‹ [Le Dernier mot de RocamboleChapitre 33 sur 100 · XLVII · texte numérisé non relu

XLVII

Tout en allumant son rat-de-cave, Timoléon le tenait devant sa poitrine de façon à en pro et r toute la lueur devant lui et à bisser dans l’ombre le bas de l'escalier.

A défaut de sa mémoire, si elle efit eu par hasard un moment d’indécision, les pas dos garçons de Bercy et du fruitier, largement imprimés sur le sol du corridor souterrain, l’eussent guidé pour trouver la porto de la cave particulière du fruitier.

Quand il fut devant cette porto, Timoléon lendit son rat-de-cave au Pâtissier :

— Tiens ça, dit-il.

Puis il fouilla dans sa poche, ajoutant :

— Si nous devions filer, après avoir fait le coup, je ferais sauter la serrure; mais comme nous devons rester dans la mai on oh j'ai affaire pour deux ou trois jours encore, il s’agit de ne pas nous vendre.

11 prit son trousseau de clefs.

Puis, avec une patience d’ango, et tandis que le Pâtissier tenait son rat-de-cave auprès de la serrure, Timoléon essaya l’une après l’autre ses fausses defs.

Enfin lune entra et tourna dans la ssrrure.

Le peno glis-a sans bruit, la porte s’ouvrit.

Timoléon retira la def du côté extérieur et la passa à l’intérieur.

— On ne prend jamais trop de précautions, dit-il.

Et poussant le Pâtissier dans b cave du fruitier, il referma la porte sur lui.

La cave, comme on a pu le voir quand Koeambole et Milon avaient descendu sir James évanoui, était divisée en plusieurs compartiments et caveaux.

Timoléon n’avait pas de souliers.

Mais il avait mis ses chaussons qui ne devaient laisser qu’une empreinte indécise.

D’ailleurs, les garçons de Bercy avaient piétiné le sol assez pour confondre toutes les traces.

Mais Timoléon avait vu, dans la soirée, l’empreinte de la bcltine auprès d’une petite porte qui était celle d’un autre caveau.

C’était là que, selon lui, devait être enfermé l’Ang ais.

Il s’arrêta une fois encore et prêta l’oreille.

Comme il était arrivé trop tard, la veille, pour faire avouer l'enlèvement du baronnet, il y avait une chose que Timoléon ne savait pas, — c’est que sir James était sous la puissance d’un narcotique.

Or, il croyait qu’on s’était contenté do le garrotter et de le bâillonner pour l’empêcher de crier.

Mais si serré que soit un bâillon, il bisse cependant passer quelques gémissements étouffes.

C« tait pour ceh que Timoléon s’arrêtait et prêtait l’oreille.

Timoléon n’entendit rien.

— L’auraient-ils tué? se dit-il.

Et il sentit quelques gouttes de sueur perler à son front.

Le Pâtissier tenait toujours lo rat-de-cave.

Timoléon reprit son trousseau de clefs, et comme il avait attaqué la première porte, il attaqua la seconde.

Celle-là encore céda.

Mais, ô surprise !

Timoléon se trouvait au seuil d’un caveau complètement vide.

Où donc était sir James ?

Un moment, croyant s’ètrc? trompé, Timolénn songea à revenir sur scs pas.

Mais l’empreinte de la fameuse botte et celle du large pied ferré le frappaient, car elles se continuaient dans te second caveau.

Timoléon en fit le tour, frappant de son poing fermé Hurle mur, avec l’espnir de découvrir quelque cachette, quelque cavité mystérieuse.

Partout le mur rendit un son mat et plein.

Alors Tmoléon regarda à ses pieds.

Il lui sembla que le sol qu’il foulait s'affaissait légèrement et n’avait point été tassé aussi durement que celui du caveau précédent.

Quand il se fut baissé et qu’il l’eut labouré avec ses doigts, il s’aperçut que ce sol était friable et qu’il avait été récemment remué. ,

Alors Timoléon fut fixé.

11 s’accroupit, et se faisant une pelle de ses deux mains, il se mit à déblayer le milieu du caveau, au grand étonnement du Pâtissier.

Bientôt les ongles glissèrent sur une surface dure et graveleuse.

Timoléon reconnut une pierre.

En même temps, levant les yeux, il aperçut dons un coin du caveau cette pince dont le fruitier s'était servi la nuit précédente.

Le reste n’était qu’un jeu.

Timoléon mit à découvert la pierre qui recouvrait l’oubliette.

Puis il s’empara du levier et l'introduisit dans la fente.

La pierre se souleva et mit le trou du puits à découvert.

— Ils sont rudement malins ! murmura Timoléon, faisant allusion à Bocambole et à scs complices.

Le Pâtissier s’ctait agenouillé au bord du trou et plongeait son rat-de-cave à l’intérieur du puits.

Au fond, on apercevait un corps accroupi dans une parfaite immobilité.

— Ils l’ont tué ! murmura le Pâtissier.

Les cheveux de Timoléon se hérissèrent.

Mais il ne perdit pas courage :

— Bail) qui sait? dit-il.

Et, s'emparant du paquet de cordes qu’il avait apporté, il se mit à l'enrouler autour du corps du Pâtissier.

— Que faites-vous ? dit celui-ci.

— Tu vas voir. Arc-boute-toi bien sur tes pieds.

En môme temps Timoléon saisit l’autre bout de la corde et se laissa glisser dans le puits.

En arrivant au sol, il toucha le corps de sir James.

Le corps ne bougea pas.

Timoléon le toucha. Ce corps était froid.

— Rocambole m’aurait-il donc volé ma vengeance ? se dit-il avec un redoublement d’émotion.

Mais Timoléon ne perdait jamais la tète.

— Voyons? sc dit-il, si Rocambole avait tué sir James, il l’aurait bissé sur place et ne se serait pas donné tant de mal pour l’apporter ici.

En même temps, il leva les yeux.

11 vit à distance égale du fond du puits et de son orifice une espèce de lucarne.

C’était la meurtrière ouverte sur l’égout.

— Bon ! dit-il, s’il y a de l’air, c’est pour qu’il vive l

Et soudain un souvenir traversa sa pensée.

Il se rappela comment, autrefois, Rocambole avait fait sortir Antoinette de Saint-Lazare, et il songea que sir James avait sans doute, par les soins de Vanda, pris une goutte de ce narcotique si puissant qu’il

arrivait à la paralysie complète et h la suspension de tous les organes vitaux.

Dès lors, il ne s’agissait plus pour Timoléon que de s'assurer que sa supposition était fondée.

11 se procura du feu en frottant une autre allumette, puis, la tenant d’une main, il se mit è entr’ouvrir les lèvres de sir James.

Le prétendu mort avait les gencives rouges. Céttit

bon signe.

— Nous examinerons cela plus en détail, là-haut! se dil-il.

Il jeta l'allumette. Puis, prenant la corde qui hii avait servi à descendre dans le puits, il la passa sous les aisselles du baronnet et la noua solidement.

Ensuite il dit à mi-voix au Pâtissier penché sur le puits :

— Tiens-toi bien ! je vais remonter !

En môme temps, il saisit la corde à un mètre audessus du corps de sir James et le hissa hors du puits.

— 11 est mort, n’est-ce pas ? dit le Pâtissier.

— Je ne sais pas.

— C’est facile à voir.

— Je ne sais pas, répéta Timoléon.

Puis il prit la corde à deux mains et dit encore :

— Aide-moi, nous allons le remonter.

Un homme inanimé, disent les gens du peuple, est plus louid qu’un autre.

Cela est- il vrai ? nous n’oserions l’affirmer.

Toujours est-il que le Pâtissier et Timoléon eurentd? la peine à retirer sir James hors du puits.

Timoléon le coucha tout de son long dans le caveau.

— 11 est mort, répétait le Pâtissier.

Et se penchant sur lui, il posa sa main sur le cœur du baronnet.

Le cœur ne battait pas, la poitrine était aussi froid: que le visage.

Timoléon se prit à soulever les quatre membres l’un après l’autre.

Ils pliaient aux jointures et n’avaient point cette rigidité qui s’empare du corps quelques heures après le trépas.

Cependant il y avait vingt-quatre heures que sir James était dans ce cul de basse fosse.

— Non, il n’est pas mort, dit Timoléon

— Oh ! fit le Pâtissier, il est froid.

— Ça ne fait rien....

— Pourtant....

Timoléon le regarda d’un air de pitié....

— On voit bien, dit-il, que tu ne connais pas Bocambole !

Et le Pâtissier ne put so défendre, à ces mots, d’un léger frisson.

Rocambole jouait donc avec b mort ?

Timoléon s’aperçut de la stupéfaction et même de l’effroi que ses dernières paroles avaient produits sur le Pâtissier.

Trois oa quatre bonnes m présentèrent successivement. (Pa*e ta).

— Ah! dit-il, ne crois pas qu’en t’associant avec moi pour exterminer Rocambole, tu t es embarqué dans une simple partie de bézigue.

— Mais...

— Si tu as peur, il en est temps encore... Va-t’en ! ajouta Timoléon avec calme.

— Jamais ! dit le Pâtissier.

Timoléon s’était agenouillé devant sir James et le considérait attentivement.

— Oui, dit-il enfin, Antoinette Miller était comme ça, quand elle est sortie de Saint-Lazare dans une bière.

— Antoinette ! fit le Pâtissier étonné.

— Oui, c’est une histoire qu’il serait trop long de te raconter. Nous n’avons pas le temps aujourd’hui, et il serait dangereux de moisir ici.

Alors vous croyez qu'il n’est pas mort.

— Non, dit Timoléon.

— Eh bien ! qu’allons-nous en faire ?

— Voiia ce que je me demande, murmura Timoléon comme se parlant à lui-môme.

Mais il eut bientôt pris son parti.

— Je sais bien, dit-il, que le plus sage, en apparence, serait de le prendre sur nos épaules et de le porter hors de cette maison. Mais que dira le cocher de la voiture dans laquelle nous le mettrons ? et ne rencontrerons-nous pas quelque sergent de ville trop curieux 7...

c D’un autre côté nous ne pouvons pas le laisser ici... et qui sait quand il reviendra à lui ?....

« Bah ! quand on ne joue pas le tout pour le tout, on est perdu !... »

Et après ces mots qui ne formulaient pas toute sa pensée, Timoléon prit de la même main le pic en fer et le rat-de-cave.

— Tiens-moi bien, dit-il, je retourne faire un tour dans le puits.

Il ne se soutenait à la corde que de sa main Mroite.

Quand il fut en lace de la meurtrière percée dans l'égout, il s’arrêta.

— Voyons, pensa-t-il, quand on joue avec Rocambole, il faut écarter jusqu'à ce qu'on ait Jpd? les atouts.

« 11 est bien certain qu’on n’a o rail pas Ijjssé l’Anglais dans ce puits-là sans prêta ffy de tcnyps en temps de ses nouvelles.

• Donc on viendra, jj ce q’gsf aujourd'hui, au qqo ins demain.

« Donc, si on vient, et qu'on ne le ITQtfVe pjus. il faut qu'on sache ou que l’on croie savoir où il £ st passé. >

Et avec le pic, il se aüj q attaquer à bas bruit une grosse pierre au-dessus la meurtrière sur laquelle il avait posé son rat-de-cqye.

Comme il exerçait des pesées plutôt qq’jl ne frappait, l’opération ne faisait pas de jjrpit.

Au bout de quelques qpnqjcs, la pierre oscilla.

Le pic, adroitement glisse entre elle jet la pierre, pesa plus fort.

La pierre se détacha pgpba tfafti l’égout.

Timoléon entendit le ^jpatmpap. de i’eau qui s'uuvrait et se refermait su f elle.

Désormais la meurtrière était assez grande pour bisser passer le corps d'un homqqe.

Et Timoléon remonta en se .disant :

— Quand Rocantbodequ les siens viendront, Us penseront que l'Angtais p’tsq sayivé par l'cgqiq.

Ce n'était pas le tout d'avoir jcrodhelé les portas, découvert le caveau, mis à nu la pierre do j’oqbüette, retiré sir James du puits.

11 fallait encore rétablir les choses dans le tpé me état, de façon à ce qu'on ne pût pas supposer que sir James avait été sauvé par une autre issue que par la meutrière donnant sur l'égout.

Timoléon se mit bravement à l'œuvre.

Il replaça la pierre sur le puits, et le pic dans un coin du caveau.

■ Puis il repoussa le sable sur la pierre et le piétina en tous sens, ayant bien soin de ne pas effarer les deux empreintes de botte qui se trouvaient auprès de la parte.

Quand tout cela fut fait, le Pâtissier et lui prirent sir James, l'un par les pieds, l’autre par les épaules, et il le transportèrent dans le premier caveau.

Alors, Timoléon referma la porte et retira sa fausse clef de la serrure.

Sir James fut ensuite transporté dans le couloir souterrain, et la deuxième porte fut refermée comme b première.

Le rat-de-cave était près de sa fin.

— Voici le plus dangereux, dit Timoléon.

— Quoi donc ? demanda le Pâtissier.

— Si nous essayons de monter sans lumière, nous allons nous cogner et nous ferons du bruit. On ac-

courra et nous sommes perdus... D’un autre côté, on peut voir notre lumière.

— Écoute, dit le Pâtissier, je vais prendre le mort, car U est mort, j’en suis sûr, et je Je ixirterai sur mes épaules. Il es* lourd, mais ça ne bit rien.

— Soit.

Et Timoléon monta l'escalier jde 1a cave à reculons, tandis que le Pâtissier chargeait pir James sur son dos, comme il eût fait d’un colis.

Timoléon ne poussa 1a porte de b cave, qui donnait sur l'allée de b maison, qu'au dernier moment.

Piqq ff abrita le rat -de-cave dans scs mains pour en diifUUWAT J? clarté.

On pjquudait toujours, du reste, les ronflements sonores dq /xuijicf.

Néajpajtyf, Je» trojs ipjqqjes qui s’écoulèrent, tandis qq-'jj moqjait à reculons l'escalier, et que le Pâtissier, jqfrargé de &if James, le suivait, parurent trois siècjes è Tiqioléoo.

Enfin, if fgueha le seqJJ yje soq logis, et le Pâtissier puf enifef qy-je/c jon bé'teqq.-

— J.cJJe-je fui pi.ou Ijj. <Jj t Timoléon.

Le Jqgjq ijq gféten <Jq piqueur se composait de trois pjèceq . uup grande qqj était b première et dans la- •vifiàe Ü avait établi son bureau , le bureau de nlurc- «rf pwpeq lent dif.

JJne petilp cuisine; et, jy bout de la cuisine unchquobre à ,couclief ffiff ,éj qit plutôt un grand cabiuctct ijont Fui tique fenèiqc qqqqqji sur la cour.

C'étajf Sf qqc Tiqjyqjévq qyqit dressé son lit.

Ce fig sur ce lit que Je Pâtissier déposa sir James.

ÏÛqoUjqfl sfi Uyra qjorq à un nouvel examen du

— Soq. répéta -t-jl avec conviction, il n'est pas mort.

— AJqfj. jÿf Je pjjjssjqr, Ji but Je faire revenir à lui.

—pf&m'ite:

— Parc»? qu’il reviendra lotit seul.

— Quand ?

— Dans vin;4l-quatro ou trente-six heures , dit Timoléon , qui cherchait à se rappcJr r combien d'heures avait ri or mi Antoinette.

— Kl «lui Jà ?... ût le Pâtissier.

— D’ici là nous avons antre chose à faire.

— Ali !

— 11 faut nous occuper de Hocarobole.

L’œil du Pâtissier s’éclaira d'une lueur féroce.

Timoléon ouvrit alors l'habit de »tr James qui éta l boutonné, fouilla dans la poche et eu retira un pet;! portefeuille.

Ce portefeuille contenait un millier «â’écus .en billets de bauque.

— 11 est juste, dit-il, que l’Anglais paye les frais «ic la guerre.

En même temps il tendit trois cents francs au Pâtissier en lui disant :

— Tu vas t’en aller comme tu es veou. J’irai fermer la porte quand tu seras parti.

LES MILLIONS DE LA BOHÉMIENNE

— Bon !

— Domain matin, tu iras rue Rellefond.

— Après!

— Tu t'adresseras au portier. En le voyant, il saura que tu viens de ma part. Tu lui donneras cet argent et tu iui diras qu’il me faut un baril de poudre.

— Pourquoi faire ?

— Tu le sauras plus tard.

— Est-ce tout!

— Non, tu iras chez une vieille femme que tu connais ou dois connaître, et qui demeure rue des Filles- Dieu.

— Comment l’appelez-vous ?

— • Philippetle.

— Je la connais.

— Tu me l’enverras... j’ai besoin d’elle...

— Et quand reviendrai-je !

— La nuit prochaine à la môme heure.

Et Timoléon jugea inutile de mettre le Pâtissier plus avant dans ses confidences.

Le Pâtissier s’en alla et Timoléon demeura seul auprès de sir James en léthargie.

Tandis que Timoléon, tout entier à cette vengeance à laquelle désormais il avait consacré sa vie, épaississait les fils de sa trame ténébreuse, Vauda était toujours dans cette carrière inexplorée qui se trouvait au milieu de la plaine de Montf.m on.

On sait comment elle y était entrée.

On se souvient que Timoléon Pavait garrottée avant de l’abandonner.

On se rappelle, en outre, qu’il avait donné l’ordre au Pâtissier, le lendemain, de lui porter à manger.

Cet ordre avait paru inexplicable à la Ciiivotte et au Pâtissier.

A la Ciiivotle sur tout qui disait :

— Puisque nous devons la tuer, pourquoi donc pas tout de suite? Est-ce que le patron veut attendre que B >cambole la délivre?

Lfc Pâtissier n'avait jamais donné une solution h la Chivotie, puisqu'il n était pas initié aux projets de Timoléon.

Mais il avait observé la consigne que lui avait donnée ce dernier, à savoir de protéger Vanda contre toute violence de la Chivotie.

Vauda, ain&i que le Pâtissier l’avait raconté le lendemain soir à Timoléon. était parvenue, en dépit de ses liens, à se tenir debout et à préserver ainsi au moins ses épaules, son cou et son visage de la morsure des rats.

Elle avait passé vingt- quatre heures épouvantables.

Toute autre qu’elle eût succombé; toute autre eût poussé des cris de désespoir et appel lé la mort au fond de ce sépulcre où elle était ensevelie toute vivante.

Vauda ne se désespéra point.

Elle se défendit des rats comme elle put; puis elle attendit.

Rocambole n’avait-il pas délivré Antoinette ?

N’avait-il pas sauvé Madeleine?

N’avait-il pas arraché Gispy au bûcher ?

Vanda se disait :

— Ils ne m’ont p?s tuée, ils ne me tueront pas. Sans doute ils veulent me laisser mourir de faim... mais j’endurerai la faim au moins trois ou quatre jours, peutêtre plus. Et d’ici là... Ah ! d’ici là, Kocamboie peut trouver ma trace, car, à cette heure, il me cherche bien certainement.

Et Vanda calculait, en effet, que Rocambole avait dû aller à l’hôtel Marignan le matin môme, et que là, ne la trouvant plus, il aurait deviné tout ou une partie de la vérité.

Avoir seulement un fil conducteur, n’était-ce point assez pour Rocambole?

Vanda résistait donc à l’horreur des funèbres qui l’enveloppaient; elle avait fini par s’habituer au Contact de ces êtres immondes et gluants qui passaient sous ses pieds.

Depuis combien d’heures là mallioüreusè était-elle dans cette situation?

U lui eût été impossible de le dire — lorsque, tout à coup, elle entendit du bruit.

Un bruit lointain qui se rapprocha peu à peu et devint plus distinct

Vanda reconnut des pas et des veix.

Puis un filet de clarté brilla à travers les ais mal joints de la porte de son étrange cachot.

lin moment elle espéra qu’on venait la délivrer.

Un moment elle espéra voir paraître Rocambole.

Hélas 1 son illusion fut bientôt dt-iruite.

La porte s’ouvrit, le Pâti sier pâriii.

Derrière lui marchait la Chivotté.

— Cette fois, pensa Vanda, ils viennent hic tuèf !

Elle avait les pieds et les mains liés, mais Timoléon

lui avait ôté son bâillon, elle avait donc l’usage de scs dents et elle songait à s’en faire line arme terrible et à vendre sa vie le plus chèrement possible, lorsqu’elle enlendit lé Pâtissier qui dirait :

— Nous apportons le souper de Jlrtdamë Kl duchësàë.

En môme iômps elle Vil un pa i cr au* ihains de la

Chivotte.

— Àh ! canaille, disait celle-ci, faut-il qué Jd sois malheureuse pouf qu'on me force à t’apportêh S niariger au lieu de trie laisser t’étrangler I

Vanda répondit par un regard de dédaih à cëitc menace.

Le Pâtissier tira un revolver de sa poche et dit à la Chivotte :

— Tu sais l’ordre du patron : si tu manques de respect à madame, je te brûle.

— C’est bon! O! i attendra... grommela la Chivotte avec un accent de fureur.

Ceci prouvait une chose à Vanda, c’est que Timoléon n’avait point encore résolu sa mort et qu elle pouvait

manger, sans crainte d'ètre empoisonnée, ce qu’on lui apportait

Tandis que le Pâtissier lui déliait les mains, la Cliivotte avait ouvert le panier et posé auprès la lanterne dont elle était munie.

La lumière avait mis les rats en fuite.

Faisant appel de nouveau à son énergie et K la force qu'elle possédait sur elle-même, Vanda supporta les injures de la Chivotte, et mangea, tout comme si elle se fût trouvée encore dans le petit hôtel de l’avenue Marignan.

La nourriture qu’on lui avait apportée était cependant des plus frugales.

Elle consistait en deux paquets de couennes de lard, un morceau de fromage, du pain et un demi-litre de vin.

Tandis qu’elle mangeait, le Pâtissier et la Chivotte l’accablaient d'injures.

Elle mangea sans leur répondre; elle ne daigna pas même les regarder.

Seulement, elle trouva moyen de faire disparaître, tandis qu'elle avait les mains libres, un des paquets de couennes et s'assit dessus.

Son repas terminé, les deux misérables lui lièrent de nouveau les mains et s’en allèrent.

Pour la seconde fois, Vanda se trouva plongée dans les ténèbres, les mains garrottées derrière le dos, les jambes étroitement attachées.

Mais, tout en paraissant manger avec une avidité bestiale et tandis que le Pâtissier et la Chivotte l’insultaient avec trop de passion pour la pouvoir observer, Vanda avait porté autour d’elle un regard investigateur.

Elle avait remarqué plusieurs anfractuosités dans les parois de la carrière.

Elle avait aperçu tout en haut une sorte de trou assez semblable au nid d'un cormoran dans une falaise.

L’espoir d’une évasion lui était venu.

Les deux misérables l’avaient laissée adossée à une des parois de la carrière.

Mais Vanda se coucha d’elle-même.

Elle se coucha sur le dos, de façon â ce que ses mains fussent, quoique liées, en contact avec le sol.

Et, â force de tâtonner, ses mains se trouvèrent i portée du paquet de couennes de lard.

Alors elle se vautra dessus, de façon à enduire de graisse la corde qui lui attachait les poignets.

Puis, avec cette souplesse féline qui lui était particulière, elle se redressa.

La lumière disparue, les rats étaient revenus.

Vanda les sentait grouiller autour d’elle et se disputer les miettes de pain tombées sur le sol.

Bientôt elle sentit que quelques-uns grimpaient après elle.

Mais elle ne fit point comme auparavant, elle ne se secoua point, en criant, de façon â les mettre en fuite.

Les rats grimpèrent, attirés par l’odeur du lard qu’exhalait la corde.

Celte corde serrait les poignets de Vanda, ma» lui laissait l'usage de ses doigts.

Elle fut obligée de s’en servir pour étrangler deux rats qui la mordirent.

Mais deux autres s'étaient mis â ronger la corde, et Vanda attendait avec anxiété, en supportant ce hideux contact, qu'elle pftt profiter de leur œuvre de destruction.

Enfin, elle donna une secousse vigoureuse.

Les rats dégringolèrent.

Mais la corde, à demi rongée, se rompit.

Les mains de Vanda étaient libres !

Dénouer les cordes qui lui attachaient les jambes fat pour elle l'aflaire d'un moment.

Elle avait désormais l'usage de ses membres; elle pouvait sc défendre contre les rats et les écraser som ses pieds. Mais c’était tout...

Vanda n’en était pas moins prisonnière et plongée dans les ténèbres.

Tout à coup, elle entendit des cris aigus.

C’étaient les rats qui s’enfuyaient comme s'ils eussent été surpris par un ennemi inattendu.

En même temps, Vanda leva la tète et vit dans un coin de la carrière deux points lumineux comme des charbons.

C’étaient les yeux d’un tigre ou ceux d’un simple chat de gouttière.

Vanda ne le sut pas au juste, tout d'abord.

Mais elle comprit que le ciel lui envoyait peut-ftr un auxiliaire.

Les deux points lumineux ne demeurèrent pas longtemps immobiles.

Tout â coup Us s'agitèrent et bondirent.

On eût dit une étoile détachée de son centre de gravité et exécutant tmo course folle à travers 1 espace.

En même, temps Vanda entendit un autre cri aigu.

C’était un rat retardataire qui s'était laissé prendre.

En ce moment aussi, Vanda fit un mouvement, et ce mouvement fut suivi d’un léger bruit.

Le chat, car c’en était un, prit la fuite.

Vanda le vit bondir, et suivant la direction de « regard qui brillait comme une luciole, cUe corapW qu'il grimpait le long des parois de la carrière.

A une certaine hauteur, il s’arrêta encore.

Vanda fit un pas en avant.

U grimpa plus haut.

Elle en fit un autre encore , et tout à coup les veux enflammés disparurent.

Vanda avait fini par se familiariser avec ces ténèbres opaques qui l'entouraient.

Bien après que le chat eut disparu, elle croyait voir encore le chemin qu'il avait suivi.

El, les mains étendues en avant, elle se dirigea vers l’endroit où il avait commencé â grimper.

La paroi de la carrière était raboteuse.

A n’en plus douter , c’était l’endroit où , tandis çu*

LES MILLIONS DE LA BOHEMIENNE

-içSp’'

Il tV-croupit; et, M faisant enc pelk 4e ses tnaius. (Pue fit).

la lanterne du Pâtissier éclairait la carrière , elle avait remarqué des anfractuosités assez profondes pour qu'on pût y introduire les pieds et les mains.

L’endroit encore oit, tout en haut, elle avait remarqué un trou qui pouvait laisser passer un corps humain .

Sans nul doute c’était par là que le chat avait pris la fuite.

Alors commença pour Vanda un singulier travail de patience, — le travail d’un être humain escaladant un rocher au milieu d'une obscurité profonde.

Ses mains rencontrèrent une crevasse et s'y cramponnèrent, tandis que ses pieds en cherchaient une autre. A un mètre du sol à peu près, son pied droit trouva un trou.

Vanda y posa les deux pieds et ses mains cherchèrent une autre anfractuosité.

Peu à peu, avec une patience inouïe, tâtonnant longtemps, risquant à chaque seconde de retomber, Vanda s’éleva à une certaine hauteur.

Le chemin suivi par le chat était toujours présent à ton esprit et elle croyait encore voir cette trace lumineuse qu'elle avait suivie des yeux.

A mesure qu'elle montait, les anfractuosités se multipliaient et l’ascension devenait plus facile.

Tçut à coup, Vanda sentit un souffle au-dessus de ses cheveux, une haleine chaude et qui paraissait s'échapper d’une poitrine vivante.

Elle leva la tête et revit les deux yeux brillants.

C’était le chat qui s’était familiarisé et était revenu.

— Ah ! to voilà ? dit Vanda.

Sa voix eiïraya le chat, qui disparut de nouveau.

Vanda comprit quelle atteignait ce trou qu’elle avait déjà remarqué.

En effet, ayant gravi à peu près un pied de plus, elle sentit un vent frais lui caresser le visage.

En même temps, elle aperçut les deux yeux à une assez grande distance, dans une direction horizontale.

Et, montant encore , elle se trouva dans une espèce de boyau latéral à la carrière.

Alors elle frappa dans ses mains.

Le chat prit la fuite, et, quand il eut disparu, Vanda vit une clarté pâle à l’extrémité de ce boyau qui lui avait servi de chemin, t D’où provenait cette clarté?

Vanda eut une espérance. Ç’était peut-être une issue ignorée de Timoléon.

peut-être allait-elle recouvrer sa liberté.

Et, se glissant à plat ventre dans le boyau; èlle se mit à avancer, les mains toujours étendüès eri d\v nt, les yeux fixés sur une clarté blafarde qui brillait datrè le lointain.

Vanda ne se trompait qu’à moitié.

La lueur blafarde était celle du jour. Setflftfftëht. comme le boyau faisait un coude, la lumière le fâistm aussi, et Vanda n’en voyait que le reflet.

Quand la prisonnière fut parvenue à ce coude, une clarté plus vive frappa son visage.

Elle vit alors assez distinctement, à une dizaine dè pas devant elle, un trou par loque) venait celte lumière, et qui avait dfi servir d'issue au chat.

En môme temps, le boyau s’élargissait peu à peu , et Vanda n’était plus obligée de ramper;

Elle arriva jusqu’à ce trou et reconnu! qu’a doHHülf dans une autre carrière, à ciel ouvcft sans doute, car la lumière y tombait verticale rti Hit.

Seulement, le trou était trop betfi poiiF iju’un cdfjtà humain, si frôle et si mince qu’il ftt, jjût f fesser.

Vanda reconnut avec désespiif fjtf’il étal! l’œufFè de la nature et non celle des h urithcl; fct qü’ii était pratiqué non point dans cette |>ierrc rhdllé et crdjetiSe des carrières, mais dans une roche dure.

Or, Vanda n’avait ni outil, ni couteau, ni aucun instrument qui lui permit d’attaquer cette roche avec succès.

Tout ce qu’elle put faire, ce fut de regarder par ce trou dans la carrière dont le sol était presque de niveau avec le trou.

Elle vit alors un amas de cendres, quelques débris de tisons, une cruche cassée et deujt ou trois vieilles planches dans un coin.

C’était une preuve que la carrière était habitée quelquefois.

Par qui ?

Sans doute par des voleurs ou des vagabonds qui venaient Ja nuit y chercher un refuge.

Et Vanda sc dit :

— D’un moment à l’autre, ils peuvent venir... Alors, je m'adresserai à eux... Je leur promettrai de l’argent, au besoin...

Et Vanda espéra...

Plusieurs heures s'écoulèrent.

Vanda attendait toujours, aspirant avec une âcre volupté cet air plus pur qui lui venait par l’orilice.

D'ailleurs elle était débarrassée des rats, et c’était beaucoup.

La lumière s’affaiblissait cependant.

Vanda comprit que le jour tirait sur son déclin.

Puis elle disparut tout à fait. 11 était nuit.

Un moment, Vanda pensa à rebrousser chemin et à descendre de nouveau dans la carrière où on l'avait enfermée, de peur que les gens de Timoléon ou ’limolëon lui-même ne revinssent.

Mais soudain elle entendit du bruit de l’autre côté du trou et demeura immobile.

frétait iiri bruit de pas qu’elle avait perçu.

bientôt elle vit s’agiter une forme noire et une voix rauque et avinée mUnnura ;

— Poarvù fju’fl y ait encore du feu.

Vanda dévirid que cet hôte inconnu, mais qu’elle attendait avec tan! d’impatience, fouillait dans les cendres pour y retrouvéf uu charbon encore allumé.

Éfi cftef, peu Üfirès, un soupir de soulagement se fif cntè'fidfé; puis un souille puissant arracha quelques èiffleelics à urf tison ; et à la lueur de ces étincelles Tdiraâ aperçut un vicaje rouge et hideux.

LU

Quel e!aH cé visage rougeaud et d’aspect hideux fjtii venafi aapparaiire à Vanda?

Avant dé le dire, revenons à Timoléon, que nous avons laissé seul eu face de sir James Niveiy, toujours en léthargie.

Timoléon dvdi! aéhné deux ordres au Pâtissier ;

Le prerrÜçf consistait à découvrir une femme du nom de Pblilppette, et à la lui envoyer ;

l.-è second, h fe venir la nuit suivante, à la meme

heure.

La deuxième pièce dans laquelle James était couché sè trouvait assez loin de la porte de l'appartement et, par conséquent; dé l'escalier, pour que, si l’Anglai* rouvrait ivi fêtât, Timoléon eût le temps de i’empêchéf dé crier et de manifester trop bruyamment sa siirpri.se, en lui expliquant où il était, avant que personne n’eût rien entendu dans la maison.

Mais cotte situation plaçait Timoléon dans l’obligation absolue de ne plus sortir.

Car, en son absence, le baronnet revenant subitement à lui, se trouvant seul, dans un lieu incouuu, n’aurait pas manqué de faire un tapage d’enfer, et tout sc serait découvert. ’

Timoléon, assez vivement préoccupé de cette idée, avait négligé de dire au Pâtissier qu’il fallait, ce soirlà, à la même heure que la veille, porter à manger à Vanda.

Lo faux placeur avait bien fermé sa porte au verrou, de peur de surpris»*, puis il s'était installé non point dans son bureau, mais dans sa chambre, auprès du lit, l’œil fixé sur le baronnet endormi, et il avait attendu Philippelte.

Si l’on s’en souvient, Philippelte était celte vieille mendiante qui avait, autrefois, servi de commisionnaire à M. de Morlux, eu se faisant arrêter ot portant à Saint-Lazare le poison destiné à Antoinette.

Philippettc n’avait pas de domicile ; elle couchait un peu partout, souvent au violon, mais o » était sûr de la reuconlrer à six heures du malin, en ni ver, à quatre heures en été, dans quelqu'un des cabarets qui avoisinent les Halles.

Le Pâtissier savait fort bien cela, et il ne l'avait pas cherchée longtemps.

LES MILLIONS DE LA BOHEMIENNE

A dix heures du malin, Philippette arrivai* rue du Vert Bois, avec des renseignements positifs.

Elle savait que Timoléon tenait un bureau de placement

Elle ne s'amusa point h demander des renseignements au bas et monta tout droit.

Timoléon vint lui ouvrir et s’enferma avec elle.

— Que fais-tu maintenant? lui dit-il.

— Toujours la même chose, répondit-elle. Mais les temps sont durs. Il pleut des rousses ; on en trouve partout, et à chaque minute on a peur d’iitre emballé.

11 faut avoir bien faim et bien soif pour se risquer à grinchir.

— Où perches-tu, pour le moment ?

— La semaine dernière encore, j'allais coucher au petit Tivoli, aux carrières d'Amérique.

— Et... maintenant ?

— Maintenant, depuis qu'on a fait une razzia l'autre semaine, je me méfie et je vais à Pantin.

Ah ! ali ! fit Timoléon, et dans quelle carrière ?

Dans une où personne ne va encore. Voici trois

nuits que j'y fais du feu, et que personne ne nie vient tenir compagnie.

— Où est-elle donc, celle-là ?

Comme on le pense bien, Timoléon était revenu dans la première pièce de son logement, p >ur recevoir philippine, et la vieille femme n’avait point vu sir James Nively.

Timoléon prit un morceau de craie et se mit à tracer sur le carreau une espece de carte géographique.

C’était le plan du vallon de Mont/aucon et de Pantin.

— Tiens, dit-il, regarde bien.

— Allez, dit Philippette, je m'y connais.

Timoléon marqua un point qui, selon lui , devait ludique r Ja place exacte do l'une des carrières.

— Est -ce là ? dit-il.

— Non. •

Il traça un autre point.

— Et là?

— Non plus. Mais c’est tout à cùté.

— Alors, dit Timoléon dont le visage s’épanouit tout à coup, œ doit être là.

Et il fil une nouvelle marque.

— Justement, répondit Philippette.

Est-ce que tu n’as pas vu un trou sous la roche,

tout au fond ?

— Je n'ai pas regardé.

Mais tu y as couché trois nuits de suite pourtant?

— Oui.

Et lu n’as entendu aucun bruit ?

— Aucun.

— C’est dréle, dit Timoléon. J'aurais parié que tu a\ ais entendu des cris de femme appelant au secours.

— D’où venaient ces cris ?

— De dessous terre.

— Je n'ai rien entendu, répéla Philippette. Après qa, ia nuit, je suis un peu lasse.

— Et un peu saoùle aussi...

— Je ne dis pas non, patron.

— Ça fait que lu dors bien.

— Comme vous dites.

— Mais, dit Timoléon, si tu veux que nous fassions afTairo, il ne faut pas boire.

— De longtemps ?

— Non, de deux jours.

— C'est long, soupira Philippette.

— Mais il y a une dizaine de jauncls au bout.

— C’est bon, on boira de l’eau. Qu'est-ce qu'il faut faire?

— Timoléon tenait toujours son morceau de craie à la main.

— Tiens, dit-il, regarde bien.

— Bon ! •

— Là, il doit y avoir un mur et un jardin abandonné.

— Oui, c'est, ma foi, vrai...

— Et dans ce jardin un puits couvert de planches.

— Je lo vois d’id.

— Entre ce puits et la carrière où tu as couché, il y a une autre carrière qu'on a comblée par en haut, mais elle est toujours creuse en dessous. On y arrive par le puits. Seulement, entre le puits et la carrière, il y a une porte qui ferme à clef.

Philippeite écoutait avec une grande attention ; la promesse des dix jaunets l'avait mise en belle humeur et stimulait sa perspicacité.

— Dans cette carrière il y a une crevasse ; celte crevasse se continue par un boyau souterrain jusqu'à la carrière où tu as couché. Ep cliercbaut bien, lu trouveras un trou large comme la main.

— Bon !

— Ni une femme , ni un homme n’y pourraient passer, et le rocher est assez dur pour que deux journées de carrier, avec de bons pics ne suffisent pas à l’élargir.

Philippette écoutait toujours.

— Dans la carrière qui ferme par une porte j'ai enfermé une femme.

— Ah!

— Cette femme dot* crier, certainement, tu l’entendras.

— El je ne dirai rien.

— Au contraire tu quitteras ta carrière, tu t'en iras au pu ils et tu descendras dedans. La porte est fermée et ce n'est pas toi qui aurais la force de l'enfoncer.

— Alors, à quoi ça sert ce que vous me commandez ? observa judicieusement PhilipfieUe.

— Mais lu essayeras de l'ébranler.

— Bon !

— Et la femme enfermée, qui a les bras et les jambes attachées, se réclamera de loi, elle te donnera peut-être une commission... celle d'aller chercher quelqu'un qui s'intéresse à elle et qui demeure rue Saint-Lazare.

— Et j'irai? dit Philippette.

— Certainement.

— Mais je viendrai vous ie dire ?

ÜiO

— Pas ici, mais demain, au coin de la rue, vers sept lieures du matin.

— Et puis?

— Et puis tu iras taire ta commission.

— Voilà tout ?

— Sans doute.

— Pourtant c’est vous qui avez enfermé cette femme ?

. — Oui.

— Et vous voulez qu'un autre la délivre ?

— Naturellement.

— C’est fi rôle ! fit la vieille bohémienne, je ne comprends pas.

— Tu n’as pas besoin de comprendre, répondit Timoléoo.

Et il congédia Pliilippeltc.

— Puis après le départ de la vieille femme, il murmura :

— Je pourrais bien tenir Rocambole d'ici à trentesix heures.

LUI

C’était donc, on l’a deviné, le visage do Philippetle sur lequel le brasier qu’elle attisait, au fond de la carrière, reflétait sa lueur rougeâtre.

Pliilippetie avait tenu parole à Timoléon, elle n'avait bu que de l'eau, toute la journée, par conséquent en se rendant aux carrières de Pantin, elle était maîtresse de toutes ses facultés.

Philippettc avait été une fille de plaisir dans sa jeunesse ; une femme de confiance dans son âge mûr ; elle était voleuse, faute de mieux, sur scs derniers jours.

Au temps où il était une des puissances mystérieuses de Paris, c'est-à-dire à l'époque où employé par la police, il avait la haute main sur les voleurs, Timoléon n'avait jamais eu do serviteur plus dévoué que cette femme.

A la guerre acharnée que la police fait aux voleurs, on pourrait croire quelle n’a pas de plus ardents ennemis.

C’est une erreur.

Les voleurs, les impures, tous ces gens sans aveu qui vivet* de honte et de brigandage n'ont qu’une ambition : servir tôt ou tard la police.

U y avait longtemps que Timoléon n’avait employé Philippettc.

C'était une raison pour qu’elle le servit avec d'autant plus de dévouement.

Elle ne savait rien de ses malheurs ; elle ignorait que Rocambole l’eût réduit au désespoir et que l'autorité l’eût repousse.

Avoir trouvé Timoléon dans un logement de la rue du Vert-Bois transformé en bureau de placement, c’était pour elle la preuve qu’il était toujours à la recherche des voleurs et qu’il employait pour cela des voleurs qui s’amendaient.

Philippetle était salurée de prison ; elle v passait

huit mois sur douze, car on ne se donnait plus h peine do la juger, on la condamnait administrativement, ce qui était plus simple, tantôt à deux mois, tantôt à trois mois, quelquefois seulement à quinte, jours ou six semaines.

Or, Timoléon avait besoin d’elle et la faisait travailler.

C’était du pain d’abord , et l'implicite assuranct quelle n’irait pas en prison de longtemps.

Cela ainsi posé, Philippetle aurait trahi le diable plutôt que de désobéir à Timoléon.

C'était pour cela qu'elle n’avait pas bu, de façon à être maîtresse de toutes ses facultés.

Cette femme avait été fort intelligente ; elle l'était même encore, quand la boisson ne 1 abrutissait pas- Aussi elle avait parfaitement compris le plan topographique exécuté sur le carreau avec un morceau Je craie par Timoléon.

Elle se rendait un compte exact de la situation du trou percé dans le rocher, du boyau souterrain creu* entre les deux carrières, soit par la nature, soit parla main des hommes, et de la possibilité, pour elle, d entendre les cris de désespoir de la femme plongée dans ce sépulcre vivant.

En venant prendre possession de cet asile abandonné où, depuis trois jours, elle avait passé la nuit, Philippetle avait passé auprès du ntur en ruines, du puits couvert de planches, et du jardin abandonne.

En arrivant dans la carrière, elle s'attendait donc i entendre des hurlements et des cris.

Elle n'entendit rien.

D’ailleurs, la nuit était venue, et l'obscurité la pim profonde régnait dans la carrière avant qu elle neiü songé à déterrer quelques tisons éteints.

Vanda. immobile, de l'autre côté du trou, retenai. son haleine, tandis que Pliillippette attisait le feu. Cette femme ne lui était pas inconnue.

Où Pavait-elle vue ? voilà ce qu’il lui était diffici* de se souvenir.

Les baillons qui couvraient Philippetle faisaient, du reste, mal à voir.

Après avoir un moment hésité, Vanda résolut de» confier à elle.

Elle se mit d’abord à tousser.

Au bruit, Phiiippelte tressaillit et leva la tète.

— U y a donc quelqu'un là ? dit-elle avec un ét finement qui n’était pas exempt d'effroi.

— Oui, répondit Vanda, il y a une pauvre to®' qui meurt de faim.

Philippettc prit un des tisons enflammés pourst* faire une torche et s'approcha du trou.

La torche improvisée éclaira le visage de Vanda.

— Oui êtes-vous donc ! répéta Philippettc.

je vous l’ai dit, une femme qui est prisonnière et

qui meurt de faim.

En môme temps, Vanda regardait Philippette de grand air mélancolique et dominateur qui avait, comt ' celui de Rocambole, une certaine puissance n»8 "e‘ tique.

LES MILLIONS DE LA BOHÉMIENNE

Ml

Le Pilusier déliait les mains de Vanda. (Pafe *#)).

Philippette était de sang-froid.

Dans ces moments-là, elle comprenait vite et bien.

Il y eut une chose qui ne fit pas l'ombre d’un doute pour elle : la femme quelle apercevait de l'autre côté de la fissure du roc était celle que Timoléon avait garrottée dans la carrière et qui était parvenue à briser ses liens.

Cela était même d'autant plus admissible que Vanda avait passé la main hors du trou et qu’une marque bleuâtre, qui cerclait ses poignets, indiquait la trace des cordes.

Et Philippette prit un air de plus en plus étonné et naïf, et dit à Vanda :

— Mais comment donc êtes-vous là-dedans T Vous n'avez jamais pu passer par là.

— Non, dit Vanda. On m'a enfermée dans une autre carrière pleine de rats. Les rats ont rongé les cordes qui m'attachaient et m’ont rendu la liberté de mes

mouvements. Alors, à force de chercher, j’ai trouvé une ouverture qui arrivait jusqu’ici. J'espérais pouvoir sortir. Mais, comme vous le dites, le trou est trop petit.

— Et qui donc vous a enfermée, ma petite T

— Des gens qui m'en veulent.

— Mais quel était leur plan ?

— De me laisser mourir de faim.

— Pauvre petite !

Philippette avait une croûte de pain dans sa poche ; elle la prit et la tendit à Vanda.

— Vous ne mourrez toujours pas cette nuit, dit-elle. Mais est-ce qu'il n’y a pas moyen de vous délivrer T

— Vous êtes vieille, dit Vanda, et vous n’en auriez jamais la force, à vous toute seule, car la carrière oh l’on m'a enfermée a une porte massive et garnie d'une grosse serrure. Mais si vous vouliez aller chercher mon homme ?

— Ah ! vous avez un homme?

— Oui, qui est riche, et qui vous donnera assr z d’or pour vous mettre à l'abri du besoin le reste de vos jours.

Philippette tressaillit.

En même temps, un souvenir traversa l'esprit de Vanda.

Elle était encore couverte des vêtements qu’elle avait lorsque Timoléon l’avait enlevée.

On ne l’avait pas fouillée et elle devait avoir dans sa poche un petit portefeuille renfermant quelques pièces d’or.

Philippette murmurait avec un instinct cupide :

— Ah ! on me donnera beaucoup d'or.

— Oui, répondit Vanda, qui venait de retrouver le portefeuille.

UV

Philippette ouvrait des yeux avides.

Vanda ouvrit le portefeuille et fit luire tout h coup trois pièces d'or aux regards de la vieille femme.

Philippette étendit vivement la main. .

Mais Vanda se rejeta lestement eq arrière, hors de toute atteinte, en disant ;

— Oh I tout à l'heure I

Vanda était redevenue Vanda, c'est-à-dire la femme pleine de patience, de sang-froid et de lucidité qui avait coutume de ne rien donner au hasard.

Elle avait lu dans les yeux de Philippette une telle rigidité quelle comprit qu'il serait dangereux de payer cette femme d’avance.

— Écoutez-moi bien, dit-elle.

— Parlez, dit Philippette qui oubliait, en ce moment, les recommandations de Timoléon.

— Vous voyez que je ne suis pu une mendiante, mais*que j'ai de l’or.

— Certainement, dit Philippette.

— Mon homme est riche à millions.

— Vrai de vrai?

— U vous donnera cinquante louis, aussitôt qu'il m'aura délivrée.

— Cinquante louis, dit Philippette suffoqués.

— Deux cents même, ajouta Vanda.

Philippette ne songeait plus à Timoléon, un cuistre qui avait promis dix louis.

— Voyons, ma petite, div-elle, où est votre homme? car vous voulez sans doute que j'aille le chercher?

— Où est-il î

— Dans Paris, rue Saint-Lazare... q° 52.

— Commppt s'appelle-t-il?

— C'est un Busse, le major Avatar.

— Uu (lrjMp de nom, si j'allais ne pas me le rappeler.

Vanda arracha un feuillet du carnet et dit à Philippelle :

— Beprenez votre tison et éclaire j-moi.

Elle trai;a au crayon le nom d’Avatar et les mots de rue Saint-Lazare 52, sur la feuille déchirée.

Puis, au-dessous, elle écrivit en russe :

< Suis cette femme. •

— Tenez I dit-elle à I'hilippeUn en lui lendanl te morceau de papier, allez vite.

— Mais... observa Philippette, s’il n’y est pas?

— 11 y aura sans doute un domestique, un grand et gros homme un peu vieux...

— Ali!

— Oui saura où il est et qui vous conduira.

— C’est bon, dit Philippette, j’y vais.

Puis , rejetant le tison et tendant de nouveau la mai u ;

— Vous ne me donnez pas un de ces jaunets-là!

— Non, dit Vanda.

— Parce que vous le dépenseriez en route chez Ions les marchands de vin et que vous seriez ivre quand vous arriveriez cliox mon homme.

— Ça c’est bien possible ! dit naïvement Philipi*ite.

— Quand vous reviendrez, répondit Vanda, je vous

donnerai tout ce que j'ai sur moi, en dehors de ce que vous donnera mon homme,

— Ça va, dit Philippette qui prit son paru.

Elle avait même, en parlant ainsi, un accent de franchise qui ne laissa pas le moindre doute à Vanda.

Puis elle s'empara du papier et dit encore :

— Je ne fais que les doux chemins.

— Quelle heure est-il maintenant? demanda Vanda.

— Approchant onze heures du soir.

Vanda respira,

. On ne lui avait pas apporté à manger.

Un ne viendrait sans doute pas maintenant.

Car si Timoléon, la Chivotte et le Pâtissier venaient comine la veille, il était présumable que s'apercevant de S3 disparition, ils la chercheraient et finiraient par trouver le boyau souterrain dans lequel clic s'était réfugiée.

Et, Philippette partie, Vanda se reprit à espérer et elle attendit.

Cependant Philippette était hors de la carrière.

lin moment grisée par la vue des pièces d ur et les mirifiques promesses de Vanda, cj'e ne fut pai plutôt exposée au froid lium nie et vif de la nuit, que le sangfruid lui revint, en même temps que le souvenir du Timoléon.

Qu’allait-elle foire ?

Timoléon lut avait dit :

— Je t'attends demain malin, au point du jour, w coin des rues Saint-Martin c! du Vert-Bois et fil aurai dix louis.

Vanda, de son côté, venait de lui dire ;

— Conmz citez mon hqmuie, rite Saùtt-Lazam, il S a deux cents louis pour vous.

C'étail à no pas hésiter, en présence d’une semblable disproportion.

Cependant Philippette hésita.

LES MILLIONS DE LA BOHÉMIENNE

Timoléon représentait toujours h ses yeux la police.

La police toute puissante qui pouvait la renvoyer à Saint-Lazare et môme confisquer les deux cents louis avant qu elle eût eu le temps de les mettre à l’ombre, comme disent les voleurs.

Et Philippette, au bout d’une centaine de pas s’arrêta tout net et prit sa tôle k deux mains, murmurant :

— Cest joliment embarrassant, tout de même !

Mais comme elle disait cela à mi-voix, une ombre noire s’agita auprès d’elle.

Philippette fit un pas en arrière.

L’ombre fit un pas en avant.

Puis une voix fit tressaillir la vieille :

— Hé! Philippette?

C’était la voix de Timoléon.

L’ombre noire s’approcha, éclairée par un point lumineux.

C’était bien Timoléon, et Timoléon qui fumait.

Philippette eut peur. -

— Ah! dit-elle, vous avez donc eu peur que je mange le morceau ?

En argot, manger le morceau signifie trahir.

— Non, dit Timoléon, mais il m’est arrivé une chose sur laquelle jë ne complais pas et qui m’a permis de sortir. Alors, je suis venu flâner par ici. Eh bien! as- tu entendu crier?

— J’ai entendu mieux que ra.

— Quoi donc ?

— La petite m’a parlé.

— Ah !

— Et je l’ai vue.

— C’est impossible. Tu n’as pas pu passer par le trou.

— Non, mais elle est venue jusqu’au trou.

— Elle!

— Oui, il parait que les rats ont rongé ses cordes.

— Eh bien? dit Timoléon qui fronça un moment le sourcil. •

— Elle m’a promis beaucoup d’argent si je la délivrais.

— Ah!

— Deux cents louis.

Timoléon'changea subitement d’attitude.

— Ça va, dit-il, nous partagerons.

— Plaft-il? réclama Philippette étonnée.

— Je n’en avais que trente pour la faire enfermer. C’est vingt louis de bénéfice.

Philippette crut comprendre.

— Alors, dit-elle, il faut y aller?

— Où ça?

■ — Prévenir son homme, donc, rue Saint-Lazare, 52. J’ai un billet pour lui.

Et elle montrait le papier sur lequel Vanda avait tracé trois mots au crayon.

— Voyons ça? dit Timoléon.

Il prit le papier et sé fit une lanterne de son cigare, qu’il aspira fortement, à un pouce au-dessus, après en avoir secoué la cendre.

Comment Timoléon, qui ne devait pas quitter sir James évanoui, se trouvait-il à cette heure auprès des carrières de Pantin?

S’élait-il défié de Philippette, ou bien un événement inattendu était-il survenu ?

Cette dernière supposition était la plus admissible, car Timoléon ne s’était pas aventuré à se confier à Philippette sans connaître la vieille femme de longue date.

L’événement inattendu, c’était sir James revenant brusquement à la vie et ouvrant les yeux.

Cela s’était passé il y avait environ deux heures.

Pendant toute la journée, Timoléon s’était tenu enfermé rue du Vert-Bois, ouvrant à chaque instant les rideaux du lit pour jeter un regard furtif sur l’An* glais, qui avait toujours l’aspect d’un cadavre.

Cependant, en faisant appel h ses souvenirs, Timoléon se disait qu’Antoinette Miller, laquelle avait certainement été endormie par le même procédé, ne s’était réveillée qu’au bout de trois jours.

Or, en bien calculant, Timoléon ne trouvait encore que trente-six heures.

Mais il pouvait se faire aussi que, l’organisation d’un homme étant toujours plus robuste que celle d’une femme, la catalepsie durât moins longtemps chez lui.

Timoléon se disait tout cela, lorsque tout à coup, il entendit un léger soupir.

La chambre n’était éclairée que faiblement par une chandelle posée sur la table de nuit.

Timoléon tressaillit et se pencha sur sir James.

Les lèvres serrées jusqu’alors do l’Anglais s’ôtaient brusquement ouvertes.

il posa la main sur le cœur.

Le cœur commençait à fournir quelques pulsations.

La vie revenait.

Timoléon n’hésita plus.

11 versa quelques gouttes de vinaigre dans la soucoupe d’une tasse, y trempa le coin de son mouchoir et se mit en devoir de frotter les tempes de sir James, et après les tempes, les lèvres, et ensuite les paupières. #

En même temps, il se débarrassait çn un tour de main de sa perruque blanche, de son crâne ridé et 9e refaisait la tète qu’il avait l’avant-veUIe, lorsqu'il s’était présenté à l’hôtel des Champs-Elysées.

Sir James rouvrit les yeux et le regarda.

Timoléon s’attendait à une scène d'étonnement, précédant la scène obligée de reconnaissance.

11 n’en fut rien.

En même temps qu’il ouvrait les yeux, sir James souriait.

— Je sais qui vous êtes, dit-il, je vous ai reconnu > la voix.

Timoléon, stupéfait, fit un pas en arrière.

Sir James poursuivit :

— A partir du moment où ie suis tombé en cata-

lepsie, un sens unique m'est resté, l’ouïe. J’ai tout entendu.

— En vérité ! exclama Timoléon.

— Par conséquent, poursuivit sir James, je sais tout ce qui s’est passé, j’ai entendu causer Vanda et Rocambole.

« Puis, j’ai compris que ce dernier m'emportait, et la conversation avec Milon, dans le fiacre, est restée gravée dans ma mémoire.

« Je sais encore que la rue où nous sommes est la rue du Vert-Bois ; que dans cette maison se trouvent Glpsy et un jeune homme appelé Marmouset.

« Je sais de plus qu’on m’avait déposé dans un puits et que c’est vous qui m’en avez tiré.

« Tandis que mon corps était complètement privé de sentiment, mon âme vivait et réfléchissait.

L’étonnement de Timoléon allait croissant.

Sir James, encore engourdi, parvint cependant à se mettre sur son séant.

— Maintenant, dit-il, causons, j’ai entendu une conversation avec une femme que vous appelez Philip— pette, n’est-ce pas?

— Oui.

— De celte conversation il résulte pour moi, continua sir James avec un sang-froid imperturbable, que Vanda est eu votre pouvoir.

— C'est la vérité, dit Timoléon.

— Que comptez -vous en faire?

— M'en servir pour attirer Rocambole dans un piège.

— Et, par conséquent, les faire périr tous les deux.

— Quand ?

— J’attendrai que vous soyez revenu à vous pour cela.

— Fort bien, dit sir James avec un calme féroce. Alors c’est que vous avez besoin de moi.

— Pas précisément.

— Ou bien désirez-vous me faire vos conditions ?

Et sir James eut un sourire.

— M y lord, répondit Timoléon, je vous ai dit, il y a

deux jours, que je m’estimerais assez récompensé, le jour où Rocambole serait mort. Cependant, je suis vieux et misérable, et si vous voulez assurer du pain à ma vieillesse

— Quelle somifle voulez-vous ?

— Une centaine de mille francs.

— Vous les aurez, dit sir James. Est-ce tout?

— Vous donnerez ce que vous voudrez ensuite à ceux qui m’ont servi.

— Ils fixeront eux-mémes la somme dont ils ont besoin. Est-ce tout?

— Attendez, dit Timoléon. Puisque vous avez, me paraissant privé de vie, entendu tout ce qui se passait autour de vous, vous devez Comprendre que la maison dans laquelle nous sommes est pleine de nos ennemis.

— Aussi est-il nécessaire de nous tenir tranquilles, et de ne pas bouger jusqu’il ce que nous soyons débarrassés de Rocambole.

— Naturellement, dit sir James.

— La crainte que le contraire n’arrivât m'a fait res ter auprès de vous. Mais, à présent, il est temps d’agir.

— Je le pense aussi, dit sir James.

Un coup de sifflet se fit entendre de l’autre côté de la rue.

— Ah ! ah ! fit Timoléon, voici le Pâtissier.

— L’homme à qui vous avez donné rendez-vous pour ce soir ?

— Oui.

— Expliquez-moi donc une chose? demanda sir James.

— Laquelle ?

— Pourquoi lui avez-vous demandé un baril de poudre.

— Mais, dit froidement Timoléon, pour envoyer Rocambole et Vanda dans les airs.

Et il remit sa perruque blanche et son crâne dénudé, ajoutant :

— Je crois que je ferai tout aussi bien d’aller ï la rencontre du Pâtissier.

— Comme il vous plaira, dit sir James. Vous êtes un trop habile homme pour qu’on ne vous laisse pas obéir à vos inspirations.

Revenons à Rocambole que nous avons vu pénétrant tout ému dans cet hôtel des Champs-Elysées où il avait laissé Vanda la veille ;

Vanda, qu’on lui disait être sortie et qu’il ne retrouvait plus.

11 interrogea les autres domestiques, comme il avait interrogé le valet de chambre.

Tous répondirent la même chose.

On leur avait donné congé la veille. Ils étaient partis avant dix heures, laissant sir James Nively et Vania chacun dans son appartement.

Quand ils étaient rentrés, l’hôtel était désert et b grille de la cour n’avait point été refermée.

Rocambole savait mieux que personne ce qu’était devenu sir James Nively.

Mais où était Vanda ? •

Vanda avait pour habitude de toujours exécuter de point en point les instructions qu’elle recevait.

Or, Rocambole lui avait dit :

— Tu vas rester ici, car nous aurons demain la visite de milady et il faut* quelqu’un pour la recevoir.

Comment avait-elle pu déserter son poste !

Rocambole était vêtu comme doit l’être un homme du monde , un demi-héros de roman , tel que le nttjûr Avatar.

R fit venir les domestiques et leur tint ce langage :

— Je suis l’ami intime de sir James Nively, wH* maître, et je suis tout aussi inquiet que vous de sa disparition. Par conséquent, comine il faut le retrouver, lui et la dame qui se trouvait ici, vous allez m’obéir.

Les domestiques ne virent aucun inconvénient â cela.

Rocambole poursuivit :

LES MILLIONS DF, LA BOHÉMIENNE

Qui (tr*-vo«4 dune t demanda Philippine (Page tlO).

— J'ai de grave9 soupçons, et pour mener à bien le résultat que je me propose, il est de toute utilité que dans le quartier on ne sache rien de ce qui s'est passé ici.

Les domestiques promirent tout ce que demandait Rocambole.

Celui-ci s'installa dans l'hôtel et attendit.

Un quart d'heure après, Milon arriva.

Rocambole avait retrouvé son impassibilité ordinaire et il se borna à dire à Milon :

— Je crois que , au moment où nous nous croyions les plus forts, nous avons été battus.

Miloo ouvrit de grands yeux.

— Où est Vanda 1 reprit Rocambole.

— Mais... elle doit être ici...

— Non. On ne l'a pas vue depuis cette nuit.

Milon eut un geste d’inquiétude.

— Inutile de te dire, reprit Rocambole, qu’elle a été enlevée.

— Enlevée I

— Oui. Par qui ? C’est ce que nous chercherons tout à l'heure. En attendant, suis-moi...

Et il entraîna Milon dans le boudoir de Vanda.

— Cette même pièce où sir James était tombé évanoui durant la nuit.

— Regarde, dit Rocambole. Ne vois-tu pas les traces d’une lutte 1 Le parquet garde l’empreinte de pieds boueux.

— C’est vrai, dit Milon.

— On a enlevé Vanda, reprit Rocambole, ceci est certain.

« K la porte extérieure se trouvent les mêmes empreintes.

« Dans la rue, j’ai remarqué le train d’une voiture à

quatre roues qui devait être attelée de deux petits chevaux ; j’en conclus que cette voiture était un fiacre.

« On a dû garrotter et bàillouner Yanda pour l'emporter.

« Le fiacre a ensuite servi h l’enlèvement.

— C n’est toujours pas l’Anglais qui a fait le coup ? observa Milon.

— Ça ne peut être lui, dit Rocambole. mais, il a des gens à ses ordres, et ces gens ont peut-être exécuté un plan formé !i l'avance.

— A. jrs, dit Milon, comment se fait-il que l’Anglais, après avoir donnédes ordres, ait voulu ne pas en attendre l’exécution en tuant Vanda ?

Celte observation était d’une logique rigoureuse et frappa Rocambole.

— Cependant , dit-il , les gens qui ont pénétré ici pour s'emparer de Vanda devaient être de connivence avec sir James. Car, sans cela, comment seraient-ils entrés ?

— Mais, répondit Milon, si cela était, maître, il faudrait supposer que c’est sir James qui leur a ouvert. — Oui.

— Alors pourquoi ne sont-ils pas venus au secours de sir James quand nous l’avons enlevé !

— C’est juste, murmura Rocambole. Qui donc soupçonner alors î — Cet Allemand.

— Le major Hoff?

— Oui.

Rocambole parut réfléchir un moment.

— Si ce que tu dis là est vrai, fit-il, cet homme n'a point agi tout seul.

— C’est probable.

— II y a une femme dans son jeu , et cette femme , c'est justement milady.

— Naturellement , dit Milon.

— Or milady va venir ici.

— Naturellement, répéta Milon, puisque sir James lui a donné rendez-vous.

Comme Milon parlait ainsi , la cloche de la grilla so fit entendre.

Rocambole s’approcha d’une croisée et aperçut un petit coupé brun qui stationnait devant l’hôtel.

Une femme en descendu et entra dans la cour d’un pas rapide.

Bien qu’elle eût un voile épais sur le visage, Rocambole la reconnut sur-le-champ.

C’était milady.

Et il courut au vestibule et dit au valet de chambre : — Introduis cette dame au salon et prie-la d'attendre.

Le laquais suivit les instructions à la lettre.

Milady, qui s'attendait à être reçue par sir James Nively, le représentant du terrible Ali-Remjeh, pénétra dans le salon sans défiance.

A peine ctait-ellc assise que .Rocambole entra.

Milady étouffa un cri de surprise en le voyant , car e’.l ■ avait sur-le-champ reconnu en lui le personnage qui s'était dit l’ami de Lucien et avait annoncé la

veille à Marie Berthoud le duel du jeune homme avec le marquis de Rouqucrolles.

— Comment I dit-elle, vous ici, monsieur ?

— Oui, milady.

— Vous connaissez donc sir James Nively !

— C'est-à-dire qu’il m’a chargé de vous recevoir — Moi?

El milady eut comme un geste d’effroi.

Mais elle eut bientôt repris son calme et son iuipissibilité ordinaires.

— Sans doute, moosieur, dit-elle, sir James, forcéde sortir, vous a chargé de me prier d'attendre.

— Pas précisément, milady.

Elle prit un air étonné.

— Je ne vous comprend» pas, dit-elle.

— Milady, reprit Rocambole en la regardant fixement, sir James Nively n'est plus ici; il a dûparlirce matin pour Londres.

— Alors, dit-elle , je n'ai plus qu'à me retirer.

— Pardon I fit Rocambole , j’ai les pouvuirs de sir James et, qui mieux est, ceux d'Aii-Remjeh.

A ce dernier nom, milady tressaillit et se leva vivement.

— Qu'avez-vous dit ? fit-elle avec une émotion subite. — J'ai dit que j'avais les pouvoirs d'Ali-Rcmjch. Milady le regardait avec une sorte d’égarement.

— Cela no doit pourtant pas vous étonner, reprit Rocambole, que le chef des Étrangleurs de l’Inde ait des représentants partout.

— Comment vous nommez-vous donc ? demandat— elle.

— Je suis lo major Avatar....

Ce nom résonnait pour la première fois aux oreilles de milady et ne lui apprit rien.

Rocambole poursuivit :

— Milady, je vais en deux mots vous faire comprendre que je suis initié à tous vos secrets.

Elle continuait à le regarder avec inquiétude.

— Ali-Remjeh est le père de votre fils, continus Rocambole.

— Après ! fit-elle.

— Vous avez trempé vos mains dans le sang de votre père.

Elle devint livide.

— Après ? dit-elle encore.

— Maintenant, poursuivit Rooambole , Il y a entre Ali-Remjob et vous une communauté de secrets telle que vous devez lai obéir.

— Qu'ordonne-t-il ? demanda-t-elle avec soumission :

— Je vous le dirai dans trois jours.

— Ah I

— Hier on vous a permis de voir votre fils.

— Oui.

— El vous l'avez vu?...

— Si je l’ai vu ! s'écria-t-elle avec un subit enthousiasme.

— Bans trois jours à pareille heure, vous me trou-

LES MILLIONS DE LA BOHÉMIENNE

verez cliez lui, et là vous saurez ce que veut Ali- Hemjch.

En même temps, Racambolc eut un geste qui voulait dire :

— Pour aujourd'hui, notre entrevue est terminée.

Milady se leva et fit un pas de retraite.

LVU

Le major Avatar reconduisit la mère i|b Lucien avec les marques du plus profond respect.

Seulement, comme ils traversaient la cour, U lui dit :

— lin mot encore, milady !

— Je vous écoute, monsieur.

— Pour Paris entier, je ne suis que le major Avatar, et pour votre fils, je suis l'homme qui |ui g servi de témoin.

— Eh bien ?

— Si vous ne voulez pas qu'il arriva malheur à votre fils, milady, vous vous tairez sur nuire entrevue.

— Oh I dit milady, la recommandation est inutile. Mon fils ne doit pas savoir...

— Ce n’est pas seulement pour votre fils que je parle, dit Rocambolc.

— Pour qui donc encore 1

— Pour Frantz.

Ce nom fit monter le rouge au visage do milady,

— Vous savez encore cela 7 fit-elle.

— Je sais tout, dit-il avec calme, ainsi prenez garde !

El il lui offrit la main pour remonter en voiture.

Milady partie, Rocambolc rejoignit Milon qu'il avait laissé dans le boudoir de Vanda.

— Eh bien ? fit celui-ci avec anxiété.

— Cette femme croyait trouver ici sir James.

— [Ion !

Et elle ne sait même pas que Vanda existe.

— Alors ce n’est ni elle ni ses complices qui ont fait le coup !

— J’en sois convaincu.

Et Rocambole, rêveur, prit sa fête à deux mains.

— Maître, dit Milon, Wnsilik a est morte, sir James est en noire pouvoir... Si quoiqu'un a pu enlever Vanda...

— Eh bien J

— Ce ne peut être que Timide an.

Ce mot fil tressaillir Rocambolc des pieds h la tête.

— Oh ! fit-il, quel nom as-tu donc prononcé là ?

— Lui seul peut vou? on vouloir.,,

— Soit. Mais il n’est pas en France.

— Qui sait ?

— Et alors même qu'il y serait, comment curait-il pu retrouver la trace de Vanda ?

— Vanda ne vpus a t-elle ps dit, la nuit dernière, que sir James avait voulu la tuer?

— Sans doute.

— Qui donc aurait pu avertir sir James de la trahison de Van Ja dont, cp matin encore, il était éperdument amoureux ?

Un éclair terrible passa dans les yeux de Rocambole.

— Ah ! dit-il, malheur à lui s'il a osé de nouveau se mêler de mes affaires I

Milon secoua la tète.

àlaitre, dit-il, je crois que Timoléon ne vous craint plus :

— Pourquoi ?

— Parce qu'il n'a plus rien à perdre dans la dernière partie qu’il jouera avec vous.

— Que veux-tudire?

— Sa fille est morte.

Rocambole fit un pas en arrière.

— Es-tu sftr de cela ? dit-il, et, si tu en es sûr, comment le sais-tu ?

— Je l'ai appris durant notre séjour à Londres.

Rocambole retomba un moment dans sa rêverie.

.Miion l'en arracha par ces mots :

— Si c'est lui, dit-il, nous n'avons pas un moment à perdre.

— Tu crois?

— Peut-être a-t-il assassiné Vanda.

Quelques gouttes de sueur perlèrent au front de Rocambole.

— Il faut la retrouver... il faut retrouver Timoléon, dit encore Milon.

— Il faut attendre ici d'abord, dit froidement Rocsmbole.

— Ici !

— Sans doute. Si Timoléon est le ravisseur de Vanda, il était le complice de sir James.

— C’est probable.

t— Sans doute il avait une clef pour s'introduire dans l’holel, et jj ignore la disparition de sir James.

— Vous croyez 1

— Alors il reviendra, dans T espérance du le trouver.

— Vous avez raison, dit Milon ; mais si, pendant ce temps. ..

Et la voix de Milon tremblait.

— Tu vas rester ici, dit Rocambole.

— Et vous, naître !

— Moi, je vais tâcher do retrouver la piste de Vanda,

La police, si clairvoyante qu'cllo soit, échoue quelquefois dans scs investigations, lorsqu'elle manque de point de départ.

Rocambolc était certainement aussi habile que la plus habile police du monde ; et nous l’avons yu A l’œuvre bien souvent.

Mais, cette fois, le point de départ lui manquait.

Milon avait bien parié de Timoléon, mais ce n'était qu’une prévention et non une certitude.

Évidemment si on avait enlevé Vanda, rien ne prouvait que Timoléon fût l'auteur de cet enlèvement.

H fallait donc prendre garde de s’égarer dans ries investigations aussi langues qu'infructueuses; or l'unique route à suivre, c’était la rechercha de ce fil conducteur qui répondait au nain de V'amio.

Les roues du fiacre avaient tourné sur elles-mêmes devant l’hêtel.

pBiuprrm.

La voiture avait dû regagner le rond-point des Champs-Elysées.

Rocambole s'adressa à un commissionnaire qui stationnait au coin de l'avenue Gabrielle.

Le commissionnaire prétendit que la nuit précédente, en effet, vers minuit et demi, comme il sortait de chez un marchand de vin, il avait vu un fiacre arrêté au milieu de l'avenue Marignan ; que, peu après, ce Caere avait passé auprès de lui et qu’il avait entendu un homme assis à côté du cocher lui dire :

— Nous allons h Romainville. Tu prendras par les boulevards extérieurs.

Mais le commissionnaire n'avait pas songé h regarder dans l'intérieur du Caere.

Ce renseignement était trop vague pour que Rocambole pût en tirer parti.

Comme il s'éloignait, le commissionnaire le rappela et lui dit :

— Je crois bien que les lantomes étaient rouges, et que les deux chevaux étaient déparciUés. Il y en avait un noir et un alezan.

Ces deux couleurs sont assez communes parmi les chevaux de Caere.

Néanmoins Rocambole dit :

— On a dû prendre la voiture h l’une des stations voisines ; cherchons...

11 y a une place de voilures en haut des Champs- Elysées.

Rocambole se dirigea vers ce point.

La voiture qui se trouvait en tête était justement attelée de deux chevaux en tout semblables il cein que le commissionnaire avait dépeints.

Rocambole remarqua qu'on avait lavé la voiture le matin, mais tellement à la hâte que le dessous de U caisse était encore maculé par places d'une boue jaune et blanc qui n’était pas la boue des rues de Paris.

Celte voiture avait dû faire une excursion nocturne dans les champs et passer, auparavant, dans un de ce ruisseaux où vont se déverser les eaux noirâtres de fabriques dont la Villelte, Bellevüle et Ménilmonlanl sont couverts.

Rocambole ouvrit la portière et le cocher qui sommeillait sur son siège s'éveilla.

— A l’heure, dit Rocambole.

— Où allons-nous , mon bourgeois ? demanda le cocher d'un air de mauvais humeur.

Rocambole le regarda sévèrement de cet œil investigateur que possèdent seuls les agents de police.

— Nous allons à la préfecture, répondit-il.

Le cocher lit un mouvement de surprise désagréable.

— Eh bien J dit Rocambole, est-ce que les cheraiu dorment aussi ?

LES MILLIONS DE LA BOHEMIENNE

Une femme descendit et entra dans la coor d'in pai rapide (Page IMS).

Le cocher prit les rênes et fit claquer son fouet.

Le fiacre partit.

Comme il descendait les Champs-Elysées encore déserts, Rocambole baissa la glace de devant et tira le cocher par le pan de son pardessus.

Celui-ci se retourna :

— Nous allons h la préfecture, dit Rocambole, et la course pourrait bien être plus longue que tu ne penses.

— Pourquoi donc ça 7 fit le cocher.

— Tu ferais peut-être mieux de me conduire tout de suite à Romainville.

A ce mot, le cocher ne. put pas être maître d'un mouvement de surprise et même d’effroi.

— Bon 1 dit Rocambole, je vois que tu m'as compris. Arrête un moment I

Et comme le fiacre s’arrêtait, Rocambole ouvrit la portière, descendit et monta à cêté du cocher eu lui disant :

— Nous allons causer un brin, mon camarade I

Le cocher était si ému que son attitude embarrassée avait sur-le-champ confirmé tous les soupçons de Rocambole.

Celui-ci ajouta en tirant un cigare de sa poche.

— J'aime à fumer au grand air, marche I

33* uvkaiaut.

LVU1

De tous les hommes soumis directement à l’autorité de la préfecture de police, le cocher de fiacre ou de remise est le plus tremblant, peut-être parce qu'il est le plus souvent en défaut.

Les faits divers des grands journaux rapportent A chaque instant l'histoire d’un honnête cocher qui rapporte trente mille francs trouvés dans sa voiture ; mais ils ne disent pas assex combien ce serviteur du public est grossier à ses heures, insolent, narquois, brutal, quand il se croit assuré de l'impunité.

Le cocher qui renverse un piéton fouette son cheval à tour de bras et se sauve.

Le cocher mécontent d’un mince pourboire épuise le vocabulaire des injures.

Aussi cette gent mal famée a-t-elle grand' peur de la police.

Celui à côté duquel venait de monter Rocambole crut voir en lui un haut représentant de l'autorité.

Aussi ne chercha-t-il point à s'insurger contre la prétention de notre Itéras de monter à cêté de lui.

Rocambole lui dit :

— Tu n’as pas besoin d’aller trop vite. Si je ne te conduis qu’à la préfecture, nous avons le temps. Dans le cas contraire, nous rattraperons le temps perdu.

Cependant le cocher essaya de payer d’audace.

— Vous êtes un drOle de bourgeois, tout de tueuse, dit-il.

— Tu crois?

— Dame ! Vous ne savez pas bien où vous voulof

— Cela dépend de moi.

— Faut croire, dit encore le cocher, que vou& prendre l’air, ce matin, et fumer votre cigjfjfc

— D’abord.

— Et que ça vous est égal, l'endroit où l'on

Mais Rocambole arrêta sur lui un regatd çahfte et froid :

— Mon bonhomme, dit-il, ce n’est pas la peii ic de jouer au fin avec moi et tu perds ton temps-, Er deux mots, je vais te mettre au courant.

— Voyons ? dit le cocher de fiacre.

— Si je te mène à la préfecture, tq y resteras, jusqu'à ce que ton affaire soit éclaircie.

— Mais, dit le cocher avec un mouvement dWrid, on n’arrête pas les honnêtes gens.

— Quand ils prouvent qu’ils sont honnêtes, non.

— Ça ne m’est pas difficile.

— C’est ce que nous allons voir, et je vais te prouver que tu pourrais te tromper. Tu as roulé celte nuit, n’est-ce pas?

— Pardieu ! Faut-il pas que je gagne ma vie?

— Cela dépend au service de qui.

Et J*' 'unbole, que l’attitude embarrassée du cocher conllrmart de plus en plus dans ses soupçons, ajouta :

— Puisque tu ne veux pas me dire ce qde tu as fait cette nuit, je te le dirai moi.

— Ah! fit le cocher en tressaillant.

— Tu es parti de la rue Marignan...

— C’est mon quartier.

— Et tu es allé à Romainville.

la mine stupéfaite du cocher ne laissa plus un doute à Rocambole. , -

— Tu avais dans ta voiture, poursuivit Rocambole,

une femme qu’on avait attachée et qui avait un biiUcm dans la bouche. ,

Le cocher pâlit.

— Maintenant, continua Rocambole, je vois qu’au lieu de commencer par la préfecture, nous allons faire un tour à Romainville.

— Mais... monsieur...

Rocambole tira sa montre ;

— Je n’ai que doux heures à dépenser, dit-il ; ainsi ne perdons pas de temps. Allons à Romainville, et prends bien garde de suivre un autre clic min que oelui que tu as pris cette nuit.

— Monsieur, dit le cocher, je vois bien que vous êtes un rousse et qu’on ne vous monte pas le coup.

. — On essaye, fit Rocambole avec un sourire, mois on ne réussit pas toujours.

— M*is je voua jure que ie ne connais pas les deux

hommes et la femme qui ont emmené l’autre, dit le cocher.

— Ah ! il y avait deux hommes?

— Oui.

— Et une femme ?

— Vous le savez aussi bien que mol.

— Peut-être... dit Rocambole, mais je veux voir si

S essayes de m’enfoncer.

Le cocher tremblait et avait de la peine à .tenir ses 'SÉdes.

ftocambole poursuivit :

-r- Comment étaient les deux hommes ?

æ&U y en avait un grand et gros, avec des cheveux blancs.

s’appelait Timoléon, dit Rocambole à tout

— tl’eat cela, dit le cocher, l’autre lu* a donné ce IVMU-

— Et l’autre, comment s’appelait-il ?

<=— Du drôle de nom, et la femme aussi allez!... L'homme s'appelait le pâtissier.

Rucauüxdo tressaillit, mais son visage ne laissa rien percer de l'émotion qu'il éprouvait.

— Et la femme?

— La femme s’appelait la Chivotte, dit le cocher, qui avait bonite mémoire.

Quelques gouttes de sueur perlèrent au front de Rocambole.

Qu’était donc devenue Vanda aux mains de ces trois bandits ? '

— Écoute-moi bien, reprit-il après un silence; cl dis-toi que ton sort dépend de ta sincérité : tu peux aller nu pré, rien que ça.

Le cocher étouffa un cri d'épouvante.

— Car, poursuivit Rocambole, tu l’e$ rendu complice cette nuit d’un enlèvement et peut-être duu assassinat.

— Monsieur, je vous jure.., que je croyais... qui s’agissait d'une affaire d’junoiif...

Rocambole regardait le cocher, et la terreur peinte sur le visage de ce dernier disait qu’il étaij sincère — Allons à Romainville, dit-il, là... nous verrons... Les mois d'assassinat et de complicité avaient tellement bouleversé le cocher qu’il n'eût pas même essayé de fuir, s’il en eût eu l'occasion.

11 se mit à suivre exactement la même chemin et contourna les buttes Chaumont, aprqs avoir longé jusque-là l’ancien boulevard extérieur.

Puis il prit le chemin creux qui aboutissait au! champs.

Mais, arrivé au bout, il dit:

— Je me suis arrêté là.

Rocambole descendit ; il put æ convaincre de U véracité du cocher.

On voyait distinctement sur la terre fangeuse le train de la voiture qui avait tourné sur elle-même ;

Puis quelques empreintes de pas qui descendaient dans le sentier. *

LES MILLIONS DE LA BOHÉMIENNE

Bgoasibolo reconnut le pied mignon et finement chaussé de Vanda

U était sur ses traces. #

Mais où conduisait ce sentier?

Rocambole savait heureusement son Paris par cœur; il se dit aussitôt :

— S’ils ne l’ont pas assassinée, ils l'ont séquestrée dans les carrières de Pantin.

« J’arrive trop tard, ou trop tôt.

« Trop tôt, si Timoléon a déjà assouvi sur elle la haine qu’il nie purie.

« Trop tardait faut la délivrer. »

En effet ce n’était pa* dans le costume qu’il portait que Rocambole pouvait se risquer à pénétrer dans ces nouveaux repaires de vagabonds et de voleurs.

— 11 faut attendre à ce soir, dit-il.

Et le cœur plein d’angoi«scs, mais toujours impassible, il remonta dans le fiacre en disan' au cocher :

— Ramène-moi à Paris, là je verrai ce que je dois faire de tpi.

Rocambole revint donc à Paris, w — Où faut-il vous conduire? demanda le cocher tout tremblant.

— A la préfecture, répondit Rocambole.

La terreur du cocher augmentait.

— Mon garçon, lui dit Rocambole, je ne dois pas to cacher que tu as été, sans le vouloir, je veux bien le croire, le complice d’un attentat.

* A-t-on assassiné la personne enlevée ?

€ C’est ce que je ne sais pas encore, et c’est ce que je saurai bientôt.

— Mais, mon bon monsieur, dit le cocher, je vous jure que je suis innocent...

— C’est possible. Mais ton affaire n’est pas bonne. Où demeures-tu?

— A la Chapelle, rue de la Goutte d’or, n° 2.

— * Ton nom?

— Ambroise Giraud.

• Rocambole tira son carnet de sa poche et inscrivit ce notn ei cette adresse.

Le cocher tremblait de tous ses membres.

— Conduis-moi toujours, dit Rocambole. Nous verrons...

Le cocher gagna la rue .Lafayette et la suivit jusqu'au faubourg Saint-Martin; mais lorsqu'il allait s’engager dans celte nouvelle artère qui, descendant vers 1 le» boulevard», était la voie la plus courte pour arriver à la préfecture de police, Rocambole lui dit :

— Ramène-moi donc avenue Marignan.

Le cocher poussa un soupir de soulagement et continua à suivre la rue Lafayette, descendit ver» la rue Laffitte, gagna le boulevard des Capucines et, de là, les Champs-Elysées.

Rocambole réfléchissait durant le trajet.

Le cocher vint s’arrêter devant la grille du petit hôtel où il avait stationné déjà pendant la nuit précé-

dente, taudis que Timoléon, la Chivolte et le Pâtissier enlevaient Vauda.

Rocambole lui dit :

— Attends-moi !

Et il s’élança dans l’hôlcL

Miloa n’avait pas bougé. Quand Rocambole lui avait donné une consigne, l'honnête colosse n’y eût pa$ manqué en présence de l’échalaud.

— Eh bien? fit-il anxieux.

— Je suis sur ses traces, répondit Rocambole.

— Ah!

Et le maître raconta comment son instinct merveilleux lui avait fait retrouver le cocher et comment il était allé jusqu’à l’endroit où Timoléon et ses complices avaient forcé Vanda à descendre de voiture.

— Eh bien! dit Milun, il faut aller à Pantin.

— Sans doute.

— Et le plus tôt sera le meilleur.

— Non, dit Rocambole. Ou les misérables ont déjà assassiné Vanda, ou ils la gardent prisonnière, bans ce dernier cas, si nous voulons la délivrer, c’est en allant, la nuit prochaine, nous mêler aux voleurs et aux vagabonds, qui se réfugient dans les carrières.

— Vous avez raison, murmura Milon. Mais que c est long d’attendre à ce soir !

— 11 le faut.

— Et que ferons-nous d’ici là?

— Qui sait? Timoléon viendra peut-être se jeter sur notre passage. U n’a pas enlevé Vanda d’ici sans avoir quelque projet sur i’hôtel où nous sommes.

— C’est juste, dit Milon. « «. ■ v

Rocambole rejoignit le cocher.

— Tu peux t’en aller, lui dit-il. Mais je te conseille de reconduire ta voiture à la compagnie* de dire que tu es malade et de rentrer chez toi.

— Pourquoi donc? demanda naïvement le cocher.

— Parce que, d’un moment à l’autre, ou peut avoir besoin de toi, à titre de témoin, et il faut qu’on t’ait sous la main. Je pourrais te mettre en état d’arrestation, mais tu as l'air d’un buriné!* homme, plus bute que coupable, et j’ai pitié de toi.

Le cocher crut Rocambole sur parole et se mit à verser des larmes de reconnaissance.

Rocambole ajouta :

— Maintenant, un dernier co|scii, ot je t’engage à

en profiter. %

— Oh I monsieur, murmura lo pauvre diable, do

plus.ën plus convaincu qu’il avait affaire à un haut agent de police, parlez I Je forai tout ce que vous voudrez. -

— Le ha&anl pourrait te remettre en présence de

l’un de ces trois bandits. ,

Le cocher frissonna. i

— La police a l’œil sur toi, souviens-t’en. Si tu venais à manger le morceau, tu deviendrais tout à fait complice.

— ils sont yerbéx d’avance, répondit le cocher, s’il n’y a que moi j>our les prévenir.

Et il s’en alla, pénétré dû reconnaissance.

Or Cf'qrie nous venons de raconter se passait précisément le soir de ce jour où Timoléon prenait ses dispositions pour délivrer sir James Nively.

Nous l’avons vu sortir à la nuit, sous prétexte d’aller manger dans une gargotte du carré Saint- Martin, et se heurter, à l’angle de la rue de ce nom, avec un homme qui marchait d'un pas rapide.

Cet homme, on s’en souvient encore, qui ne le reconnut pas, et qu’il reconnut, lui, c’était Milon.

— Bon ! s’ôtait dit Timoléon avec un sourire, il va savoir rue du Vert-Bois si on n’a pas des nouvelles de Vanda.

Timoléon se trompait.

Milon allait rue du Vert-Bois, par ordre de Kosambole, savoir si personne n’avait rôdé autour de la maison et si rien de nouveau n’était survenu depuis la nuit précédente.

Comme Timoléon avait merveilleusement joué son rôle de placeur, et que, de plus, il avait agi en grand mystère, le fruitier répondit à Milon que tout était dans l’ordre accoutumé, et Milon s’en alla.

Rocambole lui avait donné rendez-vous à la barrière Bellevil'e, dans un cabaret situé en face de l'ancienne et fameuse Courtille.

Milon n’était plus vêtu de ce confortable paletot noisette qui lui donnait l’air d'une manière de domestique de confiance.

Il avait revêtu l’uniforme obligé des gens qui vont la nuit chercher un refuge sur les fours h plâtre.

Pantalon sale et frangé, souliers éculés, blouse déchirée recouvrant un lambeau de paletot, linge devenu noir, cravate en corde, chapeau défoncé, rien n’y manquait.

Jamais mendiant doublé de voleur n’avait eu une mise plus réussie.

Rocambole, qu’il eut rejoint en moins de vingt minutes, avait également dépouillé jusqu’à la ressemblance du major Avatar.

11 avait une redingote graisseuse, une casquette de velours posée sur l’oreille, un gilet à carreaux rouges, et il avait mis son pantalon dans de vieilles bottes plusieurs fois remontées.

Une large chaîne en chrysocale, veuve de toute montre, et une pipe en fausse écume complétaient cette tenue qui était celle d’un de ces hommes qu’on voit errer à onze heures du soir chez les marchands de vin, ayant au bras des créatures fardées qui n’ont conservé de la femme que le nom.

On aurait pu, à le voir ainsi, l’appeler le beau Polydore ou le joli Dodolphe.

Le cabaret dans lequel Milon le rejoignit était rempli l'un monde auquel ils semblaient maintenant appartenir.

H y avait un peu de tout : quelques ouvriers honnêtes, et beaucoup de créatures perdues, de vagabonds, de voleurs à la flan et à la tire.

Tout cela riant, buv ant, criant, se disputant et faisant un tapage d’enfer.

— Restons ici un moment, dit Rocambole Unit ba* après avoir demandé une chopine, nous aurons peutêtre des nouvelles de Pantin.

En effet, comme Milon s’asseyait, la porte du cabaret s’ouvrit et une femme entra en disant :

— Merci ! j'en ai assez des carrières ! Tous ces brigands-là n’ont-ils pas manqué m’assommer?

— Tiens ! dit une des femmes qui buvaient dans la fond de la salle, c'est toi, Nora!

— Oui, c’est moi.

— Tu as un œil au beurre noir, ma petite.

— C’est les gens de Pantin qui me l'ont mis sur le plat, répondit-elle.

— Écoutons, dit Rocambole vjui se prit à regarder cette fille avec attention.

La femme qui venait d’entrer n’était autre que mariemois' Ue Nora Pitnnchel, et figurante du théâtre de Montparnasse, présentement sans engagement, mais non sans inquiétude, car la police recherchait depuis longtemps cette aimable artiste dramatique pour différents méfaits étrangers à sa profession.

Nous l’avons vue, il y a quelques jours, aux carrières d’Amérique, sur le four à plâtre nommé pompeusement V Eldorado, tenir le dé de la conversation, le crachoir , comme on dit dans un certain monde qm n'a rien de commun avec le faubourg Saint-Germain, et énumérer les divers princes russes, moldaves et autrichiens qui s’étaient disputé 9on cœur.

Mais le temps dont elle parlait était fort loin déjà, si on s’en rapportait à son visage couperosé, à ses tempes estampillées par la fatale patte d’oie, et à sa bouclte démeublée.

Son costume était aussi ravagé que sa figure.

Nora Pitanchel portait, sur une crinoline effondrée et dont les cerceaux affectaient des formes injurieuse* pour la circonférence, une vieille jupe de soie qui n’avait plus de couleur, mais qui pouvait bien avoir été bleue.

Un caraco rouge couvrait mal ses épaules amaigries.

Enfin elle avait enfermé à la diable, dans un filet rouge, graisseux, sn3 cheveux noirs qui grisonnaient à la naissance du front.

La femme qui l’avait interpellée, à son entrée dans le cabaret, n’avait rien exagéré en lui disant qu’elle avait un œil au beurre noir.

En effet, la partie gauche de son visage était comme tuméfiée, et à peine l’œil apparaissait-il au milieu d’un cercle tricolore, rouge, noir et jaune.

— Tu as reçu là un fameux atout ! lui dit encore soi interlocutrice.

— C'est cette canaille de Léon , répondit Nora Pitanchel.

— Ton ancien ?

— Justement.

— Vous avez eu des mots?

LES MILLIONS DE LA BOHEMIENNE

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