I.e général n’était plus le même h cette heure
Son visage était triste; il portait l'empreinte d'une grande douleur, et Nadéia tressaillit en voyant deux grosses larmes qui roulaient sur ses joues pâlies.
En même temps, il lui dit d'une voix étouffée, en désignant le vase de terre qui renfermait le manuscrit ; qu'elle tenait encore à la main :
— Vous voulez donc tout savoir, Nadéia, ma fille?
Ces mots prononcés avec un tel accent remuèrent Nadéia jusqu'au fond de l'âme.
— Mon père!... balbulia-t-elle.
Il reprit avec amertume :
— Vous voulez savoir ce que j'ai fait de votre enfant ?
Elle baissa les yeux; mais elle dit avec fermeté :
— Oui, je le veux!
— Ce que j'ai fait de Constantin?
Elle fit un signe de tête non moins énergique.
— Nicheld vous l’a dit, reprit-il toujours triste, toujours ému. J'ai fait disparaitre votre enfant...
Nadéia jeta un cri :
— Mais elle vit, au moins?
— Si elle vit, répondit le général, vous me demandez si elle vit !
Et il y eut dans sa voix un accent de tendresse subite qui bouleversa Nadéia.
— Mon Dieu! murmura-t-elle, quel homme êtesvous donc ?
— Je suis votre père, répondit-il, votre père sur qui pèse'une fatalité terrible, implacable, et qui depuis bien des années, joue un rôle de bourreau, quand son cœur est plein d’amour pour vous.
— Mon père!
— Oui, reprit-il, j’ai fait disparaître votre enfant, mais je sais oh elle est, mais je veille sur elle... Oui, j'ai fait envoyer Constantin en Sibérie...
A ce nom elle frissonna.
— Mais savez- vous pourquoi ? continua le général.
Et comme elle le regardait avec stupeur.
— Pour l'arracher à une mort épouvantable... pour le sauver!...
Nadéia regardait son père et se demandait s'il n'avait pas été frappé subitement de folie.
Le général lui prit la main et lui dit :
— Le griffonnage de Nicheld ne vous apprendrait rien. Nicheld ne savait que ee qu’il avait vu. Je vais tout vous dire, moi, et vous me jugerez... et nous ver rons si vous oserez encore accuser votre père.
F.n parlant ainsi, le vieux général attira sa fille sur j ses genoux.
Nadéia regardait avec stupeur ces deux larmes qui coulaient sur les joues de son père.
Jusque-là, et en se reportant au plus lointain de ses souvenirs, elle avait vu le général dur, presque féroce et paraissant dégagé de tous les sentiments humains.
Et cet homme pleurait !
Et tout à l'heure, en parlant desa petite-fille, il avait eu un de ces cris du cœur que rien ne saurait traduire !
— Ma Nadéîa bicn-aimée, lui dit-il, je ne sais pas au juste ce que ce niais de Nicheld a pu te dire, mais je le devine, il l'a raconté mon histoire à sa manière, car mon histoire vraie, il ne la sait pas.
Nadéia regardait toujours son père et semblait se demander si elle n'était pas le jouet d'un rêve.
Le général poursuivit, en la baisant au front :
— Mon histoire, d'après Nichel I, je vais te la dire en deux mots :
« Sujet russe, Polonais de cœur et do naissance, j'ai été un des premiers nobles de Varsovie qui ont levé l’éiendard de la révolte.
« La capitale de la vieille Pologne, tranquille la veille, fous la domination moscovite, est devenue le lendemain un foyer d’insurrection.
« La garnison russe a été obligée de se retirer, il y a eu des combats sanglants.
« Parmi les officiers du czar, il en était un du nom deConstantin qui aiuiail ma fille, et ma fille l'aimait. >
— Est-ce bien cela, Nadéia?
— Oui, mon père, dit la jeune femme en baissant la tétc.
« — Ma fille, poursuivit le général Komistroï, n’osait pas m’avouer son amour pour un soldat du czar, car elle savait mon attachement pour la cause de la Pologne.
« Cependant elle l’aimait...
t Elle l'avait aimé au point de devenir coupable; et lorsque, vaincue, l’insurrection fut contrainte d'abandonner Varsovie ; lorsque, prenant la fuite, j'emmenai ma fille avec moi, elle allait devenir mère
< Nous nous réfugiâmes dans un vieux cbâleau que je possédais au milieu des bois, parmi des solitudes où les Russes n'avaient jamais pénétré.
— Est-ce toujours cela, Nadéia? •
— Toujours, mon père.
Et Nadéîa continuait à baisser les yeux.
Le général reprit :
« — Une nuit, les douleurs de l'enfantement s'emparèrent de ma fille.
« Celte miit-15 même, un homme arriva à cheval, se jeta à mes genoux et me dit :
< — Je viens recevoir mon pardon ou ia mort; je m’appelle Constantin ; je suis capitaine dans l'armée russe ; j'ai déserté...
« Et comme je le regardai, confondu, il ajouta :
« — Je suis le père de l'enfant qui va naître.
LES RAVAGEURS
Soudain, II* Uwi -i.'flj dj.is l'air anc \ I*»* r.\ '1'J.r
« J’eus un moment de fureur subite, je voulus tuer cet homme qui, non content de verser le sang de la Pologne, avait déshonoré une fille de la Pologne.
* < Le premier vagissement d'un enfant arrêta mon
bras. >
— C’est bien encore cela, Nadéla ?
— Oui, mon père.
Le général essuya les deux larmes qui semblaient s’ètre cristallisées sur scs joues ; puis il reprit :
« — Je pardonnai à Constantin, je lui promis la main de ma fille.
« Et lorsque j'eus pardonné, la mère me tendit son enfant.
• Puis elle fut en proie h une faiblesse qui était le résultat de cet enfantement laborieux.
< Quand elle revint à elle, son enfant n'était plus là ; Constantin n'était plus là.
< Elle était seule.
« Seule, face à face avec son père au front sévère, qui lui disait :
« — Constantin vous a abandonnée et votre enfant est mort. »
— C’est toujours cela, n'est-ce pas Nadéïa ?
— Toujours, mon père, murmura la jeune femme d'une voix tremblante.
t — En même temps, poursuivit le vieillard, des domestiques faisaient les malles, fermaient des cartons, une chaise de poste était attelée dans la jour et nous partîmes.
« Oit allions-nous?
• Vous ne le saviez pas, et je no voulais pas vous le dire.
a Chose étrange! à deux lieues du château, nous rencontrâmes un avant-poste russe, elles Russes nous laissèrent passer.
« Cependant, j’avais été jugé par contumace, un mois auparavant, et un conseil de guerre m’avait condamné à mort.
■ Jusqu'aux frontières prussiennes, je dis constamment mon nom, et partout on me laissa casser.
« Deux serviteurs seulement nous accompagnaient, — Niclteld et sa femme.
* En Prusse, vous fûtes prise d’une nouvelle faiblesse, et votre raison s’en alla.
« Quand elle revint nous étions en France.
« Vous me demandiez votre enfant, et je vous répétais qu’il était mort.
t Vous appeliez Constantin , et je vous répondais que Constantin vous avait abandonnée.
« C’est alors, sans doute, reprit le général avec un accent d'amère ironie, que la fantaisie prit à maltri Nicheld d’écrire ses mémoires, c’est-à-dire l'histoire j qui est là... »
Et le général étendit la main vers le pot de terre et en retira un manuscrit as«ez volumineux.
— Je ne l’ai pas lu, dit-il, mais je puis vous dire par avance ce qu’il contient.
t. Nicheld avoue que pendant celte première syncope qui suivit votre délivrance, je vous fis prendre un breuvage qui troubla votre raison durant plusieurs semaines ;
« Que, pendant que vous étiez folle, les Russes entrèrent au château, et que je leur fis ma soumission, taudis qu’ils s’emparaient de Constantin ; qu’enfin je le \ fis partir, lui Nicheld, avec ‘votre fille, qu’il avait ordre de confier à un inconnu.
t II a dû vous dire encore, poursuivit le général, qu’en Prusse je vous privai de nouveau de votre raison, grâce à ce breuvage mystérieux, et que vous demeu- f râles folle non point quelques semaines, mais plusieurs années. »
— 11 m’a dit tout cela, mon père, répondit NadéJa avec fermeté.
— Eh bien ! dit le général, puisque vous voulez tout savoir, écoutez maintenant, non plus la version de Nicheld, mais la mienne...
Et le général Komistroï se redressa calme, fier, l’a il étincelant, ajoutant :
— L’heure est venue où j’ai besoin de reconquérir votre estime et votre amour filial.
Nadéïa regardait son père avec une stupeur croissante.
Jamais elle ne l’avait vu sous cet aspect.
Le général reprit :
• — Je vais vous dire mon histoire, mon enfant, mon histoire vraie.
« Je suis Polonais, mais je ne porte pas mon nom. J’ai môme essayé de l’oublier moi-môme; et cependant je ne suis ni un proscrit, ni un grand criminel.
« A vingt-huit ans, ayant horreur du joug moscovite qui pesait sur notre malheureux pays, je m’embarquai pour les Indes.
« Un an après, j’obtenais un commandement dans les armées de la Compagnie, alors plus florissante que Maniais.
«J'avais un ami, un compagnon d’enfance, bien qu’il fût Russe.
• Il servait avec moi et nous étions frères d’armes.
« Au bout de quelques années, j’étais colonel d’un
régiment de cipayes, et je m’éprenais de miss Anna Harris, fille du général de ce nom.
« C’était votre mère.
« Je la demandai en mariage.
« A ma demande, le général fronça le sourcil et répondit par un refus.
« J'insistai, je parlai hautement de mon amour, j’affirmai que miss Anna m’aimait, que je l'aimais, que refuser de nous unir, c’était faire son malheur.
« Sir Harris se renferma longtemps avec moi dans un silence farouche.
« Enfin il me dit :
« — Ne croyez point que je repousse votre demande parce que vous ôtes un officier de fortune. La preuve en est que j'ai une seconde fille, miss Eilen. et que, si vous voulez l'épouser, elle est à vous.
« A quoi je répondis :
« — Ce n’est pas miss Ellen, c’est miss Anna que j'aime et veux épouser.
« — Mais, malheureux ! s'écria enfin le général Harris, vous voulez donc être poignardé le jour de votre mariage ?
« — Poignardé ? fis-je avec étonnement.
« — Vous voulez donc que votre femme soit étranglée dans vos bras ?
« Et comme je ne * omprenais pas, il ajouta d’une voix tremblante, lui qui s’était acquis une haute réputation de bravoure
« — Miss Anna est consacrée à la déesse Kâli.
« Je le regardai avec stupeur, il poursuivit :
• — Vous ne savez donc pas dans quel pays nous sommes 7
« — Je sais, répondis je, que nous sommes dans les Indes britanniques et que nous adorons le Dieu tout-puissant, et non une divinité indoue.
« Il eut un sourire plein d’amertume :
« — Nous sommes les maîtres en apparence .*11 est vrai, dit-il , c’est nous qui occupons les villes , les forteresses, qui levons des tributs, qui frappons des impôts et qui dépossédons des imans et des rois.
« — Eh bien, alors? lui dis— je.
« — Eh bien 1 nous ne sommes pas les maître». Audessus de notre puissance, qui s'affirme au grand soleil, par de brillants régiments, par un drapeau qui protège de riches cités, par des flottes superbes qui sillonnent l’océan Indien, il y a une puissance occulte, mystérieuse, un gouvernement des ténèbres qui tient ses assemblées au fond des forêts vierges, dans ses jungles impénétrables, dans ses temples ruinés, aux souterrains inconnus, consacrés autrefois à leurs sombres divinités. Cette puissance, cette association formidable qui a des ramifications dans le monde entier et une agence principale à Londres, est celle des Étrangleurs. Fanatiques étranges, ils marchent sous la bannière d'une divinité des ténèbres, la deesse Kâli, ce
LES RAVAGEURS
monstre au visage de femme, qui selon eux, se repait de sang humain,
« — Mais en quoi, ra’écriai-je, interrompant sir Harris, redoutez-vous les Étrangleurs pour votre fille ?
« — Jo vous dis qu'ils l’ont consacrée à la déesse Kâli.
« — Eh bien?
« — Écoutez, reprit-il, car je crois que je ne nie suis pas expliqué assez clairement. Les Étrangleurs se reconnaissent entre eux à des signes mystérieux; mais nous, les Anglais, les Européens ou les Indous non affiliés, nous ne saurions les reconnaître. Les sectaires de cette religion étrange appartiennent à toutes les classes.
* Il en est qui sont de parfaits gentlemen et vivent à Londres, on les voit au théâtre de Covent-Garden, aux environs de Buckingham-Palace, et dans le parc de Saint-James.
t 11 s’en trouve parmi nos serviteurs et nos soldats
« C’est un réseau qui nous enveloppe.
« Les fantaisies de la déesse Kâli — laquelle, comme bien vous pensez, ne se manifeste aux humains que par l'entremise de ses prêtres — ses fantaisies, dis-je, sont inombrables.
* Elle a témoigné, il y a quinze ans, un désir des plus singuliers — c’est que sortante jeunes filles de dix à vingt ans lui fussent consacrées — et par conséquent, fussent vouées à un célibat éternel.
* A ce prix seul, les malheureuses vierge* seraient à l'abri du lacet des Étrangleurs.
« — Mais, général, m’écriai-je encore, ces gens-là ordonne nt donc, et vous obéissez T
« — Attendez, vous allez voir comment la chose .eut lieu.
« Les Étrangleurs manifestent les volontés de leur terrible déesse par des placards qu’on trouve au malin cloués sur les arbres des promenades publiques ou à la porte des monuments. Ceux qui annonçaient la dernière fantaisie de la déesse étaient ainsi conçus :
« Les enfants et les jeunes filles choisies par la « déesse Kàli seront marqués de son sceau. »
« Et, dès ce jour, quiconque avait une fille, la garda comme un trésor et l'environna de mille précautions. Soins inutiles î
« Ce que la déesse voulait devait arriver T
t J’avais cependant épuré mes serviteurs et renvoyé tous ceux qui étaient d'origine indoue. Je n’avais conservé autour de moi que des Européens, et comme j'avais demandé à retourner en Angleterre, j’espérais que mon ordre de rappel arriverait à temps.
« J’avais entouré l'appartement de mes doux filles d’abord d’une forte palissade de branches, ensuite de nombreuse sentinelles.
« Leurs nourrices passaient la nuit dans leurs Chambres.
« Un seul homme y pénétrait, et cet homme était un lieutenant de cipayes, blanc comme vous et moi, qui portait un nom anglais et qui me servait d’aide-decamp.
« Enfin mon ordre de rappel arriva.
« Je devais m’embarquer le lendemain ; et, multipliant les précautions, à mesure que l’heure dé mon départ approchait, je doublai les sentinelles et je voulais passer moi-même cette dernière nuit, couché sur une natte,* dans la chambre do mes enfants.
« Longtemps je luttai contre le sommeil, mais enfin ma tète s’alourdit et je fermai les yeux.
« Quand je me réveillai, le jour pénétrait dans 1a chambre, et tout dormait encore autour de moi.
t La nourrice avait succombé au sommeil.
« Un grand lévrier était couché au travers delà porte et n’avait point aboyé.
« Cependant, une de mes filles, miss Anna, était couchée demi-nue, et je vis sur son épaule des tatouages sacrilèges.
< Elle était marquée du sceau mystérieux de la déesse KAli.
« Et elle n’avait rien éprouvé, rien ressenti, et personne ne s’était éveillé, et le chien lui-même s’était tu.
« Cependant les Étrangleurs étaient entrés...
« A ce souvenir, sir Harris cacha son visage dans ses mains et murmura avec un accablement profond :
« — Miss Anna était consacrée désormais à la déesse Kâli, et si je la mariais, je l’enverrais à la mort, car j quiconque a désobéi à la terrible divinité doit mourir.
« — Mais, observai-je, il y a quinze ans de cela ! Les Étrangleurs ont oublié votre fille.
« — Oh ! non, me dit le général. Chaque année, à la même époque, ma fille reçoit d’une main invisible, c'est-à-dire qu’elle trouve sur sa table de toilette ou dans son boudoir, tantôt une parure de perles fines, tantôt un bracelet de jade ou d’or mas>if, merveilleusement ciselé. C’est le cadeau de la déesse Kàli.
« Tant que miss Anna ne se mariera pas, elle sera la bien-aimée de la terrible déesse et elle nous proté- . géra tous.
« Les Étrangleurs nous considèrent comme sacrés, et quiconque est mon ami ou mou serviteur est compris dans cette protection.
« — Et si elle se mariait pourtant?...
* Je vis le général frissonner et détourner la tête; mais en ce moment miss Anna entra et dit avec fermeté :
t — Mon père, je ne crains pas la mort, et je veux épouser le colonel, car je l’aime.
« Sir Harris jeta un cri et recula épouvanté. »
A cet endroit de son récit, le général Komistroï s’arrêta i>our essuyer la sueur qui coulait de son front.
Nadéïa écoutait, palpitante, cet étrange récit.
Le général Komistroï reprit:
« L’épouvante de sir Harris fut si grande en entendant sa fille formuler aussi nettement sa volonté, qu’il ne trouva pas un mot à répondre.
c Miss Anna était une femme de caractère : ce qu’elle avait résolu devait s’accomplir.
« Ni les iarmes de sa sœur, ni les supplications de son père, ni même ma propre résistance, car j’étais prêt à sacrifier mon amour, ne purent la toucher.
t — Je vous aime, me dit-elle, et je veux être votre femme.
« — Et moi je vous défendrai ! lui dis-je, avec enthousiasme.
< Sir Harris consentit enfin au mariage.
« Il fut célébré à Calcutta, et il fut convenu que nous quitterions les Indes dés le lendemain.
« Le général était vieux, il avait besoin de repos : il obtint sa retraite.
« C'est ici que se place un des événements de ma vie, qui se rattache à mon ami le jeune officier russe, au service de la compagnie des Indes.
« Nous étions frères d’armes, je vous l'ai dit, Nadéta. Pierre, c’était son nom, s’était marié deux années avant moi.
• Il avait deux enfants, une fille et un fils, de son union avec une jeune anglo-indienne.
« Pierre voulut être le témoin de notre mariage; sa femme servit de demoiselle d'honneur h miss Anna.
« Le gouverneur général, qui savait quel danger pesait sur nous, avait doublé la garnison de Calcutta.
« Un régiment indigène dans lequel on soupçonnait la présence de quelques affilies avait été renvoyé dans 1 intérieur des terres.
« Le mariage célébré, ma femme et moi nous nous rendîmes à bord du navire qui devait, le lendemain, faire voile pour l'Europe.
« Sir Harris et Pierre nous y accompagnèrent.
• Il y eut une fête à bord.
< Le commodore donna un bal en notre honneur.
c Sir Harris et les gens de sa maison témoignaient cependant une vive inquiétude — mais miss Anna souriante et calme disait :
« — Je ne crains pas les Étrangleurs.
« Le bal se prolongea bien avant dans la nuit; les étoiles commençaient à pâlir dans le ciel indigo qui pèse brûlant sur les grèves, lorsque les canots qui devaient reconduire les invités à Calcutta prirent le largo.
< J’avais mis des sentinelles à la porte do la cabine de ma jeune femme, et j'étais agité de si cruels pressentiments, que je voulais passer ma première nuit de noces dans un fauleuil, assis devant une table, et deux pistolets à la portée de ma main.
« J'avais soif, mon domestique m'apporta un grog glacé. Je le bus d’un trait.
< Quelques minutes après, je dormais d’un profond sommeil.
* Que se passa-t-il alors! Je l'ignore
« Mais, le malin quand je m'éveillai, je m’aperçus avec une sorte d'effroi que j'étais nu jusqu’à la ceinture.
« En même temps je me regardai dans une glace, et je jetai un cri.
< Ma poitrine était couverte de ces tatouages mystérieux dont m’avait parlé sir Harris.
« Je fis un bond vers le Ut de miss Anna.
« Elle dormait paisiblement. Je l'éveiUai, elle me regarda et pâlit :
« — Ah ! me dit-elle, vous êtes marqué comme moi. . . pardonnez- moi t
« Les Étrangleurs avaient pénétré dans notre cabine, et ils m'avaient infligé le stygmate indélébile qui devait leur permettre de me reconnaître tôt ou tard.
« Sur cette table, où se trouvaient encore mes pislofets, je vis une feuille de papyrus sur laquelle étaient tracées quelques Ugnes en langue indoue.
Je la tendis à miss Anna, car je ne comprenais pas cette langue, et toute frissonnante, elle me traduisit les étranges paroles que voici :
« Étranger, tu as inspiré un fol amour à miss Anna « Harris, qui était consacrée à la déesse Kàli, et elle » a osé désobéir. La déesse te condamne , toi et ta
• race.
« La vierge deviendra mère et elle mourra. Les en- » fants de la femme infidèle à la loi de KAü mourront
> les uns après les autres, où qu’ils soient, et si mys-
• tèricusc que puisse être la retraite qu'ils auront » choisie.
« Toi-même , étranger, tu périras dans bien des » années , et quand tu auras vu tomber tous ceux qui
• t’étaient chers.
« Avant de t'envoyer dans le monde des rêves , ta
> déesse Kâli veut que tu sois abreuvé de douleurs et » en proie à d’épouvantables tortures.
t Enfin, celui qui est ton ami, et que lu appelles ton » frère, Pierre le Moscovite, partagera ta destinée ! II » est marqué comme loi ; et, comme la tienne, sa race » est condamnée. »
« Au bas de la feuille du papyrus, la main qui avait tracé ces lignes, pendant mon sommeil, avait dessiné, en guise de signature , un poignard et une sordc.
• Je m'élançai hors de ta cabine, j'appelai au secours.
■ Le commodore, les officiers, accoururent, je leur montrai ma poitrine tatouée... et l'effroi se répandit sur le vaisseau.
« — Vous êtes un homme mort, me dit le commodore.
« En ce moment, Pierre accourut, jetant des cris d’épouvante.
• Lui, sa jeune femme et son fils avaient été tatoués, durant leur sommeil.
« — Mon père ! B’écriait miss Anna, courant affolée sur le pont, où est mon père ?
• En effet, sir Harris ne paraissait pas, et malgré le tumulte qui remplissait le navire, ta porte de sa cabine demeurait close.
« On frappa. Point de réponse.
■ Alors, d’un coup d'épaule j'enfonçai ta porte.
• Nous jetâmes un nouveau cri, miss Anna et moi.
< Sir Harris gisait sur le sol , inanimé et déjà roidi par la mort.
■ Il avait encore, autour du cou, le lacet de soie avec lequefil avait été étranglé.
< La veille, on avait vu le général se retirer dans sa
LES RAVAGEURS
it
Vous avrz ton, maria ni,*. <l« ne (va* rr-.ire lot Etunsh'ur*. (Pni* il)
cabine avec le lieutenant Smith, son aide de camp, lequel couchait toujours dans sa chambre.
« Un sabord s'était ouvert — le lieutenant avait disparu.
« Il avait dû se jeter à la nage et gagner la terre.
« Smith était affilié aux Étrangleurs, et c'était lui, sans doute qui, autrefois, avait marqué miss Anna »
Le général Komistroï s’arrêta une fols encore.
— Après, mon père, après? fit Nadéïa avec angoisse.
« — Nous revînmes en Europe, reprit-il.
« Je voulais cacher ma femme à tous les regards et dérouter à jamais les Étrangleurs.
c Pierre s’était séparé de moi, en débarquant à Liverpool, et nous ne nous sommes jamais revus.
« J'eus un moment l'espoir que quelque chimiste 6* livraison.
habib ou quelque grand médecin parviendrait h nous débarrasser, miss Anna et moi, de ces horribles tatouages.
« Nous vînmes en Kranoe.
« Là, je m'adressai à une des lumières de la science moderne.
« Mais le savant secoua la tète et me dit:
« — Non-seulement les tatouages sont indélébiles, mais il peut arriver *jue vos enfants les portent en naissant.
« Alors le désespoir s’empara de nous et nous quittâmes la France.
« Pendant deux années, mon enfant, nous vécûmes, votre mère et moi, ayant changé de nom et cachés dans ce château entouré de vastes forêts où vous avez été prise des douleurs de l’enfantement.
< Miss Anna allait devenir mère.
« Les heures de l’enfantement furent terribles; , nonseulement pour elle, mais pour moi.
« Les paroles du docteur français sonnaient à nos oreilles comme une sinistre prophétie.
« Enfin vous vîntes au monde et nous poussâmes un cri de joie...
« Votre petit corps était blanc comme un lis et vous ne portiez sur votre personne aucune trace du stygmate imprimé sur nous. »
— Mais, mon père, interrompit Nadéïa, ne ra’avezvous pas toujours dit que ma tnère était morte en me donnant le jour?
— Je mentais, dit le général âvfcc frètent du désespoir... Je mentais, commë Vous allez voir...
Et il poursuivit d’uné Vol* sourde ce récit que Nadéïa écoutait la stietif ail frbbt et frngolttë au cœur.
« — Les Étrangleurs nous OHi oubliés, me disait miss Anna, le lendemain dé tolfe haiSîaUcé, ttion enfant. Et puis, s’il en était autreinëuL t’dHithëHi pat-viendraii.nt-ils jusqu’ici? Nous sommes àii fond dë l’Europe du Nord, entourés de serviteufS fidèle* et tous bons chrétiens.
« — Vous avez raison, hëpoiitblta-jë.
« — Enfin, reprenait votre mèfë* lioits It’ëVrtns plus, à craindre que pour hotlS ; et Si Vous nfélt croyez, nous ferons élever notre fillfe Ibih d’ici ët sous Un autre nom que celui que nous portons;
— Je ferai ce que VtJÜS ttiudhîz, lUt dis-je.
« Il fut alors convenu entre nous q- te Mous ferions un sacrifice douloureu* mai* nécessaire; tjlte nous nous séparerions de vous, et rjuë Votia seriez élevée dans la province ia plus reculée du royauhie dë Pologne, par des paysans qui vous ferai Int passer jkJilf leur enfaht;
■ Un intendant qui in'étaiL dévoué fui chargé de vous emmener, vous et votre nourrice, dés le lendemain malin, et votre mère et moi nous nous endormîmes pleins d’espoir. Hélas! je devais me réveiller seul...
« Depuis lu îgtemps, le soleil avait paru à l'horizon et miroitait sur les vastes plaines neigeuses qui entourent le château, lorsque je rouvris les yeux.
« Votre mère était à côté de moi, mais froide, inanimée, et je reconnus avec épouvante qu’elle avait cessé de vivre.
* Elle avait autour du cou une petite marque bleuâtre...
« Horreur!
< Votre mère avait été étranglée durant son sommeil et le mien.
« Une cordelette mince, semblable A celle que nous avions trouvée passée au cou de sir Harris, gisait sur le sol.
« Auprès était un poignard.
« Ce poignard avait sur la lame des signes mystérieux, en tout semblables à ceux que je portais sur îa poitrine, et votre malheureuse mère sur l’epaule. *
Le général KomistroT s'arrêta encore, et sa fille éperdue le vit fondre en larmes.
— Que voulez-vous, mon enfant, reprit-il en parvenant à comprimer ses sanglots, vous étiez tout ce qui me restait de votre mère et je ne voulus pas me séparer de vous.
• — Si elle doit mourir, me disais-je, Us viendront la prendre dans. mes bras... »
« Et je vous gardai, comme un avare son trésor, I veLlant sur vous à toute heure, et les années passèrent et vous devîntes une belle jeune fille.
— Mais, mon père, dit Nadéïa frissonnante, il y avait donc des Étrangleurs parmi les gens qui vous servaient?
— Aucun.
— Alors, qui donc avait tué ma mère?
— L’intendant du château m’avoua à genoux, et en pleurant, que, la veille, il avait donné à manger à un mendiant qui passait, fet qu’il avait eu la faiblesse de lui permettre de Coiicliër dans une grange pleine de fourrage.
— ü mon Dieu! Indu Dieu I murmura Nadéïa.
— Les années s'écoulèrent donc, reprit le général koinistrot, l’enfant devint jeune fille, et la jeune fille devint lèfiime.
« J’avais fait ce calcul bizarre, que la moyenne de la vie, dans (es tildes, ëst a peine de trente ans; qu’il y en avait vingt- eiittj que je les avais quittées, et quarante que Vdifé pauvre Ibère avait été marquée, par les fanatiques, peur le service de la dées.^ Kâli.
« Cette géuératioh-lâ* me disais-je, doit être morte, et elle a emporté Bea tolères dans la tombe.
« Nous étidnii retournés à Varsovie.
■ Là, vous Save* âitssi bien que moi ce qui arriva. Les préoccupations politiques détournèrent pendant plusieurs années mort esprit de ces terreurs.
« Les Etrangleurs furent presque oubliés.
« L’insurrectioti éclata* — je rne mis à sa tète...
« Le château où vous étiez née, après avoir soutenu un liégo* devint notre retraite.
« j’ignorais encorë votre amour pour Constantin. Hélas! Que ne f ai-je connu !... »
— Après, mon père, après? fit Nadéïa avec une fébrile impatience.
Le général continua :
« — J’avais été un brave soldat, autrefois, sur les champs de bataille de la Russie; l’empereur me fit offrir ma grâce, car l’insurrection était vaincue , juste au moment où vous étiez prise des douleurs de l'enfantement.
« Constantin, qui ignorait tout cela, arriva.
« 11 se jeta à mes genoux et je l’appelai mon fils, et je lui promis que vous seriez sa femme.
« Ce fut en ce moment-là que votre enfant naquit.
« La femme qui la reçut dans ses bras, me la tendit, à moi, son aïeul.
« Soudain, je pâlis et poussai un cri étouflé.
« Ce stygmate terrible auquel vous aviez échappé se reproduisait nettement sur ce petit corps qui s’agitait entre mes bras.
« Votre enfant était marquée... »
— Ah ! fit Nadéïa, et c’est pour cela...
LES RAVAGEURS
« — Attendez, attendez encore! poursuivit le général. Le lieutenant Constantin s'approcha vivement de moi, regarda son enfant et poussa un cri semblable au mien. En même temps, il arracha son uniforme, déchira sa chemise, mit sa poitrine à nu et je reculai saisi d épouvante !
« Lui aussi portait l'infâme sceau de la déesse Kâli.
« Lui aussi avait été marqué par les Étrangleurs.
« — Mais qui donc es-lu ? m’écriai-je, en lui saisissant la main. Quel est ton vrai nom?
« — Je m'appelle Constantin, me dit-il, mon père se nommait Pierre KormisolT.
« Constantin était le fils de mon ami l’officier russe; c’était lui qui avait été marqué à b:>rd du navire, lui que la fatalité avait rejeté sur voire chemin, afin que la sanglante prophétie des Étrangleurs se réalisât un jour ou l’autre.
« El tandis que nous faisions, lui et moi, le projeté prendre la fuite et de vous emmener à l’autre bout du monde, vous et votre enfant, on m’apporta un message.
« Ce message était daté de Londres.
« Je l’ouvris en tremblant et je lus ces lignes :
« L’heure fixée pour voire mort, celle de votre fil)
« et du lieutenant Constantin approche. Séparez-von « les uns des autres et gardez-vous ! »
« Celte lettre était signée : « Un Étrangleur, pris de remords et qui va mourir. »
« Je la tendis à Constate. in :
« Fuyez, lui dis-je, et iaissez-moi emmener ma fille.
« — A quoi bon fuir? me répondit-il, je sais déscr teur, la Sibérie m’attend. »
— Oh! mon père, murmura Nadéïa avec un accent de reproche, c’est donc pour obéira cet avis mystérieux que vous nous avez séparés?
— Oui.
— Que vous avez laissé condamner Constantin quuu i vous auriez pu obtenir sa grâce i
— F.t que vous m’avez arraché mon enfant?
— Oui, oui, dit le vieillard. Et depuis cinq année.-, nous avons voyagé, changé de nom, et j’ai fini par venir vous cacher ici, vous, ma fille, vous mon unique bien..*
— Ah ! s’écria Nadéïa, qu’avez-Yous fait do mon enfant?
— Votre enfant est à Paris... cachée... bien cachée... je la vois très-souvent...
— Rendez-la-moi!
— Mais, malheureuse, vous voulez donc que lesÉtra i gleurs trouvent nos traces?
L'amour maternel fit explosion en ce moment.
— Je ne crois pas aux Etrangleurs, dit-elle.
Mais soudain elle jeia un cri terrible et le général recula.
11 y avait dans le fond de la chambre une porte recouverte par une portière.
Cette porte qui donnait sur un cabinet sans autre issue qu’une fenêtre, s’était ouverte tout à coup.
Et sur le seuil de cette porte, le général et sa fiil0, muets d'épouvante, voyaient apparaître un homme qui leur était inconnu.
Cet homme tenait un lacet d'une main, un poignard de l’autre...
Il fil un pas vers Nadéïa et lui dit froidement :
— Vous avez tort, madame, de ne pas croire aux Étrangleurs!...
Cet homme, qu’elle voyait pour la première fais, avait de tels éclairs dans les yeux , que Nadéïa 6e jeta au devant de son père et le couvrit de son corps.
— Grâce pour lui, disait-elle. Tuez-moi, mais épargnez-le !
Le général était sans armes et Nadéïa avait fermé la porte.
Et cet homme qui venait d'entrer était jeune et robuste, et il agitait un poignard et une corde.
Comment ne pas le prendre pour un Étrangleur?
Mais l’inconnu les rassura d’un geste et d’un sourire :
— Général, dit-il, et vous, madame, vous venez d'échapper à un grand et suprême danger , grâce à I moi.
— Qui donc ê les -vous ? demanda le général, qui avait pris sa fille d ins ses bras et l'y pressait avec la frénésie de l’épouvante et du désespoir.
— Peu vous importe qui je suis, répondit-il, Iaissezmoi seulement vous dire ce que j’ai fait.
Et il prit Nadéïa par la main, ajoutant :
— Rassurez-vous, madame, le danger n'existe plus, et j î veille, «l'ailla urs . sur vous et votre pire.
— Mais qui d i.c êtes- vous? répéta le vieillard qui ! regardait cet hom ue encore jeune , au visage magique e' beau, et qui avait des éclairs dominateurs dans le# yeux.
« — Monsieur, dit- il, le hasard ma conduit dans un cabaret, à deux lieues d’ici.
« Je sais l’indien.
« Deux hommes causaient, en cct>c langue, dans ce cabaret. J'ai prêté l’oreille. Leur conversation m’a frappé. Ils venaient de Londres, tout exprès pour vous ! étrangler, yous et votre fille.
Nadéïa joignit les mains avec une express: :i do terreur.
— Un homme, poursuivit l’inconnu , devait leur ouvrir la porte et les introduire jusqu'ici. Cet homme, c’était le nouveau domestique que vous avivz à voire service.
— Le misérable!
— Il ne vous trahira plus, dit froidement riuconnu.
Et comme le général le regardait avec stupeur , il ajouta :
— Non, car il est mort.
Et alors Rocambole — on a bien deviné que c’était lui — raconta comment il s’ét it emparé des deux Indiens , et avait étrangle le domestique avec le lacet pris sur Osmanca.
Et le père et la fille l’écoutaient en frissonnant, et sc regardaient parfois avec une étrange expression d'épouvante.
Une seule chose restait h expliquer, et Rocambole le fil rapidement.
Le terrible lacet avait si merveilleusement fait son effet, que le domestique était tombé sans même pouvoir jeter un cri , s'était débattu quelques secondes et avait été étranglé tout net.
Alors Kocambole l'avait traîné derrière un massif ; puis, profilant des indications qu’il avait entendu donner aux deux Indiens sur les dispositions intérieures de la maison, il était entré dans le vestibule, avait trouvé l’escalier au bout, et, le gravissant, était parvenu au premier étage, où régnait un long corridor.
Cela se passait sans doute tandis que Nadéla , descendue elle-même dans le p tre, déterrait, le pot de grés qui renfermait le long mémoire de Niclield.
Kocambole avait donc pénétré , toujours sans lumière, dans la chambre de Nadéia.
Puis, entendant un léger bruit, il s’élail jeté dans lit cabinet de toilette.
Ce bruit était celui de la porte du général qui s'ouvrait.
Le vieillard , cil congédiant Niclield , avait obtenu de lui des aveux complets.
11 avait éteint sa lumière , mais il veillait derrière les rideaux de sa fenêtre, et il avait fort bien entendu Nadéia sortir de sa chambre.
Le général venait donc, oppressé de douleur, ne pouvant plus supporter la baine et le mépris de sa fille, lui raconter sa sinistre histoire, et il ne se doutait jKiint, lorsque Nadéla, étant rentrée, ferma sa porte au verrou, qu’elle enfermait avec eux un troisième personnage. ,
— Ainsi, fit le général , vous êtes là depuis le retour de ma fille ?
— Oui, monsieur.
— Et vous m’avez entendu ?
— Je sais toute votre histoire.
Cette puissance mystérieuse de fascination qu’exereait Rocambolc commençait à agir sur le général et sa fille.
— Mais qui donc êtes-vous, 6 noire sauveur? demanda le général pour la troisième fois.
Rocambolc baissa la laite :
— Ne cherchez pas, maintenant du moins, à savoir qui je suis, dit-il avec tristesse. Contentez-vous de voir en moi eu protecteur.
— Oui, dit le général d’un ton amer, vous nous avez sauvés aujourd'hui... mais demain...
— Demain, je veillerai sur vous comme aujourd’hui, répondit Rocambolc.
Le général secoua la tête :
— On ne lulte pas longtemps contre les Étrangleurs, dit-il.
Un fier sourire passa sur les lèvres de Rocambole :
— Écoutez-moi bien , dit-il. Je puis , si je le veux , être demain à la tète d’une association non moins re-
doutable, non moins terrible que celle des Etrangleurs, et tenir ceux-ci en échec.
« Vous me demandez qui Je suis ?
« Je suis un homme né pour la lulte , qui a chèrement payé le droit de commander aux autres, et qui a scs fanatiques comme la déesse Kàli a les siens.
« Regardez-moi, je n’ai pas quarante ans, mais j’ai déjà vécu plusieurs longues existences. J’étais fatigué, la vie me faisait horreur...
s Un jour, croyant ma tâche accomplie, j’ai cherché au fond de la Seine l’oubli et le repos.
« La mort m’a repoussé, et elle a bien fait, car j’avais encore quelque chose à faire en ce monde.
« J’ai été sauvé par des bandits, des pirates de bas étage qui font des bords du fleuve leur côte barbarcsqtie. Ils m’oul acclamé leur chef.
» J'ai accepté, car on peut ramener au bien tous ces hommes grossiers.
« Quelques-uns avaient vu voire maison, pris des renseignements, organisé un complot dont votre vie était l'enjeu.
« Ce n’est point le hasard qui m’a amené ici , c'est la nécessite cù j’étais d'empêcher ces hommes de commettre un crime ; et alors que je croyais n’avoir qu a vous proléger contre des malfaiteurs vulgaires, j’ai trouvé sur ma route cet ennemi terrible qui vous avait condamnés. >
Rocambolc parlait avec une Apre éloquence.
Son accent, son geste, son attitude , avaient quelque chose d’élevé qui remuait profondément toutes les fibres du cœur.