LXXVI
Revenons maintenant & ce pâle et beau jeune homme h peine entrevu, qui ne savait rien de sou origine mystérieuse, un mois avant les événements que nous venons de raconter et qui s’appelait Lucien de Haas.
Lucien entrait en convalescence.
Son futur beau-père et sa fiancée , cette belle et touchante Marie Berthoud, également à peine entrevue, s’étaient installés à son chevet
Enfin, un jour, le surlendemain de celui où il avait tué le marquis de Rouquerolles et reçu lui-même un
LES MILLIONS DE LA BOHEMIENNE
coup d'épée qui avait mis ses jours en danger, une femme s’était présentée ciiez lui.
C'était mi lad y.
Ou se rappelle que inilady s’était évanouie aux Tuileries, en entendant le major Avatar apprendre à la jeune ûlte que son fiancé s’était battu le matin.
Cet évanouissement avait trahi la mère.
Dès lors une vive affection avait uni milady à Marie
Berthoud.
L’Anglaise, après avoir re;u l’autorisation de sir James, au nom de AH-Remjeli, de voir son fils, s’était jetée dans les bras de la jeune fille en lui disant :
— Mon fils est trop faible encore pour supporter une pareille reconnaissance. Il faut donc que vous m’emmeniez chez lui comme une parente.
Marie Berthoud avait consenti à cette innocente supercherie.
Mais la voix de la nature est si puissante qu’elle déjoue souvent les combinaisons des hommes.
A peine milady était-elle entrée dans la chambre de Lucien que celui-ci, se dressant sur son lit, s’écria :
— Vous êtes ma mère !
Lajoie aurait pu lu r Lucien, clic le sauva î
Trois semaines après, Lucien était sur pied, et son mariage était fixé à quinze jours de là.
Mais un nuage obscurcissait le bonheur du jeune bomuie, et quelque peine qu’il prit pour dissimuler sa tristesse, elle devenait tous les jours plus apparente.
Lucien était triste, parce qu’i( sentait que quelque mystère terrible pesait sur sa naissance et par conséquent sur son nom.
Milady lui avait dit :
— Lucien, je suis votre mère; mais il m’est impossible de vous dire mon nom et par conséquent celui de votre père.
Lucien avait courbé la tête. Cependant, un jour, il fit celte question :
— Mon père est-il mort ?
— Non, dit milady «
— Il rit? s’écria-t-il avec un mouvement de joie.
— Oui, répondit milady, mais je crains bien que vous ne le connaissiez jamais.
Lucien avait pâli; mais ni un murmure, ni une plainte, ne lui étaient échappés.
Fiant* accompagnait souvent inilady.
Le passé criminel de ces deux êtres les avait liés l'un à l'autre.
Kranu aimait milady avec une fureur, jalouse, et raiiady avait fini par aimer Je misérable.
Lucien surprit un jour un regard de Kranu qui n était ni le regard d’un serviteur, ni celui d’un amant.
Quand il fut seul ave: sa mère, il lui dit :
— Le major lloff est mon père.
— Vous vous trompez, dit milady.
— Oh!
— Je vous le jure.
Lucien courba la tête; et à partir de ce jour, il ne questionna plus milady.
Il avait compris que Frantz était dans les bonnes grâces de sa /nère et n’était point son père.
Sa mélancolie s'en augmenta.
Milady avait des heures de joie et des heures de sombre tristesse.
Quelquefois on devinait qu’elle avait peur d’un avenir peut-être très-prochain et qu’elle redoutait quelque événement terrible.
Lucien et Marie Berthoud, qui s’abandonnaient l’un à l'autre avec la candeur et la franchise de deux amis à jamais liés, s’étaient avoué tout cela.
Un jour surtout, milady avait paru plus inquiète et plus sombre que de coutume.
Quand elle s’en alla, elle annonça à son fils que peut-être elle ne pourrait revenir le lendemain.
Le lendemain, en effet, on ne la vit pas.
C’était le jour où sir James lui avait assigné rendezvous.
On sait qu’à la place de sir James, elle avait trouvé Hocambole, qui lui avait dit :
— Revenez demain matin. Ordre d'Ali-Remjeh.
Persuadée, en effet, que le major Avatar était le plé* nipotentiaire de son terrible amant, milady s’était représentée le lendemain à l’hôtel de la rue Marignan.
On lui avait répondu que le major Avatar était sorti.
Elle était revenue le soir.
Ni le major, ni sir James n’avaient reparu.
Dès lors, milady avait attendu qu’on lui assignât un autre rendez-vous.
Mais ni le lendemain, ni les jours suivants, le major Avatar ne lui avait donné signe de vie.
Ce silence , au lieu de la rassurer, avait, au contraire, décuplé son inquiétude.
Cependant elle n'osait s'ouvrir à Frantx.
Le major Avatar lui avait dit, on s’en souvient :
— Toute confidence au major lloff faite par vous pourrait devenir fatale à votre fils.
Elle n’osait pas davantage parler du major Avatar à Lucien.
Et les jours s'écoulaient , et milady devenait plus anxieuse à mesure que la santé de son fils se rétablissait et que le jour du mariage approchait.
Elle redoutait que Ali-Rem jeh n’arrivât au dernier moment.
Eufin, un soir, comme le vieux professeur, sa fitle et milady étaient réunis dans la chambre de Lucien, on annonça le major Avatar.
Le major entra souriant, tendit la main à Lucien et lui dit :
— Vous avez dû me croire bien oublieux, mon cher ami. Mais depuis que je vous al vu, j’ai fait un voyage à Londres et j’en arrive.
— Vous êtes tout excusé, dit Lucien.
Le major et milady s’étaient salués avec une froide réserve qui ne pouvait laisser supposer à Lucien qu’aucune relation antérieure eût pu exister entre eux.
Kocambole passa deux heures chez Lucien.
Mais, avant de se retirer, U trouva l’occasion de se pencher à l’oreille de milady et de lui dire :
— Je vous attends à la porte. Il faut que je vous parle ce soir même.
Milady fît un signe d'obéissance.
Le major Avatar se retira; et ni Marie Berthoud, ni Lucien ne soupçonnèrent un moment que ce fût pour attendre milady dans la me.