LX
Marmouset avait reconquis cette autorité dont il jouissait au départ de Londres, de par la volonté do Rocambole.
Milon, le fruitier, la Mort-des- Braves et la telle Marton, qui le voyait pour la première fois, s’étaient franchement mis sous ses ordres.
En un tour do main, sir James Nively, réduit à l’impuissance, fut garrotté et reporté dans la cave ; mois, au lieu de le rejeter dans le puits et de l’y laisser seul, on le coucha sur une planche à bouteilles et la Mortdes-Braves, armé du merlin, demeura auprès de lui.
Quand ce fat fait , Marmouset dit au fruitier :
— Rappelle-toi que tu nous réponds de Gipsy.
— Sois tranquille, dit le fruitier.
— En route ! dit Marmouset qui fit un signe à la belle Marton et à Milon.
La belle Marton avait passé, en guise de laisse, un
mouchoir au cou de son chien, car l'animal voulait absolument s'élancer an-dehors et elle avait toutes les peines du monde à le retenir.
— Mais tu vas emporter tes pistolets, j 'imagine, dit Milon à Marmouset.
. — Ça fait du bruit, répondit la gamin, mais enfin, on ne sait pas...
F.t il glissa un revolver dans la poche de son protalon.
Mais avec le revolver il prit un poignard , ajoutant : <
— Voilà qui vaut mieux.
— J’ai onvie d’aller changer le mien pour le merlin qu’a la Mort-dcs-Bravcs, dit Milon.
— Non, c’est inutile, il ne faut pas perdre do temps.
Partons... -,
— Mais où allons-nous?
— A la recherche de Timoléon, fit Marmouset.
— Ne vaudrait-il pas mieux se mettre à la recherche du Maître? dit Milon.
— Non.
— Pourquoi ?
— De deux choses l’une, dit Marmouset. Ou le Maître ne court aucun danger, et il vaut mieux meure la main sur Timoléon que le gêner, lui, dans ses plans : — ou le Maître est menacé réellement de ce péril que tu redoutes, et alors Timoléon est l’auteur de ce péril.
— Cest juste, fit Milon.
— Par conséquent, en nous emparant de Timoléon nous sauvons Rocambole.
— Tu parles d’or, mon enfant. En route !
La belle Marton était déjà sur le seuil de ta porte extérieure de la maison.
— Faut- il tâcher le chien? demanda- t-clle.
— Sans doute, répondit Marmouset, mais pourronsnous le suivre?
— Quand il ira trop vite, je le rappellerai, répcmditr elle.
Alors commença au cœur même de Paris, une de ces chasses étranges, merveilleuses qu’on eût dite empruntée à quelque récit de trappeur ou de pionniei du nouveau monde.
On sait comment les gardes -chasse et les piqueurs pratiquent, en forêt, la nuit, celle opération qu’on appelle faire le bois.
Quelquefois le piqueur est seul, quelquefois aussi un valet de chiens l’accompagne.
La nuit est silencieuse, ni lumineuse, ni trèsobscure ; le vent est tombé. La grande foré» dort avec ses hôtes divers, l’oiseau sur la branche , la tète sous l’aile, le chevreuil dans sa repose.
A dix pas des deux chasseurs nocturnes, un chien, un limier, marche Don moins silencieux, traînant un cordeau dont un des gardes tient l’extrémité.
Le limier quête sagement, s’arrête parfois, étouffe un coup de voix et continue.
S’il s’est arrêté longtemps, s’il a le nez bien collé à l'empreinte découverte, piquet de chevreuil ou pigache de sanglier, les piqueurs s’approchent, rompent une branche d’arbre et marquent la brisée.
Puis lo limier continue sa recherche.
La chasse que Milon, Marmouset et la belle Marion venaient d'entreprendre ressemblait à celle-là.
Le caniche marchait en avant, tantôt au pas le nez par terre, tantôt la tète au vent et au petit galop.
Un coup de voix qui lui échappait de temps à autre . apprenait aux trois chasseurs qu’il était toujours sur la voie.
Timoléon s’en était allé à pied jusqu'au boulevard ; mais dans le faubourg Saint-Martin, il avait pris une voiture.
Là il y eut, comme on dit, un défaut.
Le caniche, arrivé sur le trottoir de gauche, bondit en avant, s’arrêta, revint en arrière,- s’arrêta encore, jappa avec inquiétude.
— Cherche, Phanorî cherche! disait la belle Mar ton.
Et elle faisait sentir au chien la houppelande de Timoléon , dont elle avait fait un paquet.
11 était minuit passé, et les passants commençaient a être rares dans le faubourg.
Néanmoins quelques-uns s’attroupèrent et l’un d’eux demanda de quoi il était question.
— Nous faisons la chasse aux rats, répondit Milon.
Les passants continuèrent leur chemin.
Phanor était descendu dans le ruisseau et flairait les pavés comme il avait flairé le trottoir.
Évidemment, c’était là que Timoléon avait cessé de toucher le sol, et par conséquent d’y laisser un fumet identique à celui qui s’exhalait de la houppe&ndc.
Milon et Marmouset le regardaient aller, venir cl revenir au même point, avec une inquiétude croissante.
Avaient-ils donc trop présumé de l'intelligence du «.'bien?
Marion seule ne donnait aucune marque d anxicté et disait :
— 11 a été chien de recors, il finira bien par trouver.
En effet, le caniche fit entendre tout à coup un long «boieraent, s’éloigna du trottoir et se mit à suivre une vraee mystérieuse.
. Un réverbère projetait sa clarté jusque sur le milieu do la chaussée.
Marmouset suivait le chien ci dit tout à coup :
— Bon ! il a compris, et moi aussi.
— Quoi donc ? fit Milon.
— Timoléon est monté en voiture. Venez voir...
Et il revint vers cet endroit du trottoir où le chien avait hésité si longtemps, et il montra a Milon les roues imprimées dans le ruisseau, en même temps que les pieds du cheval.
— Eli bien ! fil encore Milon.
— Eh bien! le diieu va suivre la voiture connue il aurait suivi l'homme.
— Mais c’est impossible 1
— Pourquoi ?
— Parce qu’il a passé deux cents voitures peut-être , l une après l'autre, dans la rue.
— Bah! fit Marri tou., cl, qui paraissait sûr île son fait, un bon chien nu fait jamais change. L'amiuul
chassé |>eut bien passer au milieu d’un troupeau d'animaux semblables, les chiens ne s’y tromperont pas! En route 1
Le chien, |>ar ses allures , semblait donner raison a l'opinion de Marmouset.
11 s’en allait droit son chemin, le nez au vent, la démarche égale, remontai] t le faubourg Saint-Martin ( n droite ligne.
— Oui, oui, dit Marton, nous (louvons le suivre; il est sur les traces de Timoléon.
— Suivons-le donc, s’écria Milon ; car il faut sauver Rocambole !
A mosure qu’on remontait le faubourg Saint- Martin, les passants devenaient plus rares et los boutiques étaient fermées.
Seules, quelques devantures de marchands de vins entrouvraient parfois furtivement leurs portas basses et bissaient échapper quelques buveur» attardés.
De temps en temps, Milou secouait la tète eu disant :
— Je ne crois pas que ce chien puisse réellement suivre une voiture.
— Oh! disait la belle Marton avec confiance, il en a fait bien d’autres !
Mais Milon changea tout à coup de langage.
Le chien venait d'arriver à la rue LafayeUe, qm coupe le faubourg Saint-Martin tout en haut.
L’animal n’hésita pas.
Au lieu de continuer à suivre le faubourg, il prit la rue LafayeUe à droite.
C’était la route des buttes Saint-Chaumont.
F.l Milon se souvenait que c'était déjà le chemin que le cocher de fiacre leur avait fait prendre la veille.
Le chien suivit exactement la même route, arriva dans le chemin creux et s'arrêta.
Évidemment, Timoléon avait renvoyé la voilure à à cet endroit.
— Cherche ! cherche ! disait Marton.
Et elle lui donua à flairer la houppelande de Timoléon.
Le chien remit son nez par terre et, tout à coup, poussa un hurlement.
— .Marchons ! dit Marmouset.
— Nous sommes déjà venus ici, dit Milon qui se baissa pour examiner le sol.
— Quand ?
— /La nuit dernière.
Eu môme temps, Milon frotta une allumette sur son pantalon et s'abaissa vers les empreintes qu'avaient laissée les roues de la voiture.
Mais Marmouset s'écria :
— Ce n’est pas une voiture qui est venue ici, mais deux.
— La nôtre d’hier, dit Miloo.
— Non, deux ce soir.
— Eh bien ?
— Celle tlo Timoléon ot celle du Maître.
LES MILLIONS UE LA BOHEMIENNE
El Ttaolêon, qui tciwil une liachc à la nain, coupa la corde d'an seul coup ; Page MO).
Et Marmouset siffla le chien qui revint sur ses |»s, en lui (lisant :
— Cherche ! cherche !
L’intelligent caniche se mit h flairer l’une des empreintes et ne dit mot ; mais il donna de la voix sur la seconde.
— C’est celle de la voiture de Timoléon, dit Marmouset.
— Bon 1 fit Milon qui ne comprenait pas encore.
— Et elle a passé avant l’autre, à preuve que la seconde a tourné dessus et a effacé h demi le train.
— Qu'est-ce que cela prouve? demanda Milon.
— Cela prouve répondit Marmouset, de deux choses l’une : ou Hocambolc poursuit Timoléon, ou Timoléon a tendu un piégo â Kocambole. De toute façon il faut nous hâter.
Le chien, laissé libre, s’était remis à suivre Timoléon à la piste.
Milon, Marmouset et Marton se remirent en route derrière lui.
Ils se rendirent tous trois dans cette vaste plaine de Pantin que Milon et Kocambole avaient inutilement explorée la veille.
Le caniche filait tout droit
Quand il eut franchi le torrent desséché en passant
sur la planche qui servait de pont, il hésita un moment encore ; puis il prit à travers champs et se dirigea vers le puits.
— Où diable nous mène-t-il ? dit Marmouset.
Mais le chien tourna sur lui-mème, s'éloigna du puits presque aussitôt, monta vers une broussaille qui se trouvait â cent mètres, la fouilla et en sortit un pou indécis encore.
Marmouset avait armé son revolver et Milon saisi son poignard.
Le chien redescendit vers le puits.
Tout à coup, des cris confus arrivèrent aux oreilles de Marmouset.
Ces cris semblaient partir de dessous lui.
— Couchons-nous! dit Marmouset.
Et tous trois sc jetèrent à plat ventre sur le trou.
Le chien s'était rapproché du puits.
Soudain un homme on sortit et se mit â fuir.
Le chien aboya ; mais il ne se lança pas à la poursuite de cet homme
Tout au oontraire, il se précipita de nouveau vers le puits, hurlant de plus belle.
L'homme fuyait
Mais à cent mètres du puits, Milon se dressa devant lui et le saisit à la gorge.
— Le Pâtissier! exclama Marmouset, qui reconnut sou ancien clief.
— Laixsez-moi ! laissei-moi I dit lo Pâtissier ctaerclianl à se dégager.
Mais le vieux géant l'avait renversé sous lui en
disant :
— Si tu ne me dis pas où est liocanibolo, tu es mort.
— Rocambole?... hurla le Pâtissier â demi étranglé... Rocambole !... ah ! aii ! ah t
— Parle, ou je te tue ! dit Milon qui lui effleura la gorge avec son poignard.
— Je ne sais pas ! dit le Pâtissier.
— Tu mens !
Le Pâtissier jeta un cri, car la pointe du stylet avait effleuré sa gorge.
— Parle ! répéta Milon, où est Rocambole T
— Perdu, répondit le Pâtissier.
— Perdu ?
— Et vous aussi , ricana le misérable, si vous ne me laissez pas fuir... et si vous ne fuyez pas avec moi...
Milon le regarda d'un oeil hagard.
— T'expliqucras-tu î dit-il.
— Dans cinq minutes, la poudre aura pris feu et nous sauterons 1
Ces mots produisirent sur Milon une émotion telle qu’il cessa d'appuyer son genou sur la poitrine du Pâtissier.
Celui-ci se releva, voulant se dégager et fuir de nouveau.
Mais la main de fer de Milon l'étreignit.
— Laissez-moi..., ou nous sommes tous perdus! répétait le Pâtissier, dont les dents claquaient de terreur.
Et comme Milon ne le lâchait pas :
— Itoenmbole (A Timdéon sont dans une carrière, dib-if, là... sous nos pieds... il y a un baril de poudre, la mèche brûle !.... Tout va sauter !...
Marmouset jeta un cri ot S'élança vers le puits dans lequel le chien venait de disparaître.
— Eh idan I dit Milon, ivpa do douleur, tu ne verras paa l'explosion I ,
El il enfonça jusqu’au manche son poignard dans la poitrine du Pâtissier.
Le Pâtissier tomba en jetant un cri,
Un cri et un ricanemont de joie féroce.
Et, se tordant sur In terre humide, il répéta ;
— Rocambole va mourir !.. je suis vengé I
LUI
Cependant la terrible mèche bridait toujours.
Timoléon s'était couché h oit» du baril et attendait tranquillement la mort.
Rocambole, après s'étre épuisé en efforts impuissants pour ébranler et enfoncer la porte, avait senti son âme de bronze se fendre.
U voulait bien mourir, lui, mais il voulait sauver Manda.
— Timoléon ! s'écria-t-il.
— Que veux-tu T demanda le blessé en tournant 1a tète.
— Tu veux ma mort, et je te comprends, et je ne te demande pas grâce pour moi ! dit Rocambole d'une voix suppliante; mais laisseras-tu mourir une femme!
Timoléon ne répondit pas.
— Écoute, poursuivit Rocambole, qui suivait d’un œil anxieux les progrès du feu sur la mèche cl la voyait se consumer lentement, si tu veux arracher cette mâche, jo te jure que jo vais m'enfoncer mon puignarj dans la gorgo jusqu’au manche.
Timoléon se mit b rire :
— Tu as trop de cltance, répondit-il, tu te manquerais.
— Tu attendras que J'aie rendu le dernier soupir pour ouvrir la porte, supplia encore Rocambole.
Mais Vanda se jeta â son cou :
— Non, dit-elle, je veux mourir avecloi.
Rocambole poursuivit :
— Que tu me haïsses, moi, je le comprends : mai» souiller, ia-tu tes mains du sang d’une femme!
— As-tu au pitié de ma fille, toi ! ricana Timoléon.
Rocambole courba la tète.
La mèche brûlait avec une effrayante rapidité.
Rocambole prit son poignard.
— Je vais me tuer, dit-il. Quand je serai mort, peutêtre auras-tu pitié d ’rfl».
Mais Vanda lui arracha le poignard et le jeta par la lucarne de l'autre côté de la porte, répétant avec enthousiasme :
— Puisque je veux que nous mourions ensemble!
Rocambole poussa un cri étouffé et Timoléon continua ù attendre la mort avec sa froide impassibilité.
Mais soudain Vanda se serra contre Rocambole :
— Entends-tu ? dit-elle, entends-tu 7
— Quoi donc ? dit Rocambole.
Un aboiement avait retenti au-dessus de ta télé de Vanda.
C’était ic chien de Marion qui venait de fouiller la broussaille qui se trouvait auprès de la crevasse supérieure do la carriôro.
— Peut-être vient-on h notre aide, murmura Vanda
— Qui donc viendrait! fit Rocambole.
— Je ne sais pas... mais j’espère encore...
Un second aboiement ee fit entendre I ... mais plus affaibli, plus lointain.
— Fol espoir ! dit Rooambole dont les regards semblaient rivés â la terrible mèche.
Mais soudain une ombre ae fit dans le couloir que ta
mèche éclairait.
Une masse noire tomba comme la foudre et fut d’un bond sur Timoléon.
■— Le chian I le Chien ! cria Vanda.
Le chien avait saisi Timoléon à la gorge, el il hurlait de rage.
— Le chien de Merton! s'écria Vanda. qui le r econnut.
— U n'éteindra pas la mèche, murmura Rocambole.
LES MILLIONS DE LA BOHEMIENNE
Le chien avait enfoncé ses redoutables crocs dans les chairs de Trmoléén.
La donleor rendit h cet homme résigné h mourir un peu de l'instinct suprême de la conservation.
Il essaya de se dégager, de lutter, et ses mains crispées rencontrèrent le poignard que Vanda avait jeté h travers la porte pour empêcher Rocambole de so tuer.
Alors commença une lutte étrange et sauvage entre le chien et l’homme.
Timoléon frappait d'une main mal assurée ; le chien, exaspéré par la douleur, le mordait avec fureur.
l/homme poussait des cris étouffés.
Le chien hurlait.
Rocambole et Vanda assistaient haletants h ce duel Manne et avaient presque oublié la mèche qui brillait.
Un moment, pourtant, ils eurent un étrange espoir.
Dans ses bonds convulsifs, le chien avait touché la mèche et avait failli l’entraîner hors du baril.
Mais le Pélissier l'avait si profondément enfoncée qu'elle résista.
Tilnoléon ne criait plus, il hurlait, et sa main avait laissé échapper le poignard.
Mais bientôt scs mouvements s'affaiblirent, puis s’éteignirent tout <i coup.
Un moment encore son corps convuLsé s'agita sous le chien.
Puis il garda l’immobilité de la mort.
L’animal avait triomphé de l’homme.