LXXVI1I
Le front de milady s’était chargé de nuages après le départ du major Avatar.
Cependant elle eut la force de dissimuler son anxiété et de rester jusqu'à onze heures et demie.
C’était l'heure où elle se retirait ordinairement.
— A demain, ma bonne mère, lui dit Lucien.
— A demain, répéta- 1— elle d une voix étouffée.
Elle était assaillie des plus funestes pressentiments.
Quand elle fut hors de la chambre de sou (ils, elle
se retourna, comme si elle en eût franchi le seuil pour la dernière fois ; et ses yeux se mouillèrent de larmes.
Le major Avatar l’attendait, en ciel, à la port : d ■ la maison.
Quand milady arriva à sa voiture, elle le trouva, la main posée sur le bouton de la portière. ,
Milady monta et Kocambole s'installa auprès d’elle, après avoir indiqué au cocher la rue de Marignan.
Milady était si émue que, d'abord, elle ne put prononcer un mot.
Kocambole lui dit :
— Ne croyez point, madame, que j’aie menti tout à l’heure. J’arrive de Londres, en cffcL
— Ah! fit milady.
Mais elle n’osa pas demander si le major avait vu Ali-Kemjeh.
La voiture, qui était un carrosse de grande remise, arriva en quelques minutes à la rue de Marignan.
— Madame, dit alors Kocambole, notre entretien sera long peut-être. Renvoyez votre cocher. Je vous reconduirai dans une voiture de place.
Cet homme exerçait sur milady une domination au moins égale à celle quelle avait subie autrefois de la part d’Ali-Remjeh.
Elle n’osa résister et donna l’ordre indiqué.
Le petit hôtel était silencieux, et aucune lumière ne brillait aux croisées.
Rocambole entra à l’aide d’un passe-partout, et, donnant la main à milady :
— Suivez-moi, dit-il.
Puis il referma la grille sans bruit.
11 ouvrit de même la porte de la maison et introduisit milady dans le vestibule, qui était plongé dans l’obscurité.
Mais milady n'avait plus peur des fantômes, et die le suivit bravement.
Au fond du vestibule, Rocambole se procura de la lumière, et faisant passer milady devant lui, il la conduisit au premier étage, dans cette même chambre aux fenêtres condamnées où nous l’avons vu se rendre maître de sir James Nively, en dépit de ses revolvers.
Cette pièce , coquettement meublée , n’avait rien d’effrayant.
Rocambole avait, lui aussi, l’air calme et froidement poli d’un homme qui va traiter une affaire d’intérêt.
L’anjoisse de milady se dissipa peu à peu.
Rocambole la fit asseoir dans une bergère et demeura debout devant elle :
— Madame, reprit-il, j’arrive en effet de Londres.
— L'avez-vous vu! demanda vivement milady.
— Qié !
— Luit
Et elle souligna ce mot avec une sorte de terreur.
Kocambole ne répondit point directement à cette question :
— Ali-Reaijeh, dit-il, sera à Paris avant huit jours.
Milady devint pâle comme une morte.
— Madame, reprit Rocambole, laissez-moi vous dire ce qui se passe à Londres ; c'est le seul moyen de vous apprendre ce que j’attends de vous.
— Parlez, dit la mère de Lucien.
Rocambole reprit :
— Il vient de s'opérer à Londres un changement de ministère. Le nouveau secrétaire d’État au déparlement de la marine et des colonies est un homme actif, courageux et résolu. De concert avec le nouveau vice-roi des Indes, également énergique, il a juré de détruire de fond en comble celte vaste et ténébreuse association des Étrangleurs , qui a des ramifications et des adeptes jusqu'au sein de l’aristocratie anglaise.
Milady ne sourcilla pas.
— Ah! ils ont juré cela? dit-elle d’un ton railleur.
— Oui, milady. Le lord secrétaire ne se dissimule pourtant pas une chose.
— Laquelle ?
— C’est qu’il sera obligé de traduire devant une haute-cour de justice, en même temps que de vulgaires criminels, des gens qui portent de grands noms et possèdent d'immenses fortunes.
— » Après T dit froidement milady.
— Les secrets d 2 l’association ténébreuse dont Àli- Rernjeh est le chef ont été trahis.
— Par qui !
— Par un homme qui sait l’histoire d'Ali-Remjeh, celle de miss Ellen Perkins...
Milady fit un mouvement de surprise inquiète.
— Il sait , poursuivit Rocambole toujours calme et comme s’il eût parlé d’un tiers, dans quel but plusieurs jeunes filles de l’aristocratie anglaise ont été marquées mystérieusement sur la poitrine ou sur les épaules de signes non moins mystérieux, et consacrées à la déesse Kâli.
— Vraiment dit milady, cet homme sait tout cela!
— Oui, et il l'a dit au lord secrétaire ; et le lord secrétaire a promis que justice serait faite.
— C’est dificilc, dit milady.
— Vous croyez ?
— Sans doute, et cela pour plusieurs raisons.
— Je vous écoule, à mon tour, dit Rocambole.
LES MILLIONS DF. LA BOHEMIENNE