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Mais alors, b ne oaibre nouvelle tomba comme la foudre des bords du poils (Page «71}.
— D'abord, reprit milady, l'association dont vous parlez est immense.
— Oui, mais elle n'a qu’une tête, Ali-Reiqjeh.
— Ensuite, Ali-Remjeh n'est pas à Londres
— Non, mais il doit venir à Paria.
— A Paris la police anglaise est impuissante.
— Sans doute, mais l'homme dont je vous parle s'est engagé A livrer Ali-Rcmjeh à l'Angleterre.
— Sans l'autorisation de la France ?
— Sans même que la police française sache qu'AlU Remjeh est venu A Paris.
— Cet homme a promis plus qu'il ne pourra tenir, dit froidement milady.
— 0 s'est engagé en outre, poursuivit Rocambole, A livrer miss Ellen Perkins.
— Oh 1 par exemple 1:
36* uvsaisos.
— Ainsi qu’une pièce importante qui démontrera qu'elle a assassiné son père le commodore, de complicité avec Ali-Remjeh et un certain valet allemand du nom de Frantz
— Voilà, par exemple, dit milady, une chose que je le mets au défi de prouver.
— Vous vous trompez, milady.
— 11 n’y a pas de preuve !
'»*- Si! il y en a une.
— Laquelle?
— Un long mémoire écrit par Bob, votre ancien intendant et que l'homme dont je parle a en sa possession.
Milady se méprit encore :
-*■ Eh bien ! dit-elle, je suppose que vous avez les pleins Pouvoirs il' A1: -Kerajeh.
LE DERKIER SJQT DE RQCAMROLE
— Pour quoi faire?
— Mais pour parer le coup qui nous menace.
— Vous vous trompe?, njf^tly, par pg bonnug aoj doit livrer Ali-K-mjeb, (mas Rijeu, Frjnt* et les, .principaux chefs .les litrangleurs...
— Eh bien?
— Cet homme, c'est mot. dit froidement Rocamhnle. Mila.ly jeta un Cfi, et regarda Horamilwle avec un
sentiment d'épouvante si grand uo’illi p(j) dit qu'un abîme s'ouvrait subitement sous ses pay.
Miladv regardai) Rocajpbolp aygf ut)c sorjp (je spipeur.
Cet homme voiiIai|-i| réprouver pt p'était-M, pomme elle l’avait eru d'abord, que l'émissaire de ilj-Rep|jgliI
Elle l'espéra, clip lp pcpsa un moment encopp.
Mais Rocamliolp ne lui laissa |<as loiigtemrtj ppftp dernière illusion.
— Madame, ditrjj, yoqs ayipx une smRf, fujss Api)».
— Ah ! fit milady, vous save? jjussj cpla?
— Je sais que vous Pave* faj f ^ranglef.
— Ce n'est pas pmi, c'qsf Ali.
— Ali-Remjeh ou vous, n'est-cp pas la méifip pjinse»
Milady courba la jêtfi pt PB )(Épon(}it p?y.
itocambole reprit :
— Miss Anna a laissé type fi|lp; fijpsy.
— Après? dit mijs4jf 4'“PP vp4 wOlaijte.
— C'est à cette fjj|p que fevjent i'inipicnsg (ortuflfl volée à sa mère.
Mais milady se redressa, l'œil en fqp, terribjt;, prête h tout :
— Cette fortune est tj ptfip fils) <jj|-fjje.
Rocamboie se mit à fjre.
— En êtes-vous bien sùrpf djtrj),
— Elle est h lui, répété milady avec gmportpptput, car je l’ai achetée au prix d'une vie de crimes et dé désespoir.
— Je vous attendais à cet aveu, madame...
Milady regarda son étrange interlocuteur :
— Monsieur, dit-elle froidement, je ne sais pas deviner les énigmes.
— Je vais pi'expliquer, continu? Rocamboie.
— Parlez...
— Votre fil? est un galaut homme. I) est honnête, fl est beau, fl est brave... il mérité d'être heureux...
— O mon fils ! murmura milady avec un sentiment de tendresse orgueilleuse.
— Par cela même, continua Rocamboie, il est incapable de toucher à une fortune souillée.
— Monsieur 1
— Si on yeqajt dire à votre Bis : « U bfillante éducation que vous avez reçue, le luxe qui vous çptoure, la corbeille de mariage 4e votre fiancée même, > tout çe’a vous a été donné ayec l'argent du crime, que pensez-vous qu'il répondrait 7
Milady poussa un cri sourd, se cacha la tête dans ses
mains.
— Madajpe. puufstpyil Bqçÿtÿbole, écoutez-moi bien, écoutez-moi sériei iseo^ML par l'heure est solennelle... C'est un marché qijp k yiea* vous offrir, et 3 faudra opter sur l’heure •; -
De nouveau, elle leva les vaux sur lui et éprouva un sentimem d'ang issc suprême.
— Je SJjjs lûtjtç v.lfg libfnirp et j'ai des prouves de vos crime?. Hii « ne pie ser.ul p lu» facile que de vous livfef pfimain i| la iustjce anglaise. Cependant, je ne le veux faire qq’à ja âcfpiére mftfémifé.
Milady reifüina mj ppu dp petlp énergie sauvage dont I?djy fjiiss Éfiep Rerjpnp avait ilonné tant de preuves.
— Ru vérité I dilr' llp ffpjjjtrnçpt. Alors pourrai-je sayoif qui lue vaulputg pïlréfpg bienveillance de votre
pi
— Votre (fis.
Ce mol frappa j[)s(.-; g) jl ébranly milady qui comflaençait I se cuirasapr eepife jp danger.
-'Je serai? yps pitié pqpr vous, continua Rocamfÿ)je, ;i vup? ij'éjjpa ip Piefê dp j-pciep.
— dlqrs vous ne me jivrere? pasî-.-
pt pile jeta autour d pfjp pp fcgafd rapide, comme Si Wlfi Pdf WPgg d PfPjidre* la ftjife- RftfiiwMf* m m D&RFifflef w <8Hrir® :
— P()l faaéRfez-yog», madame, je n'ai nullement j jptenjiou dfi ypup fflpjljr prisonnière. Seulement, WH» aijfifi? fOft,' pPHf-êfFS, (fe tteffir d'ici avant que
BNM flSH? Mm «wwjpmm iwft Fpwndu!s mh ÇK»*fîPid-
— Que voule?-ypns (jonc ? M-gjle.
— Une femme conppe vous, madame, douée de ppffë pnergip indomptable, iiabiüiée à dominer les situations leç plus djjuqjêJ, à'repvefijer tous les obstrues, serait capable do têjijr lête à des juges, de tout nier, SH dspif dps pfêpyeâ jes pjp» accablantes et de M faire l'allitudo et le front diuj) martyr. I.a justice des hommes pourrait vous condamner ; mais votre fils vous absoudrait. C’est là ce que je ne veux pas.
— Continuez, dit milady avec calme.
— Je veux vous donner un juge unique — votre fils.
tyiljidy frissonna : -ni wsta'o
— Oit î dit-elle, vous ne ferez pas) cela ! j .
— Je je fefaj, si yqps pp restitue? ççtte forlppe volée.
— béppuijjer (n°n fils !
— 11 le faut. *
— Jamais! (Jjt-elle avep force- ,
- Écoutez-moi ayeç cajme, madame : votre père, le commodore Pçrjûnf, a laissé une fqrjune immense. Celle fortune destjnée 4 vqjre segur, la niajjipureuse niiss Anna, ayj (opf pntièrfi en vos ruapts.
Milady haussa les épaules :
— Ce que ypujj ÿlq) là gÿ possibbf, dfj-pljê, mai» il est une circonstance que vous ignorez fgu/çfyre.
-Vojfdnpl ,..u<» )»'. I,
— J’ai aliéné cette fortune.. llgi^ J jM , .
-Je *«“*“• '.x-vwqfdf
. WH
LÈS ilILLtOftS DE LÀ HdHfcJtlRNNÈ
— fel jë t’ài si biën dlcfiée, que ni la justice anglaise ni t8us, ifi même Âfi-Kèmjeh, qui n'a jamais touché que sa part 3e fdüttili, rie sanralt la SéWrivrir.
— C'est précisément parce que je sais cela, dit Roeambole, que j’hï songé à employer le moyen unique qui vous puisse forcer h pi 1er.
— Moh fils I étiez-vous dire, encore ! fit-elle avec tin geslë dlritpatfénœ.
— Votre fils qui vous méprisera et s'arrachera de vos bras 4 jamais, quand il saura vos crimes; votre fils, acheva Rocambole, qui ne voudra peut-être pas survivre à si horitë ët cherchera un refuge dans la mort.
Milady jeta un cri.
Mais sa faiblesse et son épouvante n'eurent que la durée d'un éclair.
— Et qui donc vous dit, fit-elle, que mon fils vous croira?
Un sçurire passa sur les lèvres de Rocambole.
'■ m'eti charge, dit-îi.
comme milady demeurait impassible :
— Madame, dit-il, là nuit s'avance, et je ne veux pas avoir l'air de vous avoir tendu un piège. Des gens comme nous doivent lutter face à face, corps à corps, et se servir de toutes leurs armes.
— Vous m'avez parié des vôtres, mais jé ne les crains pas, djt milady, vous pouvez tout dire à mon fils, Une vous croira pas!
— Je vous donne jusqu'à demain, dit Rocambole.
— Etsi detnain... je refuse?...
— Demain votre fils vous méprisera, vous maudira...
— Soft : 4 demain, dit milady.
.Et. elle
Rocambole tira le gland d’une sonnette et Milon parut.
— Vi chercher une voiture pour milady , dit le Maitre.
Un quart d'heure après, milady s'éloignait, la rage au cœur, mais prèle à la lutte et ne voulant point restituer une fortune qu'elle destinait à sou fils.
Et quand cite lut partie, Vanda entra dans la chambre où se trouvait Rocambole :
— Maître, dit-elle, je ne comprends pas ce que tu veux faire.
— L'heure de la violence n’est point venue, dit Rocajnbole.
— Pourquoi I
— Parce que milady est femme à se laisser traîner à l’échafaud avant de nous dire ce qu'elle a fait des millions de b bohémienne; et ce sont les millions qu’il nous faut, acheva froidement Rocambole.
À peu près à l'heure où Rocambole conduisait milady au petit bétel de l'avenue Marignan, le train express de üàle arrivait à Paris.
Un homme au teint bronzé , aux cheveux noirs semés ça et là d’un filigrane d'argent, mais aux dents
éHoaissanteS tfé hlâncheur, au regard ardent , S la tournure juvénile , descendit d'an coupé ën compagnie de deux autres hommes, bronzés corairife liri et qui, ’ quoique mis avec ùne certaine recherche , paraissaient néanmoins n’être que ses domestiques.
Ce personnage, qui Variait de Constantinojflë par la voie de terre, et qui, par conséquent , àpfès avoir remonté le Danube jusqu’à Tielthé, avait pris tés chemins de fer allemands, voyageait avec un passé-port * Wrc qui le qualifiait d’Eflendi, c'est-à-dire de cofonel, lui attribuait le nom do Rostuck-klch.l et disait qu'il était accompagné de deux secrétaires mi officiels d'ordonnance.
L'un de ces dèhiicrs, qui remplissait auprès de ce haut personnage les fonctions additionnelles d'inter-' prête, demanda une voiture de jriace, y fit charger les bagages de son maître, et indiqua au cocher, en ' assez htm français , te Crând-liôtel comme Jieii de destination.
Vingt minutes après, Rostuck-Pacha arrivait au C.rand-Holel et demandait un somptueux appartement) toujours par voie d'interprète, car il ne paraissait pas savoir un mot de français.
Tandis qu'on transportait ses bagages, et que ses deux secrétaires faisaient préparer le logis demande, le Turc ou plulot celui qui se donnait comme tel alluma un cigare et sê mil à se promener dé long cri large sur lé boulevard des ihpucinés.
Comme il était vêtu à l'européenne et avec une distinction parfaite , comme il se dispensait de porter cet odieux bonnet rouge à gland de soie des Turcs vulgaires et l'avait remplacé par un chapeau ordinaire, il n'attira l'attention de personne . en dépit de son visage olivâtre, et ies passants déjà ràres, lé prirent pour Un honnête voyageur qui jouissait de la tiédeur d'une nuit presque point animée.
Un des secrétaires le rejoignit et vint lui dire que sou appartement était prêt.
Rostuck-Pacha se borna à répondre par un signe qui voulait dire :
— Je prends l'air très-volontiers.
Et il continua à se promener de long en forgé jetant un regard distrait sur les voitures qui entraient dans là cour de l'hôtel ou en sortaient.
Mais tout à coup il tressaillit, et une sorte de cri guttural lui échappa.
Une voiture venait d’entrer dans la cour.
Dans cette voilure , l'étrangleur avait aperçu une femme pâle et qui paraissait en proie à une sorte de surexcitation.
— Miss Kilen I murmura-t-il en anglais.
Puis, au lieu de s’avancer, U s'effaça au contraire dans l’ombre de la porte enchère et attendit.
Le fiacre s'arrêta devant le péristyle, et milady, car c'était elle, descendit, .
Un valet de pied s’avança avec un flambeau.
— Le major Hoff est-il rentré ? demanda milady.
— Pas encore, lui fut-il répondu.
Milady était si agitée qu’elle ne vit personne autour d clle, pas même cet étranger aux yeux de feu qui a était arrêté sous la porte cochère et qui avait tressailli si violemment en entendant prononcer le nom du major Ho(T, que son visago brun était devenu aussi blanc que celui d’un Européen du nord.
Milady, conduite par le valet, monta chez elle.
En présence de Rocambole elle avait fait bonne contenance.
Mais, une foi» seule, elle s’etait répété les questions que celui-ci lui avait posées, et elle les trouvait insolubles. U était évident, en effet, que si son fils savait la vérité, il la renierait pour sa mère.
Peut-être même, — Rocambole le lui avait dit, — se tuerait-il.
Mais rendre cette fortune immense , acquise au prix de tant de crimes et qu’elle avait si bien cachée que nul ne saurait la découvrir, n’était-ce pas, pour elle, un sacrifice au-dessus de ses forces ?
Et puis, comment annoncer à ce fils, qui la connaissait maintenant et à qui elle avait dit Tu seras le plus riche héritier de France ! » qu’il était ruiné ?
Elle avait deviné dans le major Avatar un de ces adversaires avec lesquels on ne joue qu’une partie, qu'on perd presque toujours.
U fallait donc parer au plus vite le coup terrible qui la menaçait, ou bien tout était perdu.
Un seul homme pouvait la servir, et cet homme c’était Franlz.
Frantz n’était pas rentré encore.
Le prétendu major Hoff passait très-souvent une partie de la nuit au club des Asperges et ne revenait que fort tard.
Milady, bien que depuis longtemps elle fût sa maîtresse, avait su entourer leur liaison de certaines apparences.
Le major avait dans l’hôtel un appariement séparé.
Milady ordonna au domestique qui l’avait accompagnée de ne se coucher que lorsque le major rentrerait, et de lui dire qu'elle l’attendait.
Le domestique parti, milady qui avait la tête en feu, ouvrit la fenêtre et exposa son front brûlant b l’air vif de la nuit.
— Mon fils ! mon fils ! répétait-elle avec une sorte de délire.
Une heure s'écoula.
Milady cherchait un moyen de fuir Rocambole, de lui arracher Lucien, d'cchapper à sa poursuite, et ne le trouvait pas.
A la fin un pas d’homme se fit entendre dans le corridor, un peu assourdi par le tapis qui en couvrait le sol.
— Enfin I murmura milady, voici Frantz...
On frappa à la porte.
— Entrez, dit-elle.
Mais soudain mil ail y recula, comme elle avait reculé, naguère, lorsque Rocambole s’était démasqué.
Ce n’était pourtant pas le major Avatar qui entrait.
Ce n'était pas Frantz non plus.
Cétaii le personnage mystérieux arrivé soui le nom de Rostuck-pacha et qui s'avança lentement vers milady, les bras croisés et faisant peser sur elk ua regard de reproche :
— Me reconnais-tu, miss Ellen? dit-iL
— Ali-Remjeh ! murmura-t-elle.
Et ses jambes fléchirent, et elle tomba, presque sam connaissance, dans un fauteuil qui se trouvait auprès de la cheminée.
— Oui, répondit l'Indien en tirant un poignard, c'est moi qui viens châtier les coupables!
Et il contiuua à marcher lentement vers elle.
Ali-Remjeh , car c'était lui, s’arrêta b deux pas de milady frémissante et qui levait sur lui un regard éperdu.
— Miss Ellen, dit-il, brandissant toujours son poignard, que sont devenus tes serments ? Avec qui as-tu trahi la foi que tu m’avais jurée ?
Elle ne répondit pas.
— Miss ElJen, continua Ali-Remjeh, je sa» tout. Un autre possède maintenant votre cœur et vous aret cessé de m’aimer.
— Grâce ! balbutia-t-ellc, grâce !
— Non, dit Ali-Remjeh, pas de grâce ! Frantz et toi vous êtes condamnés b mourir, mais auparavant, je veux savoir où est mon fils.
Et, comme il prononçait ce nom, sa voix irritée devint plus douce et sa fureur se calma comme par enchantement.
Milady le regardait avec épouvante ; et pourtant au travers de cette épouvante, on aurait vu poindre une certaine admiration.
Ali-Remjeh était toujours le bel Indien d’autrefois, et le soleil torride qui avait pesé vingt années sur sa tête s’était montré impuissant b le vieillir et b creuser son front de rides profondes.
— Mon fils ? où est mon fils ? répéta-t-il.
Et il y avait dans sa voix un certain accent de prière, bien qu’il eût toujours le poignard levé.
Milady entrevit une chance de salut.
— Mon fils? dit-elle, je le vois tous les jours, et il adore sa mère !
Ali-Remjeh jeta son poignard, comme s’il eût craint de ne pouvoir résister b sa soif de vengeance.
Milady se mit à genoux :
— Oui, dit-elle, vous avez raison... je suis coupable... j’ai trahîmes serments... mais ce crime doit-il m’être imputé tout entier ?
c Pendant vingt années, Ali, ne m’avez-vous pas délaissée, abandonnée, m’intimant, par la bouche de r» esclaves, les ordres les plus cruels ?
< Pendant vingt années ne m’avez-vous pas interdit de voir mon fils ?
t Et n’ai-je pas vécu dans un insoîement profond, attendant en vain votre retour ?
— Je ne m’appartenais pas, dit Ali Rcmjeh.
LES MILLIONS DE LA BOHEMIENNE
— Moi, continua milady, j’étais seule... en proie k mes remords.. ■ sans un aini, sans une affection vraie autour de moi... Un homme dont vous aviez fait mon complice, un misérable, si vous le voulez, s'est pris pour moi d'un amour violent et insensé, il m'a poursuivie... il m'a obsédée... il est devenu mon maître en me rappelant sans cesse mon crime...
Et milady se traînait aux genoux do cet homme qui avait repris tout à coup sur elle son empire sauvage, fatal, et que, huit jours auparavant, elle croyait ne plus aimer, au point de redouter son retour.
— Oui, disait-elle en proie à une sorte de délire, je t'ai trahi... je suis infâme I... je mérite la mort... tuemoi I... mais, auparavant, laisse-moi revoir notre fils.
Celte corde avait déjà vibré ; milady, en la touchant une dernière fois, apaisa tout à fait Ali-Hemjeh.
11 la releva, la regarda longtemps et lui dit enfin :
— Tu es toujours belle I
Milady était sauvée.
— Mais, reprit-il après un silence, je veux tuer cet homme ! je veux le tuer, entends-tu ?
Milady courba la tête.
Elle venait d'abandonner le major Hoff.
Ali-Remjeh continua .'
— Je suis libre à présent, j'ai résigné en d'autres mains le pouvoir terrible que j'ai exercé si longtemps et qui m’a tenu vingt années éloigné de l’Europe.
< Je ne suis plus Ali-Remjeh, le chef des Étrangleurs, je suis Rostuck-pacha, un homme que le vice-roi des Indes et tout le gouvernement britannique ne sauraient reconnaître. Tu es riche, je le suis aussi... Je viens te chercher...
— Mais où veux-tu donc me conduire? demanda milady.
— En Amérique. Un navire qui m'appartient nous attend au Havre...
— Et notre fils ?
— Nous l'emmènerons.
— Mais c’est un grand et beau jeune homme, qui va se marier.
— Nous emmènerons sa fiancée.
Et tandis qu'Ali-Remjeh parlait, milady se souvint...
Elle se rappela le major Avatar, et ses menaces terribles, et les conditions qu'il lui avait faites une heure auparavant.
Se redressant alors, et prenant la main de l’Indien,
LE bfeRNlF.k MÔ+ l*E RÔCAtfBOLE '
elle lui dit d'une voix brève et que l'anxiété rendait sifflante :
— Ali, tu te crois libre?
— Je le suis.
— Tu te trompes. Dans deux jours peut-être nous •erons prisonniers tous deux.
— Prisonniers !
— Oui.
— Et de qui ?
— Du gouvernement britannique. On iidtos trdtnera * devant une cour de justice, on nous curfdiimnéft* ldi comme le chef des étrangleurs, moi feotilnu; Un |>àPricide...
Ali-Remjeh poussa un éclat de rire.
— Bah ! dit-il, tu sais que rAngtel&’fe A mis ms tète à prix, et ma tète pouvait n’étfr Rês solide sür .cette terre anglaise...
— Elle ne l’est pas davantage ici, dit miltfly.
— J’ai un passe -port turc, répondit ÀÜ-Remjafi, fel l'extradition ne saurait m'atteindra
— Tu te trompes...
Et milady, qui était encore sous lltrtpr^ÜÎbn <fet&reûr que lui avait fait ëprouTÈT sa fftnlAhtioQ avéc le major Avatar, milady raconta à Aft-wfffijeh tout ce que cet homme lui avait dit, tout cfe qiflüe savrtit.
L’étrangleur reparut dans cet homme ijiii ne Vdblüli plus vivre que pour sa femme et soh etifattt :
— Ah! dit-il, montrant, en un rire férdcc^ ses dents éblouissantes, il y a donc un huintfTe Qtë lutter contre moi ?
— Oui.
Je le briserai.
— Ou il vous brisera, dit rnilady avec un accent de terreur suprême.
Mais Ali-Remjeh avait retrouvé son sang-froid.
— Et cet homme , dit— il , t'a donné vingt-quatre heures de réflexion?
— Oui.
— Eh bien ! tlâiis vingt-quatre heures nous serons loin de Paris.
— Mais notre fils ?...
— Nous l’emmènerons avec nous, te <ljs-j[c.
Ht comme Àli-Renijeh parlait miisi, «Ses pas se firent entendre dans le airritlor et oh frappa a la porté.
Milady pâlit et se prit à trembler.
La porte s’ouvrit, le major llofT entra.
Ali-Rermeh avait ressaisi sou jxngiiard, et milady épouvânt<!e cAcfîa sa tète, dans ses mains.
Erantz s'arrêta huerait a la vue dé Aii-Rcmjeh.
Lui aussi il avait reconnu le terrible indien.
Çdui-ei fil uu bond vers là porie et ia ferma.
Puis il se plaça (levant, de façon à barrer le passage au prétendu major allemand.
Frantz jeta un regard sur milady.
Milady baissa les yeuz .
Frantz compnt que 1 étrange pouvoir de fascinaüon
exercé jadis sur elle par Ali-Remjeh avait repris tout son empire.
— Esclave, dit Ali-Remjeh, tu as osé lever les yeux sur la femme que j'ai aimée, tu vas mourir.
Et il ramassa le poignard qu’il avait jeté dans un coin de la chambre, tout à l’heure, attendri qu'il était par les prières de milady.
Mais Frantz était un homme hardi et il retrouva
toute son audace.
Lui aussi, il él «il de haute taille; il avait les épaules larges, lé Cnn musculeux et une force herculéenne.
Et, s'acculait, dans un coin de la cliambrc et Uraut itti poignard à sdh tour :
— Ali-Rëmjehj dft-il. lu te trompes, je ne suis plus un raciale.
— 11.! fil .Atl-K. mj. ■h avec dédain, qu'es-lu donc?
— je sâfü ttfi hrtmltv que milady a élevé jusqu'à fcilo.
— tri véHlé ! rieariri Mndien.
— Fit qil| feri artidtir à fait son égal.
L'indl en liaussa lés éjitiulcs ; mais il ne bougea pas.
Et, ! Adressait à IrlillH :
— VAus l erib suiel; foadame, dit-il.
Mildÿ tréffil liait Ü colkinuait à baisser les yeux.
— jït Itotninri se vante d'étre aimé de vous, miss PlMtf «ourtuivjt Ml-ftHuj eh avec un accent de dédaigneuse IhjKlh, diteé-lul donc qu'il est un vil esclave, Un assassin saürlé.
— Hlladf, riMit fflfitz de son côté, dites donc k m ênîjfll tfu6; tfejfuis plus de dix années, mes lèvres se sont unies à vos lèvres, que votre cœur a battu sur mon cœur, que nous avons eu la même vie, partage les mômes douleurs et les mêmes joies.
Milady gardait un silence farouche.
Frantz brandissait son poignard et, s'exaltant par degrés :
— Oui, dil-ll, je lé fols; cet Rommfe te fiBf peur, Ellén. Il t’a menacée, au nom de sdn poifiofr mystérieux et terrible. Mais jd lie le crains pas. moi!
Àli-Remjeh HAussàlt les epnuRfc bt Hfgarifàit Wïrttz avec iln dédain suprêrhe.
— Mais dis-Iui donc que tu m'aimes ! é’écria Frantz avec un accent de haine Jalottsc, cl je Vàfs ht! étofUnder mon poignard aaffé lé cteiïf.
Ces dérniêrk fhots rortlplfent Ib cfiërrtiè pforibîb qui seiiiblait pesef sur milady ét la pftlfcilvkifr;
Elle redressa tout à coup la têté ; son œil ëtiriœla, sa lèVre devint hautaine ; h filîe deë paiHS d*fecosse reparût loili entière en elle...
fct, foullrôÿant lè toajôr Ho(t d’I/h re$ird :
—Esclave, dit-elle, to niché cfthitfté Uft vil lîÿïak Je ne t'ai /jamais aimé.... le lié faillie pas; je te méprise !
Frantz jeta un cri.
Un moment il tournoya sur hiî-itlfihie comme un homme frappé de la foiidris.
Puis il jeta un efî sâiivàgé et ses Véüx slnjectèrent de sang.
Et tandis qu’Xli-Réinjéh, câliné et sombre, différant
Digiti;
LES MILLIONS DE LA BOHEMIENNE
sa vengeance, paraissait jouir de œ triomphe inattendu, le dédain de inilady pour Erantz , ce dernier ivre de rage a’étança vers eBe le poigaanl levé :
- — • Tu vas mourir la première I dit-il.
Mais avant que *ou liras ne fût retombé, dirigeant Tarme meurtrière vers la poitrine de miiady, un bruit te St dans Pair , pareil au sifflement d'une vipère qui aurait eu des ailes, et le terrible laxzo des Étrangleurs lancé par la main exercée et rapide d'Ali-Bemjeh s'abattit autour de son cou, s'y enroula deux fois et ,lc renversa Inanimé sur le parquet.
.- Çranli tomba comme une masse, en poussant un eri étouffé , s’agita convulsivement (tendant quelques secondes; puis garda l'immobilité de la mort.
Alors Ali-Remjeii prit dans ses bras miiady, folle de terreur, et lui dit :
— Viens ! allons chercher notre fils et fuyons !
Cependant l'âme du major lloff pensait dans son corps immobile.
Était-il mort, vivait-il encore ?
Lai- même n’aurait pu le dire, quoique sa pensée ne fût pas éteinte.
La tazzo avait peut-être amené la mort du corps, maie l’éme qui est immortelle, n'avait point abdiqué sa haine jalouse.
Il te passa alors un phénomène impossible è expliquer, mais qui n'est point sans exemple.
L'âme du major tioff, comme si elle eût été le jouet d'un rêve, traversa les espaces et suivit pas â pas Ali— Remjeh et miiady.
Combien de temps dura ce voyage ?
M ystère !
- La- Ouït tlécuula, le jour vint; on pénétra dans la chambre abandonnée de miiady et on trouva le major Hoff sans connaissance.
Un médecin appelé en toute bâte, déclara qu'il avait cessé de vivre.
Mais un étranger, un Kuase, qui se trouvait par hasard dans le tirand-Uùtei uû il était venu faire une visite, prévenu par la rumeur qpi se Gt, de ce mystérieux événement, entra dans la chambre qui était pleine de monde, s'approcha du prétendu mort et l’examina attentivement.
Puis, se tournant vers la médecin ;
— Je crois, docteur, dit-il, que vous vous tromper. Cet homme n'est pas mort.
Le docteur St la grimace, comme tout médecin consciencieux qui voit son opinion combattue.
— Je vous 1e répète, dit le Russe, cet homme n’est pas mort. • ’ f " '»■
— Vous êtes donc médecin? fit dédaigneusement le docteur..' ' > •* '
-J-vJe m’appelle ie major Avatar, et je suis médecin à l'occasion. ’
El Rocambole, car c’était lui, s'installa au chevet do major HoM bn disant ; ‘
— Je vais le 'ressusciter. *'« ■ .
Ce soir-là, après 1e départ de sa mère, Lucien s’étajt senti plus triste encore que de coutume. Ce mystère qui pesait sur sa naissance, les angoisses inexplicables auxquelles sa mère paraissait soqvjgnt en proie, le torturaient. , [• ..
Un mois auparavant, tout entier à son amour pour Marie Berthoud, Lucien envisageait revenir avec joie.
Maintenant qu'il connaissait sa mère, l'avenir l'épouvantait.
Rien longtemps après que la jeune fille, et le vieux professeur se furent retirés, Lucien cherchait en vain le sommeil. , , , ,t
Il avait la fièvre comme aux premiers jours de sa blessure, et s’agitait vainement sur sou lit.
Deux heures du matin, puis trois heuye^ sonnèrent successivement.
Les noirs pressentiments de Lucien augmentaient. 11 lui semblait que quelque chose de terrible allait s'accomplir pour lui. . .
A de certains moments de la yie, l’esprit semble être doué tout à coup d’une lucidité surnaturelle et, pour ainsi dire, d’une, seconde vue.
Et taudis qu’il était en proip aqx hallucinations les plus étranges, oubliant Rresqqe sq fiancée pour ne plus songer qu’à celte, mère si jeung et si bcjje encore, mais qui semblait porter sur son front |p sceau de la fatalité et avait déjà souffert les tortures d" une longue vie tourmentée, un bruit se fil à sou oreille.
La nuit, ceux que la fièvre agite ont upe, Gpegse d’ouïe qui tient du prodige.
j.e bruit qu'avait entendu Lucien était pqqfLmj fqrt naturel.
C'était celui de la porte cochère de la maison qui s'ouvrait et se refermait.
Cela n’avait donc rien que de naturel ; et cependant Lucien sentit battre son cœur avec une précipitation
soudaine:' ' ■ '
' l'ne voix secrète lui cria :
— C'est (mur lot qu’On ouvre cette porte.
Son oreille, obéissant pour ainsi dire à sa pensée, se transporta dans l'escalier.
Un pis léger vînt Jusqu'à lui.
Lé pis d une femme qui montaîï i escalier en toute lutte.
Puis la sonnette de l'appartement tinta, comme agitée par une main fiévreuse.
Lucien bondit hors de son TH.
Depuis qu'il était entré en convalescence, depuis qu’il était devenu inutïfo dê (a veiller, Lucien couchait seul dan* son appartement, et son valet dé chambré avait repris possession <te la mansarde qu'il occupait dans le haut de la maison. 1 ' -
Lucien s'enveloppa tout à la hâte dans une robe de chambre, ne prit point la peine d'allumer une bougie et s’élança vers l'antichambre. U ouvrit la porte, et.
LF. D FR NI Eli MOT l)K ROCAMROI.E
en dépit de l'obscurité et bien qu’il ne prit voir son visiteur ou sa visiteuse, il dit .*
— Ma mère I
— Oui, c’est moi, mon enfant, réi>ondit la voix émue de ntilady.
Et elle entra'
Lucien la prit dans ses bras et lui dit :
— Oh ! venez, je vous attendais...
— Tu m’attendais* fit miladv surprise.
— Oui, quand la porte d'en bas s'e -t ouverte, quelque chose m'a dit : voilé ta mère!
Et il emporta plutôt qu'il n'enlratna milady dans sa chambre.
Un reste de feu brûlait dans la cheminée, projetant une Certaine clarté dans la chambre, si bien que Lucien ne songea même pas à allumer un flambeau.
Milady se laissa tomber sur un siège et dit :
— Lucien, mon enfant, je viens te faire mes adieux.
— Ma mère !
— Mes adieux ! répéta-t-elle.
Lucien éperdu s’agenouilla devant elle :
— Mais oh allez-vous ma mère T
— Je pars.
— Oh! c'est impossible!
— Et nous ne nous reverrons jamais...
11 jeta un cri, lui prit les mains et les étreignit convulsivement dans les siennes.
— Vous voulez donc que ja meure T fit-il.
— Non : je veux que tu sois heureux.'
— Heureux! heureux sans vous’ Ah! ma mère! fit-il avec une explosion de douleur.
— Tu seras heureux avec ta jeune femme, poursuivit milady.
— Mère! mère ! s'écria Lucien hors de lui, tu veux donc me tuer?
Mais milady, dont les refiets rouges du foyer éclairaient le pile visage, regarda son fils et lui dit d'une voix émue, mais empreinte d'une résolution et d’une sérénité subites :
— Lucien, je suis venue au milieu de la nuit, parce que je voulais avoir avec toi un entretien solennel et suprême. Tu sais que je guis ta mère , mais tu ignores mon nom, et je t'ai dit que tu ne connaîtrais jamais ton père.
Lucien courba la tête et ne répondit pas.
— Lucien, poursuivit milady, à l'heure suprême de la séparation...
— Oh ! ma mère, pourquoi parler ainsi.
— A celte heure suprême, continua-t-elle, je ne veux pas que mon fils puisse me mépriser.
— Te mépriser !
— Lucien, mon enfant bieo-aimé, votre père vit et voua aime... . ; .
— Mon père vit, mon père m'aime I s'écria Lucien avec un accent plein de délire.
— Votre père est à Paré.
Lucien jeta un cri.
— Mau, avant le point du jour, il aura quitté cette
grande ville, acheva milady, et vous ne le reverrez jamais.
— Oh ! dit Lucien avec une voix affolée, tout ceque vous dites là est impossible, ma mère I Quoi t mon père est à Paris... et je ne le verrais pas!
Milady secoua la tête : - . ■ ,
— Je vous le répète, dit-elle, votre père et moi nous aurons quitté Paris avant le point du jour.
— Ohl '
— Et ne pensez-vous pas qu'il faut un motif bien impérieux pour qu'un père passe à cêté de son enfant sain lui ouvrir ses bras, pour qu’une mère se sépare de lui à jamais ?
Et milady fondit en larmes.
— Ma mèrel ma mère! disait Lucien agenouillé devant elle, ma mère, dites-moi que je fais un rêve horrible!...
— Moins horrible que la réalité, dit-elle en essuyant ses larmes.
Et comme il la regardait avec épouvante, elle ajouta :
— Lucien, votre père est condamné à mort !
Lucien se redressa, puis il chancela et faillit tomber
à la renverse.
Mais Dieu lui donna sans doute en ce moment une force surhumaine, car il dit avec un accent de volonté et de résolution subites :
— Ma mère, si épouvantable que puisse être la vérité, je veux la savoir.
— Je parierai... murmura milady.
Milady avait le visage bouleversé et baigné de larmes.
Son fils ne pouvait pas ne point se laisser prendre 1 cette douleur qui paraissait immense.
— Oui, mon enfant, dit-elle, tu as raison d'exiger la vérité et tu sauras...
En même temps elle essuya ses larmes, parut faire un violent effort sur elle-même et commença ainsi !« récit du petit roman qu’elle avait préparé :
— Mon enfant, je suis Anglaise. Ton père est Indien. Par mes aïeux tu descends d’une des plus grandes familles d'Ecosse; par ton père, tu es l’héritier d'un rajah égorgé par les Anglais.
A cet mots, Lucien respira.
— Ah ! dit-il, mou père n’est donc pas un criminel!
— Ton père est le plus noble des hommes, continua milady. Rebelle à l'Angleterre qui voulait l’asservir, il se battit en désespéré pour défendre le Urine d< ses ancêtres. A vingt ans, il était général et tenait us moment en échec toute l’armée de la Compagnie des Indes. Tombé percé de coups sur son dernier chai., de bataille, il fut relevé respirant encore ; on lui refusa la mort qu'il demandait à grands cris, et on l'emmena prisonnier à Londres.
Milady s’arrêta un moment et regarda Aon fils dont le visage s’était, pour ainsi dire, transfiguré.
Lucien se sentait renaître.
LUS MILLIONS IIE LA BOHEMIENNE
Loden , noire pin etl conditane h aort (pire 088'.
— Après, ma mère, après ? fit-il avec une noble impatience.
— C'est à Londres que je l'ai connu, que je l’ai aimé, que j’ai été adorée par lui.
Et la voix de milady redevint émue.
— Mon père, poursuivit-elle, avait longtemps guerroyé dans l'Inde; il méprisait cette grande race des Indiens et des Maharattes, ou plutôt, il la haïssait.
o II m’eCtt tuée, s’il avait su que j’avais cédé h l’amour de votre père.
— Je commence à comprendre, murmura Lucien en
baissant la tète.
— Non, vous ne me coiv.prenez pas, reprit milady. Un prêtre catholique nous unit secrètement.
Lucien eut une explosion de joie :
— Je ne suis donc pas bâtard ? s’écria-t-il.
— Non, dit milady, ma s tu es le fils d’un proscrit. Ton père avait pu s’échapper. Caché h bord d'un na- 37' LIVRAISON.
vire marchand, il quitta furtivement l’Angleterre, retourna dans l’Inde et réunissant les débris de ses partisans, il recommença la lutte.
< Cette lutte a duré vingt ans.
i Pendant vingt ans, tantôt victorieux, tantôt vaincu , tantôt refoulant les Anglais vers le bord de la mer, tantôt obligé de se réfugier dans les montagnes, U a exaspéré la Compagnie des Indes.
— Et il a succombé ? fit tristement Lucien.
— Oui. II a ilù quitter enfin cette terre de l’Inde où il n’avait plus de soldats. Sa tête est mise à prix. l'Angleterre le traque. Partout où elle le trouvera , elle parviendra à s'assurer .de sa personne.
— Même en France?
— A cette heure, dit milady, il y a des gens à Paris qui attendent son arrivée pour s’emparer de lui.
— On sait donc qu'il devait venir ?
— Oui, pour revoir sa femme et pour voir son fils.
— Mais alors... lit Lucien frissonnant de joie, je le verrai !
— Son, car il est obligé de fuir cette nuit même. Au Havre seulement, à bord d'un navire qui le transportera en Amérique, il sera en sûreté.
— O mon père !... murmura Lucien.
— C’est pour cela, mon enfant, reprit milady, que je viens te faire mes adieux.
— Ma mère!... von partes !,,,
— Je suis mon époux.
Lucien jeta un cri, puis entourant mdâdy de scs deux bras :
— Et si je partais avec vous 2...
— Toi?
— Oui.
— Pour l'Amérique ?
— Sans doute.
— Mais ta fiancée?...
— Nous l’emmènerons.
— Consentira-t-elle à noqs suivre I
— Marie fera tout ce qua je voudrai.
Milady secoua la tète :
— Non. dit-elle, c’cst impossible 1
— Ma mère, répéta Lumen, je vais nyac vous.
— Mais songe , mon enfant , qu'il faut que nous ayons quitté Paris avant le jpur ?
— (.lu importe !
— Comment veux-tu qqa ta fiancée puisse nous suivre?... et toi-même, encore soulfrant.,.
Milady s'arrêta brusquement.
Un bruit de voiture s’était fait entendre dans la rue et venait mourir sous les fenêtres de |a maison.
— On vient, adieu ! fit milady.
— Qu’est-ce donc, ma mère ? demanda Lucien.
— C’est ton père qui vient me chercher sans doute, réponJi:-cllc.
Et elle s'élança vers une croisée, quelle ouvrit.
Lucien demeurait 5 l'entresol.
La fenêtre que milady venait d'ouvrir donnait juste au-dessus de la porte cochère.
due vqiture, en effet, venait do s'arrêter devant cette porte.
Et de cette voiture, Lucien, frémissant, vit descendre un homme de haute taille, enveloppé dans un manteau.
— (Test lui! murmura milady.
■ Et, se penchant, elle prononça quelques mots en langue indienne.
le cœur de Lucien battait à rompre sa poitrino.
L’boiume de haute taille leva la tête et parut luimèrae en proie à une vjve émotion.
Puis il s'approcha de ta porte et sonna.
Alors milady se tourna vers Lucien :
— Tu vas voir ton père, dit-elle.
Cinq minutes plus tard, cet homme étrange qu'on appelait Ali-Remjch serrait dans ses liras Lucien palpitant. et il exerçait sur lui son bizarre pouvoir de fascination.
Lucien voyait, dans le bandit et l'assassin, un héros* un martyr de la liberté.
Sa mère était devenue un ange de résignation et de dévouement.
Lé jeune homme enthousiaste s'écria :
— Oh I je pars avec vous et je vous suivrai jusqu'au bout du monde.
— Toi, et ta fiancée... dit milady.
— Elle me suivra.
— Eh bien ! dit-elle encore en redevenant tout à coup émue et effrayée... partons, alors, partons au plus vite!
Elle songeait au major Avatar qui lui avait accordé un jour de réflexion et qui, dans quelques heures, nonseulement s'opposerait h son départ précipité, niais dirait à Lucien :
— Vous vqus croyei le fils d'un héros ; vous êus l'enfant d’une parricide et d'un bandit I
l-XUV
Revenons maintenant au major tfoff que nous avons {?issé sur un lit du Graqd-llolel, privé de tout sentiment, eptre un médecin qui prétendait qu'il avait cessé de vivre el le major Avatar qui affirmait le contraire.
Le major Avatar, s 'étant installé au chevet du major lloff, demanda qu'on le laissât seul avec lui.
Tout le monde sortit.
Alors RocatulKile prit un flacon de sels magiques qu'il avait sur lui et je fit passer sous les narines du
major.
Le réactif fut ai violant, que le prétendu mort fut agité d une imperceptible convulsion.
Rocambole versa dans le creux de sa main quelques grains de sel et se mit ensuite à les écraser avec le pouce sur le marbre de la cheminée; puis, quand il les eut réduits en poudre, il jeta cette poudre dans un verre, la délava avec quelques gouttes d’eau, et, entrouvrant de forcela mâchoire serrée de Erantz, il versa le tout dans sa bouche.
Ensuite il le prit â bras le corps et le souleva L demi pour que cet étrange breuvage pût traverser le gosier et arriver dans l’estomac.
Le major Holf commença alors & s'agiter sur son Ht, par soubresauts imperceptibles d’abord; puis les soubresauts devinrent plus violents , et plusieurs soupirs s'échappèrent de sa poitrine.
Rocambole alla fermer la porte au verrou.
Cependant le major lloff ne s'éveilla point et ne rouvrit point les yeux.
Mais les lèvres s’agitèrent et formulèrent un son.
Ce son était un nom â peine articulé.
— Milady.
Rocambole se prit â écouter.
Sans doute que l'âme du major Holf était éveillée tout entière, si la léthargie étreignait encore son corps, el qu'elle jouissait même de cette lucidité étrange qu'on appelle le somnambulisme, car au nom de mi-
LRS MILLIONS DE LA BOHÉMIENNE
lady succédèrent d'autres paroles que Rocambole recueillit attentivement. .
— Miiady , disait le major dune voix entrecoupée et sans ouvrir les yeux, lu as beau fuir... je te rejoindrai !... Tu as quitté Paris... je le sais... je lésais... Mais la terre n’est pas si grande qu’on n’en puisse faire le tour...
Rocambole ne s’y trompa point. Frantz était en proie à un accès de somnambulisme.
Alors Rocambole se sollvint des résultats étonnants obtenus jadis par Baccarat, devenue Mme Charmet, sur la petite Juive, dont elle avait fait un sujet d’une lucidité extrême.
Et, prenant l’attitude d’un magnétiseur, il se mit à charger de fluide le front du major endormi.
Frantz s’agita sous les effluves mystérieuses, comme une cheval rétif cherchant à résister à son cavalier.
Mais le fluide dominateur triompha et le réduisit h l’impuissance.
Rocambole lui posa une main sur le front et lui dit :
— Voyez I
Le magnétisé fit quelques mouvements brusques et désordonnés, comme s’il eût eu de la peine à obéir : mais il murmura :
— Je les vois !... je les vois tous deux !
— Qui donc ? demanda Rocambole.
— Miiady.
— Bon. Et puis?
— Et Ali-Rem jeh.
Rocambole tressaillit. Le magnétisé continua.
— Ils ont quitté Paris.
— Quand?
— Cette nuit.
— Où vont-ils ?
— Vers 1a mer.
— Voyez-vous un navire? demanda Rocambole.
— Oui.
— Comment est— il ?
— C’est un brick.
— Avec des voiles sang de bœuf?
— Précisément... Ah !... Attendez !...
Et le magnétisé sembla faire un effort suprême pour voir à travers les espaces.
— Que voyez- vous encore ? demanda Rocambole.
— Miiady à bord du brick.
— Seule ?
— Non, avec Ali-Rcmjeh... et puis...
— Ah ! quelqu’un est avec eux ?
— Oui... un homme et une femme...
— Les reconnaissez-vous ?
Le magnétisé garda un moment le silence; puis tout à coup :
— C’est Lucien... et sa fiancée... Je les vois...
— Le navire est-il en mouvement ?
— Non, il est à l’ancre.
— Pourquoi ne part-il pas ?
— Parce que le mauvais temps règne en mer et qu’aucun pilote ne veut sortir de la rade.
— C’est tout ce que je voulais savoir, murmura Rocambole.
Puis il passa de nouveau ses deux mains sur le front du major :
— Évotilez-vous ! dit-il.
Et soudain, le magnétisé poussa un nouveau soupir, puis il ouvrit les yeux et promena autour de lui le regard étonné de l’iiommc qui ne se souvient de rien.
Le major Avatar s’était assis de nouveau.
— Comment ! dit Frantz qui le reconnut, c’est vous major ?
— C’est moi.
— Comment êtes-vous ici, et pourquoi y suis-je moi-même.
— Mon cher, répondit Rocambole d’un ton dégagé, lâchez de vous rappeler ce qui s’est passé hier soir, et je compléterai vos souvenirs.
— Oh ! s’écria tout à coup le major Hoff, oui, j’y suis... un homme...
— Un homme vous a passé un lacet au cou et vous a étranglé... Soulevez-vous, regardez-vous dans la glace... bon! voyez-vous celte marque bleuâtre à votre cou?
— Le misérable I murmura Frantz, qui pâlit.
— Cet homme , dit froidement Rocambole , c’est Ali-Remjeh, le chef des Étrangleurs, le père de Lucien et par conséquent le premier amant de miiady.
Frantz se dressa sur son lit tout effaré.
— Comment savez-vous cela ? s’écria-t-il.
— Attendez... Miiady et Ali-Remjeh ont quitté Paris.
— Quand donc ? fit I’rantz rougissant. Oh I je les rejoindrai.
— Ce sera facile, puisque je sais où ils sont.
— Voua le savez ?... Mais comment ?...
— Vous venez de me le dire dans votre sommeil. Excusez-moi de vous avoir magnétisé.
Et comme le major Iloff regardait Rocambole avec un muet effroi :
— Mon cher, lui dit ce dernier, sans moi on vous enterrait bel et bien, et un médecin qui sort d’ici avait constaté votre décès.
Frantz ne put réprimer un léger frisson.
Rocambole ajouta :
— Je vous ai donc rendu un léger sorvice. Mais cë n’est rien encore... et il ne tient qu’à vous de me prendre dans votre jeu contre le ravisseur de votre maîtresse, et votre maîtresse elle-même qui ne vous aime plus. Écoutcz-moi...
Et Rocambole, qui s’était levé , un moment reprit place dans le fauteuil, au chevet du major lloff.
LXtfXVI
Vanda habitait toujours le petit Tiùtel de la rue do Marignan.
Depuis quinze jours, cette maison d’apparence aristocratique et paisible, avait cependant vu bien des événements mystérieux.
Plus d’une fois, la uuit, à l’heure où les Cbamps-
Elysées deviennent déserts, une voiture de place s'était Arrêtée devant la grille du petit hôtel.
Tantôt un homme en était descendu.
Tantôt une femme.
Quelquefois l’un et l'autre on même temps.
Pendant le jour, les habitants du quartier apercevaient parfois une jeune femme se promenant dans le jardin.
C'était Vanda.
Souvent aussi, on voyait entrer et sortir un vieux domestique à cheveux blancs et à stature colossale, — Milon.
Mais c'était tout; et personne ne soupçonnait que le petit hôtel renfermât d’autres hôtes.
Cependant, la Mort-des- Braves, Noël, Marmouset et Gipsy y étaient venus successivement et n’en avaient plus bougé.
Peut-être même que Milon aurait pu dire que sir James Nively, le chef des Étrangleurs, était enfermé dans les caves et attendait vainement l'heure de sa délivrance.
Cette heure ne sonnait pas.
Enfin, le lendemain soir du jour où le major Avatar avait rendu visite à Lucien, Vanda entendit une clef tourner dans la serrure de la grille.
C’était Rocambole qui revenait.
Bocambole alla droit à la chambre de Vanda et lui dit :
— Je t’apporte mes instructions.
— Comment, Maître, dit-elle, tu pars encore?
— Oui.
— Où vas-tu?
— Je n’en sais rien.
Elle le regarda avec étonnement.
— Je ne le sais pas aujourd'hui, dit-il, mais je le saurai dans deux jours. Je pars, et j’emmène Milon, la Mort-des- Braves et Noël.
— Et moi ?...
— Toi, je te confie la garde de Marmouset et de Gipsy.
Vanda s'inclina en signe d’obéissance.
— Et l’Anglais, que coraptes-tu en faire?
— Je l’emmène avec moi.
Et Bocambole tira à lui un gland de sonnette : Milon accourut.
Tu vas te tenir prêt à partir dans une heure, dit-il.
— Avec vous, Maître ?
— Oui, fit Bocambole.
Puis, s’adressant de nouveau à Vanda :
x — Comment va Gipsy ?
— Je crois qu’avant huit jours, elle aura recouvré la raison. Du reste, elle ne peut plus me quitter, depuis qu’elle est ici. Elle passe des heures entières à me tenir les mains et à me regarder.
— Marmouset a-t-il donc perdu de son influence ?
— Oh ! non... on sent qu’elle l'aime !...
— Si Marmouset est aimé de Gipsy. qu'elle revienne à la raison et qu elle l'épouse, U aura fait un beau rêve, dit Bocambole en souriant.
— Mais nous n’avons toujours pas les millions.
— Je vais les chercher.
Et Bocambole ouvrit son par-dessus et tira de sa poche un gros pli cacheté qu’il tendit à Vanda.
— Qu'est-ce que cela ? demanda-t-elle.
— Écoute bien. Si dans huit jours, je ne suis pas revenu, tu ouvriras cette lettre.
— Bien.
— Et tu suivras de point en point les instructions qu elle renferme.
— Je t'obéirai. Maître, dit Vanda avec inquiétude. Mais pourquoi ne serais-tu pas ici dans huit jours?
— Parce que je vais m’embarquer au Havre.
— Pour l'Angleterre ?
— Je ne sais pas .. Je ne le saurai qu’en montant à bord.
Vanda courba la tète et ne fit plus d’objections.
Cependant, sir James Nively, terrassé par Milon, quelques jours auparavant, avait été garrotté et bâillonné, puis enfermé dans la cave de l'hôtel.
Deux fois par jour, on lui apportait à manger, alors, on lui ôtait son bâillon.
Après avoir passé par toutes les phases de la terreur et du désespoir, sir James avait fini par tomber dam cette prostration résignée qui est commune aux rsa» fatalistes de l'Orient.
Sa captivité durait depuis quinze jours lorsque, un soir, la porté de son cachot s’ouvrit et livra passage à Milon, son geôlier ordinaire.
Mais Milon n’était pas seul.
Un homme l’accompagnait; et à la vue de cd homme, sir James tressaillit.
Il avait reconnu Frantz, c’est-à-dire le major Hoff, le serviteur dévoué de milady.
Frantz tira de sa poche une bourse pleine d’or qu'il tendit à Milon.
— Voilà le prix de tes services, dit-il.
Milon prit la bourse avec un tel empressement que sir James le crut réellement acheté par Frantz.
Puis il s’en alla, laissant ce dernier avec sir James.
Le baronnet regardait le major Hoff avec un étonnement joyeux.
— Vous ici! fit-il enfin.
— Oui, dit le major Hoff, je viens vous délivrer.
— Me délivrer !
— J’ai corrompu votre gardien et voua, allez pouvoir partir d'ici.
— Mais Rocambole ?
— U est absent.
— Cette maison est pourtant pleine de ses créatures
— Vous vous trompez. Tout le monde est sorti.
— Ah !
— Milon les a tous éloignés.
En même temps Frantz détachait les liens de sir James, ajoutant :
— Nous n’avons pas une minute à perdre
— Pour sortir d’ici ?
— D’abord, et quitter Paris ensuite. Si vous voulez être libre, il faut me faire un serment.
r.ES MILLIONS DE LA BOHÉMIENNE
Frinu l'igila sou les douves mystérieuses ('pue SOI;.
— Lequel!
— Celui de m’obéir pendant quarante-huit heures, si étranges que puissent vous paraître mes volontés.
— Je vous obéirai, répondit sir James, qui avait soif de liberté.
— Alors, suivez-moi.
Et Frantz entraîna sir James et prit le flambeau que lui avait laissé MUon.
Ils remontèrent dans le vestibule.
L'hôtel était silencieux et paraissait désert.
A la grille, stationnait une voiture.
Frantz en ouvrit la portière et dit à sir James :
— Montez I
— Mais, où allons-nous! demanda le baronnet.
— Au chemin de fer de l'Ouest, prendre le train de minuit qui arrive au Havre è six heures.
— Nous allons au Havre î
— Nous embarquer pour l’Angleterre.
— Mais, dit sir James avec un éclair de haine dans les yeux, j'aurais pourtant voulu me venger!...
— De qui!
— De Rocambole.
— La vengeance est là-bas, répondit Frantz.
Et il remonta dans la voiture, auprès du baronnet
Ce dernier ne pouvait supposer que le major I loff avait pour jamais déserté la cause de milady, et il s’abandonnait à lui avec une aveugle confiance.
LXXXVH
Le port du Havre présente un aspect singulier.
Depuis huit jours, pas un navire n'est sorti du bassin ; aucune voile ne s’est rencontrée en rade.
11 vente, tempête en mer, et les pilotes côtiers refusent tout service.
Aussi les cabarets, les auberges, les moindres bouchons regorgent-ils d'une foule de matelots qui n'ont pu prendre la mer.
Les navires dansent dans le bassin et font crier leurs amarres ; souvent même, en dépit de l’abri du port embarquent-ils à bord des paquets d'eau et des lames énormes, comme s’ils étaient en pleine mer.
Les curieux sont rares sur les quais et la jetée, car le vent qui souffle du large se fait sentir à terre avec une violence énorme.
Pourtant dans le cabaret de la Fille sauvage, sur le port, une trentaine de personnes examinent curieusement à travers les vitres un petit brick aux voiles d'un
rouge sombre, à la coque noire, qui se balance sur la lame sans craquement et saus fatigues.
— C’est le brick indien, — dit un maître d’cquipagé qui a pris ses quartiers d’hiver à la Fille Sauvage et y est écoulé comme un oracle par tous les habitués, marins de l'État ou du commerce, baleiniers ou simples caboteurs. Le père Mahorec est un vieux loup de mer, qui a navigué dans tous les parages, et à qui od n’a rien à apprendre. — Mes enfants, dit-il* la mer est tellement mauvaise que d’ici à huit jours, on ne pourra mettre à la voile; et cela parait joliment contrarier le brick indien.
— Pourquoi donc ça, père Mahorec? demanda un jeune homme.
— Hé! le sais-je, blanc-bec? ou plutôt Jé m’en doute... mais suffit !... ça ne regarde personne.
— Papa Mahorec, demande Un autre matelot, as-t'i vu le capitaine du brick ?
— Oui, sur le pont.
— - B ne descend jamais à térre î
— Jamais.
— Et le second non plus î
— Si, le second est venu, ce matin êticore, à la Fille-Sauvage chercher des provisions ; mais jamais il ne va en ville, c'est ici qu’on lui fait toutes ses commissions.
— Sait-on combien d’hommes il y a à boni !
— Douze matelots, un mousse, un cuisinieé, un charpentier et un chirurgien, le second et le capitaine, deux passagers, deux femmes, en tout vingt-deui personnes.
— Hé ! hé 1 père Mahorec, dit un homme jeune encore qui est entré tout à l’heure dans le cabaret et s'est fait servir un grog à l'américaine, vous paraissez bien renseigné.
Le maître d’équipage regarde son nouvel interlocuteur, qu’il voit pour la première fois
Mais ce dernier avec son chapeau ciré, sa chemise bleue, son teint hàlé et ses grosses boucles d’oreilles qui brillent sous ses cheveux rouges, ne saurait être qu’un marin, et entre marins la confiance est bientôt née.
— Vous me connaissez? demande Mahorec.
L’inconnu reprend en souriant I
— De Rochefort à Brest et de Lorient à Toulon, qui donc peut se vanter d’avoir navigué s’il n’a ft-ncorttré le père Mahorec?
— Bien parlé, mon garçon, dit le maître d’équipage évidemment flatté du coitiplîment.
Et, prenant sa chope de bière, il va s’asseoir k la uble de l’inconnu.
t*uis, d’Un air confidentiel et baissant la voile :
* — Tous ces gens-là, dit-il, sont des brutes qui ne Comprennent rien. Aussi ce n’est pas la peine de leur expliquer pourquoi le mauvais temps contrarie le capitaine et l’équipage du brick indien.
— Vous avez peut-être rai&on, dit l'homme aux boucles d’oreilles.
— fié ! hé ! continua Mahorec en clignant de l’œil, il y aurait à bord un joli chargement de contrebande à
fttffesse de l'Angleterre, que ça ne mitonnerait pas.
, — Mol non plus, père Mahorec.
— Il fuül voitB dire que voilà plus d’un mob que le brick est au Havre.
— Vraiment ?
— C’est le second qui commandait. Il parle anglais comme vous et moi.
L’inconnu sourit.
— C’est un grand diable de mulâtre, très -bon enfant. Tous les jours lui et les matelots venaient à terre, et j’ai idée qu’ils faisaient leur chargement à la sourdine. Peut être même que le gouvernement leur a donné un coup de main en conseillant aux douaniers du port de ne pas y regarder de trop près.
— Vous croyex ?
Le père Mahorec prit un air rusé et continua :
— J’ai toujours idée que nous allons avoir une bonne guerre avec l’Angleterre.
— Alors, A votre idée, ce brick serait un corsaire?
— Peut-être bien. A preuve que le capitaine que personne ne connaissait et n’avait jamais vu à bord, est arrivé de Paris.
— Quand donc 7
— Il y a trois jours; et il paraît s’impatienter beaucoup du mauvais état de la mer.
• — Alors, personne n’a vu ce capitaine en ville ?
— Non, mais le second m’a dit que c’était un Indien qui en veut à mort aux Anglais et que le gouvernement français protège.
L’homme aux boucles d’oreilles fit encore quelques questions au père Mahorec. Mais ce fut en pure perte. Le père Mahorec avait, comme on dit, vidé son sac. H avait dit tout ce qu’il savait.
D autres matelots entrèrent dans le cabaret de h Fille-Sauvage et l’homme aux boucles d’oreilles serra la main au père Mahorec sans lui avoir dit son nom. La journée s’écoula.
Vers le soir, le cabaret se vida. Les uns s en allèrent coucher à bord de leurs uavircs, les autres courir les petit *s rues tortueuses qui avoisinent le port.
Alors l’homme aux boucles d’oreilles revint et demanda à souper.
La fille du cabarelier lui dit :
— Vous plairait-il de souper en compagnie ?
— Certainement, répondit-il, sans que cette question parût lui causer la moindre surprise.
— Voulez- vous souper avec le second du brick indien?
— Je ne demande pas mieux. Où est-il f — Là-haut. Dans le cabinet.
L’homme aux boucles d’oreilles monta lestement l’escalier tournant qui mettait le cabinet eu communication avec le premier étage et pénétra dans une pçtue salle où, en effet, un homme était déjà à table.
A la vue du nouveau venu, cet homme se leva et salua avec tout" la déférence d’un inférieur.
— Eh bien ? dit l’homme aux boucles d’oreilles , en fermant la porte.
— Tout est prêt.
LES MILLIONS DE LA BOHEMIENNE
— Nos honiines sont à bord ?
— Oui.
— On ne les a pas reconnus ?
— Aucun. Miiady a passé trois fois à côté de Frantz , qui fumait sur la dunette, et ne l’a pas môme regardé,
— Et Milon ?
— Il s’est fait une tête bronzée admirable et il a teint ses cheveux en noir.
— Tu réponds du reste de l’équipage ?
— Comme de moi-môme.
— » Noël , dit l'homme aux boucles d’oreilles, tu es un garçon intelligent
— Maître, répondit le second du brick indien, je n’ai pas passé dix années à Toulon sans devenir un peu marin.
— Partons-nous demain ?
— La mer est bien mauvaise. Mais c’est égal, c’est pnon avis !
— Et puis ça me connaît la tempête, dit l’homme aux boucles d’oreilles, qui n’était autre que Hocamboîe.
Noël, car c’était lui, le second du brick indien, se prit à sourire et dit :
— Quand on pense que Ali-Kemjch n’attend qu’une chose pour filer.
— Uu pilote ?
— Oui.
— Eh bien ! il l’aura demain...
Et Rocimbole se mit à table.
LXXXVUI
Il fait nuit, le vent continue à souffler du large, les navires du bassin s’entrechoquent avec les petites embarcations, et les quais du port sont déserts.
Cependant, h bord du navire qu’on appelle le brick indien, de.it hommes causent tout bas, couchés l'un h côté de l'autre, auprès du gouvernail.
Ces deux hommes sont Noël et .Milon.
Tous deux pourraient entrer impunément dans la boutique du fruitier, rue du Vert-Bois.
On ne les reconnaîtrait pas.
Milon est devenu un mulâtre de la plus belle venue.
Le teint olivâtre sied à merveille h ses grosses lèvres, à ses cheveux crépés, h scs larges épaules d'hercule forain.
Noël est devenu un véritable Anglo-Indien, de la race rouge. Ali-Hemjeh s’v est trompé.
Comment tous ces miracles se sont-ils accomplis, comment Noël est-il devenu le second du navire indien ? C’est ce que Milon lui demande, et ce qu’il est en train de lui expliquer.
— Écoule bien, vieux, dit Noël.
— J'écoute, répond Milon. Le Maître et toi, vous êtes partis pour l’Angleterre, voici trois semaines.
— Le surlendemain du jour où le M litre l’a échappé belle dans les carrières de Pantin...
— Et où il a été sauvé par Marmouset!
— Justement.
— Mais qu’est-il allé faire h Londres ?
— 11 est allé voir le ! vrd-chef de l'Amirauté, quelque chose comme qui dirait le ministre de la marine.
— Bon ! fit Milon. Eh bien?
— Alors il a dit au lord : « Vous a ver offert une prime h celui qui vous livrera Ali-Remjeh, le chef suprême des Étrangleurs de Londres! — Oui, lui a répondu le lord. — Donnez -la-moi, » a dit lo Maître.
— Mais... fit Milon stupéfait.
— Attends... Le Maître a dit encore au lord une foule de choses relatives aux Étrangleurs, et il parait qu'on a eu une grande confiance en lui, puisqu'on lui a donné pleins pouvoirs, qu’on a mis à sa disposition des hommes et de l’argent, et que nous sommes venus tout droit de Brighlon ici.
— Tout cela ne me dit pas...
— Mais écoule donc. Jusqu'à prespnt, tu no peux pas comprendre... on a donné au Maître, pendant qu’il était à Londres, une fonle de renseignements. Ainsi, par exemple, qu'un navire sous pavillon anglais, mais avec un équipage indien, viendrai rcliçhcr au Havre, sous le commandement d’un capitaine en second, avec mission de prendre à son bord, eu destination de New York, un capitaine en premier.
— Et ce capitaine, c’est le mauricaud qui est arrivé avant-hier matin ? demanda Milon.
— Justement. Seulement, comme tu vois, il a de la compagnie et il voyage en famille.
— Mais, reprit Milon, ça ne me dit pas comment tu as pris la place du second, et nous autres, les gens de Rooambole, celle de l'équipage.
— C'est encore bien simple, dit Noël.
— Comment cela ?
— Tu te souviens de Gurhi !
— Oui.
— Et de sir George Stowe !
— Parfaitement.
— Gurhi avait initié le Maître h une grande partie des secrets des Étrangleurs.
— Bon I
— Sir George Stowe avait complété l’oeuvre. Or, sir George Stowe, dépossédé de son pouvoir à Londres. a juré une haine mortelle à Ali-BemjeU et h sir James Nively.
— Je sais cela.
— Il s'est fait l'esclave do Rocambole et le serv ira jusqu’à la mort. Or, il faut te dire que sir George Stowe , dépouillé par sir James de sou autorité, est néanmoins demeuré le chef apparent des Étrangleurs de Londres. Il a les signes et les amulettes qui indiquent te commandement.
« Quand nous sommes arrivés a Londres, le Maître a envoyé une dépêche à sir George Stowe.
« Sir George Stowe est arrivé le soir même.
« Alors il s’est rendu à bord du brick indien et s’est fait reconnaître. Le second l’a reçu avec de grandes marques de respect. Ah 1 s'interrompit Noël, j'oubliais de te dire une chose.
— Laquelle !
— C'est que Ali-Remjeh, qui a quitté l’Inde depuis plusieurs mois, avait écrit à sir George Stowe pour lui donner des ordres. Sir George Stowe étant remplacé par sir James, c’est à ce dernier que les ordres arrivés à Londres ont été expédiés.
« Or, comme sir James était dans nos mains, c'est par conséquent à Rocambole que les ordres sont parvenus. *
— Bon 1 fit Milon, je commence à comprendre.
— Sir George Stowe, poursuivit Noël, après avoir causé avec le second, a été convaincu qu'il n’avait jamais vu Ali Remjch, et qu’il ne connaissait à Calcutta, d’où venait le navire, que des Étrangleurs subalternes.
« Alors il lui a été donné l’ordre de sortir à la nuit tombante, dans la chaloupe du brick, et il a pris le commandement de l'embarcation.
« La mer était déjà mauvaise, mais on pouvait encore naviguer. La chaloupe avait à bord le second et huit hommes d'équipage. Les quatre autres étaient demeurés à bord du brick dans le bassin.
t Sir George Stowe étant muni des pleins pouvoirs de Ali-Rcmjeh, le chef suprême; le second n'avait plus qu’à obéir. La destination était inconnue.
« La chaloupe a doublé la pointe de Sainte-Adresse et pris la route de Fécamp. Le vent fraîchissait, la mer était houleuse, mais la chaloupe avançait toujours. Sur l’ordre de sir George Stowe, le second avait fait mettre la barre au vent et le cap sur un gros brick marchand qui avait cargué toutes scs voiles.
« Ce navire qui portait pavillon anglais a mis en voyant la chaloupe, une embarcation à la mer.
c Les chaloupes ont accosté.
« Celle du brick était pleine de matelots anglais qui se sont jetés sur les Indiens, les ont garrottés, ainsi que le second et les ont hissés à bord, ensuite.
« Sir George Stowe est resté dans la chaloupe avec deux matelots du navire anglais, l’un deux était la Mort-de8-Braves, qui est devenu bon rameur, à Toulon, l’autre...
— C’était toi? fit Milon.
— Justement. Nous sommes rentrés au Havre, tandis que le brick anglais qui avait été envoyé, sur la demande de Rocambole, par l’Amirauté anglaise, emmenait le second et les huit hommes d'équipage du navire indien.
« Au Havre, j’ai recruté mon équipage. Nous sommes rentrés de nuit à bord du brick; les quatre hommes qui restaient de l’ancien équipage ont été mis aux fers et jetés à fond de cale.
■ Et voici comment, acheva Noël, Ali-Remjeh, qui croit être chez lui, se trouve chez nous.
— Enfin, quand partons-nous ?
— Demain.
— Et Rocamholc vient avec nous ?
— C'est le pilote qui est venu ce matin à bord.
— Il n’y a que le Maître puur se métamorphoser ainsi, murmura Milon. Je ne l’ai pas reconnu.
— Chut! fil Noël.
Ll il poussa du doigt Milon qui tourna Ja le le.
Une forme noire venait d 'apparaître à l’ouverture du grand panneau.
Noël et Milon demeurèrent immobiles.
La nuit était sombre et le vent soufflait avec violence.
La forme noire qui s'était arrêtée à l’orifice du grand panneau fut bientôt rejointe par une autre.
Noël, qui avait le regard perçant et avait contracté l’habitude de voir distinctement dans l’obscurité reconnut Ali-Remjeh dans la première et milady. dans la seconde. Cette dernière prit le bras d’Àli-Remjeh cl tous deux se dirigèrent vers l’arrière et s’assirent auprès de la barre.
Ils étaient, en cet endroit, à une assez grande distance de Milon et de Noël pour que ceux-ci, par un temps calme, ne pussent entendre ce qu’ils disaient.
Mais comme le vent soufflait de l’arrière à l’avant du navire, leur conversation arriva par lambeaux à l’oreille des deux faux Indiens qui n’avaient garde de bouger.
Milady disait :
— Tu crois donc, mon bien-aimé, que nous allons pouvoir partir ?
— Oui.
— La mer est cependant bien mauvaise.
— Le pilote qui est monté à bord ce soir prétend qu’on peut sortir du port, franchir la rade et que, une fois au large, nous rencontrerons un temps meilleur
— Ah ! murmura milady, j’ai hâte de fuir.
— Tu crains donc bien cet homme?
— Mes cheveux se hérissent en pensant à lui.
Ali-Remjeh passa un de ses bras autour du cou de
milady.
— Chère amie, dit-il, encore quelques heures et tout danger aura disparu. N’avons-nous pas avec nous notre cher fils et sa fiancée I
— O les enfants bénis ! murmura milady avec une émotion subite, ils sont prêts à nous suivre au bout du monde !
— Et le pauvre vieillard qui, par amour pour sa fille, s’expatrie à son âge! fit Ali-Remjeh.
Milady garda un moment le silence.
— Es -tu bien sûr des deux hommes que tu as laissés à Paris ? dit-elle enfin.
— Comme de moi-même.
— Ils pourront, avec nos deux signatures, retirer les sommes énormes déposées dans la maison DavU- Humphrey ?
— Sans nul doute.
— Et ils nous les apporteront à New York.
— Je te le jure, ces hommes sont nos esclaves.
Milady regardait le ciel dans lequel commençaient ü courir les premiers rayons de l’aube.
— Dans deux heures, dit Ali-Kemjeh, nous aurons quitté le Havre.
— Dans deux heures, pensa milady avec une joie
LES MILLIONS DF. LA BOHÉMIENNE
Den rusent tovt tas. ronehés auprta do coivamail {pnee «et-
anxieuse, nous n'aurons plus rien à craindre de Rocambols.
Puis, tout haut :
— Ah ! dit-elle, ai tu savais ce que fai souffert depuis ces trois jours. U me semblait que cet homme, qui a sauvé Gipsy, avait retrouvé nos traces. Chaque barque se détachant du quai me semblait le porter. A chaque homme qui paraissait sur le quai, j'étais prête 1 m'écrier :
— Cest lui I
— Folle, dit l'Indien, as-tu donc perdu à ce point la confiance que tu avais en moi? Ne suis-je plus Ali- Hemjeh?
Milady ne répondit pas.
Les pressentiments les plus terribles l’agitaient.
Ali-Remjeh reprit :
— J'ai annoncé à Lucien que le brick lèverait l'ancre au point du jour. 0 veut être sur le pont, quand nous
partirons, pour dire un dernier adieu è la France.
— Eh bien! dit milady, je vais le rejoindre. J'ai vu de la lumière sous la porte de sa cabine. Certainement il ne dort pas.
Et milady regagna l'escalier du grand panneau.
En effet, Lucien veillait.
Seul, rêveur et mélancolique, le jeune homme h demi couché dans son cadre, la tête appuyée sur une de ses mains, et le coude replié sur lui-même, il murmurait :
— Singulière destinée que la mienne I J’ai passé vingt ans h retrouver une famille, et le jour où je la retrouve, elle est proscrite, et si mon père veut conserver sa tète sur ses épaules, il faut qu'il mette entre l'Europe et lui la largeur de l'océan ; et si je ne me veux sépareri jamais de lui et de ma mère, il faut que, moi aussi, je m'expatrie et quitte cette chère terre de
France où mon enfance s'est écoulée.
Milady entra.
Lucien lui pasia les deux bras autour du doo.
— Eh bien! ma mère, partons-nous !
— Dans une heure, mou enfant, répondit-dle avec
émotion.
— Une heure ! (fit Lucien.
Et sa voix s'altéra légèrement.
— Cher enfant, reprit-elle, si tu hésites è hire ou grand voyage, il en e»t temps encore... Séparonsnous... Retourne i Paria avec ta fiancée...
— Ma mère, dit Lucien avec formule, mon devoir est de vous suivre et ce devoir m’est dicté par mon cœur. Marie m’a dit, hier encore, que partout où Je serais elle vivra heureuse.... Que rdc faut-il do plu»? J’aime assez Paris pour ne point l’oublier, mais je ne le regretterai pas.
— Qu’il en soit donc ainsi, murmura milady avec une joie qu'elle ne put dissimuler plut longtemps.
En ce moment, le brick immobile oscilla légèrement, et un certain bruit so fit sur le pont.
— Les apprêts de l’appareillage commencent.
— Montons, dit Lucien, je veux voir une dernière fois la terre de France.
Une heure après, le jour commençait è poindre, le brick indien se chargeait de toile et bissait ses ancres.
Un homme était monté sur le banc de quart et commandait la manœuvre. Cel homme, e’éuit le marin aux boucles d’oreilles qui avait fait connaissance de mattre Maliorcc, i l’auberge de la Fille Sauvage.
Il commandait d’une voix pleine et sonore, en anglais, et cette voix arriva juaqu’au quai, qui commençait à se garnir d’un flot de curieux, impatients de voir un navire so risquer h la mer par un temps pareil, car la tempêœ ne t'était pas apaisée.
Le père Mahoree, le vieux maître d'équipage, était parmi eux, une lunette h la main.
— Ah! tonnerre! s'écria-t-il tout è coup, elle est forte, celle-là !
— Quoi donc?
— C'est mon homme d'hier qui sert de pilote, U m’a joliment fait poser.
Le brick s’ouvrait un passage à travers les navires, et bientôt il fut hors du bassin.
On le vit entrer dans la rade, prendre le vent et s’élancer vers la haute mer, à demi couché sou» l'effort du vent, sur la lame couronnée d'écume.
Calme, impassible, dominant la tempête, le pilote commandait : et ce pilote, Noël l’avait dit è Jiilpu, c’était Rocambole.
Quand la tempête règne dans la Manche, il n’y a pas de mer plus mauvaise.
Le navire fatigue et n’avance pas, et un pilote côtier I seul peut gouverner avec sûreté.
Il y a quinze heures que le brick indien est sorti du ‘ bassin du Havre. Les voiles larguées, couché sur le j flanc, il est le jouet des lames énormes. A chaque I
instant, il embarque de monstrueux paquets d’eau B a fallu fermer les panneaux et les écoutilles.
De temps en temps, les mâts craquent sous l’effort du vent Cependant le pilote n’a point quitté son banc de quart, ét sa voix domine toujours l’ouragan.
L’obscurité est opaque, il pieul k torrents.
Miiady est dans la cabine de U jeune fille qui doit être bientôt la femme de Lucien.
Marie Berlhoud et «on père sont en proie aux tortures du mal de mer. Miiady et Lucien leur donnent des «oint. — Lucien anxieux, milady toujours agitée de» plut noirs pressentiments.
La navire ne se brisera-t-il pas sur quelque rescif à fleur d’eau, et pour sauver cette fortune quelle voulait conserver è son fil», n’a-t-ellc pas mis en péril 1a vie de ce même fila ?
Et puia , une vague épouvante qu’elle n’a pas même confiée è Ali-Rem jeh «'est emparée d’elle depuis le départ : il lui semble que les Indiens au teint cuivré qu'Ali-Remjeh croit ses esclaves, ne lui obéiront pis ; elle a cru aurprendre entre eux des signes d’intelligence de mauvais augure.
Ce pilote surtout, dont ht voix domine la tempête, lui irtapire un superstitieux effroi.
Aii-Remjeb n’a pas quitté te pont; mais le pilote commando toujours.
Cependant, vers minuit, le chef des Étrangleurs, dominé par une soif ardente, descend dans sa cabine pour y prendre un verre de rhum.
Miiady le rejoint.
Elle est pèle, oppressée et, se jetant au cou d’Ali- Remjub. elle fui dit avec effroi :
— Mon Bjou 1 n'allona-noui pes faire naufrage ?
— Non, répond Aii-Remjeb, la mer se calme peu è peu. Dans une heure nous aérons hors de tout dauger.
Il but vous coucbar, EUen, U faut prendre un peu de repos. Domain, en voug éveillant , vous verrez le soleil resplendissant sur les vagues apaisées.
AH-Rem]eh a pris 1s place de miiady auprès des deux malades, et miiady s’est enfermée à son tour dans la cabine. Elle s'est mise au lit. elle a essayé de dormir. Vains efforts. Ses angoisses augmentent; die qui ne craignait rien, redoute à présent le uaufrage, et il lui semble que son fils hien-aimé touche à sa dernière heure.
Tout à coup un bruit étrange g frappé ses oreilles.
Un bruit qui n’est ni un craquement de uiit, ni le choc d’une lame balayant le pont, ni un mugissement du vent, mais les gémissements de voix humaines qui paraissent sortir des entrailles même du navire.
Et milady se relève et appelle Ali-Rsmjeb.
L'indien revient dans la cabine. Milpqy lut montre l'endroit d’où paraissent sortir les voix.
Ali se penche et écoute. Puis tout b coup ;
— U y a des hommes enfermés dans la cale, dit-il, des hommes qui sont Indiens, car c'est dans celte langue qu'ils se plaignent, bien qu'il tue soit impossible de comprendre ce qu'ils disent, à travers les planches et è cause de l'éloignement.
LES MILLIONS DE LÀ BOHEMIENNE
Ali-Remjeh, en parlant ainsi, s'est élancé hors de la cabine de milady. Il monte sur le pont.
Là, tout le monde est à son poste ; les dôme matelots sont à la manœuvre; le second au gouvernail.
Qui donc a-t-on enfermé dans la cale!
Pour la première fois depuis quatre jours, Ali-Remjeh soupçonne une trahison.
Les hommes qui montaient le brick en arrivant au liavrc étaient partis de Calcutta.
Tous appartenaient à celte secte dont U était le chef.
Tous doivent être tatoués sur la poitrine d’un signe mystérieux, et le second aussi bien que les autres.
Noël est à la barre.
11 a su bronzer son visage et se donner l'air d'un Indien. Mais sa vareuse s’est ouverte sous l’effort du vent et sa chemise Collante laisse en ce moment voir sa poitrine nue qu’éclairent les reflets du fanal de poupe.
Ali-Remjeh s'est approché sans bruit.
Son œil ardent examine Noël.
Celui-ci, tout entier à sa besogne, n’a pas vu l'Indien qui se tient, du reste, à une certaine dislance.
Son visage et ses mains sont enduits d'une couleur brune ; Biais sa- poitrine est demeurée blanche.
Ali-Remjeh tressaille et reconnaît dans ce prétendu capitaine indien, un homme de race européenne.
— Je suis trahi I murmura-t-il.
lin moment, U a saisi un revolver et s'apprête à faire feu sur Noël. Mais Ali-Remjeh est un homme de sang-froid et d'intelligence.
Comment cet homme a-t-il pris la place du second venu ds Calcutta f Et s’il en est ainsi, 1 équipage n'estil pas tout entier à ses ordres ?
Ali-Remjeh remet le revolver dans sa poche et s'éloigne, sans que Noël l'ait aperçu.
L n seul homme a vu Ali-Remjeh et peut-être a deviné ce qui se passait en lui.
C’est le pilote qui n's pas bougé de son banc de quart.
L'Indien quille de nouveau le pont et redescend dans L’ialérieur du navire.
Les hommes enfermés dans la cale ne sont-ila pas ceux de l'ancien équipage.
Quand il les aura délivrés, Ali-Remjeh agira.
11 descend donc dans U cals.
Là, les gémissements et les imprécations sont devenus plus distincts.
Ali-Remjeh se dirige vers la porte du cachot , une lanterne à la main. Mais la porle est formée...
Et comme le chef des Etrangleurs cherche autour de lui un levier, on outil quelconque , pour l'enfoncer, un homme se dresse tout à coup devant lui.
Et Ali-Remjeh recule en jetant un cri, comme s'il avait cru voir un mort sortir de sa tombe...
L’homme qui vouait de se dresser du milieu des barriques et autres objets encombrant la cale et qui su *
montrait tout à coup à Aii-Remjeh frappé de stupeur, c'était le major lloff. Cest-à-dire Erantz, que le terrible lazzo de l'Indien avait renversé mort sur le parquet de l’appartement de milady, au Grand-ljêteL
Avant de devenir chef suprême de la mystérieuse association des Thugs, Ali-Remjeh avait été simpla étrangleur :
Or, jamais il n'avait manqué son coup; jamais un homme abattu par son lacet de soie ne «'était relevé.
Ensuite, en admettant le contraire, en supposant que Frantz ne fi t pas mort, comment pouvait-il se trouver sur ce navire ?
I.e merveilleux et le surnaturel viennent en aids volontiers aux imaginations colorées de l'extrême Orient. Ali-Remjeh eut un moment d'effroi superstitieux et recula vivement, persuadé qu’il n'avait devant lui que le fantôme de sa victime.
La faculté qu’ont les morts de sortir de leur tombe est au nombre des premières croyances indiennes.
— Arrière 1 fantôme! cria Ali-Remjeh reculant jus. qu'à la muraille de la cale.
Ce que voyant, Frantz fit un pas vers lui.
Ali-Remjeh avait un revolver dans sa poche, un poignard à sa ceinture. Mais il était tellement convaincu qu'il n’avait devant loi que l'ombre tic Frantz, qu'il no songea point à faire usage de ses armes.
Ce que voyant, Frantz s'élança bondissant vers lui, en même temps qu'il Dt entendre un coup de slfllet.
Et tandis qu’il prenait l'Indien à la gorge, deux hommes se dressèrent auprès de Erantz et lui vinrent en aide.
Ces deux hommes étaient Milon et 1a Mort-des- Braves. Ce fut si rapide, si instantané que Ali-iteiiijeb, revenu de son erreur superstitieuse, n'eut pas le lemp3 du se défendre.
Il fut renversé sur le sol, Milon lui mit un genou sur la poitrine et Frantz, lui enlevant son revolver, le braqua sur lui en disant :
— Au uHMoore ori que lu pousseras, boau ravisseur de femmes, j’ai l'ordre de te tuer.
Frantz était le plus fort, su moins pour le montent ; Ali-Remjeh sé résigna avec le flegme des gens du sa race.
— Milon, disait Kranlz, maintenez l ex-capitaine sous votre genou ; mais ne lui fermez pas la bouche avec vos mains. Je loi si défendu de crier; ytais s’il veut causer avec moi et me questionner sur une foule de choses qui peuvent l'intéresser, je n’y vols pas d'inconvénient.
Ali-Remjeh leva sur le major un œil terne et froid
— Ait ! dit-il, lu u’es donc pas mort 1
— Non, je ne suis pas mort, répondit Frantz.
— Et tu reçois des ordres me concernant. ?
— Peut-être...
— D’un homme qui commande ici.
r- Mon second?
— Non, dit Frantz en riant, le pilote.
Ali-Remjeh tressaillit.
Et connue les gémissements se imsaierl toujours
JOO
entendre derrière la porte du cachot, malgré lui Ali- Remjeh tourna la tète.
— Ah ! dit Frantz, cela t'étonne, n'est-ce pas?
— Traître, dit Ali-Remjeh, je devine. Toi et les tiens vous êtes emparés de mon navire.
— C’est la vérité.
— Et mes compagnons, mes matelots, ceux qui me sont dévoués, sont enfermés là...
— Tu l’as dit.
— Mais l'Indien est patient, poursuivit Ali-Remjeh. Ils finiront par briser cette porte.
— Tu crois î ricana le major.
— Ils viendront à mon aide, ils me délivreront...
— Et tu nous feras tous pendre aux vergues, dit Frantz d'un ton moqueur.
Ali-Remjeh ne répondit pas, mais ses yeux brillèrent d'une flamme sombre.
Frantz reprit :
— Malheureusement, le nombre de tes compagnons est moins grand que tu ne supposes. Combien avais-tu de matelots!
— Douze, dit Ali-Remjeh.
— 11 n'en reste plus que quatre.
— Misérables ! h'urla Ali-Remjeh, auriez-vous donc jeté les aulrcs à la mer?
— Non, on les a conduits à bord d'un navire anglais.
D'Indien frissonna.
— Us sont ên Angleterre, à présent, continua Frantz, en Angleterre oit nous allions nous-mêmes, et où l’on m’a promis ma grâce en échange de mes révélations.
Un rugissement de fureur s’échappa de la poitrine d’Ali-Remjeh.
— Prends garde, dit Frantz, j’ai dos ordres.
— Mais comment se nomme donc le misérable à qui tu obéis ? s'écria l'Indien.
* — 11 te le dira lui- même.
Et comme Frantz prononçait cos mots un nouveau personnage apparut à l'entrée de la cale, et Ali-Remjeh reconnut le pilote.
Celui-ci avait remis le commandement aux mains de Noël.
— Tu veux savoir qui je suis, Ali-Remjeh, dit-il. Je me nomme pour milady le major Avatar, je me nomme pour toi Rocambole.
En même temps, il fit un signe à Milon qui cessa d’appuyer son genou sur la poitrine de l'Indien.
— Relève-toi, Ali-Remjeh, dit-il.
L'Indien n’avait plus son revolver, mais il avait encore son poignard.
Et, le saisissant il songea un moment à opposer à tous ces hommes une résistance désespérée.
Rocambole haussa les épaules, et lui dit en souriant :
— Prends garde! tu vas jouer la vie de ton fils.
Et il y avait dans son accent une telle résolution que Ali-Remjeh frissonna, et que le poignard dont il s'était armé échappa à sa main.
— Aü-Remjeh, poursuivit Rocambole, milady et toi, vous avez Yolé une fortune qui appartient à une femme
que Je protège. Ni elle, ni toi ne vouiez rendre cette fortune, n’est-ce pas?
— Jamais, dit l'Indien avec énergie.
— Alors j'ai dû prendre une résolution qui me mettra en possession d’une somme presque équivalente.
Malgré son eflroi et sa fureur, Ali-Remjeh ne put s'empêcher de regarder Rocambole avec curiosité.
— J’ai résolu de gagner la prime de deux cent mille livres sterling offerts par l'Amirauté anglaise à celui qui livrera Ali-Remjeh et les siens.
Ali-Remjeh pâlit affreusement.
— Allons 1 ordonna Rocambole, qu’on mette cet homme aux fers et qu'il aille rejoindre sir James Sively au cachot.
Et tandis qu’on exécutait ses ordres, en dépit de la résistance désespérée d'Ali-Reiujeh, Rocambole remonta sur le pont.