara.
Mais sir James riait d’un rire féroce.
— Il faut m’obéir, disait-il, il le faut î
Elle s’était acculée dans un angle, le poignard à la main, pelotonnée et prête à bondir.
— Si vous faites un pas, disait-elle, c’est moi qui vous tuerai !
Sir James riait et blasphémait tout à la fois.
— Bah ! disait-il, est-ce qu’un étrangleur craint le poignard d’une femme ?
Et, se rejetant en arrière, il tira de sa poche le terrible lazzo sans lequel jamais ne marche un disciple de
la déesse Kàli.
Vanda comprit que sir James allait être une fois encore vainqueur dans cette lutte désespérée quelle soutenait contre lui depuis dix minutes.
Que pouvait le poignard contre le terrible lazio !
La corde de soie tournoyait dans l’air en sifflant.
Et, tout à coup, elle s’abattit sur Vanda.
— Au moins je mourrai sans souillure ! pensa-t-elle, tandis que le lazzo s’enroulait comme un reptile autour de son cou.
Une minute de plus, et c’en était fait de Vanda.
Mais le lazzo, qui déjà la serrait, se distendit comme par enchantement ; la main qui en tenait l’extrémité opposée s’ouvrit et la laissa tomber.
Vanda, qui déjà fermait les yeux et s’apprêtait à mourir en murmurant tout bas le nom de Rocambole, Vanda rouvrit les yeux et regarda.
Elle vit sir James encore debout, mais oscillant déjà comme un chêne déraciné.
Son œil était fixe, sa bouche béante, son front s'était couvert d’une pâleur subite.
Il balbutiait des mots sans suite; puis ce ne furent plus que des cris étouffés, des sons inarticulés et sauvages.
Et, chancelant de plus en plus, il essaya de se baisser pour ressaisir le lazzo.
Mais il tomba lourdement sur le sol.
Le foudroyant narcotique mélangé à la tasse de thé venait de produire son effet.
En tombant, sir James poussa un dernier cri.
Puis, ses yeux se fermèrent.
Pendant un moment encore, son corps s’agita en des convulsions suprêmes. On eut dit la lutte dernière de l’agonie.
Et les convulsions cessèrent à leur tour, comme s’étaient éteints les cris...
Et sir James gardait l’immobilité de la mort.
Alors un soupir de soulagement s’échappa de la poitrine de Vanda
On eût dit qu'on venait de lui ôter un poids écrasant qui l’étouffait.
Pendant quelques minutes, elle fut trop émue, trop bouleversée pour pouvoir faire autre chose que contempler celui qui avait failli la tuer, et qui était maintenant réduit à l’impuissance.
Mais enfin le souvenir de Rocambole lui revint, et avec ce souvenir le sentiment du devoir.
Vanda prit la lampe qui se trouvait sur la table, alla
LES MILLIONS DF, LA IIOHEMIEMNE
Or, comme il s'éveillait, on apport* un billet (Paire 207.)
rcrs la croisée qu’elle ouvrit, et la posa sur l'entablement.
Tout aussitôt une ombre s'agita dans le jardin.
Puis auprès de cette ombre une autre.
Et Vanda reconnut Rocambole et Milon.
La cbambre de Vanda, nous l’avons dit déjà, était située au rez-de-chaussée.
Rocambole s’arrêta sous la croisée et dit :
— Est-ce fait?
— Oui, répondit Vanda encore émue.
Rocambole, d’un bond, eut atteint l’entablement de la croisée, et de l’entablement il sauta dans la chambre.
Mais soudain il s’arrêta muet, stupéfait, la sueur au front.
Il venait d’apercevoir au cou de Vanda le terrible lazzo des étrangleurs.
— Ah! lui dit Vanda, il était temps... J’ai failli mourir...
F.t alors elle raconta d’une voue brève, haletante, saccadée, la fureur subite de sir James, ses désirs féroces, sa résolution de la tuer, et comment, par un
mensonge, par cette supposition d’enfant qu’elle avait accueillie comme une inspiration, elle avait pu gagner du temps...
Comment, maîtresse du poignard, elle s’était crue sauvée un moment.
Comme encore elle avait perdu tout ospoir et fermé les yeux en sentant le lazzo s’abattre sur elle.
— Une minute de plus, dit-elle, et j’étais morte !
— Eh bien I dit Rocambole frémissant, tu ne le craindras plus désormais.
— Est-ce qu’il est mort? demanda Vanda.
— Non, mais il est dans la situation où jadis nous avons mis Antoinette pour la faire sortir de Saint- Lazare. En d'autres temps, je l’aurais tué. Mais je me suis juré de ne verser le sang qu’à mon corps défendant.
— Qu’en vas-tu donc faire ?
— Je le tiendrai prisonnier dans la cave de la maison de la rue du Vert-Bois jusqu’à ce que notre but soit atteint, jusqu’à ce que les milbons de Gipsy soient retrouvés.
— Et alors ?
— Alors je l'endonuirai de nouveau ; nous le placerons dans une caisse, cornun* un ballot de marchandises et nous le renverrons à Londres où les étrangleurs sont peut-être encore de mode, car 5 Paris ils ont fait leur temps.
Mi Ion était demeuré dans le jardin.
Rocambole se ]>encha à la croisée et lui dit :
— Tu n'entends aucun bruit?
— Aucun, répondit Milon.
— La maison est déserta, les domestiques sont tons sortis, ajouta Vanda.
— La voiture est do l'autre cùté du iuur? demanda encore Rocambole.
— Oui.
— Alors, charge-toi du colis.
Et Rocambole aide de Vanda prit le baronnet sir J ami “s Nively aussi inerte qu'un cadavre, et îWapportèrent vers la croisée.
Milon s’était établi au pied de la fenêtre, archonte comme un hercule forain qui attend la chute d’ün fardeau.
Vanda et Rocambole soulevèrent le Baronnet, le passèrent en dehors de la croisée et le laissèrent tomber dans les bras de Milon le colosse.
Puis ce dernier chargea le corps sur son épaule et prit la fuite à travers le jardin.
— Adieu, dit Rocambole à Vanda.
— Comment ! fit la jeune femme, tu me Misses ici*...
— Sans doute, répondit Rocambole qui avait déjà enjambé la croisée pour sauter dans le jardin.
— Mais pourquoi? demanda Vanda.
— Parce que j’ai bescin de toi ici.
— Ah!
— Je t’ai dit Tliistoirc de miss ElJen et «f Ali-Rcmjeh, n’est-ce pas?
— Sans doute.
— Eh bien! cet Ali-Remjeh, chef suprême des étrangleurs, qui depuis vingt ans était retourné aux Indes, s’est repris d'un bel amour pour miss Ellcn, c’est-à-dire pour milady.
— Vraiment?
— Et il veut l'épouser. Mais milady non veut pas...
— Pourquoi ?
— Parce que depuis longtemps déjà elle a cédé à l’amour de Krantz, qui se fait appeler le major iloff.
— Eh bien? demanda Vanda.
— Eh bien ! demain milady doit venir ici, croyant rencontrer sir James.
— Ah !
— Elle y viendra pour essayer de faire revenir Ali- Remjeh sur sa fantaisie amoureuse.
— Bon ! je commence à comprendre.
— Il faut que tu sois ici pour la recevoir.
— Et toi, dit Vanda, y seras-tu ?
— Certainement. Avant huit heures du matin. Ainsi, bonne nuit... Tu n’as plus rien à craindre ni du lazzo, ni du poignard de sir James Nively.
Rocambole mit un baiser au front de Vanda et sauta dans le jardin.
Celle-ci . appuyée sur la croisée ouverte le vit s’éloigner et gagner une échelle appliquée contre le mur.
Cette échelle avait déjà servi à Milon qui était de l'autre cùté du mur.
Vanda vit Rocambole gravir les échelons, s’établir à califourchon sur le mur, retirer l’échelle ensuite étaisparafée.
Alors elle referma la fenêtre et murmura :
— Ah ! fe l'ai échappé belle, celte nuit !...
— Mais tu rté te sauveras pas ! dit une voix derrière elle.
Et Van la, les cheveux hérissés , vit deux personnages qui se tenaient immobiles sur le seuil de (a porte qui s’était ouverte sans bruit.
L’un éb .t TimuSéon.
L’autré bfadeleine la Chivotte.
— fcVél l’heure de la revanche! ricana Madeleine, qui se sôÜvenait du coup de pistolet du la rue Ik-ilefond.
— Voici ta dernière heure! répéta Timoléon.
VAnda jeta un cri. àlaiscecri, Rocambole ne pouvait
l’entendre.
Il était déjà loin.
Rocambole avait suivi Milon, et Milon, grâce à sa farce herculéenne, portait le baronnet sur ses épaule» cdmme il eût fait du plus léger des fardeaux.
Un fiacre attendait de l’autre coté du mur, et le cocher de ce fiacre n’était autre que Noël.
Sir James Nively était dans une léthargie si complote qu’un coup de canon ne l’eût pas réveillé.
Le fiacre gagna le Üours-la-Reine et suivit les quais, après avoir traversé la place de la Concorde.
Rocambole était monté à cùté de Noël et Mikm se tenait dans l’intérieur de la voiture il cùté de sir James qu’ii avait étendu tout de son long sur la banquette de devant.
Les quais do Paris, eu hiver, sout presque déserts vers dix heures du soir.
Rocambole avait pris et? chemin de préférence aux boulevards qui sont très-ecuurt.’S, et i>our éviter la curiosité d’un agent de police quelconque , qui aurait pu jeter un regard furtif à l’intérieur du fiacre et âj>er«voir un homme étendu et sans mouvement.
Arrivés à l’hètei de ville, les ravisseurs quittèrent ies quais et prirent la rue Saint- Martin.
— Baisse les stores, dit Rocambole à Milon.
Celui-ci obéit, et Noël fouetta ies chevaux.
Quelques ouvriers, quelques gamins, voyant un
fiacre stores baissés, lâchèrent des lazzi et des plaisanteries de mauvais goût.
Mais le fiacre continua sa route et arriva sans encombre rue du Vert-Bois, à la porte du fruitier, pr*ucipal locataire de la maison.
La rue du Vert-Bois , le soir, est obscure, à pj-üe Sillonnée par quelques rares passants, dont ratteuiwQ
LES MILLIONS DE LA BOHEMIENNE
est ordinairement concentrée par trois ou quatro belles de nuit qui se promènent sur le long des maisons.
Le fruitier était prévenu sans doute.
11 se hâta d'accourir et ouvrit la portière.
Milon reprit sir James dans scs bras et, d’un bond, franciiit le trottoir.
Il était dans la boutique avant que personne eût fait attention à lui.
La boutique était divisée en deux pièces; le comptoir proprement dit. c'est-à-dire l'endroit où l'on vendait des légumes, du laitage et d. s o:ufs, et une p tile s »lle où l'on versait à boire aux consommateurs.
Milon, suivi de Rocambole, entra tout de suite dans cette deuxième pièce.
Le fruitier poussa la porte.
En môme temps, sa femme, qui depuis longtemps déjà avait posé les volets à la devanture, se hâta de poser la barre de fer transversale qui servait de fermeture.
C’était dans la buv tte, comme on nommait la seconde pièce de la boutique, que se trouvait l’entrée de la cave.
On soulevait une trappe , et un escalier de pierre apparaissait alors aux regards.
Le fruitier s’arma d’une lanterne et prit un trousseau de clefs.
Puis, il passa devant et s'engagea dans l’escalier.
Milon portant le baronnet sur ses épaules, le suivit.
Rocambole fermait la marche.
La cave de la maison était profonde, vaste et se divisait en plusieurs caveaux.
Du bas do l’escalier commençait un corridor sur lequel s’ouvraient différents petits celliurs jadis destinés aux locataires de la maison, et que le fruitier depuis qu’il était principal locataire avait gardés pour lui.
Il ouvrit la porte de l’un deux, et Rocambole et Milon se trouvèrent au seuil d’un caveau assez vaste, au millieu duquel il y avait une large dalle.
— Voilà, dit le fruitier.
En même temps , il posa sa lanterne à terre et alla prendre dans un coin du caveau un pic en fer qui s’y trouvait comme par hasard.
Puis il glissa la pointe du pic entre la dalle et la pierre de taille qui lui servait d’encadrement, exerça uno pesée et l.i dalie se souleva.
Alors Rocambo'e aperçut un trou béant, assez semblable à l’orifice d’un puits.
Le fruitier lui dit : t
— Prenez la lanterne et regardez.
Üocambole se coucha à plat ventre au bord du trou , laissa pendre son bras armé delà lanterne et sonda du regard la profondeur de ce singulier puisard.
U vit alors un trou d’une vingtaine de pieds de profondeur, ciont les parois étaient en maçonner c et qui n’abou tissait à aucune ouverture.
Seulement pn haut, à une dizaine de pieds du sol, à peu près, on apercevait une petite meurtrière destinée sans doute à laisser pénétrer un peu d’air dans le réduit.
— Ah çà, dit Rocambole étonné, qu’est-ce c’est que cela Y
— La cachette dont j’ai parlé à Noël.
— Oui, mais qui l’a creusée, et à quoi servait-elle?
— Ma foi, répondit le fruitier, c’esttout une histoire, maître.
« Quand j’ai pris la maison à bail, j’ai fait visiter les caves par un architecte; il y avait ici un demi-pied de sable, nous avons déblayé pour trouver le sol et cette dalle que je viens de soulever nous est apparue alors.
* Nous l’avons ôtée : et l’architecte a eu la fantaisie de se faire descendre dans ce trou avec une corde sous les reins.
« Lorsqu’il est remonté, il m’a dit :
« — Cette cachette a dû être creusée pendant la première révolution et servir de refuge à des prêtres ou des émigrés.
« La preuve en est dans cette meurtrière par laquelle arrive un air humide et froid qui doit communiquer avec les égouts voisins. »
— Bien, fit Rocambole d’un signe de tôte, je comprends.
— C’est là que nous pouvons mettre ce monsieur, poursuivit le fruitier en montrant l'Anglais évanoui, que Milon avait posé à terre comme un colis de marchandées. Si vou» voulez vous en débarrasser pour toujours, la chose est facile. Avec un peu de plâtre nous allons boucher la meurtrière et il périra étouffé , faute d’air.
— Non, dit Rocambole, je ne veux pas le tuer.
— Alors nous laisserons la meurtrière ouverte, il aura de i’air. Pour combien de temps est-il endormi?
— Pour deux jours au moins.
— Faudra-t-il lui donner à manger?
— Certainement.
— Mais, observa Milon, quand il reviendra à lui, il se mettra à crier.
— Ccst probable.
— N’eutendra-t-on pas ses cris ?
— J’en réponds, dit le fruüicr; à moins qu'on ne les entend" des égouts... ce qui esta peu près impossible, car les égouts de ce quartier sont trop petits pour que les égoutiers s’y promènent de gaieté «le cunir.
— Et puis, dit Rocambole, dans «ieux jours nous pourrons peut-être lui reuJre la liberté.
— Ah ! fit Milon, un peu surpris.
— Va chercher une corde dit Rocambole nu fruitier.
— Une corde ?
— Sans doute. Nous n’allons pas jeter cet homme dans le trou. U pourrait sc tuer en tombant, et je ne veux pas de meurtre inutile.
Le fruitier remonta dans sa boutique, et revint peu après avec une corde qu’il lia solidement sous les reins de sir James.
Puis, aidé de Milon. et tandis que Rocambole tenait In lanterne pour les éclairer , il descendit dons le puit 1 baronnet, toujours aussi inerte que s’il eût été privé de vie.
Îi6
— Dans deux jours, dit alors Rocambole, nous verrons s’il a de l’appétit.
On replaça la dalle sur le puits.
Ensuite, le fruitier s’arma d’une pelle et recouvrit la dalle d’une couche épaisse de sable.
— À présent, dit encore Rocambole, allons-nous-en !
Et se tournant vers Milon :
— Sir James ne nous généra plus désormais.
Ils remontèrent dans la boutique.
Le fiacre conduit par Noël attendait toujours à la porte.
— Est-ce que je vous accompagne, maître? demanda Milon.
— Non, pas maintenant.
— Alors je vais rester ici.
— Sans doute. N'as-tu pas une chambre dans la maison?
— Juste au-dessus de Marmouset.
— Eh bien! va te coucher, et demain, à neuf heures, sois exact au rendez-vous?
— A l’avenue Marignan ?
— Oui.
Rocambole passa par l'allée de la maison, regagna le fiacre et y monta.
— Mène-moi au Grand-Hôtel, dit-il à Noël.
Un quart-d’heure après, le fiacre s’arrêtait sur le boulevard des Capucines.
Mais Rocambole , au lieu d’entrer dans l'hôtel pénétra dans le café.
Un homme et une femme assis à une table prenaient le thé et causaient avec une telle animation qui ni l’un ni l’autre ne fit attention à Rocambole.
D’ailleurs Rocambole, qui changeait volontiers de costume et de physionomie, s'était affublé, ce soir-là, d’une perruque bloude et ne ressemblait plus du tout au major Avatar.
Les deux personnages qui prenaient du thé, n’étaient autres que milady et le major Hoff, c'est-à-dire Frantz, son vieux complice.
Rocambole se plaça à une table voisine et demanda en allemand la Gazette de Cologne.
Puis, quand le garçon la lui eut apportée, il s’enveloppa dedans de telle façon qu’il devint pour ainsi dire invisible.
Milady et le major Hoff causaient tout bas.
Mais Rocambole avait l’oreille fine et il ne perdit pas un mot de leur conversation.
Milady disait :
— Comme il est beau mon fils!
— Ah ! pensa Rocambole, il parait qu’elle l’a vu.
— U est beau et distingué, poursuivit milady et le mélange du sang anglais et du sang indien lui sied à ravir. Il est blanc comme moi, mais il a les yeux ardents et les formes souples et nerveuses de son père.
Le major fit la grimace.
— Oh l milady, dit-il, ne parlez pas ainsi
— Pourquoi?
— Je suis jaloux.
Milady haussa les épaules.
— Ne vous en défendez pas, poursuivit le major Hoff qui eut dans les yeux un éclair do sombre colère, vous l’aimez encore!
— Qui?
— Ali-Rem jeh.
Milady eut alors un éclat de rire si franc, si net, si railleur, que la colère de Frantz tomba.
— Oh ! dit-il, c’est que jo vous aime, moi, c’est que je suis jaloux.
Milady eut pour lui ce regard de la femme déchue pour son dernier amant.
— Sois tranquille, dit-elle. J’ai aimé Ali-Remjeh, tu le sais, avec frénésie, avec délire, comme la tigresse des jungles de son pays aime le tigre royal. Mais, folle d’amour, la tigresse n’abdique ni sa fierté, ni ses fureurs. Ali-Remjeh m’a abandonnée!
« Pendant vingt années, tandis que je me tordas sous le remords, cet homme rentré dans son pays ne s’est souvenu de moi à de longs intervalles que parce que nous avions un fils.
« Aujourd'hui que toutes ses ambitions sont satisfaites, que sa vie politique est finie, qu'il est lis d’exercer ce pouvoir mystérieux dont il a tant abusé, aujourd’hui que le besoin de vivre en paix, en bon gentleman qui n’a rien à faire, s’est emparé de lui, il s’est dit : j’ai laissé en Europe une femme et un enfaï. C'est une famille. Allons la trouver.
— Oui, murmura Frantz, il a dù se dire tout cela.
— 11 a eu tort, dit froidement milady.
— Ah!
Et Frantz regarda la belle Anglaise d’un air timide.
Milady reprit :
— Je te méprise, toi, et quand je fais appel à mes souvenirs de fille de race, je no puis oublier que tues un vil laquais.
— Madame...
. — Attends donc! je te méprise, mais le crime a établi entre nous une sorte d’égalité que je subis. Je te méprise et je t'aime...
Frantz eut comme un éblouissement.
— Je te méprise et je t’aime, poursuivit milady. parce que tu es entré si complètement dans ma vie que je ne pourrais plus me passer de toi. Et puis, tu m’es dévoué comme le chien l’est à son maître, tu as fini par aimer mon fils. Je suis une parricide, le sang de mon père couvre mes mains, et ces mains tu les dévorés de baisers.
— C’est vrai ! dit Frantz avec enthousiasme.
— Ne sois donc plus jaloux, poursuivit milady, car je n’aime plus Ali-Remjeh.
— Oui, mais peut-être vous aime-t-il encore?
— Qu’importe !
— Et vous savez bien que si cet homme a mis dans sa tête que vous seriez sa femme...
— Je la serai, n*cst-ce pas?
i —Oui.
IÆS MILLIONS DE LA BOHEMIENNE
Vandi prit U lampe qui se trouvait sur la table. iPagc iis.)
Milady eut un sourire de démon :
— Écoute-moi bien, mon pauvre Frantz, dit-elle.
— Parlez! milady.
— Ali-Remjeh, à cette heure encore, est le chef des trangleurs.
— Sans doute.
— A ce litre, il dispose d’une armée ténébreuse et ominée par le fanatisme qui exécute ses volontés.
— Quelles qu'elles soient, dit Frantz avec coniction.
— Mais il veut quitter le pouvoir...
— 11 le dit, du moins.
—S'il ne le quitte pas, il restera dans l'Inde et nous n’avons plus rien A craindre.
— C'est juste.
— S'il le quitte, c’est pour venir en Europe, retrouver sa femme et son (ils, n'est-ce pas?
-Qui.
— Alors Ali-Remjeh devient un homme comme tous les hommes, ce me semble.
— Ron!
— Il est riche, il est heureux... il n'est plus à craindre.
— Je ne vous comprends pas, milady.
— Écoute encore. Ali-Remjeh veut m’épouser.
— Vous refusez ?
— Non, j accepte.
Frantz fit un haut le corps.
— J'accepte, pousuivit milady. 0 reconnaît son fils. Mon fils a un nom ; car par sa mère qui était Anglaise, Ali-Remjeh appartient à l’aristocratie britannique.
— Eh bien ?
— Eh bien I le reste te regarde , dit froidement milady. Tu es un homme de ressources et d'esprit, Frantz. Ali-Remjeh n'aura plus les Étrangleurs à ses ordres.
— Bon*
i8* uvastsoN.
— Sa poitrine ne sera plu* invulnérable. Si le poignard te répugne...
— Achevez, madame, dit Prantz tout frémissant,
— Il y a le poison; aclieva milady.
Ces derniers mots furent suivis d'un moment de ëilence.
A de certaines heures, le silence est un acquiescement,
Rocatnbole, qui lisait toujours la Gazette de Cologne et ne faisait pas un mouvement, n’avait pas perdu une syllabe de cette étrange conversation.
Prantz reprit enfin ;
— Alors que comptez-vous faire, madame ?
— Voir le représentant d' Ali-Rem jeh.
— Sir James Nivcly ?
— Oui.
— Que lui direz- vous?
— Que je suis prêta à recevoir Ali-Remjefo à bras ouverts.
— Mais à une condition.
— Laquelle ?
— C'est que, avant U conclusion du mariage, on m’aura débarrassée à tout jamais de cette petite bohémienne qui peut un jour ou l’autre réclamer l'héritage de ma sœur, c’est-à-dire de sa mère.
— Et quand verrez-vous sir James?
— Demain.
— Vous y conduirai-je ?
— Non, je veux y aller seule.
— C’est bien. A quoi la heure?
— Des le matin.
Frantz s’inclina. Puis, il jeta un regard furtif autour de lui, pensant un peu tard que, peut-être, on avait pu saisir quelques bribes de son entretien avec milady.
Mais il ne vît personne. Les tables étaient désertes tout à l’entour de la sienne, on commençait à baisser la devanture en fer du café, et une heure du matin sonnait.
L’homme à la Gazette de Cologne lui-même, ce Germain blond sur lequel l«* major lloff avait une fois levé un regard distrait, avait disparu.
Quelques heures après, c’est-h-dire vers huit heures du matin, Rocambole, redevenu le major Avatar, se présentait avenue de Mnrignnn, à la grille de l’Iiàtcl que sir James avait donné à Vanda.
Il sonna.
AJn domestique vint ouvrir.
•— Sir Nively? demanda Rocambole.
— Son Honneur est absent, répondit le valet de chambre.
— Mais madame y est, reprit Rocambole, qui l’attendait à cette réponse.
— Non, monsieur.
— Comment I non?
— Madame est sortio hier soir et n’est pas rentrée.
— A quelle heure donc?
Le valet é'«ait loquace :
— Ma foi! dit-il, pour dire à monsieur la vérité, ni
moi ni les antres personnes de l’hôtel n’en savent rien. On nous avait permis de sortir. Quand nous sommes entrés, vers trois heures du matin, nous avons trouvé les portes ouvertes et l'hêUtl vide, Monsieur et Madame avaient disparu!
— C’est bizarre! murmura Rocambole qui s’expliquait très-bien qu’on n’efit pas trouvé le baronnet, mais qui se demandait vainement ce que pouvait être devenue Vanda.
Et il entra dans l’hôtel , U sueur «u front, en proie à un pressentiment funeste...
Qu’était devenue Vanda?
Il nous faut, pour le Bavoir, noua reporter au moment où la jeune femme, appuyée à la croisé*1, avait vu disparaître Rocambole par-dessus le mur du jardin.
Alors elle s’était retournée et s'était trouvée face à face avec Timoléon et Madeleine la Chlvotte.
La Chivotte, on s’en souvient, était cette femme perdue, voleuse et dépravée qui, après avoir abreuvé d’outrages, à Saint-Lazare, Antoinette Miller, s’étlil constituée sa gardienne, dans le pavillon de la rue Belh'fond où Timoléon l’avait enfermée.
Vanda, on s’en souvient aussi, avait délivré Antoinette au moment où elle allait succomber aux brutalités d’un misérable et périr ensuite sous le sabot dla vindicative Madeleine.
La balle du revolver de Vanda l’avait étendue «1 milieu d’une mare de sang.
Mais Madeleine la Chivotte n’était point morte, et nous avons vu Rocambole la retrouver dans un garni, en possession d’une petite fille volée.
Comment cette femme qui s’était amendée en apparence et qui paraissait convertie au bien par Rocambole se retrouvait-elle dans le camp de ses ennemis et prête à servir Timoléon ?
C’était là un mystère que nous allons essayer de pénétrer.
Avant son départ jwur l’Angleterre, Rocarol>ole avait confié la petite fille aux épaules tatouées, l’enfant de Nadéïa Komistroï, non plus seulement à la Chivotic. mais à la Camarde, la terrible (niteaso du cabaret de l'Arlequin.
Ces deux femmes, la Camarde et la Chivotte avaient d’abord vécu en assez bonne intelligence ; puis elles avaient eu dos querelles et la Camarde, gardant l’enfant, avait chassé Madeleine.
Celle-ci, qui n’était dévouée à Rocambole que p*r terreur, avait repris alors son indépendance.
Elle s’en était retournée d’abord ù Paris, et avait pendant quelques semaines fréquenté les cabaret* et les garnis où se réunissaient les voleurs.
Puis, la police ayant opéré des razzias, la Chivotte s’était réfugiée aux carrières d’Amérique.
Là elle avait retrouvé le Pâtissier.
Le Pâtissier toujours altéré, toujours ivre de ven*
LES MILLIONS DE LA BOHEMIENNE
geance et ne rêvant quune chose, — l’extermination de Rocambole.
Le Pâtissier et la Chivotte se connaissaient de longue main. Le premier s'étonna de retrouver celle-ci misérable et cherchant, comme disent les voleurs, un coup à faire.
— Tu es donc brouillée avec la Camarde ? lui demanda-t-il d’un air de compassion.
— A mort ! répondit la Chivotte.
— Pourquoi ?
— Elle est folle de Rocambole et elle vous en casse la tête du malin au soir.
— Voyez- vous ça? ricana le Pâtissier.
— Avec ça, reprit la Chivotte, que Rocambole se moque pas mal d’elle.
— Tu crois ?
— Il a une largue qu’il adore.
— Ah! oui... cette belle blonde... je sais.
— Qui a failli me tuer, il y a six mois.
— Encore une histoire que je sais, dit le Pâtissier. Et toi, bonne fille, tu ne lui en veux pas ?