‹ [Le Dernier mot de RocamboleChapitre 32 sur 100 · I.a Cliivotte eut un regard et un rire féroces · texte numérisé non relu

I.a Cliivotte eut un regard et un rire féroces

— C'est-à-dire, fit-elle, que si je pouvais la manger toute vive...

— Tu le ferais ?

— Un peu, mou neveu.

— Mais, tu 11e peux pas... Toi aussi lu as pour de Rocambole...

Et le Pâtissier ricana de plus belle.

— Avec ça que tu n'en as pas peur, toi? dit la Chivotte d'un ton d’ironie. Il t’a flanqué à la porte de chez la Camarde, et tu t’es en allé sans rien dire.

— Mais c’est parce que j’étais seul ?...

— Ah ! tu étais seul... et maintenant...

— Nous sommes deux à le haïr, et si tu voulais , ajouta le Pâtissier, nous serions trois...

La Chivotte secoua la tête :

— fl n’y avait qu'un homme, dit-elle, qui pouvait lutter avec Rocambole.

— Ah !

— Et encore il a été roulé deux fois.

— Comment l'appelles-iu ?

— Tiraoléon.

— C’est précisément de lui que je voulais te parler.

— Tu le connais 7

— Sans doute, et nous nous sommes associés.

— Pour travailler ?

— Non, pour exterminer Rocambole.

Mais la Chivotte hocha de nouveau la tôle d’un air aÎc doute et de découragement :

— Tu te montes peut-être bien le coup ! dit-elle.

— Tu crois ?

— Tiraoléon a une fille, et c’est par là que Rocamoole le tient.

— Tu te trompes, répondit le Pâtissier. La fille <lc Timoléon est morte, et maintenant il ne craint plus rien et n’a plus qu'une idée, celle de se venger.

Ces mots produisirent une sensation profonde sur la Chivotte.

— Si c’est comme ça, dit-elle, j’en suis 1

— Vrai?

— Oh ! je crois bien, dit-elle ; moi aussi, je veux me venger.

Et le Pâtissier avait embauché la Chivotte, et. le soir môme, elle était aux ordres de Timoléon.

Celui-ci s’était introduit dans l’hôtel , après avoir grisé le valet de chambre de sir James Nively, trop tard pour sauver le baronnet, mais assez tôt pour s’emparer de Vanda.

Vanda sentit ses cheveux se hérisser en se trouvant en présence de ses implacables ennemis.

De l’autre côté de la porte, à demi dans l’ombre, par-dessus l'épaule de la Chivotte, apparaissait la tête hideuse et grimaçante du Pâtissier.

— Enfin, dit Timoléon, nous te tenons !

Vanda fit un bond vers la croisée...

Mais elle avait encore au cou le terrible lazzo que lui avait lancé sir James Nively, et dont l’extrémité opposée traînait à terre.

Et comme Vanda allait franchir l’entablement et sauter dans le jardin, Timoléon mit le pied sur le bout du lazzo.

Vanda fut obligée de s’arrêter, car elle se fût étranglée en essayant de vaincre cette résistance.

En même temps la Chivotte se jeta sur le poignard que Vanda, tandis qu’elle causait tout à l'heure avec Rocambole, avait replacé sur la table.

Tout cela eut la duréo d’un éclair.

Timoléon tira le lazzo à lui, et Vanda fut obligée de suivre cette pression.

Puis, Timoléon fit un signe, et le Pâtissier ferma la fenêtre et laissa retomber les rideaux ; de façon que s’il se fût trouvé quelqu’un encore dans le jardin, ce quelqu’un n’aurait pas pu voir ce qui se passait à l'intérieur de la chambre de Vanda.

— Cette fois nous te tenons et nous te tenons bien dit Timoléon.

Et d’un vigoureux coup de poignet, et avec une dextérité qui eût fait honneur à un étrangleur de progression, il étendit Vanda sur le parquet.

Vanda jeta un cri étouffé. La corde meurtrissait son cou d'albâtre et l’étranglait.

— Oh ! papa, dit la Chivotte qui avait fermé la porte, vous n’allez pas ma voler ma besogne, vour T

— Hein! fit Timoléon.

La voleuse s'avança menaçante :

— Ce n’est pas vous qui l’étranglerez, dit-elle, c’est moi ! Et je n’ai pas besoin de votre corde, mes mains suffisent, ajouta-t-elle avec un accent de baino sauvage.

— Arrière ! dit Timoléon.

— Par exemple ! s’écria la Chivotte, c’est mon ouvrage, ça. J’ai eu la balle dans les côtes... c’est moi qui...

— Arrière! répéta Timoléon avec autorité.

— Cependant, patron, observa le Pâtissier avec déférence, elle a raison, la petite.

— Certainement elle a raison, dit Timoléon, mais le momeut n’est pas venu.

— Qu'cst-ce que vous chantes là, papa ?

— Je dis que le moment n’est pas venu, répéta Timoléon. Quand il sera venu, on te fera signe, petite.

— Comment! dit le Pâtissier, nous n’allons pas la tuer tout de suite ?

— Non.

— Pourquoi donc ?

— Parce que j’ai mon idée...

Et avec le ton du commandement, Timoléon ajouta :

— Allons, mes enfants, ficeler -moi proprement mademoiselle et fourrcz-lui un mouchoir dans la bouche. Nous avons encore une bonne trotte à faire cette mut.

L’n quart-d’heure après, garrottée et bâillonnée , Vanda était placée sous la garde de la Chivolte, dans un fiacre qui se mettait en route pour une destination inconnue.

Nous avons dit quelques mots des carrières d’Amérique et c’est là que nous avons retrouvé le Pâtissier, un des bâtes habituels de l'auberge des Innocents, le plus redoutable de ces trois asiles où les voleurs se réfugiaient pendant les nuits froides de décembre et de janvier.

Mais à l’époque oii se déroule notre histoire, les carrières d’Amérique, situées au nord de la Villette, n’étaient déjà plus inviolables et inviolées.

La police y était venue plusieurs fois.

D’abord elle s’était vue repoussée avec perte.

Puis elle avait été victorieuse.

L’auberge des Innocents avait été le théâtre de rives sanglantes entre les voleurs et les sergents de ville ou les agents de la brigade de sûreté.

Cependant, en fin de compte, comme de pareilles campagnes offraient des périls sans nombre, la police ne les renouvelait que rarement et les hâtes mal famés des carrières d’Amérique y étaient revenus.

Huit nuits sur dix, même, ils voyaient arriverle jour sans avoir été inquiétés.

Les malfaiteurs ont un peu de ce génie d’exploration aventureuse qui caractérise les Anglais.

Chassés peu à peu par les peuples d’abord assenas, les Anglais découvrent de nouvelles Iles, de nouveaux continents et y plantent leurs drapeaux.

Traqués dans un endroit, les voleurs se mettent à la recherche de nouvelles retraites et ils s’y réunissent et y vivent tranquilles longtemps avant que la police ne parvienne à les dépister de leur nouveau gîte.

Les premières carrières où se réfugièrent les vagabonds, les repris de justice et tous ceux qui avaient de bonnes raisons pour fuir la rue de Jérusalem et ses phalanges, furent celles de Vanves, de Montrouge et d’Issy.

La police les en chassa.

Emigrants nocturnes, ils traversèrent Paris et élirent domicile aux carrières d’Amérique.

Aujourd'hui los carrières d’Amérique sont désertées pour celles de Pantin.

De tous les anciens villages élevés jadis aux portes de la capitale, Pantin est le plus fameux.

A telle enseigne que l’argot lui a fait un emprunt célèbre.

Dans les maisons centrales, dans les bagnes, où l'on parle l’idiome des voleurs, on ne dit jamais Paris, on dit Pantin.

Quant vous avez gravi soit l’interminable rue de Paris-Belleville et dépassé l'église, soit les buttes Chaumont, fameuses par une défense héroïque en I81i, et aujourd'hui converties en jardin populaire, un vallon aride, sans eau, sans verdure, au milieu duquel s'élèvent çà et là de hideuses constructions <]ui suintent la misère par toutes leurs lézardes, s’allonge sou s vos pieds.

A droite, les jolis coteaux de Romainville; à gauchr, dans le lointain, la plaine Saint-Denis que traversait les chemins de fer du Nord et de l'Est.

Au-dessous de vous, cette vallée énorme et désolée qui vous apparaît comme un coin de l Arabic pélrée au milieu de l’Arabie heureuse. »

Cela s'est appelé Montfaucon, la voirie, la terre des suppliciés, la patrie des vidangeurs, le cimetière des chevaux morts du farcin ou de la morve.

Cela s’appelle aussi Pantin.

Dans ce vallon, qui parait avoir été creusé par ut torrent et où vous ne trouveriez pas une goutte d'en, se dressaient jadis les potences du roi, et le vent nocturne y secoua longtemps le squelette d’F.nguemnd de Marigny.

C’est là que Charles IX alla contempler les restes de l’amiral Coligny.

C’est là encore que pendant bien longtemps on laissa pourrir sans sépulture les corps des suppliciés.

Aujourd'hui, ce n'est plus un charnier humain, c’ev une voirie.

Quand le soleil darde ses rayons sur cette plaine altérée sans cesse, il miroite sur de larges flaques de sang et sur des ossements blanchis.

Des nuées de rats s’y montrent en plein jour, marchant en colonnes serrées comme ces fourmis monstrueuses du nouveau monde, qui ne laissent après elles que la désolation et la mort.

S’il prenait fantaisie un jour à l’élidité de déplacer la voirio, de la transporter du nord au sud, de ce sombre val de Montfaucon aux plaines de Vanves ou de üamart aux lilas, Paris serait envahi, pris d’assaut, exterminé.

Pendant des mois, des années peut-être, des milliards de rats traverseraient les rues, les boulevards, inonderaient les maisons, dévorant tout sur leur passage.

Au delà de cette vallée, le petit village de Pantin aligne tristement ses maisons grises, ses jardins sans verdure, et ne parait pas se douter des horreurs qui l’entourent.

Entre la voirie et Pantin, à la place mémo peul-étra

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Pois aidé Oc Hilon, et tondis que Rncambok- tendit la lanterne. (Page 915.)

où se dressaient jadis les potences royales, quelques pierres crayeuses s'amoncèlent çà et là.

Ce sont les carrières.

Elles ne sont pas toutes neuves cependant; il y a même plusieurs siècles qu'on les a partiellement abandonnées.

Les rats en ont pris possession.

Depuis peu les voleurs ont essayé d'en chasser les

rats.

C'était aux carrières de Pantin que Timoléon, le Pâtissier et la Chivotte conduisaient Vanda prisonnière.

— Là, avait, dit Timoléon, nous sommes encore chez nous, et la police ne nous dérangera pas.

Sur les indications du Pâtissier, qui s'était placé à côté du cocher, le fiacre avait traversé les Champs- Elysées, monté la rue MiromesnU, atteint celle du Hocher, et gagné par cette dernière artère l'ancien boulevard extérieur.

11 pleuvait; la nuit était froide. La population do Montmartre et de Batignolles était rentrée chez elle, ou s’était réunie dans ces nombreux cabarets que l'éloi-

gnement du mur d'enceinte n’a fait que multiplier

Le cocher était ce qu'on appelle un marron.

Homme de sac et de corde, il eût transporté, pourvu qu'on le payât bien, un cadavre dans sa voiture, sans témoigner ni étonnement ni curiosité

Timoléon, qui se connaissait en hommes l’avait choisi sur sa mine et lui avait dit:

— U y a vingt francs à gagner. Le reste ne te regarde pas 1

— Je suis sourd, quand m veut, ’vait répondu le cocher.

— Il faut être sourd et aveugle, ajouta Timoléon.

Vanda était garrottée solidement, de plus elle était

bâillonnée.

Néanmoins Timoléon lui avait effleuré la gorge avec la pointe du stylet de sir James, en lui disant :

— Il n'entre pas dans mes idées de te tuer, du moins pour le moment, mais si tu voulais faire la méchante, j'aurais la douleur d’en venir à cette extrémité.

Vanda était trop l'élève de Kocambole pour ne pas

LE DERNIER MOT DK ROCAMROLB

savoir que le sang-froid, la patience et une apparente résignation, sont les seules armes à opposer à une force supérieure.

Elle se tint donc tranquille et ne fit aucune résistance.

I.e fiacre suivit les boulevards extérieurs jusqu’à la Villctte, et là prit à gauche et se mit à gravir la rue Lafayette prolongée.

Cette rue qui descend dans Paris en droite ligne, contourne la butte Chaumont, arrive jusqu'à un carrefour de ruelles solitaires et pour la plupart bordées de murailles qui enserrent des jardins.

Le Pâtissier connaissait parfaitement la route à suivre et l’indiquait au fur et à mesure au cocher.

Quand le fiacre fut arrivé au bout de la rue lafayette, il entra dans une de ces ruelles dont nous venons de parler.

C’était la plus directe de toutes.

Elle partait du sommet de la butte et descendait vers MonUaucon.

Le fiacre la suivit dans toute sa longueur

— Arrête ici ! dit alors le Pâtissier.

On était dans les champs et le bruit de la grande ville qui se trouvait derrière arrivait aux voyageurs comme un lointain murmure.

Timoléon coupa les cordes qui liaient les jambes de Vanda.

Mais il ne lui détacha point les bras et lui laissa son bâillon.

— Descends, dit-il.

En même temps la Chivotte la prit par le bras, de peur qu’elle ne cherchât à fuir.

Timoléon donna les vingt francs au cocher en lui disant:

— Tu poux t'en aller.

Puis s’adressant à ses compagnons :

— En route, maintenant, ajouta-t-il; et toi, ma mignonne, songe à ce que je t’ai dit ; je te plante dix pouces d’acier quelque part si tu fais mine de vouloir te sauver.

Nous l’avons dit, la nuit était noire.

Si noire que, si le Pâtissier n’eùl pas connu parfaitement le chemin, les ravisseurs se fussent certainement perdus dans F-*s chamr

Le Pâtissier a . t pris r étroit sentier qui descendait de la butte dans le \allon.

Ce sentier « tait boueux, et Vanda, que Timoléon poussait devant lui et que la Chivotte tenait toujours par le bras, glissa plus d’une fois, en marchant derrière le Pâtissier.

Mais la Chivotte la soutint.

Le silence était profond ; on n'entendait au loin que le sifflet des locomotives se dirigeant vers Paris ou s’en éloignant.

— Où peuvent-ils me conduire et où suis- je donc ? se demandait Vanda.

Et ces deux questions étaient insolubles pour cile.

Au bout d’un -quart d’heure de marche, le Pâtissier s’arrêta.

— Qu'est-ce qu’il y a ? demanda Timoléon.

— Je pense à une chose, répondit le Pâtissier.

— Quoi donc ?

— Que si nous allons au puits du commissaire y nous y trouverons de la compagnie plus que nous n’en désirons peut-être.

— Nous n’allons pas au puits du commissaire, répondit Timoléon.

— Ah î Et où allons-nous ?

— A l'hùtel du Dab de la Cigogne.

— Connais pas ! dit le Pâtissier.

— U y a bien d'autres choses que tu ne connais pas, répondit Timoléon; marche toujours.

Ils arrivèrent dans le vallon.

Alors Timoléon s’arrêta à son tour.

— Est-ce que tu crois avoir découvert les carrières de Pantin? dit-il au Pâtissier.

— Certainement non.

— Alors il est tout simple que tu ne les connaisses pas aussi bien que moi .

— Je connais le puits du commissaire.

— Bon ! fit Timoléon avec dédain , c’est là que vont les petits voleurs , les vagabonds , les filles de bas étage.

— Je connais le grand Tivoli ...

— Penh ! un puisard où la police ne daignerait pas descendre.

— Pourquoi ?

— Parce qu'il ne s'y trouve que des amis dans l'enfance.

Cette expression voulait dire : des malfaiteurs en herbe.

— Et la chapelle de Saint-Crispin y dit le Pâtissier, ainsi nommée parce qu’il y fait si chaud qu’on y est i toujours beaucoup de monde, et, par conséquent, i l’étroit.

— line pitatidièrey fit dédaigneusement Timoléon. Et puis, j’aime à être chez moi.

— Bon!

— Et c’est pour cela que noua allons à Y hôtel du Dab.

— On y est donc seul ?

— Parfaitement.

— Les camarades n’y viennent pas?

— Jamais.

— Pourquoi donc?

— Mais parce qu’ils ne sauraient pas trouver l’entrée.

— Oh ! oh î fit le Pâtissier, qui tombait de surprise en surprise.

— Vois-tu, poursuivit Timoléon , ce n’esrt pas d’hier que je suis dans le métier.

— Je le sais bien.

— J’ai été voleur, j'ai été rousse et quelquefois les deux ensemble. Comme il pleut, qu'il fait mauvais marcher et qu’un bout de 'conversation aide à trouver le temps moins long, je te vas raconter comment j’a

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vert I* hôtel du Dab\ c’est moi qui lui ai donné ce

tda écoutait cet étrange dialogue cl se disait : Si je parviens à leur échapper, il est probable ocambolo fera son profit de tout cela, aoléon poursuivit :

Pour lors, j’étais rousse, et on avait confiance en i la préfecture.

ïn jour le chef de la sûreté me dit : on a arrêté un no violemment soupçonné d’avoir volé cinquante francs à un garçon de recette.

Nous avons le voleur, mais nous voudrions avoir cinquante mille francs. Allez confesser le bonme.

Je me rendis en prison, le voleur ne se fit pas r :

— Ecoutez, me dit-il, si vous voulez faciliter mon ion, je vous dirai où est le magot et nous parrons.

J’accepte. Deux jours après, je me rends dans la

on.

Mon homme était dans un cabanon de Mazas.

Je lui donne une lime et une corde.

— Cette nuit, lui dis-je, tu scieras un barreau, tu .citeras cette corde et tu fileras.

Alors il me dit : j’ai découvert un puisard que sonne ne connaît dans les carrières de Pantin. C’est lu'est l’argent.

* Et il me donna des indications si précises qu’un fant en nourrice aurait trouvé son chemin.

— Alors vous trouvâtes le puisard ? dit !e Pâtissier.

— Sans doute.

— Et le magot?

— Naturellement.

— Alors le voleur eût sa part.

— Non, dit Timoléon en riant, car il lui arriva un icidenL

— Comment ça?

— La nuit venue, il scia son barreau et il attacha sa )rdc.

— Bon.

— Puis il se laissa couler tout du long.

— Et on l’arrêta ?

— Non, mais la nuit était aussi noire qu’aujourfhui. Quand il fut au bout do la corde, il 'lâcha tout, xoyant qu’il était à terre.

— Et alors. ..

— Alors la corde se trouva trop courte de trente h piarante pieds et il se tua en tombant de cette hauteur lans le chemin de ronde.

— Patron, dit le Pâtissier, avec un accent de naïve admiration, vous êtes un fier homme.

— Combien y a-t-il de temps qu'on fréquente les carrières ? demanda Timoléon qui était peu sensible aux cloges.

— Unecwipli! de mois.

— Et bien ! j’en suis sûr, personne n’a trouvé l’entrée de mon puisard.

— Oùesi-il donc?

— Marche toujours.

lis cheminèrent environ dix minutes encore, puis tout à coup Timoléon dit :

— Est-cc qu’il n’y a pas un vieux mur couvert de broussailles sur la gaucho ?

— Oui, à dix pas...

— C’est là.

Et Timoléon recommandant à la Chivotte de ne pas lâcher Vanda, se mit à marcher auprès du Pâtissier.

Ils atteignirent ainsi le vieux mur qui était le dernier débris de l’enceinte d’un jardin abandonné.

Au milieu du jardin, il y avait un puits.

Ce puits était probablement sans eau, car on l’avait couvert avec de vieilles planches et sur ces planches, il y avait de la terre et des pierres qui semblaient n’avoir pas été remuées depuis plusieurs années.

— A l'ouvrage! dit Timoléon, dont les yeux s’ôtaient faits peu à peu à l’obscurité.

Ht il se mit à déblayer les planches de leur fardeau de terre et de pierre.

Puis, il les enleva une à uno et mit à découvert l’orifice du puits.

— Voyons les chimiques, à présent.

11 tira de sa poche un morceau d’étoupe goudronnée et uno boite d'allumettes-bougies.

Une allumette mit le feu à l’étoupc. et l’étoupe enflammée tomba en tourbillonnant au fond du puits, où elle ne s'éteignit point.

Le puits était sans eau.

Il avait «à peine sept ou huit pieds de profondeur, et, se suspendant par les mains à la inargedle, Timoléon s’y laissa tomber le premier, en disant :

— Veillez bien sur mademoiselle.

— Soyez tranquille, répondit la Chivotte, qui sc cramponnait à Vanda.

— Patron, cria le Pâtissier, c’est pire que la chapelle de Saint-Crispin, ça ; nous no tiendrons jamais quatre là-dedans.

— Imbécile répondit le Pâtissier, tu vas voir que ce n’est que l’antichambre de Y hôtel du Dnb. Nous nous logeons mieux que ça, nous autres.

Et la main de Timoléon se promena sur les parois du puits avec une lenteur mystérieuse.

L’étoupe qui brûlait dans le fond du puits était, comme nous l’avons dit, enduite de résine.

C’était une manière do torche qui pouvait durer une heure et plus.

Le Pâtissier et la Chivotte, qui se cramponnaient toujours à Vanda. suivaient avec curiosité les mouvements de Timoléon.

Vanda elle-même, bien quelle sentit que quelque chose de terrible se préparait pour elle, n'avait pu s'empêcher de se pencher sur le puits.

La main de Timoléon, après avoir tâtonné un trament, rencontra sans doute oe qu elle cherchait.

Probablement une fissure dans la maçonnerie du mur.

Car elle disparut tout entière et fut suivie de l’avantbras.

Puis, tout à coup, une pierre se détacha et roula dans le fond du puits.

Puis une autre et encore une autre.

Alors Timoléon leva la tète et dit avec un accent foyeux :

— Je savais bien que personne n’avait découvert mon hôtel ! On m’a même laissé mon outillage, et il y a plus de dix ans cependant que je ne suis venu ici.

Alors, tenant l’étoupe enflammée d’une main, il retira de l’autre une bêche, une pince et une pelle en fer.

Ces trois objets lui avaient servi sans doute à rechercher te trésor du voleur — trésor que, on le pense bien, il n’avait jamais songé à restituer.

Les pierres qui venaient de tomber avaient ouvert dans la muraille du puits une brèche assez large pour que le corps d'un homme pût y passer.

— Passez-moi la demoiselle, à présent, dit le bandit en ricanant.

Le Pâtissier prit Vanda à bras le corps et la suspendant ensuite par les cordes qui lui liaient les bras, il la laissa tomber dans le puits.

Vanda tomba sur scs pieds et ne se fit aucun mal.

— A présent, descendez, vous autres, dit Timoléon.

La Chivotte et le Pâtissier se laissèrent couler l’un

après l’autre et se trouvèrent alors à l’entrée d’un boyau souterrain à hauteur d’homme, mais très-étroit et qui paraissait s’enfoncer peu à peu dans la terre.

— Veillez bien sur mademoiselle, répéta Timoléon.

— Faut-il l'étrangler tout de suite? demanda la Chivotte.

— Non, pas encore.

Timoléon tira de sa poche un second morceau d’étoupe pour remplacer le premier qui était presque, consumé et qu’il éteignit en mettant le pied dessus.

Puis, armé de cette nouvelle torche, il s’engagea dans ce souterrain dont il venait de déblayer l’entrée.

— File donc! dit la Chivotte en poussant Vanda.

Vanda s'était promis de ne faire aucune résistance

Elle se mit donc à marcher sur les pas de Timoléon

La Chivotte venait derrière elle, continuant à l’ac

câbler d’injures.

Le Pâtissier fermait' la marche.

Ce boyau souterrain était évidemment l’œuvre de.* hommes.

C’était un chemin taillé dans la pierre K plâtre qui compose presque tout le gisement des carrières de Pantin.

Les traces du pic qui avait servi à l’ouvrier étaient très-apparentes çà et là.

Mais on n’avait jamais dû se servir de cette ouverture pour extraire do la pierre, et il était probable que, un éboulement s’étant produit dans quelque puisard du voisinage, cette voie étroite n’avait été ouverte que comme moyen de sauvetage.

Timoléon, chemina pendant quatre ou cinq minutes, sa torche à la main, tantôt se baissant, tantôt se redressant, suivant que la voûte était plus ou moins haute.

Puis, tout à coup, il s’arrêta et Vanda, qui marchait derrière lui, le vit en face d’une porte.

line vraie porte en bois, avec des gonds enfoncés dans le roc, une serrure et un verrou.

La clef était dans la serrure et Timoléon dit encore :

— Us n’y ont pas touché : personne n’est venu ici depuis moi.

Il tourna la clef, poussa le verrou et la porte s’ouvrit.

Une bouffée d’air nauséabond frappa Vanda au visage. En môme temps elle se trouva au seuil d’une sorte de salle assez spacieuse, de forme ronde et qui était évidemment une carrière à moitié comblée.

En levant la tête, on pouvait voir à une hauteur considérable des planches et des madriers en échafaudage et par-dessus lesquels l’éboulement avait dû se produire, il y avait sans doute bien longtemps déjà.

Çà et là, dans les coins étaient de vieilles futailles, des morceaux de bois, des outils rouillés.

La carrière avait été abandonnée depuis un grand nombre d’années et son entrée primitive, complètement comblée, ne devait plus être connue de personne.

Au moment où Timoléon et ceux qui le suivaient, pénétraient dans le puisard, une légion de rats s’enfuit sous leurs pieds et disparut par une demi-douzaine de crevasses.

— Mademoiselle aura de la société, ricana Timoléon.

— Ah! papa, s'écria la Chivotte, vous êtes un fier homme tout de même. Je devine à présent. La largue à Rocambole sera grignotée toute vive.

— C’est une idée qui en vaut une autre, murmura Timoléon avec un rire cruel.

Vanda ne put s’empêcher de frissonner.

Timoléon avait fait un signe au Pâtissier.

Celui-ci qui se trouvait derrière Vanda, lui donna on croc-en-jambe.

Vanda tomba.

— Reficelez-moi la petite, ordonna Timoléon, tandis que le Pâtissier et la Chivotte se précipitaient sur elle et l’empêchaient de se redresser.

Ce fut Faffaire d’un tour de main, les jambes de Vanda furent attachées de nouveau solidement, et elle se trouva couchée sur le dos et dans l’impossibilité de sc relever.

Mais Timoléon lui ôta son bâillon, disant :

— Il faut qu’elle puisse crier à son aise, cette chère enfant.

Vanda leva sur lui un regard écrasant de mépris :

— Va, dit-elle, je n’ai pas peur.

— Si tu as faim, dit la Chivotte, tu mangeras des rats, en attendant qu’ils te mangent.

— Vous êtes des misérables ! répondit Vanda. mais j’ai foi en Rocambole. 11 me cherchera, il finira par me trouver... et malheur à vous !

— En attendant, ma petite, bonsoir!

LES MILLIONS DE LA BOHÉMIENNE

Oa était dans les taaœpa, et le brait de la fraude ville arrivait aax voyifeur*. (Pife tti).

Et Timoléon entraîna scs deux complices hors du puisard.

Vanda se trouva dans les ténèbres et entendit les verrous et la serrure de la porte grincer.

Puis les pas des trois misérables s’éloigner...

Puis plus rien !

— Papa, disait la Chivotte à Timoléon, lorsque, remontés h la surface du premier puits, ils se mirent tous trois h replacer les planches dans le même état, papa, vous avez une crâne idée, mais c'est égal, j'aurais autant aimé l’étrangler moi-même.

— Pourquoi?

— Cest plus sûr.

— Mais elle n’aurait pas souffert...

— Oui... maisqui saitl Rocambole...

Le Pâtissier eut un rire mystérieux.

30* UVKAISOH.

— Je compte le prendre au piège, dit-il.

— Lui?

— Et le piège, c’est Vanda.

Et tous trois s’en allèrent, sans que Timoléon voulût s’expliquer davantage.

Le lendemain matin, c’est-h-dire quelques heures après la séquestration presque simultanée de Vanda et de sir James Nively, l’une tombée au pouvoir de Timoléon, l’autre supprimé par Rocambole, le fruitier de la rue du Vert-Bois venait d’ouvrir sa boutique, lorsque deux commissionnaires passant auprès avec une charrette à bras vinrent s’arrêter devant la maison.

La charrette à bras était chargée d’un vieux bureau en acajou, d’un lit en fer, d’un matelas, de couvertures

IÆ DERNIER MOT DK ROCA.MROLE

et dequalqties chaises de paille. En ajoutant à tout cela un casier à cartons verts et un fauteuil à dossier circulaire, on avait tout le mobilier du bonhomme qui avait, l’avant- veille, loué l’appartement du premier pour y tenir un bureau de placement.

Derrière le mobilier cheminait le locataire.

Il avait à la main deux chapeaux non moins pras que celui qu’il portait sur sa tète, une paire de vieilles bottes, une lampe à tringle et un mouchoir noué par les quatre coins qui paraissait contenir du linge. Sous les deux bra% des papiers et des portefeuilles, et suspendues à son cou et flottant sur son dos, une demi-duuzaine de vestes et de redingotes attachées les une* aux autres par les manches.

Le fruitier se prit 11 rirp en le voyant.

— Vous n’étes plus un homme, dit-il, vous êtes un magasin.

— On fait ce qu’on peut, répondit le vieillard d’une voix cassée.

Et il demanda la clef du logement, que le fruitier s’empressa de lui donner.

Les commissionnaires détachèrent lfes meubles et se mirent à les monter un h un, tandis que le prétendu placeur se débarrassait de sa gardn-tobé itnpfovisée.

Le fruitier lui dit :

— Je vous attendais hier.

— C’est vrai, dit le bonhomtfte, niais pour déménager, vous savez, il faut paver son terme. On m'a remis à hier soir pour de l’argent qu’dît me devait. Quand on est un pauvre diable comme moi, nn fait ce qu’on peut.

— Vous avez raison, dit le fruitier, qu'* cette humilité eL celte franchise séduisirent et qui prit en amitié k vieux bonhomme. Vdulez:^duâ boire unegotiüe?

— Volontiers, dit-il.

Il laissa les commissionnaires installer sort chétif mobilier, d’après les indications qu’il leur avait données sur la place de chaque meuble, et suivit le fruitier dans cette arrière-boutique que nous connaissons et qu’on appelait la buvette.

M:«is tout en trinquant avec lui et en avalant un verre de métë, — on nomme ainsi un mélange de cassis et d’eau-de-vie, — il jetait un regard furtif autour de lui par-dessus ?es lunettes et se rendait un compte exact de l'état des lieux.

La trappe de la cave ne lui échappa point.

En hiver, dans les cafés, chez les marchands de vin, partout où il entre et sort beaucoup de inonde, il e*t d’usage, par les temps boueux, de jeter un sable jaune qui ressemble par la couleur à de la sciure de bois.

Il y en avait dans la buvette du fruitier, et il était répandu non point du matin mais de la veille, car la fruitière n’était point levée encore et la boutique n'avait pas été balayée.

Le bonhomme à qui rien n’échappait, remarqua une certaine quantité de traces de pas sur ce sable.

Cela n’avait rien d’extraordinaire, attendu que toute a soirée, on entrait dans la buvette “t que le quartier

était assez populeux pour qu'une boutique bien achalandée ne désemplit pas.

Mais la nature de ces empreintes méritait d’ètre étudiée. U y avait d’abord la trace d’un pied chaussé de lisière.

Ce devait être celui du fruitier qui, dans la maison, quittait toujours ses sabots.

Puis il y avait une large empreinte longue à proportion, marquée de clous.

Le pied qui l’avait frappée devait être celui d’une sorte de colosse ou d’hercule, marchant lourdement et pliant peut-être sous le poids d’un fardeau.

Enfin, ail milieu des autres traces, le prétendu placeur remarqué tire botte mince, étroite, à talon haut bien certainement ; une boite qui devait chausser un pied élégant et qui certes n’rlppar tenait pas aux visiteurs ordinaires do la rue du Vert-Hois.

Ces remarques faites, le bonhomme dit au fruitier :

— C’est h mon tour de régaler, doublons ça.

Et il tira d’un vieux gilet de tricot h manches, une pièce de quatre sous qu’il posa sur le comptoir.

Puis, quand il eut choqué son second verre avec celui du fruitier, il se dirigea. I- tenant à la main jusque sut le pas de la porte.

Il était 11 peine sept heures du matin et les balayeurs commettraient leur office aux deux extrémités de la rue, mais n'avaient point encore atteint le milieu, c’està-dire le devant de la maison du friiitler.

Ceci était facile à constater par la boue qui couvrait le trottoir et les tas d’ordures qui Se trouvaient à la porte.

Sur le trottoir, le bonhomme remarqua l’empreinte de la boite aristocratique et celle du grand pied aux souliers à clous.

Ces dent empreintes ne «divalent point le trottoir, mais elles le traversaient.

Cependant le bonhomme eut beau les chercher au milieu de la chaussée, il ne les retrouva point.

En revanche une roue de voiture avait affaissé un des tas d’immondices jetés au bord du trottoir; et, en y regardant de plus près, ou voyait distinctement que le véhicule avait dù séjourner devant la boutique, car les chevaux avaient piétiné à la même place.

Le soulier à clous et la fine boit" étaient donc sortis de la voilure.

Le bonhomme faisait toutes ces réflexions en regardant devant lui et disant au fruitier :

— Pensez-vous que le quartier- soit aussi bon que la rue Grenétat ?

— Ma foi ! répondit le fruitier, je ne connais pas assez votre quartier, pour vous répondre à coup sêr; cependant, hier, j’ai déjà vu deux bonnes du voisinage s’arrêter devant votre écriteau.

— Vrai ? fit le bonhomme, qui prit un air joyeux.

Puis il posa son verre sur le comptoir, ajoutant :

— Allons voir à m’installer.

Les deux commissionnaires avalent achevé de monter le chétif mobilier et les loques du vieillard.

LES MILLIONS PE LA BOHÉMIENNE

Il souhaita le bonjour au fruitier et gagna son nouveau domicile.

L’un des commissionnaires disait à l’autre :

— Tiens ! voilà tes trois francs. Tu peux t’en allor. Je monterai bien le lit tout seul.

Le commissionnaire empocha les trois francs et partit, laissant son compagnon tète à tôle avec le prétendu placeur.

Alors ces derniers échangèrent un coup d’œil d’intelligence.

— J’attends vos ordres, patron, dit l’homme à la veste de velours vert, qui notait autre que le Pâtissier, parfaitement déguisé et méconnaissable.

— Attends un moment, dit Timoléon, il faut voir d’abord si les oiseaux sont toujours en cage.

Et, après avoir fermé la porte, devant laquelle le Pâtissier se plaça, de peur que la fantaisie de regai der par la serrure ne prit à quelque locataire montant ou descendant l’escalier — Timoléon alla soulever le morceau de papier qui recouvrait le trou qu’il avait percé l’avant-veille avec un vilbrequin.

Puis, il introduisit son petit doigt dans le trou et appuya un peu.

La mince couche de plâtre qu’il avait laissée se détacha sans bruit et un petit jet de lumière s’échappa du trou, auquel, sur-le-champ, Timoléon colla son œil.

O trou était pratiqué juste auprès du lit occupé par Gipsy.

Gipsv dormait encore.

A l’autre bout do la pièce, on aperc»?vait Marmouset, assis devant une table sur laquelle brûlait une chandelle, un livre sous les yeux et sa tète dans ses deux mains.

Il étudiait avec ardeur la langue anglaise, afin de pouvoir bientôt converser avec sa chère Gipsy, et son attention était si bien absorbée qu il n’avait pas entendu le bruit du plâtre qui tombait derrière 1 ? lit.

— Est-ce bien là Marmouset? demanda Timoléon, qui fit un signe au Pâtissier.

Le Pâtissier s’approcha et regarda à son tour :

— Oui, dit-il, c’est bien lui.

Timoléon tira de sa poche un morceau de pain tout frais, acheté à la livre.

Il prit un peu de mie, en fit une boulette, et, avec cette boulette, il boucha le trou.

— Maintenant, dit-il, que nous avons l'oiseau sous la main, il faut tâcher de retrouver l’acquéreur.

— Qui sait ce que Rocambole en a fait? murmura le Pâtissier.

— Je crois le savoir, répondit Timoléon.

— Ab!

— Rocambole est venu id la nuit dernière, avec Milon, et ils saut entrés dans la bouti jue du fruitier.

— Comment savez-vous cela ? demanda vivement le Pâtissier.

Timoléon se prit à rire :

— Imbédle ! dit-il, on n’a pas été rousse et voleur sans avoir bon nez.

— Plaît- il ?

— Ecoute et tu vas voir.

Le faux commissionnaire et le prétendu placeur avaient pris chacun une chaise, s’étaient asüis l’un auprès de l’autre et causaient à voix basse.

Timoléon disait :

— Tu le souviens qu’au moment où nous arrivions, hier soir, à l'hotel de la rue Marignau, un fiacre stationnait auprès du jardin?

— Oui.

— Ce fiacre était celui de Rocambole, et il a servi à faire le coup et à eulever l’Anglais. Nous n’étions pas de force à nous opposer à l’enlèvement, et nous avons bien fait de nous borner à mem e la main sur la belle Vanda.

— Ah ! par exemple, dit le Pâtissier, je suis un peu de l’avis de la Chivotte, moi.

— Vraiment? dit Timoléon.

— 11 valait bien mieux s’en débarrasser tout de suite.

Timoléon haussa les épaules :

— Je vous ai dit que j’avais mon idée. Par cousér quent, laissez-moi tranquille.

Le Pâtissier inclina la tête en signe de soumission.

— Revenons au fiacre, dit Timoléon. C’est dans un fiacre que Rocambole a emmené l’Anglais ?

— Oui.

— U y a en bas, à la porte, les traces d’un fiacre.

— Bon 1

— Et dans la boutique deux empreintes de pas, un pied lourd, écrasé, celui de Milon sans doute, qui porlaitl’AnglaU sur ses épaules; une botte fine, légère, et qui ne peut qu’appartenir à Rocambole.

— Alors ils sont venus id î

— J’en suis sûr.

— Le fruitier serait complice?

— C’est un cheval de retour.

— Bon ! coaipris... Mais où ont-ils caché l’Anglais?

— Je ne sais pas; mais je le saurai ce soir. Aiaui tenant, écoute bien.

4 — Voyons ?

— Tu vas rejoindre la Clnvotte.

— Elle m’attend au coin du boulevard et de la rue Saint-Martin.

— La demoiselle est trop bien ficelée pour qu’il lui soit possible de bouger, continua Timoléon, Lisant allusion à Vanda; elle aura peut-être bien qudgoçs démêlés avec les rats, mais c’est au petit bonheur, et on ne peut pas tout prévoir. Seulement, fi ne veux pas qu’elle meure de faim. J'ai besoiu quelle vive, au contraire.

— Mais...

— Pâtissier, dit froidement Timoléon, t»i veux tp venger de Rocambole, n’est- ce pas?

— Si je le veux !

— Eh bien! fais attention à ceci : Si mjt ordres ne

sont pas suivis de point en point, je ne réponds de rien. Il y a mieux ; je te laisse et je fais la paix avec Rocambole.

Cette menace arracha un frisson au Pâtissier.

— Suffit! dit-il, parlez...

— Ce soir, à la brune, tu iras avec la Chivotte à l’Hôtel du Dab. Vous emporierez un panier de provisions, et vous ne vous en irez pas que la demoiselle U’ait soupé.

— Faudra-t-il lui délier les mains ?

— Sans doute. Mais avant de vous en aller, vous les lui attacherez de nouveau.

— Bon !

— Maintenant, écoute encore. Tu te muniras d’un pistolet.

— Pourquoi faire ?

— - Pour casser la tôle à la Chivotte. si elle se livre envers cette femme à la moindre violence.

— On vous obéira, patron.

Timoléon parut réfléchir un moment

— Tu vois qu’il y a ici deux fenêtres, n'est-ce pas ?

— Oui.

— Celle qui est le plus prés de la me Saint-Martin restera fermée toute la soirée. Aux environs de minuit, tu passeras dans la rue.

— Et je regarderai la fenêtre ?

— Cesl cela. Si tu la vois entrebâillée, tn t’approcheras de la porte, je l'aurai ouverte. Tu n’auras qu’à pousser pour entrer. Tu ôteras tes souliers et tu monteras ici sans bruit. Alors nous nous mettrons à la recherche de 1* Anglais. D’ici là, je vais étudier le plau de la maison et les habitudes des locataires.

Le faux commissionnaire s’en alla muni de toutes ces recommandations.

Timoléon acheva de ranger son petit ménage, après avoir remplacé son chapeau par une casquette à double visière en forme d’abat-jour qui achevait de le rendre méconnaissable.

Il passa une partie de la matinée abrité derrière les Persiennes de cette fenêtre qu’il avait signalée au Pâtissier, espérant voir, soit Rocambole, soit Miloa.

Mais ni l’un ni l’autre ne parut.

'“rois ou quatre bonnes sans places, croyant à un tou*eau de placement sérieux, se présentèrent successivement.

Timoléon les inscrivit gravement et leur dit à toutes :

— Vous reviendrez demain matin.

Vers midi, il descendît chez le fruitier et acheta un morceau de fromage, une demi-chopine et deux ronds |e saucisson.

Puis il remonta dans son bureau.

— Voilà un vieux brave homme, dit le fruitier à sa femme, qui ne fait pas grand bruit.

— Pourvu qu’il paye, dit la femme.

— On verra ça dans trois mois, répondit le fruitier. Et il ne s’occupa plus de son nouveau locataire.

A la brune, Timoléon sortit de nouveau.

11 trouva le fruitier dans l’allée, et le bas de l’cscajier encombre.

Deux garçons marchands de vin de Bercy étaient en train de descendre une futaille dans la cave, non point par cette trappe que Timoléon avait remarquée dans l'arrière-boutique, mais par l’escalier qui était à l’usage de tous les locataires.

La futaille était lourde. A un certain moment, elle entraîna celui des garçons qui se tenait en haut de l’escalier, et le fruitier, posant sa chandelle sur la première marche, dégringola dans la cave en disant :

— Attendez! je vais vous aider...

— Puis-je vous donner un coup de main ? demanda Timoléon.

— Ce n’est pas de refus. Eclairez-nous.

Timoléon prit la chandelle et descendit.

— Il est plein de complaisance, ce vieux bonhomme, pensa le fruitier.

Timoléon éclairait les garçons et le fruitier avec une patience inépuisable.

La pièce de vin arriva sans encombre au bas de l’escalier et fut poussée dans un caveau que le fruitier ouvrit.

Timoléon, à qui rien n’échappait, remarqua lesecoud escalier qui montait directement dans la boutique du fruitier.

— Bon ! pensa-t-il, je n’aurai pas besoin de passer par la buvette.

Il jeta un coup d’œil à la serrure qui fermait la porte de communication et sc dit encore :

— Cela doit s’ouvrir avec une paille.

Enfin — et il éprouva même une légère émotion — il remarqua dans le caveau oh l'on venait de ranger la futaille, sur le sol humide et boueux une nouvelle empreinte de pas, en tout semblable à celle du matin.

La botte qu'il croyait être celle de Rocambole avait passe par là.

— Venez donc que je vous paye un vermouth, dit le fruitier qui voulait reconnaître la complaisance de son nouveau locataire.

Timoléon, remonté dans la boutique, trinqua avec les deux garçons du port de Bercy, puis il annonça qu’il allait dîner dans une gargolte du voisinage.

Et il sortit.

Comme il tournait l’angle de la rue du Vert-Bois, fl se trouva face à face avec un homme qui marchait précipitamment et le bouscula même en passant.

— Excusez, le vieux 1 dit-il d’une voix émue.

C’était Mi Ion.

Milon n’avait pas reconnu Timoléou.

Mais Timoléon l’avait reconnu.

— Bon ! pensa-t-il, Rocambole et lui sont à la recherche de Vanda, et fl vient savoir si on ne l'aurait pas aperçue rue du Vert-Bois.

Et il continua son chemin, riant sous cape, c’est-àdire sous sa casquette à double visière.

Le nouveau locataire du fruitier ne rentra que vers dix heures du soir, et fl prit dans la boutique son chandelier de cuivre et sa clef.

Deux hommes taisaient la partie dans la buvette sur un tapis graisseux.

Timoléon, qui connaissait tous les voleurs de Paris, reconnut le Chanoine et la Morl-des-Hraves.

— Les gardes du corps de monsieur Marmouset, se dit-il.

Et il monta après avoir souhaité le bonsoir à son propriétaire et à son épouse.

Puis, s’abritant derrière les personnes fermées, il éteignit sa chandelle et murmura :

— Maintenant, attendons que la boutique du fruitier soit fermée.

Pendant la journée, sans en avoir Pair , Timoléon avait observé une foule de choses, tantét par la croisée, tantét par la porte demeurée entr'ouverte.

Il avait vu monter et descendre les locataires, et il était déjà au courant de leurs habitudes.

11 savait qu'à dix heures du soir tous étaient rentrés, h l'exception d'un ouvrier tanneur qui occupait un

cabinet au sixième, travaillait durant la nuit et ne reparaissait qu'au point du jour.

La boutique du fruitier était le seul endroit où l'on

veillait aussi tard.

Les liabitués, les nouveaux, surtout, prolongeaient leur partie quelquefois jusqu'à minuit.

Seulement alors, le fruitier fermait sa boutique.

Mais les volets étaient assez disjoints pour laisser passer un filet de clarté, et ce fut les yeux fixés sur cet indice révélateur que Timoléon attendit.

Les locataires rentrèrent un à un.

Timoléon les entendit monter, d'un pas lent ou rapide, l'escalier.

Puis la porte de la boutique qui donnait sur l’allée s’ouvrit à son tour.

Timoléon prêta l'oreille plus attentivement que jamais.

Le fruitier souhaitait le bonsoir au Chanoine et à la Mort-des-Braves, qui couchaient dans la maison, à l'étage au-dessus de celui de Marmouset, sans doute pour être prête à lui venir en aide à la première alerte.

Ils marchèrent quelque temps au-dessus de la tête

du faux placeur, qui voyait leur lumière se refléter sur les murs de la maison d'en face.

Enfin la lumkre s 'éteignit et les pas ne se firent plus entendre.

La Mort-des-Bravcs et le Chanoine étaient au lit.

11 n’y avait qu'un homme de h bande de Rocambole dont Tim»*léon n'eût pas de nouvelles.

Mais Milon, sans doute, avait seulement touché barre à la rue du Vert-Bois et s’était empressé do rejoindre son maître.

Le silence le plus complet régnait maintenant dan» la maison.

Titnoléon ouvrait sans bruit les volets indiqués au Pâtissier, et celui-ci ne tarda pas à paraître à l'extrémité de la rue.

Le faux placeur se déchaussa alors et descendit lestement l'escalier.

U avait remarqué, dans la journée, que la porte de la maison ne s'ouvrait point, comme la plupart des portes de Paris, au moyen d'un cordon lire par un concierge.

11 se trouvait au dehors une petite plaque du diamètre d'un écu de cent sous.

Avec le doigt, l'initié à ce secret de Polichinelle faisait mouvoir un loquet et la porte s’ouvrait.

Thnoiémi leva doue simplement le loquet, et le Pâtissier entra.

— Ote tes souliers, lui dit Timoléon en le prenant par la main, et prends garde de le cogner en montant.

Deux minutes après, le faux placeur et son a&dyle étaient enfermés au premier étage et causaient à voix basse.

— Eh bien ! demanda Timoléon, avez- vous vu notre prisonnière ?

— Pardieu l

— Elle n’est pas morte?

— Les rats ne Pont donc pas mangée ?

— Ob ! dit le Pâtissier, faut que ce soit une crâne femme et qu’elle ait de rudes nerfs. On dirait de l'acier.

— Comment cela?

— Vous savez que nous l’avions solidement attachée et couchée ensuite sur le dos?

— Sans doute.

— Je ne sais pas comment elle a fait, mais elle est parvenu à se dresser sur ses pieds.

— Sans briser les cordes ?

*— Non, elle était toujours attachée, mais les rats l'avaient embêtée probablement et il y en avait même un qui Pavait mordue à la figure.

— Pauvro petite ! ricana Timoléon.

— Elle s’est donc dressée sur ses pieds et elle en a écrasé plusieurs.

— Et ils ne l’ont pas mordue ?

— A part ce coup de dent à la figure, elle était saine comme l'œil.

— Avait-elle Pair bien désespéré Y

— Elle était calme comme vous et moi. La Chivotte a voulu l’agonir , mais je m’y suis opposé.

— A-t-elle mangé 1

— De bon appétit. Nous lui avons détaché les bras, et elle n’a pas cherché à nous bousculer. Quand elle a eu fini de manger, nous Pavons reficelée et elle n'a opposé aucune résistance!

— Fort bien. Mais dit Timoléon , a-t-elle l’air d'espérer une délivrance?

— Elle n’a rien dit, elle est calme.

— C’est égil murmura Timoléon, comme se parlant à lui-mé.ne, il faudra se hâter. — Mainumaul, mon boni) eau rqe , à la besogne !

— Vous savez où est l’Anglais ?

— A pou près.

Timoléon qui jusqu'alors était demeuré dans l'obscurité, se procura de fa lumière et ouvrit le tiroir de son bureau qu’il avait prudemment fermé h cief.

Ce tiroir était une vraie trousse de serrurier.

Il contenait un trousseau de fausses clefs, un »«onteitfneur. de* limes, un mai teau.

En outre, dans un coin, il y avait un paquet de cordes roulées.

Timoléon s’empara de tout cela et en remplit scs poches.

Puis il souffla la chandelle.

— Bigre! dit le Pâtissier, vous prenez quelques précautions, papa.

Timoléon se pencha vers lui et approcha ses lèvres de son oreille :

— Ecoute bien ce que je vais te dire, fit-il.

— Parlez...

— Nous jouons tout simplement notre vie h l'écarté en ce moment.

— Hein 1 fit le Pâtissier.

— Seulement, poursuivit Timoléon, nos adversaires ont trois points et viennent de marquer le roi. Il s'agit de piquer sur quatre.

— Excusez...

— Si tu as peur, va-t‘en ! Seulement, nous ne nous vengerons pas do Rocambole. Voilà tout.

— Allons- y 1 dit le Pâtissier.

Et il serra dans l'ombre, la main do Timokfauco signe de résolution.

Ce dernier ouvrit la porte.

Il l’ouvrit sans bruit, avec des précautions infinies.

Puis, éprouvant le besoin de prouver ce qu’il avait avancé, c’est-à-dire de faire comprendre au Pâtissier la gravité des circouslam es :

— La maison , dil-ii , est pleine de la bande de Rocamboie.

— Ah!

— Au-dessus de nous, il y a deux hommes qui. en te reconnaissant, te sauteraient à la gorge et le refroidiraient. Veux-tu savoir leurs noms ?

— Oui.

— Le Chanoine et la Mort-des-Bruves.

Le Pâtissier les connaissait et il frissonna.

Timoléon poursuivit ;

— En bas, dort le fruitier : encore un qui revient de Toulon et un dévoué à Rocambole.

— Us !e sont tons, murmura le Pâtissier avec dépit.

— Au moindre bruit les uns ouïes aiitress'éveilleroni, envahiront l'escalier et...

— Allons- y ? répéta le Pâtissier, je veux me venger!

Ils descendirent.

A chaque marche, Timoléon s’arrêtait et prêtait l’oreille.

La maison était plongée dans le silence et l’obscurité.

Arrivés au bas de l'escalier, ils s’arrêtèrent de nouveau.

Timoléon promenait ses deux mains sur lo mur et cherchait l'entrée des caves.

La porte qui était commune à tous les locataires ne s’ouvrait qu'à l’aide d’un loquet.

Mais Timoléon avait constaté que ce loquet criait , tant il était rouillé.

Aussi prit-il des précautions minutieuses pour le faire mouvoir, appuyant les deux mains dessus.

Derrière lui, le Pâtissier retenait son haleine.

Un ronflement sonore qu’ils entendirent leur donna du courage.

C’était le fruitier qui venait de s’endormir e' dont le sommeil bruyant retentissait h travers le mur du rez-de-chaussée.

Si le fruitier dormait, tout allait bien.

Enfin, la porte de la cave s'ouvrit.

Timoléon, qui connaissait les êtres, prit le Pâtissier par la main et lo poussa dans l’escalier.

— Descends tout droit, lui dit-il.

Puis il referma la porte sur lui, la tirant avec la même lenteur.

Ni la porte, ni le loquet ne firent lo moindre bruit.

Alors Timoléon descendit.

— Où es- tu ? fit-il.

— Ici , répon lit le Pâtissier.

Le Pâtissier était arrivé au bas de l'escalier et foulait le s>l humide et glissant du corridor dos caves.

Timoléon étendit la nain et le toucha.

— (l’es' bien, dit-il. Allumons la chimique !

Et il tira de sa poche une allumette qu’il frotta sur son ongle.

L’allumette prit feu et Timoléon s’approcha d’une de ces bougies roulées en corde qu’on appelle rat-de-cave et qui sont à peine de la grosseur du petit doigt.

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