‹ [Le Dernier mot de RocamboleChapitre 47 sur 100 · XCI · texte numérisé non relu

XCI

Ali-Remjeh, en s'élançant d’abord de sa cabine sur le pont, avait laissé milady bouleversée par les gémissements confus qui semblaient partir des entrailles du navire.

Jadis, ii y avait vingt ans, l'enthousiaste min Elire eût haussé les épaules, si on lui avait dit que quelqu'un pouvait dominer et vaincre celui en qui elle avait un* foi ardente, son vaillant Ali-Remjeh.

Maintenant, elle avait perdu la foi.

L'Indien avait vieilli.

Il avait bien conservé son naturel farouche, ses colères tempétueuses ; mais, au travers de tout cela, milady avait surpris mille hésitations.

Et milady avait peur.

Cependant, elle ne quitta point la cabine tout de suite. Elis attendit même près d'une heure, croyant toujours que Ali-Remjeh allait revenir.

Mais l’Indien ne revenait pas.

Milady se décida à monter sur le pont.

La tempête se calmait peu à peu, et, i l'horizon, les nuages tourmentés commençaient à se franger d'une vague clarté. Le jour n’était pas loin.

L’équipsge était toujours à la manœuvre.

Seul, le pilote avait abandonné son banc de quart.

Où était41 ?

Milady le chercha vainement des yeux, comme elle chercha Ali-Remjeh.

Ni l'un ni l'autre n’étaient sur le pont.

Milady pensa que Ali-Remjeh était redescendu dans l'intérieur du navire par un autre panneau, et elle pnt le parti do le rejoindre dans sa cabine à lai.

La porte en étais entr'ouverte. Un homme s'y trouvait, tournant le dos. U était aasis devant une petite table qui supportait le compas et les autres instruments du capitaine.

Une lampe à abat-jour, placée sur cette table, ne projetait autour d'elle qu'une très-faible clarté.

Milady crut que c’était Ali-Remjeh.

Elle entra et ferma la porte.

LES MILLIONS DE LA BOHÉMIENNE

Alors l'homme qui paraissait chercher le point et donner la route k suivre, tourna lentement la tête.

Milady recula tout effarée.

Cet homme, c'était le pilote.

Mais le pilote débarrassé de son chapeau ciré, de sa longue chevelure, de la couleur bistrée qui couvrait son visage. Et dans le pilote, milady reconnut son terrible adversaire, le major Avatar.

— Je voua attendais, madame, lui dit froidement Rocatnbole.

El il lui avança un siège.

— Vous ! vous ! murmurait milady avec une épouvante croissante.

— Madame, dit Rocambole, veuilles vous calmer et reprendre toute votre présence d'esprit, car je vous jure que vous en aves le plus grand besoin.

Et comme elle continuait à attacher sur lui un œil hagard. *

— Milady, poursuivit-il, je vous avais avertie pourtant, h Paris, et vous n'avez tenu aucun compte de mes avertissements.

« Ou plutôt , vous avez cru pouvoir m’échapper, vous et votre complice, l’Indien Ali-Remjeh, vous avez quitté précipitamment Paris , en pleine nuit, emmenant votre fils, emmenant sa fiancée et le vieux père de sa fiancée. »

Milady courbait la tête sous le regard dominateur de cet homme, mais elle n'avait point pris le siège qu'il lui avait avancé.

— Afin que vous compreniez, madame, la gravité de la situation, reprit Rocambole, laissez-moi vous dire en peu de mots ce qui s'est passé.

Pile le regardait ; et, comme si elle eût suivi son conseil, elle retrouvait peu à peu son sang-froid.

— Vous êtes ici, continua Rocambole, h bord d'un navire venu tout exprès des Indes, pour prendre Ali- Remjeli et le conduire eo Amérique. Ce navire est entré dans le port du Havre avec un équipage dévoué.

• Un bomme est venu k bord, vous précédant de vingt-quatre heures; cet homme c'était sir George Stowe, hier le fanatique serviteur d'Ali-Remjeh, son ennemi mortel aujourd'hui. Mais les matelots indiens de qui il s’est fait reconnaître lui ont obéi. Sur douze hommes d'équipage, huit sont descendus dans la chaloupe, armée par les ordres de sir George Stowe. La chaloupe est sortie du bassin, elle a pris la mer et abordé un navire anglais qui courait des bordées devant Sainte- Adresse. Les huit hommes d'équipage , reconnus comme Étrangleurs, sont aujourd'hui aux mains de l'Amirauté. Les quatre autres, ceux qu’on avait laissés il la garde du navire, ont été mis aux fers et Jolés à fond de cale.

, « Ne les entendiez-vous pas crier, tout à l'heure, durant le gros temps ?

• Maintenant, il est inutile de vous apprendre qu’il n’y a ici qu'un capitaine, moi, et ud équipage qui m'obéit.

" « Inutile encore de vous dire que lo brick a pris ia foute d'Angleterre. ! '■

— Ah 1 fit milady frémissante.

— Et que je vais tenir ma promesse à l’Amirauté en lui livrant Ali-Remjeh, le chef des Étrangleurs de l'Inde,sir James Nively, son lieutenant, miss Eüen sa com-plice dans l'assassinat du commodore Perkins et de miss Anna, sa fille.

Milady était d'une pâleur de statue.

— Oh 1 s’écria-t-elle tout k coup, vous vous vantez ;ieut-étre, monsieur, et vous ne savez pas quel homme est Ali-Remjeh.

Un sourire glissa sur les lèvres de Rocambole.

— Seul contre vous tous, poursuivit miladÿ, s’exaltant par degrés, Ali-Remjeh vous tiendra tête, et je vous défie en son nom.

— Madame, dit Rocambole avec calme, vous vous trompez.

— Moi!

— A cette heure, Ali-Remjeh, mis aux fers, est couché à fond de cale avec ses compagnons.

Milady jeta un grand cri. Puis, tout k coup, regardant fixement Rocambole ;

— Oh ! dit-elle, c'est impossible ! Vous mentez f ' ‘

Rocambole se leva, ouvrit la porte et dit :

— Major, venez donc affirmer k milady que je viens de lui dire la vérité 1

Et, k ces mots, un homme entra.

Et milady, éperdue, essaya de fuir.

Cet homme, c'ctait Franlz, qu’elle aussi elle avait cru mort.

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Frantx, en entrant, avait refermé la porte derrière lui. Milady, bouleversée, était tombée k genoux.

Cet homme qui savait ses crimes, cet homme qu'elle avait aimé, qu'elle avait trahi, ne venait-il pas pour la tuer. Elle joignit les mains et balbutia les mots de grâce et de pardon. Frantz se mil k rire.

— Madame, dit-il, je n’ai pas de grâce k vous faire, ni de pardon k vous octroyer. Je ne suis pas le maître ici et voue sort n’est pas dans mes mains; vous m’avez abandonné pour Ali-Remjeh, qui n’a pas su vous défendre. Moi, je me suis borné i devenir l’esclave de vos ennemis, et ce qu’ils me commanderont, je le ferai.

Milady, au comble de l’épouvante, regardait tour k tour Rocambole et le major Hoff, aemblant se demander ce qu’elle allait devenir entre leurs mains.

Rocambole reprit, après un moment de silence :

— Je vous avais offert le moyen de vous sauver, madame, d’avoir une vie calme et heureuse — si toutefois vos remords vous le permettaient — auprès de votre fils et de sa jeune femme, et vous avez été sourde k mes conseils.

Milady retrouva tout k coup sa fougueuse énergie :

— Vous vouliez me faire dépouiller mon fils ! s’écriat-elle.

1 — D’une fortune qui ne lui appartient pas, dit froidement Hoca-.nboic. : -

— Jamais! dit-elle avec force. Nul ne sait où est cette fortune, nul ne le saura...

— Vous vous trompez, tuilady, dit Franlz, car je sais où elle est, moi.

— • Vousl vous ! exclama-t-elle avec une sorte d'épouvante irritée.

— Je n'ai pas vécu vingt sondes avec vous, répondit le major lloff, sans avoir pénétre tous vos secrets.

— Ht tu sais, misérable!...

— Je sais qu'il suffira de présenter à un magistrat du nom de sir Jobu Marc-Fcrsoo, qui habile Edimbourg, un médaillon que vous avez toujours au cou, pour qu'il remette A celui qui en sera porteur les litres de propriété de cette fortune entièrement monnayée, qui se trouve aux mains de la maison de banque Humphrey-Davis et C*.

Milady regardait tour A tour ces deux hommes au pouvoir de qui elle était tout entière.

On eût dit une tigresse prise au piège.

— Mon fils! murmurait-elle, mon fils!

— Parlez bas, madame, lui dit Rocamboie, car votre fils est près d'ici, et il pourrait nous entendre, et alors...

— Alors? fit-elle d’nn ton de menace.

— Alors, nous serions bien forcés de lui dire 1a vérité.

— U ne vous croirait pas I

— C'est possible, dit Rocamboie; mais, dans huit mois, lorsque vous aurez été jugée par une cour militaire en même temps que vos complices les Étrangleurs, et que vous serez pendue devant la prison de Newgate, il faudra bien que votre fils s'aperçoive qu'on lui avait dit la vérité.

Ce» derniers mots terrassèrent milady.

— Uhl dit-elle, tombant A genoux devant ilocambote, vous êtes sans pitié, monsieur.

— Aon, milady, répoadil ltocambale d’une voix grave, j'ai une mission A accomplir...

c — La mission de dépouiller mon fils, n'est-ce pas?

— Milady, reprit Hocambole, les instants sont précieux ; dans quelques heure» nous serons en vue des cotes d’Angleterre, et il sera trop tard. Voulez-vous transiger?

, Eiie le regarda avec une sorle de stupeur. .

O «t Qu'entendez-vous par IA? fit-elle.

— Si je me lais, si je vous laisse l'amour et la vénération de votre fils; si, sur celte foi tune immense que je dois vous reprendre,, jo voua abandonne quelques centaine» de mille francs...

— Vous feriez cela! dit-elle avec égarement.

— C'est un droit que je n'ai pas ; mai» j'ai la conviction que ceux A qui je dois rendre le Lien détourné de sa source m'approuveront.

. — Après? dit-elle, après? , . , ,

— Voici mes conditions, reprit Rocamboie. Vous allez me rendre ce médaillon.

: — Après? fit- elle encore.

— Au jour, quand nous serons eu vue des eûtes, on arrimera la chaloupe. Vous y descendrez vous, votre fils, sa fiancée, le père de sa fiancée et mon fidèle Mtlon, qui sera porteur du médaillon.

• Milon aura ordre du vous conduire en Angletcrrp, et do ne pas vous quitter d'un pas, jusqu’à l'Jieure où vous vous embarquerez de nouveau pour la France, où vous retournerez avec votre fils.

< Votre fils qui continuera A aimer et à vénérer sa mère et ne saura jamais rien du passé.

— Mais s’écria milady encore hésitante, si je vous rends ce médaillon?...

— Milon s’eu servira pour réclamer la fortune de Gipsy la bohémienne ; et sur, cette fortune, quand il sera de retour A Paris, il vous abandonnera un million.

Milady courba la tête.

Un moment encore elle lutta, elle résista, elle serra dans sa main crispée le médaillon qu’elle avait au cou.

Mais Rocamboie mit fin A ses hésitalioas par ces mots cruels :

— Vous préférez donc être pendue, et mourir exécrée et maudite par voire fils?.

Elle poussa un dernier cri et arracha de son cou le médaillon qui y était suspendu par un fil de soie.

Puis elle le jeta sur la table en détournant la tête et étouffant un sanglot.

Rocamboie prit le médaillon et murmura avec un soupir de soulagement, un mot unique ; .

— Enfin !

Mais soudain milady, semblant sortir de quelque rêve épouvantable, le regarda et lui dit :

— El Ali-Kemjeli?

— Vous ne le reverrez jamais.

— Jamais ?

— J'ai promis de le livrer.

— A l'Angleterre ?

— Oh ! fit en souriant Rocamboie, maintenant que vous èles devenue raisonnable, milady, ce p’est plus en Angleterre que je le conduirai.

— Où le conduirez- vous donc? demanda milady anxieuse.

— A Calcutta. Le vice-roi, gouverneur de la compagnie des Indes, sera enchanté de le revoir.

Milady tremblait de tous scs membres.

Rocamboie se tourna vers Franlz.

— Major, dit-il, nous sommes A deux milles de la céte qui doit être en vue depuis longtemps, si mes instruments ne me trompent. Moulez sur te poul et dites A mon second qu’il fasse préparer la chaloupe.

Frantz obéit et sortit de !a cabine.

. — Mais commeut, dit encore milady palpitant sous le regard dominateur de Rocamboie, séparerez-vous mon fils de son père ?

11 se prit A sourire et répliqua :

— Vous verrez, tout est prévu ?...

.Milady courba la tête, et deux larmes brùiantel jaillirent enfin de ses yeux.

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On avait mis la chaloupo A la mer.

Hocambole avait dit vrai. Les cèles anglaises apparaissaient nettement dans la brume transparente du

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raatm, car, la tempête apaisée, le ciel s’était éclairci peu à peu.

Sur Tordre de Rocambole, on avait transporté dans la chaloupe tout ce qui appartenait II milady et à ses enfants. Ceùx-ci dormaient.

Pour combattre efficacement le mal de mer, lo cuisinier lui avait apporte du thé brûlant auquel Rocambole avait fait mêler un narcotique puissant.

La jeune fille , le vieillard , et enfin Lucien , s'étaient iuceessi ventent endormis.

Maintenant les canons du brick illuminant tons ses «abords !i la fois, ne les eussent point réveHlés.

Quand tous les préparatifs ordonnés par Rocambole eurent été faits , Milon descendit dans la cabine du capitaine.

— Maître, dit-il, lotit est prêt.

-s- fth ! fil Rocambole, voici donc l’heure de la séparation.

— Maître , Maître , murmura Milon tout ému , cette «épa ration scra-t-elle donc bien longue ?

— Je ne sais pas, répondit-il.

— Mais nous reverrons-nous au moins !

— Je ne sais pas, dit encore Rocambole. Maintenant, écoute bien mes instructions.

— Parlez, Maître.

— Voici deux lettres pour Londres, l’tme à l’adresse de miss Cécilia, que je remercie de m'avoir prêté son concours contre les Étrangleurs.

— B est certain, murmura Milon, qu'elle nous a donné un rude coup de main.

— L’antre est pour le célèbre docteur chimiste Kerschoff, tm Allemand, établi b Londres.

— Et quand j’aurai porté ces deux lettres? demanda Milon.

— Tu accompagneras milady au packett, et ne la quitteras , elle et ses enfants , que lorsqu'ils seront embarqués.

— Après?

— Après tu iras en Écosse, ainsi qu’il csl convenu entre nous, et tu retireras les litres de propriété de cette fortune qui appartient h Gipsy, des mains du docteur Mac-Ferson.

— Et je retournerai en France ?

— Naturellement.

— Mais, dit Milon ému,' de quelle utilité sera une pareille fortune 1 cette pauvrè fille qui est folle 1

— D’abord, dit Rocambole, elle guérira.

— Vous croyez, Maître !

— J’en suis sûr. Quand elle sera guérie, elle épü liera Marmouset.

— Ah ! fit Milon.

— Et j’ai la conviction, ajouta Rocambole, que Marmouset saura faire un bon usage de cette fortune que lui apportera Gipsy.

— Maître, Maître, murmura Milon dont l’émotion grandissait, j’ai d’affreux pressentiments.

— Lesquels, mon bon Milon ?

— Quelque chose me dit que vous quittez l’Europe.

— Oui.

— Pour toujours...

— Non, dit Roc imbolé. Moi aussi je suis fataliste, et une voix secrète me dit que c’est à Paris que je reviendrai mourir.

Puis le major Avatar rejeta en arrière sa tête Intelligente et pâle que son regard dominateur éclairait eh ce moment d’un refiet pour ainsi dire prophétique :

— Écoute-moi, Milon, dit-il, ccoulè-mol, toi Tinnoj cent longtemps jeté au bagne.

— Parlez. Maître.

— J’ai été le pire des scélérats. Dieu a permis que je fusse touché par le repenlir; mais il ne m’a accordé cette gril ce qu’à la condition que lé reste de ma vie serait consacré heure par heure et minute par minute à faire le bien.

« Une fois déjà J'ai cru ma mission accomplie, et j’ai voulu chercher le repos dans la mort.

• La façon miraculeuse dont j’ai été sauvé m’a prouvé que Dieu ne voulait pas que je meure. Cette lutte commencée à Londres , continuée à Paris avec les Étrangleurs, je dois la terminer dans l’Inde.

Milon cacha sa tête dans ses deux mains, quelques larmes coulèrent le long de scs doigts.

— Et vous ne m'emmènerez pas? dit-il.

— Non , dit Rocambole , il faut que tu restes en rope pour exécuter mes ordres.

Milon s’inclina en signe d'obéissance.

Rocambole tendit, en même temps que les deux lettres, un gros pii cacheté à Milon.

Il avait écrit dessus ;

Pour Marmouset.

— C’est bien, dit le vieux colosse.

— Et maintenant, mon vieil ami, acheva HocamboW en lui tendant la main, l'heure est venue de nous dire adieu.

— Au revoir! vouiez-vous dire, Maitre? s'écria Milon , qui porta à scs lèvres ia main do Rocambole et la couvrit de ses larmes.

— Je l’espère ! dit le Maître avec un mélaucoliquiS sourire. '

Quelques minutes après, on avait descendu dans la chaloupe Lucien, Marie Berthoud et sou vieux père , tous trois endormis. ,

Rocambole présidait à rembarquement.

il se tourna vers milady.

Milady, appuyée au bastingage , en haut de i'écbsila de tribord, promenait autour d’elle le regard hautain d’un lutteur vaincu par la fatalité.

— Madame, lui dit Rocambole, Milon vous remettra un million dans un mois.

Elle s'inclina sans mot dire.

— Madame, ajouta-t-il, remerciez Dieu de vous avoir donné un fils brave, honnête et loyal : son caractère et sa vertu ont plaidé votre cause là haut... Dieu ne châtiera pas la mère coupable, parce qu'il se veut pas briser le cœur du fils.

Milady ne répondit point.

Altière et l'oeil sec, elle descendit dans la chaloupe

Rocambole vit 1‘euibarcalion s’éloigner du navire.

Longtemps il la suivit des yeux ; puis, lorsqu'elle ne lui apparut plus que comme un point noir à l'horizon, II se tourna vers Noël et lui dit :

— Route de l'Indo , maintenant I

Et il monta sur son banc de quart , son porte-voix à U main.

JT

Le printemps est venu, les arbres sont en fleurs, et les coteaux qui bordent la Seine ont revêtu leur parure de verdure.

Non loin de Sèvres, tout près de Bellevue, au Bas- Meudon, comme on dit, une villa blanche et coquette se cache à demi dans une toufTe de grands marronniers.

Le jardin est ombreux, les oiseaux seuls fout tapage dans cette solitude.

Pourtant cette maiaon n'est point inhabitée.

Sous un berceau de lilas et de cbevrèfeuillcs vous pouvez apercevoir une jeune fille assise , les yeux demi-clos, s'abandonnaut à une rêverie pleine de douceur.

Cette jeune fille, les habitués de la taverne du roi George auraient peine è la reconnaître.

C'est Gipsy ! Gipsy la bohémienne, Gipsy la danseuse du Wapping, la mystérieuse maltresse de sir Arthur Newii, la malbeureuac victime de8 Étrangleurs miraculeusement arrachée au bûcher.

Gipsy folie si longtemps, et qu’on désespérait de rappeler jamais k la raison.

A quelques pas du berceau , assis sur un banc de verdure, deux autres personnes , un homme et une femme causent k mi-voix.

La femme, on le devine, c'est Vanda, 1a fidèle gardienne de Gipsy, depuis le départ de Rocambole.

L’homme n’est autre que ce médecin aliéniste allemand k qui Rocambole a écrit et qui s’est décidé k quitter Londres pour venir k Paris soigner la riche héritière.

— Ainsi, docteur, murmure Vanda, voua la croyez guérie.

— Oh! bien guérie, madame.

— Et vous penser qu’on peut sans danger faire revenir le jeune homme qu’elle aime.

— Cest le seul moyen, selon moi, de dissiper ce brouillard qui obscurcit encore légèrement sa mémoire, car la raison est revenu tout entière.

Vanda se leva, se dirigea vers la maison et appela :

— Milon? Mi Ion ?

Le colosse accourut.

— 11 faut aller chercher Marmouset, lui dit Vanda.

Milon tressaillit.

— Ah ! madame, dit-il, vous ne craignez donc pas que Gipsy ne redevienne folle?

— Le docteur prétend qu’il n’y a aucun danger.

— Voua vous souvenez pourtant de l’émotion qu’elle

A éprouvée il y a huit jours, quand nous lui avoua appris qu’elle était riche k douze millions...

— Eh bien 1 dit Vanda, puisque cette émotion ne l’a point tuée, l’autre achèvera de la guérir. Oublies-tu donc qu’elle demande sans cesse soit ami f

— Alors, il faut aller le chercher ?

— Oui.

— C’est bien, dit Milon, dans deux heures, je serai de retour ici avec lui.

Et il traversa le jardin, franchit la grille et gagna k pied la route de Sèvres k Versailles sur laquelle passent de nombreux omnibus de dix minutes en dix mi nu tes.

Une heure après, Milon arrivait è Paris et se rendait au petit hûtel de la rue Marignan.

C’était lk que, par ordre du docteur allemand, Vanda avait confiné Marmouset depuis environ trois mois.

Mais Marmouset était bien changé et pas un dee bandits qui ae réunissaient jadis sous les ordres du Palmier, au cabaret de l'Arlequin, teau par laCaraarde, ne l'aurait reconnu.

Le gamin de Paris, le ravageur k la blouse déchirée, aux cheveux en broussaille, k la mine flétrie et souffreteuse k la fois, était devenu un jeune homme de dixneuf ou vingt ans, mis avec une correcte élégance,

Vanda, k qui Rocambole avait laissé ses instructions avait voulu que Marmouset mit k profit les loisirs que lui laissait le traitement auquel le docteur allemand avait soumia Gipsy. Marmousetcontinuait k a’inatruire, il fréquentait le manège et la salle d'armes.

Il avait fait en toutes choses, depuis trois mois, des progrès si rapides qu'il était devenu méconnaissable.

Marmouset, lorsque Milon arriva, descendait de cheval. 11 revenait du bois.

— Kh bien ! comment va-t-elle ? dit-il avec un empressement fiévreux, en voyant entrer Milon.

— Elle est guérie.

— Guérie !

Et Marmouset devint tout pile d’émotion.

— Et je viens vous chercher, ajouta Milon.

— Je puis donc la voir sans danger?

— Oui. Cest l'avis du docteur.

Marmouset n’en entendit pas davantage, fl remonta lestement k cheval, oublia Milon et se lança au triple galop dans l’avenue Marignan.

Les Champs-Elysées, le bois, il traversa tout avec une rapidité vertigineuse; on le vit passer sur le pont de Saint-Cloud, courbé sur sa selle comme un écuyer maure. 11 traversa le parc, monta la côte de Sèvres au galop, et moins de trois quarts d'heure après avoir quitté l’avenue Marignan, il arrêtait court son cheval k la grille de la villa.

Vanda l'attendait.

Elle le prit par la main et lui dit ;

— Venez, mon enfant; venez vite..

Et elle le conduisit vers le bercesu sous lequel Gipsy était assise.

Le docteur se tenait k quelques pas de distance.

En entendant marcher, Gipsy leva la tête.

LES MILLIONS DE LA BOHEMIENNE

lM voile* larguées, courbe sur le flauc, le oatire esl le jouet de lasee luoriue* xl’age WUj.

Elle vit Marmouset, et tout son corps tressaillit.

Puis une vive rougeur couvrit son front ; elle voulut se lever et ne le put, tant son émotion était grande. Mais elle tendit la main à Marmouset et lui dit :

— Viens, mon ami, viens; je ne suis plus folle, et je me souviens de tout ce qui s’est passé.

Et comme Marmouset, palpitant, s'agenouillait devant elle, Gipsy continua :

— C'est toi qui as sauvé la pauvre bohémienne; c'est toi qui m’as ramenée en' France et qui as veillé sur moi, tandis que la folie m'étreignait, comme un frère sur une soeur.

Et elle l’attira vers elle, imprima ses lèvres sur son front et lui dit avec émotion :

— Oit ! je l’aime !...

— Madame, disait tout bas le médecin allemand à Vanda, le danger a disparu, mais il peut revenir.

— Que voulez-vous dire, docteur ? fit Vanda avec uue inquiétude subite.

— Ces enfants s'aiment...

— Je le sais.

39' li vu Aises

— 11 faut qu'ils s'épousent... et le plus tilt sera le mieux.

— Ah ! fit Vanda.

— Quand Gipsy sera mère, ajouta le docteur, elle aura recouvré la raison pour toujours.

Vanda posa un doigt sur ses lèvres :

— Chut ! dit-elle, nous allons hâter les préparatifs, en ce cas. D’ailleurs, c’est la volonté du Maître.

Et Vanda soupira, en songeant à Rocambole, qui, depuis cinq mois, avait quitté Paris et dont elle n'avait plus de nouvelles.

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