I,E 1»E U MEK MOT DK ROCAMBOLE
— Il y a un cabaret sur la berge qui est tenu par un ancien flotteur, le père lleurlebise. Le vin y est bon. On y trouve de la matelotte. Nous souporons, et nous attendrons les environs de minuit.
— C'est cela, dit Kocambole.
— Mais, pas de bêtises devant le vieux, continua là Mort-des-Braves.
— Ah ! il n’est pas des nôtres ?
— Non... C’est ce qu’ils appellent un honnête homme.
II n’a seulement jamais passé à la correctionnelle.
Marmouset eut une moue dédaigneuse à l'adresse du père llcurtebise :
— Un feignant, quoi ! lit-il.
— Stoppe un peu, dit Kocambote, que je prenne mes dimensions.
Et il examina avec une scrupuleuse attention le chemin qui conduisait de la berge à la grille du parc, les murs qui l’entouraient et la disposition de la maison.
On eût dit un général en cltef combinant un plan d’attaque ou méditant le siège d’une ville.
— Maintenant, dit-il, vous pouvez virer de bord.
— Nous descendons chez le père Heurtebise ?
— Oui.
La Mort-des-Braves donna un coup de barre, Marmouset changea lestement sa voile, et le canot, tournant sur lui-même, redescendit rapidement.
En route le Chanoine, qui avait été silencieux jusquelà, prit sous un banc un objet qu’il montra à Rocambole.
— Qu’est-ce que cela? demanda le maître.
— C’est un marteau.
— Pourquoi faire?
Mais, dit naïvement le Chanoine, je ne me suis
jamais servi de couteau, ni de pistolet, ni d’autre chose ; avec ce merlin-là, je suis bien plus sûr de mon affaire : un coup à la tempe, et c’est fait.
Kocambole regarda cet homme naît en sa férocité; puis il lui dit froidement :
— Cette fois, tu n’auras pas besoin de merlin.
— Mais parce que la besogne n'est pas pour toi.
— Hein? fit le Chanoine avec un accent de dépit et de regret.
— Voilà comme je suis, dit Rocambole : quand l'ouvrage me plaît, je le prends pour moi.
L'hercule avait juré obéissance au inailre, il courba la tête et se résigna.
Le canot, moinsd'une demi- heure après, arrivait au cabaret du père Heurtebise.
Marmouset sautait lestement à terre pour l'amarrer, et 1a Mort-des-Braves disait :
Je vas commander la matelotte.
En effet il entra dans le cabaret qui était veuf de pratiques, à celte heure, et il dit au bonhomme :
— Allons, papa, il faut nous distinguer aujourd’hui. Nous avons la poche garnie, l'estomac vide et le gosier sec.
Le bonhomme appela sa servante, et dit a la Mortdes-Braves :
— Combien êtes- vous?
— Quatre.
— Que voulez-vous manger ? une friture ou une matelotte?
— L’une et l’autre, si c'est possible, et des côtelettes avec, le tout arrosé de vin cacheté. C'est le bourgeois qui paye.
Et du doigt, il désignait Rocambole qui s'était arrêté sur la berge avec le Chanoine:
— Ah ! fit le cabaretier, c’est votre patron, ça ?
— Oui, répondit la Mort-des-Braves qui ne s'expliqua pas davantage.
Une heure après, Rocambole et les trois bandits étaient à table.
Marmouset racontait à mi-voix son expédition à la maison isolée de Villeneuve, et il affirmait de nouveau que le vieillard était cousu d’or.
— Estourbirons-aous la femme ? demanda le Chanoine.
— Cela dépendra, répondit Rocambole.
— Elle est bien jolie, dit Marmouset.
— Ah 1 ah ! fit Rocambole.
Et il eut uu sourire qui remplit d'admiration les bandits.
Tous quatre étaient vêtus comme le sont les mariniers de la Seine.
Ils portaient une vareuse de laine, un chapeau de paille et un pantalon de toile grise.
En outre ils étaient chaussés de sabots.
Comme on était en semaine, le cabaret n'avait pas d'autres hôtes en ce moment.
Cependant, vers neuf heures du soir, deux hommes entrèrent et vinrent s’asseoir à une table en demandant du vin.
Ils s'exprimaient en français, mais avec une forte nuance d'accent anglais.
Et Rocambole, frappé de celte circonstance, les examina à la dérobée.
Rien, cependant, n'annonçait en eux quelque chose d’insolite.
Vêtus connue des ouvriers du faubourg Saint-Antoine, ils s'étalent attablés devant une bouteille de vin, cachet vert, et le père Heurtebise ne s’était pas préoccupé d’eux davantage.
Le Chanoine, Marmouset et la Mort-des-Braves ne leur avaient accordé qu’une attention distraite.
Seul Rocambole, les regardait avec attention.
Pour lui, ces deux hommes qui buvaient sans dire un mot, n’étaient point ce qu’ils voulaient paraître.
Sous leur redingote râpée, Rocambole avait remarqué du linge blanc d'une grande finesse.
Leur teint olivâtre et leurs cheveux noirs indiquaient une origine étrangère et peut-être orientale.
Rocambole, qui avait vu tant de choses, crut reconnaître mieux le type de cette race nouvelle due au croisement de la race indoue et de la race anglaise, et dont les produits sont désignés sous le nom d'angloindiens.
Enfin, ces deux hommes s'étaient mis à causer à
LES RAVAGEURS
Le Pâtissier.
voix basse dans une langue inintelligible pour la Mortdes-Braves, le Chanoine et Marmouset, ce dernier dit:
— Mais qu'est-ce donc que ce baragouin ?
— C'est sans doute des Auvergnats, dit le Chanoine.
— Je croirais plutôt que c’est des Basques, repartit la Mort-des-Braves.
— Ou bien des Anglais, reprit Marmouset,
Rocambole avait reconnu la langue indienne.
Et tandis que ses trois compagnons ne se préoccupaient plus d'autre chose que de vider uno sixième bouteille, il se prit, lui, à écouter attentivement.
Rocambole jouissait d'une finesse d'ouïe excessive ; de plus, il parlait h peu près tous les idiomes, et jadis, à Londres, il avait fréquenté des Indiens.
Rocambole comprenait donc et parlait parfaitement la langue des Brahmines.
I.es deux inconnus continuaient à causer avec la sécurité de gens persuadés que nul n'entendra ce qu’ils disent.
Mais Rocambole écoutait...
Ces deux hommes qui, dans un cabaret des environs de Paris, s'exprimaient en langue indoue, offraient, en outre de cette bizarrerie, un contraste non moins bizarre.
A première vue, c’étaient simplement des hommes du Midi, au teint hélé, dont l’un était déjà vieux, l’autre encore jeune; le premier robuste, grand, énergique d’attitude et de regards — le second svelte et presque fluet, avec des mains et des pieds de femme et un visage complètement imberbe.
La voix de ce dernier avait même quelque chose de grêle et de sifflant qui ne paraissait pas appartenir à l’espèce masculine.
On eût dit une femme habillée en homme.
Ils causaient, et c'était le plus jeune qui parlait lorsqu'ils avaient attiré l’attention de Rocambole :
— Paris est moins grand que Londres , mais it est beaucoup plus difficile d’y suivre la trace d'un homme
qui a un intérêt quelconque il se cacher. J’ai suivi le père et la fille pendant six mois, presque jour par jour. Vingt fois, j'ai été auprès d'eux, et, si l'heure prescrite eût sonné, j'étais prêt; mais tu le sais , Osmanca , les temps n'étaient point accomplis.
Le plus vieux fit un signe de tète affirmatif.
— Continue, Gurhi, dit-il.
— Je les ai donc suivis depuis Varsovie jusqu’à Paris; mais là, j’ai perdu leurs traces, et ce n'est qu'il y a huit jours, lorsque m’est arrivée la lettre du comité de Londres, que j’ai pu ressaisir leur piste.
— Enfin, tu les as retrouvés ?
— Oui, puisque je vais vous conduire cette nuit même, Osinanca, à la porte de la maison qu'ils habitent.
Celui que son compagnon désignait sous le nom d’Osmanca et qui avait un aspect farouche, répondit :
— Les temps sont accomplis, et la dernière heure du Maudit est proche.
— La déesse Kàli sera contente, fit le plus Jeune, c’est-à-dire Gurhi ; j’ai tout préparé.
— Voyçns?
— Le Maudit, poursuivit Gurhi, a congédié , Il y a huit jours, un vieux serviteur. Puis il est venu à Paris et s’est procuré un autre domestique. C'est un des nôtres.
— Un Indien?
— Non, un Anglais affilié, mais qui parle si parfaitement le français et qui a un air si naïf que le Maudit l'a pris sans défiance.
Un sourire féroce glissa sur les lèvres d'Osmanca.
Gurhi poursuivit :
— Cet homme viendra nous ouvrir la porte à minuit ; et nous entrerons. Tu sais, Osmanca, que les fils de notre pays marchent sur la terre sans courber un brin d'herbe et que leur respiration n’a jamais troublé le silence de la nuit ?
Osmanca fit un signe qui voulait dire :
— Certainement, je le sais.
Tandis qu'ils parlaient ainsi, le Chanoine et Marmouset causaient bruyamment et la Mort-des-Braves éprouvait une sorte de somnolence due sans doute au vin cacheté du père Hcurlebise.
Kocambole, lui-même , feignait de dormir, mais il ne perdait pas un mot de la conversation des deux individus.
Osmanca dit encore :
— Mais l'enfant, oit est-il ?
— J’ai retrouvé sa trace, puis je l’ai reperdue.
— Comment?
— Le Maudit l’avait cachée chez une vieille dame qui habitait la rue du Delta. J'avais tout préparé (tour enlever l'enfant, mais j'ai été devancé.
— Par le général ?
— Je ne sais pas; je ne crois pas, même.
— Par qui donc?
— Je l'ignore. Ce qu'il y a de certain, c'est que l’enfant a disparu, le jour même où nous devions nous en emparer.
— il faudra la retrouver, dit Osmanca : tout ce qui est marqué appartient à la déesse Kâli.
— On la retrouvera, dit Gurhi.
— Voilà qui est bizarre, pensait Kocambole. L'enfant dont ils parlent me parait être cette petite fille enlevée par la Chivotte et que j’ai prise sous ma protection.
Osmanca reprit :
— A une lieue, sur la rive droite de la Seine, la maison est isolée; tu pourras étrangler le père, et j'étranglerai la fille sans que personne vienne nous déranger.
Osmanca dit avec celte gravité fatidique inspirée par le fanatisme :
— Ou’importe que nous soyons découverts après, et que la justice française nous punisse? Notre vio n'est pas à nous. Elle est à notre association et nos dieux peuvent en disposer comme bon leur semble.
Gurhi s'inclina.
— Sais-tu bien le chemin, au moins? dit encore Osmanca.
— Sans doute : d’ailleurs, en le donnant rendez-vous céans, j'avais mon idée.
— Ah!
— 11 y a un chemin de fer qui passe ici à onze heures.
— Bon!
— Nous le prendrons jusqu’à Villeneuve Saint- Georges.
Rocarabole tressaillit à ce nom et se dit encore :
— Si je crois reconnaître la petite fille, je crois également ne pas me tromper en devinant, dans les gens dont ils parlent, ce vieillard et celte jeune femme que je veux protéger contre les Ravageurs ?
Et il continua à ne pas perdre de vue les deux individus.
Mais ceux-ci s'étaient fait sans doute toutes leurs confidences, car s'étant mis à fumer, ils étaient tombés dans cette contemplation silencieuse particulière aux hommes de l'extrême orient.
La Mort-des-Braves, qui s’était assoupi un moment, rouvrit les yeux et poussa le coude à Kocambole.
— Que veux-tu? fit celui-ci.
— Je crois bien qu’il est temps de partir, dit le bandit; onze heures doivent s'approcher ?
— Tu as raison, parlons I
En même temps, Kocambole lit un signe aux deux autres, c'est-à-dire à Marmouset et au Chanoine.
Ces deux-là se levèrent et répétèrent :
— Allons ! nous sommes prêts.
Rocambole jeta vingt francs sur la table. C'était un peu plus que la valeur du souper ; mais il n'attendit pas sa monnaie et s'en alla, lançant un dernier et rapide coup d'œil sur les deux indiens.
La Mort-des-Braves sauta le premier dans la barque, et se mit en train de délier l'amarre.
Kocambole l'arrêta.
— S'il nous faut plus d’une demi-heure pour re- J tourner à Villeneuve, dit-il, c'est inutile.
LES RAVAGEURS
Et, d'un geste, il empêcha les deux autres de s’embarquer.
— Mais... patron... balbutia la Mort-dos Braves, une demi-heure ou une heure... qu’est-ce que ça fait ?
Rocambole avait une montre sous sa blouse. K la consulta et s'aperçut qu’il n’était que dix heures et demie.
— Nous allons prendre l’aviron, dit Marmouset, et je vous réponds qu’on marchera rondement.
— C’est qu’il n'y a pas de temps A perdre.
— Oh ! fit le Chanoine.
— Nous ne sommes pas les seuls à flairer l’affaire.
À ces mots, les trois bandits tressaillirent.
Rocambole reprit :
— Avez-vous vu ces deux hommes qui buvaient dans le cabaret?
— Oui. J’ai idée que c’est des Basques, fit Marmouset.
— Je n’ai rien compris A leur baragouin, dit la Mortdes-Braves.
— Ni moi, continua le Chanoine avec indifférence.
— Eh bien ! moi , répondit Rocambole , j’ai tout entendu et j’ai tout compris. Et c’est ici qu’il faut m’obéir A vous trois comme un seul homme, ajoutat-il avec l’accent de l’autorité.
— On s’exterminera sur un signe de vous, patron, murmura le Chanoine.
— Voulez-vous que je me jette à l’eau ? dit la Mortdes-Braves.
— Non; embarquez, et nageons ferme ordonna le Maître.
— Vive Rocambole! s’écria Marmouset, qui, d’une violente secousse, poussa la barque au large.
La nuit était étoilée comme une nuit de juin, mais la lune était absente.
Les hauteurs de Charenton étaient étincelantes de lumière, et Rocambole, debout dans la barque, sa montre h la main, avait les yeux fixés sur la ligne du chemin de fer de Paris h Lyon.
. Rocambole faisait le calcul suivant :
— Les indiens se sont trompés* ce n’est pas à onze heures que le train qu’ils veulent prendre passera à Charenton, c’est à onze heures et demie. Avec un arrêt à Maisons-Alfort il n’arrivera A Villeneuve qu’à minuit. Mais de la station de Villeneuve A la maison isolée, il y n un bon quart d’heure de marche, en revenant sur ses pas. Nous, au contraire, nous débarquerons juste en face, par conséquent nous arriverons avant eux.
La Mort-des- Braves avait pris un aviron. Marmouset un autre; quant au Chanoine, il s’était placé à l’arrière avec un troisième qu’il manœuvrait comme une godille.
Jamais canot d’Asnières luttant aux régates pour avoir le prix n’avait filé plus rapidement.
Et comme Rocambole était devenu silencieux, les bandits respectaient ce silence et n’osaient l’interroger.
Marmouset tint parole, la barque marcha si vite et
si droit que le train du chemin de fer était encore dans la gare de Paris que déjà Rocambole et ses compagnons sc trouvaient en face de la maison isolée.
Alors le Maître dit :
— Abordez ; quand nous serons vers la berge, je vous dirai de quoi il s’agit.
A onze heures du soir, en hiver, la campagne est déserte.
Villeneuve-Saint-Georges, si bruyant et si peuplé en été, en est réduit A sa population de petits rentiers, de paysans et de mariniers, gens qui se couchent de bonne heure et redoutent les bises de novembre.
Marmouset, d’un coup d’aviron, avait poussé la barque dans une touffe de saules.
La Mort-des-Braves jeta l’amarre autour d’une branche, et sauta lestement à terre.
Le Chanoine allait en faire autant, lorsque Rocambole lui dit :
— Eh bien! tu ne prends donc pas ton merlin ?
— Mais, dit le Chanoine, vous m’avez dit que c’était inutile.
— J’ai changé d’avis, prends-le.
En même temps, Rocambole fouilla sous le banc et en retira un paquet de cordes de l'épaisseur du doigt, comme tous les pécheurs ont coutume d’en avoir et qui leur servent à différents usages.
Puis, A son tour, il sauta sur la berge.
— Maintenant, mes enfants, dit-il, écoutez-moi bien. ,
— Parlez, Maître.
— Savez-vous ce que sont ces deux hommes qui buvaient dans un coin chez le père Heurtebise?
— Non.
— Ce sont les affiliés d’une autre bande de voleurs et d’assassins.
— Des camarades, quoi î fit naïvement le Chanoine.
— Ils parlaient de faire le même coup que nous.
! — Pas dégoûtés du tout! ricana Marmouset.
— Je n’ai pas envie de partager, moi, dit la Mort- | des-Braves.
— Ni moi, dit froidement Rocambole.
— Qu’ordonnez-vous donc, Maître? fit le Chanoine: Venez, vous le saurez.
Et Rocambole, quittant la berg^ se dirigea vers le ] chemin creux qui montait vers la grille du parc.
Tandis qu’il marchait d’un pas alerte, un coup de | sifflet bruyant se fit entendre dans le lointain.
C'était le train qui sortait de la gare de Paris.
Pour venir de la station du chemin de fer A la grille, il n’y avait pas d’autre route que ce sentier encaissé entre deux murs dans lequel Rocambole et ses compagnons venaient de s’engager.
A cent mètres de la grille du parc, l’un des deux murs avait subi un éboulement, et une large brèche permettait de pénétrer dans la propriété voisine.
C’était un vaste enclos de maraîcher sans aucune habitation.
En face de la brèche, c'est-A-dire contre le mur opposé se redressait un arbre chétif.
— Voilà notre affaire, dit Rocambole.
F.t il se mit à développer le paquet de cordes et en noua un bout au tronc de l'arbre, à un pied de terre.
Puis il se dirigea vers la brèche et entra dans l'enclos.
Ses compagnons le regardaient faire avec un certain étonnement.
11 leur fit signe de le suivre.
Une fois dans l'enclos, le Maître ati. ia l’autre bout de la corde à un autre arbre, de telle façon que le chemin creux se trouvait intercepté par cette barrière que l’obscurité rendait invisible.
— Voilà qui est compris, dit Marmouset, les camarades vont s'embarrasser dans la corde et se casseront la margoulette par terre.
— Chut! fit Hocamboie.
Un nouveau coup de sifflet plus rapproché annonçait que le train venait de s'arrêter à la station de Maisons- Alfort.
Alors le Maître fit un nouveau signe et scs compagnons se couchèrent à plat ventre derrière le monceau de pierres produit par l'éboulement.
— A présent, mes enfants, dit Rocambolc, écoutczmoi bien : A tout prix, même au péril de notre vie, il faut nous emparer de ces deux iiommes; je voudrais les prendre vivants autant que possible, mais s'ils résistent, le merlin du Chanoine fera son affaire.
— Un coup sec à la tempe, et tout est dit, murmura le bandit avec un accent d'orgueil.
— Je préférerais que tu le prisses à la gorge, tu es robuste, lu dois pouvoir venir à bout du plus vieux.
— Moi, dit Marmouset, je me charge du petit.
— Eh bien ! fit la Mort-des-Uraves, cl moi ? il ne me restera donc plus rien à faire ?
— Oh ! dit Rocambolc en souriant, rassure-toi, il y aura de la besogne pour tout le monde.
Le sifflet deJa locomotive retentissait et le train passait bruyamment à la hauteur du chemin creux.
— Dans dix minutes ils seront ici, dit Rocambole. Silence ! et attention.
En effet, quelques minutes après, on entendit marcher à l'extrémité du chemin creux.
Rocambole avait posé son oreille à terre, et il écoutait :
— 11 n’y a que des Indiens capables de marcher ainsi, murmura-t-il enfin ; seulement, ils sont plus de deux.
En effet, au bout de dix secondes, trois silhouettes se dessinèrent dans l'éloignement.
Les silhouettes de trois hommes qui marchaient de front et causaient tout bas en marchant.
— Tu vois bien qu'il y a de la besogne pour loi, dit Rocambole, en poussant le coude à la Mort-des-Braves.
Puis il ajouta tout bas :
— Que personne ne bouge avant mon signal.
Les compagnons de Rocambole demeurèrent immobiles et muets.
Les trois hommes continuaient d'avancer, mais lentement, et paraissaient tenir conciliabule.
Rocambole, toujours son oreille collée contre terre, ne perdait pas une de leurs paroles.
Naturellement, c’était en langue indoue qu’ils s'ex-
primaient, et notre héros comprit que oe troisième personnage qui était avec eux n’était autre que ce prétendu domestique, récemment entré au service de la jeune femme et du vieillard, et qui devait prêter la main à l’assassinat.
En effet, comme ils approchaient toujours, Rocambole put distinguer parfaitement une troisième voix qu'il n'avait point encore entendue.
Cette voix disait : I
— 11 est trop tit... il faut attendre.
En même temps, l'homme qui parlait montrait la villa au travers des arbres, dont les fenêtres étaient encore éclairées.
— Nous attendrons ! dit une secondo voix que Rocambole reconnut pour être celle du plus vieux, c’est-àdire de celui que son compagnon avait désigné mus le nom d'Osmanca.
— Attendre, soit, mais où ? demanda Curhi à son tour.
Le premier étendit la main vers l'endroit même où sc trouvaient cachés Rocambole et ses compagnons, c'est-à-dire vers la brèche de l'enclos :
— Vous attendrez là, dit-il, et quand la chouette chantera trois fois, vous continuerez votre chemin.
En ce moment, une vagua inquiétude s'empara de Rocambolc, et il se mit à caresser le manche d'ivoire d'un poignard qu'il portait sous sa vareuse.
L’inquiétude de Rocambole était facile à comprendre.
En pénétrant dans l'enclos par la brèche, les Indiens pouvaient éviter cette corde destinée à les faire trébucher.
En outre, avec cette finesse d'ouie et d'odorat qui les caractérise, ils pouvaient éventer Rocambole et sa bande, et battre prudemment en retraite.
Or ce n'était pas ce que voulait Rocambole.
Protéger simplement les liâtes de la villa contre le fanatisme des Étrangleurs n’était point son unique but.
Rocambole voulait surtout pénétrer cet étrange mystère de gens qui, à trois mille lieues de leur pays, poursuivaient des 'ennemis de la déesse Kâli et du dieu Sivah.
Ce coin de l'Inde, transporté à Villeneuve-Saint- Georgcs, ces étrangers déguisés en ouvriers parisiens, tout cela lui paraissait si bizarre, si extraordinaire, qu'il voulait avoir le mot de l’énigme.
Le premier des trois Indiens, c'est-à-dire le domestique, dit encore à ses compagnons :
— Je vais rebrousser chemin.
— Pourquoi ?
— Parce que je n’ai pas la def de la grille ?
— Par où donc es-tu sorti ? demanda Osmanca.
— Par une petite porte qui se trouve en haut du parc. Pour y arriver, il faut redescendre et prendre un autre chemin.
— Et nous, demanda Gurlii, nous allons rester id ?
LES IIAVaGELKS.
:it
— Oui, jusqu’à ce que vous ayez entendu les trois cris de la chouette.
— C’est bon, fit Osmanca.
Rocambole respira.
Les trois compagnons , immobiles derrière les pierres de l’éboulcment, retenaient leur haleine.
Le domestique revint donc sur scs pas, et Rocambole Je vit redescendre le chemin creux.
Quant à Osmanca, il s'assit tellement prés de Rocambole, que celui-ci en étendant la main aurait pu le toucher. Gurhi entra dans l'enclos et se coucha à plat ventre sur l’herbe.
La Morl-des-braves et le Chanoine attendaient avec Impatience.
Mais Rocambole no paraissait nullement pressé.
Osmanca avait les yeux fixés sur la villa qu'on apercevait à travers, les arbres du parc.
Une seule fenêtre était encore éclairée.
Marmouset, qui s'était glissé tout auprès de Rocambole, approcha ses lèvres de l'oreille du Maître et lui dit : — C'est la fenêtre du vieux !
Mais si bas qu’il eût parlé, Osmanca l'entendit.
Et soudain l'Indien ae dressa effaré, inquiet, et cril :
— A moi, Gurhi I
En même temps, il voulut faire un pas en avan , flairant quelque mystérieux danger.
Mais alors il heurta la corde et trébucha.
Et comme il poussait un nouveau cri, le Chanoine et la Mort-des-Braves tombèrent sur lui comme la foudre.
Ce fut l'affaire d'une seconde.
L'Étrangleur fut pris à la gorge et serré si fort qu’il lui fut impossible de crier.
En même tempe, il fut renversé, et le Chanoine lui mit un genou sur la poitrine.
Puis, il leva son terrible merlin pour l'en frapper.
La Mort-dcs-bravcs lui arrêta le bras.
— Il faut attendre l'ordre du Maître, dit-il.
Le .Maître, de son oùté, avait fait sa besogne.
Au rri jeté par Osmanca, Gurhi avait fait un bond vers lui.
Mais Ro'anibole, se dressant tout à coup, l’avait saisi de sa main de fer.
En même temps il lui avait appuyé son poignard sur la gorge.
Puis il avait prononcé un mot indien qui signifiait :
— Tais-toi !
L’Etrangleur avait été plus effrayé d’entendre résonner sa langue maternelle A son oreille, que de sentir 1 la pointe d’un stylet sur sa gorge.
Et soudain, il avait cessé de se débattre et s’étau renfermé dans cette Impassibilité résignée et dédai- ! gneuse de ces hommes qui croient il la fatalité et n'essayent jamais de lutter contre elle.
Rocambole le renversa sous lui.
Puis il dit à Marmouset :
— Tiens-le !
Marmouset obéit.
L'Indien n'était pas très-robuste; d'ailleurs il ne songeait pas à se défendre.
Marmouset lui prit donc les deux mains, tandis que Bocatnbole, ouvrant ses vêlements, le fouillait.
Gurhi avait une corde enroulée autour du corps.
C'était son lacet d'étrangleur-
En outre, il était nanti d’un revolver de fabrique anglaise et d'un poignard sur la lame duquel étalent gravés des signes bizarres.
llocamijole s'empara du revolver, du poignard et du lacet.
Puis il prit son mouchoir et le passa dans la bouche de Gurhi on guise de bâillon,
— Tiens-le liipn toujours, dit-il A Marmouset.
Et il courut à Osmanca, qui continuait à se débattre aux mains du Chanoine et de la Mort-des-Braves.
— Faut-il frapper, Maître ? demanda le Chanoine. 1
— Non.
Et Rocambole s'approcha d'Osmanca et lui dit en Indien :
— Tais-toi, Sivah le veut !
L'effet de cette langue maternelle résonnant tout à coup A ses oreilles produisit le même effet sur Osmanca.
il cessa de lutter, de se débattre, et regarda Kocambol», dont l’œil brillait dans la nuit, comme un éclair fauve, avec une sorte de terreur superstitieuse.
Rocambole le fouilla, comme il avait fouillé Gurhi.
Osmanca avait pareillement sur lui une corde à nœud coulant A l'une de ses extrémités, un poignard ' cl un revolver.
Puis H cambole détacha cetlo autre corde qu'il avait pri e dans la barque et qu’il avait tendue dans ie chemin creux.
Et la coupant en deux avec son poignard, il en prit la moitié" et se mit en devoir d’attacher tes pieds et les mains d'Osmanca.
Osmanca ne faisait plus aucune résistance.
Ce qui mil le comble A son étonnement et A la terreur superstitieuse qui s'empara alors de lui, ce fut l’adresse merveilleuse avec laquelle Rocambole le lia.
Jamais jongleur indien n'av.iit fait des nœuds plus inextricables.
Rocambole le bâillonna comme il avait bâillonné Gurhi.
Puis il dit A ses compagnons :
— A présent, mes enfanls, noire plan est changé.
— Comment cela ? demanda la Mort-des-Braves.
— Vous allez, le Chanoine, toi et .Marmouset prendre ces deux gaillards sur vos épaules.
— Bon ! fit la Mort-des-Braves. Et puis î
— Et vous les porterez dans la barque.
— Mais, dit Marmouset avec un accent de regret, est-ce que nous ne faisons pas le coup de là-haut f
Et de ia main il indiquait la villa.
— Je le ferai tout seul.
— Mais... balbutia la Mort-dcs Braves, est-ce que vous n'aurez pas besoin d'un coup de main, Maître ?
Rocambole haussa les épau! s :
— Cest un travail d'enfant, dit-il.
Puis, pour achever de leur donner le change, il dit au Chanoine :
— Passe-moi ton merlin.
— Le voilà,
— Maintenant, ajouta-t-il, allez dans la barque en attendant, et rappelez-vous que vous me répondez de ces deux hommes sur votre propre vie.
— Soyez tranquille, Maître, répondit la Mort-des- Braves.
Le Chanoine, qui était le plus vigoureux des trois, chargea Osmanca sur ses épaules.
La Mort-des-Braves et Marmouset s'emparèrent de Gurhi.
Puis tous trois descendirent le long du chemin creux vers la berge.
Alors Kornmbole, son merlin A la main, se dirigea vers la grille de la villa.
Mais, quand il eut fait dix pas, il jeta le merlin et tira de sa poche l'un des deux lacets de soie.
En ce moment, la lumière qui brillait encore A l'une des fenêtre l’intriguait.
Et alors aussi, un houhoulcment d'oiseau de nuit traversa l’espace.
Rocambole reconnut le signal annoncé par le domestique aux deux Indiens.
Arrivé A la grillo du parc, il se colla contre un arbre et attendit.
Peu après, la grille s'ouvrit, et lo domestique fit quelques pas en dehors, disant en indien :
— Où êtes-vous ?
Soudain le lacet siffla dans l'air comme une vipère, s'abattit sur le domestique, s'enroula autour de son cou et Rocambole murmura :
— Je croi3 que je suis de force avec messieurs les Étrangleurs !
LES RAVAGEURS
Pénétrons maintenant à l’intérieur de la villa.
Pendant huit ou dix jours, c'est-à-dire depuis la disparition de Nicheld, il y avait eu un silence farouche de la part du vieillard, une morne résignation chez la jeune femme.
Ils évitaient de se rencontrer ailleurs que dans la salle commune des repas ; à peins, le soir, obéissant maintenant bien plus à l'habitude qu'à l’affection, Nadéîa tendait-elle son front au général Komistroî.
Sa résignation n’était qu'apparente.
Nadéîa s'était souvenue des dernières paroles de Nicheld :
— Vous trouverez, enterré au pied d’un arbre, dans le parc, un pot de terre dans lequel est un manuscrit qui vous apprendra tout ce que je n’ose vous dire.
Le lendemain, on s'en souvient, Nicheld n'était plus à la villa.
Le général l’avait renvoyé, disait-il.
En effet, le soir même, un autre domestique était entré à la place de Nicheld, et le général avait dit à sa fille :
— Ma chère amie, faites-moi la grâce de ne jamais parler de nos affaires devant cet homme que je ne connais que par les certificats qu'il m’apporte.
Nadéîa n’avait point répondu.
Elle attendait une nuit obscure, pendant laquelle le général se coucherait de bonne heure.
Nadéîa voulait déterrer le manuscrit de Nicheld, Nadéïa voulait savoir ce qu’étaient devenus son époux et son enfant.
Enfin le moment qu’elle croyait propice était arrivé.
Nadéîa s’était aperçue quo le nouveau domestique, l’Anglais John, sortait tous les soirs, apres le dîner et ne rentrait que fort avant dans la nuit.
Chose bizarre! le général, qui ne voulait pas que Nicheld sortit, n’avait nullement l’air de se préoccuper des fréquentes absences de John.
Or donc, ce soir-là, tandis que John s’en allait à la gare de Villeneuve recevoir les deux Étrangleurs; tandis que Rocambole et les siens tendaient à ces derniers le piège dans lequel nous les avons vus tomber — Nadéîa h sa fenêtre, sans lumière, immobile, attendait que le flambeau qui brûlait dans la 'chambre de son père s’éteignit.
Le général avait coutume de lire dans son lit pendant quelques minutes avant de s’endormir,
Quand il soufflait sa bougie, c'est que le sommeil le prenait.
Or le premier sommeil est assez pesant, et Nadéîa comptait sur ce premier sommeil.
Enfin, un peu après minuit, les arbres du parc sur lesquels se reflétait la lumière, restèrent dans l’obscurité.
Le général dormait.
Alors Nadéîa s’enveloppa d'un manteau, ouvrit U porte sans bruit et sortit de sa chambre sur la pointe i
du pied, sans lumière, et avec des précautions infinies.
Son cœur battait à outrance.
Elle arriva jusqu’à la dernière marche de l’escalier.
Elle fit des prodiges pour ouvrir sans bruit la porte qui donnait sur le parc.
Cette porte franchie, et comme l’air froid de la nuit lui fouillait le visage, elle s'arrêta un moment.
Elle tenait s »us son manteau une petite bêche quelle avait dérobée durant le jour dans la serre.
Nadéîa s'arrêta, car il lui avait semblé entendre un chuchotement lointain, un bruit de pas, au fond d< parc.
Mais, après un moment d’hésitation, elle continua son chemin, comptant les arbres de la grande allée.
Nadéîa était si émue qu'e le n’eut pas de peine à se convaincre quelle avait été le jouet d'une illusion, et que le vent seul avait [»assé dans le feuillage.
Cependant, tout en continuant à descendre la grande allée , elle s'était retournée plusieurs fois vers la maison.
Mais la fenêtre du général qui, seule, attirait son attention, était fermée.
Enfiu, elle arriva au pied de l’arbre indiqué par Nicheld.
La nuit était a^sez obscure, nous l’avons dit; cepcn dant Nadéîa se mit à la besogne.
Munie de sa bêche, elle creusa tout à l’entour de l'arbre et au bout de quelques minutes la bêche rencontra un corps dur qui rendit un son mat.
Le cœur de Nadéîa battait violemment.
Elle jeta sa bêche et continua à creuser avec s<-s mains, qui bientôt rencontrèrent le pot do terre et l’arrachèrent du soi.
Alors Nadéîa se sauva vers la maison.
On eût dit un voleur emportant le fruit de son larcin.
Elle referma la porte avec les mêmes précautions et rentra dans sa chambre sans lumière.
Puis elle ferma sa porte à double tour et au verra i.
Ensuite elle alla vers la croisée et lira les épais rideaux.
Elle ne voulait pas qu’un seul rayon de clarté p’it filtrer par la fenêtre, se refléter sur les arbres el éveil! ’ le général.
Quand elle eut fait tout cela, Nadéîa se procura do h lumière, elle fit jaillir une étincelle d’un briquet ph.isphorique et approcha ce briquet d’une bougie placée sur sa table de nuit.
Mais à peine celte bougie s'allumait-elle que la jeune femme poussa un cri terrible.
Elle n était pas seule dans cette chambre où elle venait de s’enfermer.
Un homme était assis dans un fauteuil au pied du lit.
Et cet homme c’était le général Komistroî. le père de Nadéîa,
Il était enveloppé dans sa robe de chambre, un foulard enserrait sa chevelure blanche.
Pâle, frisonnante, N;idéïa, après avoir jeté un cri, recula.
Mais soudain elle fut frappée de l'expression étrange qu’avait le visage de son père.
Ordinairement, le vieillard avait un aspect dur et farouche, le geste sec et impérieux.
Sa fille ne le regardait qu'en tremblant et ne lui ■ adressait la parole qu’avec terreur.
Chose étrange!