XCV
Plus d’un mois s’est écoulé depuis que Marmouset est revenu à la villa. Cependant les deux enfants ne sont point mariés encore.
Le docteur allemand est reparti pour Londres.
Gipsy n'est plus folle, et elle aime Marmouset de toute son âme. Néanmoins, une tristesse mortelle s’est emparée d'elle. Pourquoi ?
Gipsy est jeune . elle est belle , elle est fabuleusement riche, Marmouset l’aime et elle l'aime...
Ni Vanda, ni le jeune homme ne comprennent rien à cette mélancolie sombre qui n'abandonne jamais son front.
Plusieurs fois déjà, Vanda a essayé de questionner la jeune fille. Mais Gipsy s'est contentée de fondre en larmes et elle n’a point livré son secret.
Quand la fidèle compagne de Rocambole parle à /ipsy de sa prochaine union avec Marmouset, Gipey soupire et ne répond pas.
Celle tristesse a fini par gagner Marmouset, et la tristesse est voisine du désespoir. Mais, bd jour, le jeuno homme se frappe le front, comme si un souvenir lointain traversait tout à coup son esprit.
— Oh ! dit-il, je comprends, à présent.
C’est le soir, la nuit est venue. Gipsy est rentrée dans sa villa et l'on voit briller derrière les vitres la veilleuse de sa chambre.
Marmouset et Vanda sont seuls dans le jardin.
— Oui, murmure Marmouset d'une voix timide, je lomprends, à présent, je c anprends tout.
— Mais quoi? demande Vanda avec inquiétude.
— Gipsy aime toujours sir Arthur NowiL — Folie !
— Elle l’aime, vous dis-je.
— On ne saurait aimer ce qu’on méprise , iuon enfant.
— Qui sait 7
— Et no vous a-t-elle pas sauté au cou quand vous êtes revenu? Ne vous a-t-elle pas dit : le t'aime!
— Elle le croyait.
Vanda, sliqjéfaitc, regarde Marmouset.
L’enfant est affreusement pâle : un tremblement nerveux parcourt tout son corps.
— Oui, répcte-t-U, elle le croyait alors. Peut être m'aime-t-elle comme un frère, mais à coup sûr elle frissonne encore au souvenir des caresses de sir Arthur.
— Ce lâche qui l'abandonnait T — Qu'importe! murmure Marmouset avec un tel accent de conviction, que Vanda se demande s'il n'a I nas deviné la vérité.
Et elle voit Marmouset daus un tel état d'exaltation, ju'elle lui dit :
— Mon enfaut, mieux vaut encore la oertitude que l'incertitude d'un malheur. Partez pour Paris ce soir, et revenez demaiu. Je voes jure que, d'ici là, Gipsy se sera ouverte à moi tout entière.
Vanda a conservé sur Marmouset, un peu de cette autorité qu'exen;ait Rocambole.
Marmouset monte à cheval et quitte la villa au galop. Pendant toute la soirée et une partie de la nuit, il erre comme une âme en peine sur les boulevard? , dans les Champs-Elysées , un peu partout , pour tuer le temps. U a bâte d'être au lendemain.
Ma.-moU'Ct sait bien que Vanda tiendra parole, et que le lendemain clic lui dira la vérité.
A peine .Mai noua 1 était-il parti que Vanda monta riaolùiaent t la chambre de Gipsy.
Elle frappa.
— Entrez ! dit la jeune fille d’une voix émue.
Gipsy n’était point couchée.
Assise devant une table, elle écrivait.
Vanda s’assit auprès d'elle.
— Mon enfant, dit-elle en lui prenant la main, aimez- Vous Marmouset 1
— De toute mon âme, répondit Gipsy.
— Comme un frère, ou comme un amant T
Gipsy rougit et cacha sa tète dans ses mains.
— Ali ! fit-elle d'une voix étouffée.
— Vous l'aimez , murmura Vanda, et cependant, à mesure qu'approche l'heure fixée pour votre union, vos Joues pâlissent, votre regard s’éteint; et l’on dirait que c’est à un sacrifice douloureux que vous ôtes condamnée.
Gipsy se leva et regarda Vanda.
Elle ne pleurait pas, ot sa voix émue un moment, avait retrouvé tonte sa fermeté.
— Madame , dit-elle à Vanda, vous avez eu pour moi la bonté affectueuse d’une mère, et je vous supplie de mé témoigner cette bonté quelques heures encore.
Que voulez-vous dire ?
— Demain, reprit Gipsy, vous reviendrez ici, dans cette chambre, et vous aurez l'explication de ma conduite.
Comme dans ces dernières paroles de la jeune fille il y avait une certaine exaltation, comme une fiamiue sombre s’était subitement allumée dans son œil, Vanda eut peur. Elle eut peur que la folie ne revint, et elle jugea prudent de ne pas insister et de battre en retraite.
— A demain, donc, dit-elle.
Et elle prit Gipsy dans ses bras.
— Adieu , madame , répondit Gipsy avec un élan passionné.
En même temps, Vanda sentit couler une larme brillante des yeux de la jeune fille sur son cou.
Et elle sortit, persuadée que la folie soutenait uno dernière lutte dans ce pauvre cerveau troublé.
Vanda passa une nuit très-agitée.
Plusieurs fois elle se leva sur la pointe du pied et vint coller son oreille à la porte de la chambre de Gipsy.
Mais Gipsy avait fini d’écrire et s'était mise au lit.
U n'y avait plus de lumière dans la pièce. Le matin arriva, puis le soleil.
Valida qui remontait à la chambre rencontra Milan.
— Oh I madame, dit-il, pour sûr, il nous est arrivé un malheur.
Vanda tressaillit.
— J'ai rêve de ma mère, dit Miion, et quand je rêve do ma mère, c’est signe de mort.
Vanda monta toute trembhmtc et frappa à U porte. Gipsy ne répondit pas.
Elle frappa une seconde fois sans plus de succès, e:; comme la clef était dans la serrure en dehors, Vanda ouvrit la porte et entra.
LES MILLIONS DE LX BOHEMIENNE
Gipsy était couchée toute vêtue sur son lit , tes mains croisées sur sa poitrine. On eût dit quelle dormait.
Mais Milon, qui était entré derrière Vanda, s’écria :
— Morte ! morte ! elle est morte !
Milon ne se trompait pas. Gipsy était morte.
Vanda lui prit la main. Cette main était froide.
Mais le visage était si calme, si calme était l’attitude, que la mort avait dû être instantanée.
Auprès du lit était la table sur laquelle la jeune fille avait écrit ta veille au soir.
Sur cette table était une lettre à l’adresse de Vanda, et une autre à l’adresse de Marmouset.
Auprès d’elle une bague que Gipsy portait toujours au doigt et qu’elle disait lui venir de ses parents d’adoption, les Bohémiens.
Cette bague avait un chaton, et ce chaton était divisé.
Ce fut un trait de lumière pour Vanda.
La bague renfermait quelque poison foudroyant que Gipsy avait avalé.
Milon poussait de grands cris.
Vanda, pâle, muette, frissonnante, prit la lettre qui était à son adresse et l’ouvrit.
Cette lettre était ainsi conçue :
c Pardonnez-moi, madame, de ne pas m'être ouverte à vous. Le courage m’a manqué.
« le meurs de désespoir et d’amour.
« J’aime avec passion, avec délire, ce jeune homme c qu'hier encore vous appeliez mon fiancé.
« Et c’est parce que je l'aime que je ne me sens
< point le courage do devenir sa femme.
« Gipsy la bohémienne p mvait accepter ie premier « venu. La fille de miss Anna, l’héritière d’un nom ap- « partenant à l'aristocratie anglaise , doit se donner « pure à l’homme qui l’épousera.
« En me révélant mon véritable nom, on m’a révélé « mon infamie passée.
c J'ai dansé dans les carrefours, j’ai été la maîtresse « de sir Arthur Newil.
« Ce double souvenir m'obsède et m’accable, et pour, « lui échapper, je me réfugie dans la mort.
r Je laisse toute ma fortune à celui à qui j’ai depuis « longtemps donné mon cœur.
« Je compte sur vous, madame, pour adoucir sa « douleur, pour calmer son désespoir.
r II est jeune, son cœur meurtri se cicatrisera.
r II est riche, il sera aimé.
« C’est le vœu de la pauvre morte, et quelque chose, « au seuil de la tombe, me dit que ce vœu se réalisera r un jour.
c Adieu, madame, une fois encore, pardonnez-moi...
< et priez Dieu qu’il me pardonne...
< Gipsy. »
Cette lettre échappa aux mains de Vanda.
Debout, sans voix, sans haleine, la compagne de Rocainbole contemplait cette jeune fille endormie dans la mort, comme un enfant dans son berceau.
— Pauvre enfant! murmura-t-elle enfin.
— Je savais bien qu’elle n’était pas guérie, moi I s’écria Milon avec une explosion de douleur.
— Peut-être... murmura Vanda.
Et tandis qu’ils étaient là tous deux, en présence de ce cadavre, le galop d’un cheval se fit entendre. f ’
C’était Marmouset qui revenait.
Milon se précipita au dehors.
Et comme Marmouset gravissait l’escalier, il lui barra le passage en lui disant: — N’entrez pas !
A de certaines heures, l’esprit humain est doué d'une espèce de divination.
Marmouset s'écria :
— Ah ! Gipsy est morte !
Et il poussa Milon, passa outre et entra dans la chambre de Gipsy.
Vanda était agenouillée auprès de la jeune morte.
Marmouset ne versa pas une larme et ne jeta pas un cri.
11 est de ces désespoirs sans limites pour lesquels l’œil n’a pas une larme, la poitrine un gémissement.
Il prit cette lettre qui lui était destinée, et dont Vanda avait respecté le cachet. Il l’ouvrit et la lut.
Gipsy lui faisait de tendres et déchirants adieux ; Gipsy le suppliait d’accepter ses millions et de faire du bien en son nom ; Gipsy, au seuil de l’éternité, lui parlait d'avenir et de bonheur...
Et quand il eut lu cette lettre, Marmouset s’agenouilla lui aussi devant la morte.
Il prit sa main glacée et la porta à ses lèvres.
Puis, se relevant, il sortit de In chambre et alla droit à la sienne.
Dans cette chambre, il y avait une paire de pistolets accrochés au mur. Marmouset en prit un et en appuya froidement le canon sur son front. Mais comme il pressait la détente, une main nerveuse lui poussa le bras et détourna le canon du pistolet.
Le coup partit, mais la balle, au lieu de briser le front de Marmouset, alla se loger dans le mur.
C'était Vanda, qui avait deviné son sinistre projet et s’était élancée sur lui.
— Laissez-moi mourir ! s’écria Marmouset, qui voulut s'emparer du second pistolet.
Mais Vanda le lui arracha des mains.
— Non, dit-elle, tu ne mourras pas ; tu n'as pas le droit de mourir, le Maître ne le veut paB !
A ces mots, le visage empourpré de Marmouset devint d’une pâleur livide.
— Le Maitre I balbutia- t-il, le Maître !...
— Le Maître a laissé ceci pour toi, répondit Vanda.
En mémo temps, elle tendit à Marmouset un pli ca *
cheté sur lequel on avait écrit ces lignes :
Cette lettre renferme mes instructions pour Marmouset, pour le cas où je ne serais pas de retour à Paris dans un an.
xcvm
On lit dans le Journal du Havre :
« ta trois-mâts Marlhc-el-Marie , capitaine Bondurand, venant de Me de la Réunion et se rendant au Havre, avec un chargement de denrées coloniales, a recueilli par le travers de Me de Sainte-Hélène une bouteille cachetée qui contenait les lignes suivantes :
« A bord du brick indien le Sivah, naviguant sous pavillon britannique, capitaine Avatar.
Extrait de mon journal de bord, aujourd’hui 14 juillet 186..., sept heures du soir. »
Depuis quarante-huit heures les pompes fonctionnent sans relâche.
Le feu est à bord.
Il s’est déclaré dans la soute aux vivres et couve lentement.
Le temps est calme, la mer ressemble à un lac. En vain toutes no9 voiles dehors attendent une risée folle.
Le vent est mort.
D’après mes calculs, nous sommes à quarante-cinq lieues de toute terre, par le travers du Sénégal.
Depuis hier matin, l'accalmie est complète. Le navire ne marche plus.
Hier, à midi, nous avons eu un moment d’espérance.
Un navire passait au large, mais à une distance telle qu’on ne pouvait apercevoir que ses perroquets.
J'ai fait tirer le canon de détresse.
Un instant, les perroquets ont grandi, le navire a paru se rapprocher. Puis il a filé sous le vent, et nous ne l’avons pas revu.
Le feu, en dépit des pompes, oonlinue son œuvre de lente destruction.
Dans vingt-quatre heures au plus tard, il aura atteint la Sainte-Barbe. Alors nous sauterons, et tout sera fini...
juillet, six heures du malin.
Le découragement règne à bord.
Les pompes ne fonctionnent plus. L'équipage, brisé de fatigue, refuse tout travail.
Il attend la mort avec résignation.
Un peu de vent se joue dans nos hautes voiles ; mais (1 arrive trop tard : le navire ne fait pas deux lieues à l’heure, et nous sommes à quarante lieues de la céte.
Une fumée noire sort de la cale; le feu est tout près de la soute aux poudres.
D’un moment h l'autre, nous nous attendons à sauter I
Si ces lignes parviennent en Europ?, ceux qui les liront sont priés de les publier dans les journaux.
Le nom du capitaine Avatar est peu connu ; mais il éveillera peut-être quelques souvenirs à Paris
Même jour, midi.
Encore un espoir déçu.
Une voile a été signalée A l’horixon.
Nous avons hissé de nouveau le pavillon de détresse
La voile vient de disparaître, on ne nous a pas vus.
J’ai fait mettre à la mer notre unique embarcation, le canot.
Nous avons perdu, il y a un mois, notre chaloupe dans un gros temps.
Le canot ne peut contenir que six personnes, et nous sommes dix-neuf h bord.
On a tiré les noms au sort, excepté le mien, bien entendu. Un capitaine doit rester le dernier à son bord.
Les six hommes désignés viennent de descendre dans l’embarcation. Ils s’éloignent de nous en pleurant.
Arriveront-ils à terre ? Dieu seul le sait t
Même jour, six heures du soir.
Le canot s’est éloigné, nous l’avons suivi longtemps des yeux. Maintenant on ne le voit plus.
Le charpentier, qui est resté h bord, a voulu descendre une dernière foi dans la cale.
Il est remonté suffoqué.
A son estime, le feu ronge les cloisons de Ta Sainb- Barbe. Dans une heure tout sera fini.
Que la volonté de Dieu s’accomplisse !
» AVATAR, capitaine.
« Noël, second. »
Le journal du Havre ajoute :
On disait hier, au café de l’Amirauté que le 1 5 juillet, le brick la Mouette, se trouvant à dix heures du soir, par le travers du Sénégal, a entendu une forte détonation.
Pendant quelques minutes le ciel a paru tout en feu. Le capitaine de la Mouette dormait.
Mais le second, qui était de quart, en ce moment-li, a pensé que cette détonation pouvait bien être causée par l’explosion d’un navire qui sautait Seulement, il lui a été impossible de préciser è quelle distance le sinistre avait dû avoir lieu. »