TROISIÈME PARTIE
pBi<qnr voui un tobIo »oir, dit elle, approche*, approche* donc • iPafe SI »).
PROLOC1TE
LB CLUB DBS CBBVÊS
Comme la taille était finie, Montgeron se leva, tira sa montre et dit :
— ' Mes chers boos, il est deux heures du malin, et
il y a aujourd'hui un an, jour pour jour, heure pour heure, que notre ami Gaston de Maurevers a disparu.
— Disparu est bien le mot, dit le banquier, qui se mit à empiler une cinquantaine de louis qu’il avait devant lui.
— Messieurs, dit un tout jeune homme, reçu de la veille au Club des Crevés, car c’était dans le salon de jeu de cet intéressant local de high life que cette conversation s'engageait, je vous demande mille pardons, mais je Sais si imparfaitement l'histoire du marquis
Rasion de Maurevers, que je serais bien reconnaissant à celui qui voudrait nie la raconter .
Le vicomte de Montgeron, le même qui avait tiré sa montre, répondit :
— Je suis ton parrain, Casimir, et à ce titre je te dois des révélations. Sache donc que f.aston de Maurevers était un homme de trente-six ans, beau, élégant, d'éducation accomplie, et riche de cent vingt mdlo livres de rente. On ne lui connaissait ni chagrin, ni amour, ni aucun motif raisonnable de quitter la vie.
— Cependant il s'est suicidé !
— Mais non, voilà ce qu'on ne sait pas. Un soir, il est sorti d’ici avec Charles Hounot, le fils du banquier.
< Ils sont remontés à pied jusqu'à la Madeleine. Le marquis habitait un grand entresol, à l'entrée de la rue de Suresnes.
« Charles l'a mis à sa porte et ils se sont séparés en se disant : « A demain. »
« Le concierge de la maison a dit depuis, qu’il avait remis Une lettre à Maurevers. Cette lettre était arrivée dans la soirée.
« Maurevers l'a lue arec une certaine émotion, à la clàrté du jec de gaz qui brûlait bous le vestibule.
> Puis au lieu de monter chez lui, il a redemandé le cordon, disant ;
— « Je ne rentrerai que demain.
< Le lendemain et les jours suivants, Maurevers n'a pas reparu- La police s’en est mêlée, les journaux ont transmis au monde entier le signalement du jeune marquis de Maurevers ; peines perdues I
... * La famille de Maurevers a expédié à ses frais des agents en Angleterre , en Russie, aux États-Unis , partout I
« On ne Ta retrouvé ni mort, ni vivant 1
— Cependant, dit qn des membres du club, tu oublies une chose, Montgeron t
— - Laquelle ! "VÏt êÇV. .
— C’est que la police a retrouvé un cocher de fiacre qui prétend avoir conduit Maurevers cette nuit-là.
— C’est vrai, Maurevers l’a pris derrière la Madeleine, il s’est fait conduire à Auieuil, «'est arrêté une heure environ dans une maison de la Grand’Rue, puis U est remonté en voiture et est revenu place de la Madeleine.
« Du moins , c'est ce qu'a dit le cocher. Conduit à Auteuil, il a déclaré ne pas reconnaître la maison devant laquelle il s'était arrêté.
« Et il y a de cela un an, mes bons amis, acheva Montgeron, et je crois bien que nous ne reverrons jamais notre pauvre Maurevers.
— Mais cette lettre, sur la lecture de laquelle ii est ressorti !
— Une lettre ordinaire, venue de Paris : on a retrouvé l’enveloppe dans le vestibule; écriture de femme, comme il y en a dix mille. . .
— Maurevers était-il amoureux t
— Il avait la petite Mélanie du théâtre de *** qui lui coûtait beaucoup d'argent et lui était parfaitement indifférente, histoire d’avoir une maison montée.
— Et pas d’intrigue dans le monde T
— C’est ce qu’on ne sait pas.
— Moi, dit un des joueurs, je ne crois pas à un suicide.
— Ni moi, ajouta Mantgeron, et si vous voulez savoir toute ma pensée...
— Eh bien ?
— Je crois à un crime, à un enlèvement mystérieux, à un de ces événements enveloppés de ténèbres qui, de dix ans en dix ans, viennent jeter Li stupeur dans Paris, dérouter tous les calculs, toutes les conjectures, — énigmes terribles dont le hasard seul révèle le dernier mot aux générations suivantes.
« Un jour des ouvriers démolissent une maison, un mur s'écroule, on trouve une cachette; dans cette cachette un squelette ; et les vieillards de Paris se souviennent alors qu’il y a quarante ou cinquante ans, un certain marquis de Maurevers avait disparu.
— Messieurs, dit un jeune homme qui était entré sur la pointe du pied, tandis que Montgeron parlait, cette histoire est vraiment lugubre. Voici une année que chaque soir nous pleurons Maurevers et nous préparons des cauchemars pour la nuit.
> Si nous passions à un sujet plus gai ; si nous parlions des amours do notre ami Marion avec la Belle Jardinière ?
— Ah ! oui, à propos, fit Montgeron, où cela en est-il!
— Excusez-moi, dit encore le jeune homme présenté de la veille, et à qui M. de Montgeron avait fami fièrement donné la qualification de filleul et le prénom de Casimir — excusez-moi, mais je ne suis pas au courant...
— On ya t'y mettre, répondit M. de Montgeron. Gustave Marion est un de nos amis de la plus belle eau un in'vé extra, pour tout dire. Il a un commencement d'asthme, toussote gentiment, se casse de temps en temps quelque chose sur la banquette irlandaise des courses de Vincennes ou de Is Marche, envoie des bouquets à toutes les grues qui débutent quelque part et n’a pas d’autre profession que d’étre aimé, pour lui oit pour son argent, peu lui importai
— Mais qu’est-ce que la Belle Jardinière ?
— U nous l’a appris , il y a huit jours ; c’est une femme qui habite Bellevue, où elle est marchaode de fleurs et occupe une vingtaine de jardiniers.
« 11 paraît qu’il faudrait aller à~ Nice chez Alphonse Karr, pour trouver des fleurs aussi rares et aussi belles que les siennes.
— Et elle est jolie 1 v
— Marion prétend que si elle entrait à l’Opéra, un
jour de grand spectacle, quand les plus belles femmes de Paris s'y trouvent réunies, leur beauté pâlirait auprès de la sienne. j
— Et il est aimé 7
— Oh! non... pas jusqu’à présent., la Belle Jardinière, toujours vêtue de noir, n’aime personne ; on ne lui connaît ni amant, ni mari. Ses employés lui parlant
LA BELLE JARDINIÈRE
avec le repect de simples chambellans s'adressant à une reine.
« D’où vient-elle ? quel est son nom ? mystère !
« Marion a déjà * dépensé une vingtaine de mille francs en pure perte, pour obtenir des renseignements que personne n’a pu lui donner.
— Vous êtes en retard de vingt-quatre heures , Montgeron, dit le nouveau venu.
— Comment cela?
— Marion a des intelligences dans la place.
— Bah!
— Il a corrompu l’unique domestique couchant dans la maison, car chaque soir tous les jardiniers s’en vont.
— Et ce domestique?...
— Lui a vendu pour quelques centaines de louis une clef du jardin et une autre clef qui ouvre le vestibule.
« Le reste sera son affaire ; car le domestique prétend que la Belle Jardinière , qui couche au premier étage dans une chambre aux fenêtres de laquelle on voit briller une lumière toute la nuit, n’a jamais laissé pénétrer personne dans cette chambre.
— F.h bien ! que compte faire Marion ?
— U nous a retenus quatre, moi, le baron Kopp, Alfred Mil leroy, et Charles Hounot.
— Pourquoi faire?
— Mais daine ! pour l’accompagner cette nuit à Bellevue, faire le guet autour de la maison et assister au besoin à son triomphe.
— Mais, cher ami, dit M. de Montgeron, il y a des commissaires de police partout, même à Bellevue.
— C’est son affaire, non la nôtre. Nous n’entrerons pas, et nous l'attendrons. Si la Belle Jardinière se laisse enlever, tant mieux pour lui, si elle appelle au secours... nous filons...
— Parole l'honneur ! dit Montgeron , j’en serais volontiers.
— Bravo, Montgeron, dit une voix sur le seuil, je vous emmène!
Chacun tourna la tète.
Le crevé extra, comme l’avait appelé M. de Montgeron, Gustave Marion entrait dans le salon de jeu.
— Ce n’est donc pas une plaisanterie ? demanda le jeune homme appelé Casimir.
— Rien n’est plus sérieux, répondit Marion. Mon breaek est en bas, sur le boulevard. J’ai cinq places à donuer. Qui m’aime ine suive 1
— Marion, dit M. de Montgeron, en riant, faut-il emporter des armes ?
— Comine vous voudrez. Moi, j’ai un revolver dans ma poche.
— Ce Marion, dit un des membres du club, ne sc trouvera un héros de roman accompli que lorsqu’il aura fait connaissance avec la police correctionnelle.
Et les cinq personnes désignées prirent leurs chapeaux et leurs paletots, quittèrent le club et trouvèrent en effet, sur Le boulevard, le breaek de courses de M. Gustave Marion, attelé de deux magnifiques trotteurs irlandais.
— Une heure et demie I dit Montgeron.
— Dans trente minutes nous serons à Bellevue, dit Gustave Marion, et je veux perdre mon nom si nous ne ramenons pas la Belle Jardinière souper avec nous au Café anglais !
Sur ces mots, il rendit la main à ses deux trotteurs, et le breaek ûla rapidement le long des boulevards déserts.
Gustave Marion avait à côté de lui M. de Montgeron; les quatre amis étaient dans l'intérieur du breaek ; un petit groom, juché sur le marche-pied, devait tenir les chevaux.
La nuit était froide et sombre, bien qu’on touchât à la fin de mars.
Il avait plu dans la soirée, le vent roulait de gros nuages, et le décor était parfait pour un enlèvement.
Le breaek gagna les Champs-Elysées, descendit vers le bois, arriva au pont de Saint-Cloud, longea le parc, roula bruyamment sur le pavé do Sèvres et atteignit Bellevue.
Gustave Marion s’arrêta, jota les rênes au groom et mit pied à terre.
— Sommes-nous arrivés? demanda Mongeron.
— Pas encore. Mais le bruit d’une voiture serait compromettant. Nous allons suivre à pied ce chemin bordé d’une haie ; tenez, d’ici on voit la maison au bas du coteau.
— je ne vois pas grand’chose, dit Montgeron, la nuit est noire.
— Moi, fit Charles Hounot, j’aper;ois très-bien un bâtiment carré avec une lumière au milieu, comme un cyclopë qui ouvre son œil.
— C*est la maison. Le jardin est à l'entour
— Et pas de voisinage?...
— Aucun. ta maison la plus rapprochée est à plus de cinq cent» mètres.
Les cinq jeunes gens laissèrent le breaek et les chevaux sur la route, aux mains du groom, et entrèrent résolument dans le chemin creux que bordait une haie vive.
Le sol était boueux, et bien qu’ils marchassent rapidement, nos aventuriers ne faisaient aucun bruit.
Un quart d’heure après, ils étaient sous des mura du jardin. * ,
La maison ressemblait à toutes les villas dos environs de Paris.
Rien d’étrange, rien de sinistre ; Montgeron en fut frappé et dit en riant :
— On dirait que tu vas voir ton notaire, mon pauvre Marion; jusqu’ici, tout cela est fort bourgeois : il n’y a pas même un chien de garde!
Tout était silence autour do la maison; oo pendant, la lumière aperçue au premier étage brûlait toujours.
Gustave Marion tira de sa poche la clef qui lui coûtait si cher et l'introduisit dans la serrure de la grills.
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Cxti mit de Nimu&tkmic.
La grille tourna sur scs gonds sans le moindre bruit.
— Jusqu’à présent, murmura Montgeron, resté en dehors avec ses compagnons, rien des Myitires i’Vilolphe.
Le joli crevé qui songeait à enlever une femme traversa le jardin sur la. pointe du pied, tira sa seconde clef et s’en servit avec le même succès.
La porte du vestibule s’ouvrit.
Une allumette-bougie permit à Gustave Marion de s’orienter.
11 trouva un escalier et prit la rampe; puis il monta étouffant le bruit de ses pas sur une bande de tapis qui couvrait le milieu des marches.
Arrivé au premier étage, il fut guidé par un rayon de lumière et éteignit sa bougie.
La lumière partait de l’extrémité d'un corridor au bout duquel se trouvait une porte vitrée.
— Bon ! se dit Marion, c'est la chambre à coucher de la dame.
Et il s’avança avec les mêmes précautions.
11 y avait, en effet, une porte vitrée au bout du corridor cl le jeune homme, se dressant sur la pointe du pied, colla son visage à l'un des carreaux.
Mais soudain ses cheveux se hérissèrent, son front s’inonda de sueur, une épouvante indicible le prit à la gorge, et il tomba lourdement en arrière en jetant un cri étouffé.
lie l'autre coté de la porte vitrée, Gustave Marion avait a]>erru une chambre tendue de noir, comme une chapelle mortuaire.
L A BELLE JARDINIERE
Sur un lit- de parada, un cadavre; au pied du h» une femme qui pleurait.
La femme c'était la Belle Jardinière.
Le cadavre qu'on aurait pu prendre pour un homme endormi, tant le visage était calme — Gustave Marion r avait reconnu sur-le-champ...
C’était celui du marquis Gaston de Maurevers, disparu il y avait un an, et qu'on aurait cherché vainement aux quatre coins du monde !
Gustave Marion ne s'était pourtant pas évanoui en tombant, mais il avait été frappé d’une sorte de paralysie partielle, à moitié morale, à moitié physique.
L'épouvante l’avait si fort dominé que scs cheveux se hérissaient en même temps que ses jambes refusaient de supporter le poids de son corps.
Peut-être même fût-il demeuré longtemps dans ad 40* Livraison
état, si la porte vitrée ne so fût ouverte brusquement, livrant passage i cette femme qui, tout à l'heure, pleurait agenouillée au pied du lit mortuaire.
Les larmes ne coulaient plus, ses yeux séchés brillaient d'un éclat orageux ; elle était pile et ses narines frémissantes attestaient sa colère.
L'épouvante de Marion, dont la paralysie stupéfiante continuait, s’en accrut.
Cette femme qu’il avait si bien reconnue tout h l'heure, ne se ressemblait plus à elle-même.
Ce n'était plus ce visage mélancolique et doux, ce n’étaient plus ces yeux remplii d'une indéfinissable tristesse et tout ce corps élégant et souple qui avait des langueurs voluptueuses.
La Belle Jardinière avait fait place tout à coup h une femme au regard ardent et fatal qui saisit brusquement le jeune homme h terre et lui dit d’une voix s rêve, impérieuse :
— Levez-vous 1
Et la paralysie cessa, comme par enchantement; et, sous le feu de ce reganl. Gustave Ma ion se leva,
LE DERNIER MOT DE ROC \$r#IOÎ.E
comme si un courant galvanique eût parcouru tout son corps.
Elle le prit par la main, et le poussa plutôt quelle ne l’entraîna, dans' cette chambre tendue de noir, sur i les murs de laquelle les cierges projetaient une hietfr sinistre.
— Puisque vous avoz voulu voir, dit-elle, a^pfôchez... approchez donc!
Et son accent avait une ironie sauvage.
M. Gustave Marion, qui était, selon l’expressioh de M. de Montgcron, un joli crevé , avait cependant fait ses preuves de bravoure.
Il s était fait administrer, en différentes circonstances, une demi-douzaine de coups d’épée dont il avait fait grand bruit dans le monde.
Mais, avouons-le à sa honte, il était en proie à une terreur sans nom.
Il se tenait debout parce que Cette femttië le regardait ; mais il n’aurait pas eu la force de resté* sur ses jambes si elle eût un moment tourné la tête.
Elle l’avait attiré tout près de ce lit de Jflrade aux qiîatre coins duquel brûlaient des cierges ftforUidlfêê, et elle lui disait : t
— Mais regardez donc !
11 obéissait à’ celte volonté dominatrice SdttB wjtiëne il pliait comme un roseau sous râfbrt du véW* li fendait avec épouvante ce cadavre qü'il recotimilssaii parfaitement.
C’était bien le marquis Gaston fie Maurevërs.
11 était encore couvert d'un pantalon de tèlouM épinglé, serré au genou, un pantalon aC Cheval, comme on dit.
Ses pieds étaient chaussés de fines bottes vehiies.
Mais l’habit, le gilet, la cravate avaient disparu.
Sa chemise était ouverte et laissait voir sa poitrine ensanglantée.
Une blessure triangulaire s’ouvrait béante au-dessous du sein gauche, ses lèvres bordées de quelques gouttes de sang coagulé.
Éiait-ce un coup de poignard?
Était-ce un coup d’épée?
Le marquis éWit-il mort, tué loyalement en duel ?
Ou bien avait- il succombé sotis ta fer d’un assassin?
Gustave Marion, frissonnant, se posait cette question.
U s’çn posait môme encore une autre :
Le visage à peine contracté, ta sang à peine figé sur les bords de la blessure, la posé môme du cadavre, tout semblait annoncer que ta mort rémontait à quelques heures seulement, une journée au plus.
Or, il y avait déjà un an que Gaston de Maurevërs avait disparu.
Pendant un an, toute* les polices du monde s'étalent mises à sa recherche, sa famille consternée avait publié son nom danS tous leS journaux.
El tout cela avait été fait en pure perte.
Qu’était donc devenu le marquis pendant toute ’celte année, puisqùHÎ ri'fctaU mort que de la veillé ?
Cette question, que l’esprit troublé de Gustave Marion
! s’adressait, était la complication suprême de cette énigme épouvantable.
Et pendant ce temps, debout, hautaine, l’œil en feu, ia ttivre ironique, la Belle Jardinière disait avec un êcbeM sauvage :
— Mais regarde* donc, monsieur, regardez donc!
Les dents de M. Gustave Marion, s’entrechoquaient de frayeur.
Peur-étre môme avait-il plus peur encore de celte ! fcfnme vivante que de cet homme mort.
Tout à coup, elle lui reprit la main.
— Maintenant, dit-elle, écoutcz-inoi !
Et sa voix avait un sifflement métallique; et son regard bridait les yeux du jeune homme.
Il essaya de balbutier quelques mots ; mais ses lèvres ne s’entr’ouvrirent point.
La Belle Jardinière continua :
— Depuis un mois, monsieur, vous venez ici chaque jour, sous le préteièe de m’acheter des fleurs. Puis, découragé par ma froideur, vous avez corrompu un de mes domestiques et, grâce à lui, vous avez pu j>énétrer jusque dans cCtte chambre.
Vous aviez cru aller à une aventure d’amour, et vous fous trouvez en face d’un cadavre. Êtes-vous guéri ?
Et il ^ avait dans sa voix une ironie farouche.
Et comme il ne répondait pas et palpitait sous le regard qui le ravageait par tout le corps, elle poursuivit:
— Si vous désirez vivre vieux, monsieur, vous me ferez un serment.
Il leva sur elle son œil épouvanté comme s'il eût voulu lui demander la formule de ce serment.
— Vdltë ttie jurerez, reprit-elle, la main étendue su.* te&davre, que jamais vos lèvres n'articuleront un taot de ce que vous avez vu...
Il continuait à trembler ; mais ses lèvres ne s’ouvraient point.
— Mais jurez , monsieur, mais jurez donc 1 s'écria-t-elle.
Et la voix était si impérieuse qu’il sembla, eu ce moment, à Gustave Marion, que cette femme tenait sa vie dans ses mains et qu’elle n’avait qu'à vouloir pour qu'il devint uu cadavre comme celui qui étau là devant lui. -- »r ;
-j » Jurez donc! répéta -t-elle pour U troisième fote.
Il fit un effort suprême, étendit la main et murmura d’une voix éteinte : * t .•
— Je le jure !
Alors comme dans une féerie de théâtre les cierges s’éteignirent brusquement #t la chambre se trouva plongée dans l’obscurité.
En môme temps, la Belle Jardinière lui prit la main et lui dit :
— Venez !
Et il se sentit entraîné par elle, hors .de la chambre /dHëhre, à travers le corridor, puis datis l’éscâlièr ; puis toiil à coup elle !ë poUsàà hors du Vestibule , dont la porte se referma.
Et M. Gustave Mariorl à bout de tarées, tomba évd-
LA BEL^E JA.Rpl.iyf ERE . ;
noui, d.in5 le jardin, au bas des marche^ du perron.
Quaraote-rbuü heures après la scène que nous venons de décrire, le Club des Crevés était en émoi de plus belle.
On n’avait vu ni Montgeron, ni Gustave Marion, ni tes quatre entres joueurs qui avaient accompagné le hardi ravisseur
Cependant on avait passé au club la nuit tout entière, deux fois de suite.
Le tout jeune homme qui avait nom Casimir, et h qui M. de Montgeron servait de tuteur dans le monde viveur, était allé chez lui et ne l'avait pas trouvé.
M. de Montgeron, pas plus que les autres, n’était rentré depuis deux jours.
Les crevés délibéraient.
— Messieurs, disait l’un deux, je vais vous donner mon avis.
— Voyons ?
— Nos aventuriers ont fait buisson creux.
— Comment cela ?
— Je n’ai jamais cru beaucoup h l’audace de Marion et voici, selon moi, ce qui a dû se passer. La Belle Jardinière a un mari...
— Ou un amant.
— Soit , mari ou amant, il s’est trouvé quelqu’un qui a jeté Marion par la fenétré.
— C’est bien possible, dit-on à la ronde.
— Un amoureux qu'on jette par la fenêtre ne se tue pas, poursuivit le narrateur; il y a un dieu pour tes amoureux, pomme pour les ivrognes ; mais il se contusionne, se poche un œil ou se casse quelque chose.
« C’est ce qui a dû arriver à Marion et on l'aura porté dans quelque auberge du voisinage.
— Mais le§ autres ?...
— Attendez 1 Belle vue est un pays de maraîchers, de jardiniers et de blanchisseurs; braves gens qui ont le Parisien en horreur. On aura maltraité nos amis, pt, tout houleux de leur mésaventure, ils u'oseqt 50 montrer.
— - Tu n'y es pas, mon bon ami, dit une voix sur le seuil de Ja salle de jeu.
— Tout le monde se retourna.
Montgeron l s'écria-t-on.
— Messieurs, dit le vicomte, je n’ai absolument rien de cassé, et pos amis non plus. Les gens de Bejlevue qe sont pg? aussi farouches que vous le pensez.
— Et âfjrion ? . i
— Marion est fou.
— Fou d’amour ?
— Non, fou... tout A fait (ou... i
M. de Montgeron pcqponça ces mots avec une gravité triste qui eut un effet prodigieux.
— Messieurs, poursuivitril, vous pouvez vous dispenser de rire, car ce n’est pas une plaisante aventure que je vai§ vous, conter.
Et Montgeron s’assit et s’essuya le front en homme qui a passé par des émotions qui ne sont pas précisément à l’eau de rose,
— Mais enfin, qu’est-il donc arrive?
— La Belle Jardinière existe-t-elle, QU biçn Marion était-il déjà fou ?
— Je ne sais pas, dit Montgeron, mais, voici ce qui s’est passé.
Et le vicomte raconta ce que nous savons déjà, te voyage de Paris à Beüevue, par la ropte impériale, puis à travers 1e chemin creux, et la façon toute bourgeoise dont Gustave Marion avait pénétré dans le jardin d’abord et ensuite dans la maison.
— Les yeux fixés sur cette fenêtre oà brillait une lumière, nous attendions, dit-il, en fumant, et assis à quelque distance de la grille sur le revers d’up fossé, lorsque, au bout d’une demi-heure, la lumière s’éteignit brusquement.
— Bon ! murmura l'un de nous, il est heureux 1
« Nous attendîmes une demi-heure encore, puis une heure.
« La lumière ne reparaissait pas et nous n'entendions pas 1e moindre bruit.
f — Ma foi! m’écriai- je, je crois que Marion so moque de uous. Si la dame est si facile qu’elle ne se défend même pas et no pousse pas te moindre cri , c’est que Marion est plus heureux qu’il ne le pensait d'abord.
t Dès lors, nous pouvons lui souhaiter le bonjour et nous en aller...
« El me levant, je me dirigeai vers la grille demeurée entr’ouverte, bien décidé à sonner à la porte de la maison et à faire savoir à la dame que notre ami ptait un indiscret.
« La nuit était assez claire et comme j’approchais de la maison par la grande allée sablée du jardin j’aperçus quelque chose d’immobile qui gisait à terre, Je lis un pas encore et m’arrêtai tout ému.
« Ce quelque chose, c’était Marion.
< Un moment jo le crus mort, et mon émotion fut si grande que je jetai un cri.
« A ce cri nos amis accoururent. . -,
« Marion était évanoui.
« Son corps ne portait les traces d’aucqne blessure, d'aucune contusion, • ..
« A quelle cause attribuer sou évanouissement ?
« Un moment, nous songeâmes à frapper à cette porte close, à l’enfoncer au besoin.
< La prudence vint à notre aide fort heureusement.
« Avant do songer à venger Marion, il fallait savoir
de lui-même ce qui lui était advenu.
« D’ailleurs, U était dans sou tort, et nous-mêmes, en péuétrant fa nuit dans une maison habitée, nous pouvions nous faire une situation dangereuse.
« Nous chargeâmes donc Marion sur nos épaules et nous l'emportâmes hors du jardin.
« Là, nous essayâmes par tous les moyens possibles de te faire revenir à lui.
« Efforts inutiles ; sans les faibles battements de son cœur, on eût juré qu’il était mort,
• Nous étions dans un lieu désert ; le jour approchai!, et, il pouvait se faire que nous fussions surpris par les jardiniers qui se lèvent de grand matin.
< Il nous eût été difficile alors d'expliquer notre présence en cet endroit.
< Nous emportâmes Marion jusqu'au breack.
• Il n’avait pas repris connaissance et de Bellevue à Saint-Cloud U fut aussi immobile qu’un cadavre.
i A Saint-Cloud nous nous arrêtâmes à l’hûtel de la Tète-Noire.
• On le désabiila, on le mit au lit et on envoya chercher un médecin.
« Au bout d'une heure de frictions, et après qu'on lui eut ingurgité des cordiaux et fait respirer des sels, Marion ouvrit les yeux.
• Mais alors nous fûmes tous saisis d’une véritable épouvante.
• Marion avait le regard égaré, il ne nous reconnaissait pas.
« Scs dents claquaient de terreur et un délire ardent s'empara de lui.
« Ce délire ne l'a pas quitté ; il pleure, il rit tour à tour. Puis, de-minute en minute, il s’écrie :
< N’y allez pas ! n’y allex pas !
> Hier soir, il a eu une heure de calme ; nous étions tous autour de son lit.
< Il nous a reconnus.
« Je lui ai pris les mains, j’ai essayé de l’interroger.
t — N'y allez pas ! n'y allex pas ! nous a-t-il dit avec un accent de terreur folle.
« — Mais que t’est-il donc arrivé ? lui ai-je dit.
« — J’ai jure 1 a-t-il répondu.
• Et le délire l'a repris.
■ Le médecin consulté nous a dit qu'il craignait pour sa raison.
— Ah ça, dit un des crevés, interrompant M . de Montgcron, je suppose que vous êtes allés les uns ou les autres chez le commissaire de police.
— Pourquoi faire!
— Mais pour lui raconter cette histoire.
Montgcron haussa les épaules.
— Mon ami, dit-il, quand on s'est aventuré dans une expédition comme cclle-lâ, on ne s'en vante pas.
— Cependant... Marion a dû éprouver quelque mystification terrible.
— Je le crois.
— Et il serait convenable de savoir...
— Ah I dit Montgcron, j'ai mon idée.
— Ah!
— Écoutez, ajouta le vicomte, je suis tellement convaincu que Marion a été la victime d'un guet-apens, que j’ai fait un serment.
- Lequel ?
— Celui de pénétrer dans la maison de la Belle Jardinière de gré ou de force et coûte que coûte.
— Seul?
— Non, avec Pun de vous, si toutefois quelqu'un de vous veut me suivre.
— Pardieu ! nous irons tous...
— Non, dit M. de Montgcron, un seul.
— Moi ! moi ! dirent tous les < rêvés.
— Alors, tirez au sort ; je n'en emmène qu’un.
On jeta vingt noms dans un chapeau, e( le plus jeune du club, celui qui s'appelait Casimir, y mit la main.
Le premier nom qu’il amena fut le sien.
— Es-tu brave T dit Montgcron.
— Ah ! fit-il en rougissant.
— Alors, dit froidement M . de Montgcron en route. Nous partons ce soir.
— A quelle heure ?
— A l’instant mémo. Ma voilure est en bas.
Et se tournant vers les autres jeunes gens :
— Messieurs, dit- il, j’exige de vous tous un serment.
— Parle, Montgcron.
— C'est que rien de cotte ténébreuse affaire ne transpirera au-dchors que vous ne m’ayez revu.
Chacun donna sa parole.
— Viens. Casimir, ajouta M. de Montgcron.
El tous deux quittèrent le club.
Le vicomte de Montgeron, bien qu'il fit partie du club des crevés, était’un homme plus sérieux que la plupart de ses amis.
Il avait trente-quatre ou trente-six ans, avait été sous-lioutenant de hussards, et conservait de sa première carrière un caractère aventureux et une grande bravoure.
M. de Montgcron n’avait vn dans l’expédition do l’avant-veille, quand on était parti du club, qu'une de ces aventures vulgaires d'amour parisien aussi ridicules pour celui qui les entreprend que pour ceux qui eu sont les témoins.
Depuis longtemps Paris n'est plus le pays des échelles de corde, des romanceros et des sérénades , le guerrier ûte son uniforme pour entrer chez ces petites dames, et les poètes ont recours, non â leur guitare, mais à de jolis chiffons de papier signés Carat et Soleil.
M. de Montgeron avait donc accompagné Gustave Marion par curiosité pure, quand il s'était agi d’er lever la Belle Jardinière, persuadé que l’expédition se terminerait par un souper au Café anglais, dont la belle, peu farouche, ferait les honneurs sans béguculerie.
Mais les choses avaient tourné autrement.
Alors M. de Montgeron avait senti s’éveiller en lui une sorte de curiosité âpre, un besoin de savoir ardent.
(Quelle était cette femme !
Et qu’cst-cc que Gustave Marion avait donc vu ci ex elle pour qu'il eu perdit ainsi subitement la raison.
LA BELLE JARDINIERE
U lèse «’ecbajifta dû ms qsiq*, si il loobï kiurdcmeal w le parquet (Parc 3*3|.
M. de Montgeron s'était juré de pénétrer ce mystère.
Il avait remarqué, durant les quelques heures passées è Saint-Cloud, au restaurant de la Tète-Noire, que les quatre jeunes gens qui avaient accompagné avec lui H. Gustave Marion étaient si vivement impressionnés de l’aventure qu'il ne devait pas compter sur eux.
Aussi ne leur avait-il pas dit un mot de son projet, en les quittant sous le prétexte qu'il avait une affaire pressante d’intérêt à régler, le soir mémo, à Paris.
Le sort, en désignant au club comme son compagnon M. Casimir de Noireterre, lui avait paru intelligent.
Casimir de Noireterre était un garçon de vingt ans, non moins brave que son cousin par aillaoce, M. de Monlgeron.
11 était aspirant de marine et embarqué depuis deux
ans, lorsqu'un héritage considérable Pétait venu chercher à Rio-de-Janeiro, où son navire était en station.
Casimir avait fait comme Monlgeron.
11 avait donné sa démission et était venu mener à Paris la hauto vie.
Montgeron, le cousin de sa belle-sœur — il avait un frère aîné, bon gentilhomme et vivant dans ses terres du Périgord — Montgeron s'était fait son tuteur et l'avait présenté partout.
Tels étaient donc los deux hommes qui allaient essayer de pénétrer le mystère qui paraissait envelopper la Belle Jardinière.
Les nuits se suivent à Paris, comme partout ailleurs, mais elles ne se ressemblent pas.
La veille et l’avant-veille, la nuit était claire et lumineuse.
Ce soir-Jà, un brouillard épais et jaune couvrait
LE DERNIER MOT l)E ROCA.HBOLE
l’arir, dégageant une pluie imperceptible qui pénétrait jusqu'aux os.
M. de Mont." Mil avait auu coupe à lu porte du club,
sur le boulevard.
Il y fit mutiler Casimir ot lui dit :
— Je suis homme de prihautiun. Tiens, prends...
Et il lui mit i! ms la main un joli stylet corse à gaine
de voleurs bleu, garnie d'argent ciselé, ajoutant :
— Les pistolet», les revolvers sont des armes de comédie, et tout lu plus bonnes à vous faire arrêter t ceci vaut mieux.
Le cocher avait ses ordres d’avance, sans doute, car il rendit la main il sou Uulteur, qui détruira lestement.
Au lieu de monter les Champs-Elysées fil de traverser le b is. le coupé suivit le tord de l’eau et les rails du chemin de fer américain jusqu'au pont de aèyres.
Moûts de trois quarts d'heure après, il s'arrêtait h l'endroit même où l'avaul-veille Gustave Marion avait laissé son breack.
Pendant le trajet, Montgeron et Casimir de Noirer terre avaient à peine échangé quelques mot*.
Mais lorsque, laissant le coupé, ils s'engagèrent j) pied dans le chemin creux, Casimir dit à Montgeron ;
— Comment entrerons-nous ?
— J'ai conservé la plef de |a grille.
— Et celle de 1» maison f
— Aussi ; Manou les g payées assea citer pour qq qif s’en serve...
Le bruit lointain d'une clocljg leur arriva, tqqdjs qu'ils marchaient.
C'était 1 horloge de 1» piaqqfgcture de Sèvres qqi sonnait minuit.
Au bout d'un quart d’jieqrc et bien que la nuit fût sombre, M. de Montgeroq étendit |a main et dit :
— Voilà la maison,
La lumière brillait toujotue gu premier étage.
Comme l'avant-veille, 1a catnpagqg gqyiromianlu était silencieuse.
On n’entendait même pas les aboiements d'un chien de garde.
M. de Montgeron tira les deux clefs de sa poche et ii ouvrit ia griile.
— Maintenant, suis-moi, dit-il s Casimir de Noireterre et à la grioe de Dieu.
Do la grille à ia maison, qui notait, à vrai dire, qu'un pavillon carré, il y avait une centaine de pas.
Une allée d'arbres y conduisait.
Montgeron et Casimir se mirent à marcher avec précaution pour ne pas faire crier le sable sous leurs pieds.
Durant le trajet, Montgeron s'arrêta deux fois pour prêter l'oreille.
11 lui avait semblé entendre un léger bruit.
Mais, comme pour la seconde fois, et pensant qu'il s'était trompé, il se remettait en marche, une forme noire se dressa tout à coup devant lui.
— Attention ! dit Montgeron.
Et il porta la main à sou poignard.
Casimir de Noiretcrre l'imita.
La forme noire s'avança, et bientôt Montgeron, qui
l’altonhjiyi le p>cJ ferme, vit se dessiner nettement la silhouette d’un (tontine.
— Oui est là î dit un# voix.
Montgeron lie répondit pas.
L'homme s'avança encore, et lorsqu'il fut tout près, il répéta :
— Qui êtes-vous î et que voulez-vous ?
Hais soudain |a main de Montgeron s'allongea vers lui et le saisit à la gorge :
— SI tu cries, dit le vicomte, lu es mort.
Et il appuya la pointe «s sou stylet sur la poitrine de Pingnnng; "
Celui-ci parut alors en proie à upe grande épouvante :
— lie pye tuer P#s, balbqiis-d-il. Si vous êtes des voleur», vous vous adresser ma}..,
— Qui es-tu?
— üp pauvre dopqjstique.
Moipgcrun trouva J}|aisan| de jouer le rôle de voleur au sérieua I
— Il g a de» dqiqesii'iue» qui ont des é|>argnes,
lit-il.
— je n ap a| pa»,;, je vous jure...
Mais ia voig émue de cet homme était une preuve qu'il mentait,
Du souvenir traversa l'esprit de M. de Montgeron.
— Quand lu n’aqrais, dit-il, qiqj les cent louis que ('a donnés M Gustave Marion.
— Vous savez cela ? balbutia le domestique.
— Et la prciyvc pu est que je vjens, pour entrer ici, de me ycryiF de la plef que lu lut qs vendue.
Soutjam l'humnié changea d'attitude, et sa frayeur parut se calmer :
— Byrqspji-nini, dit-il, jqyqi* pris monsieur pour un volettr,
— A|} | fit Montgeron en rigqt,
— Mais je vois bien que uMnsieur...
Et le domestique salua.
— Ali ! tu devines pourquoi nous venons?
— A peu près...
— F.h bien t dit Montgeron, fait tes réflexions et fais-ies vite.
— Que désire monsieur ?
— Je te donne à choisir : un coup de poignard ou cent autres louis.
— Monsieur plaisante, car monsieur sait bien, qu'il O'y a pas à hésiter.
— Alors tu choisis les cent louis.
— Ob ! bien certainement.
— Parle ou ce cas.
— Que désire savoir monsieur I „
Montgeron étendit la main vers ia fenêtre éclairée.
— , Qu’y a-t-il là haut ?
— Monsieur, répondit le domestique, je suis pèpe do famille, j'ai trois enfants, je tiens à mu peau. J'ai vendu une clef à M. Marion qui est un jeune (uu , mais je vois bien que monsieur est un autre homme... ct.r
— Après ? dit froidement Montgeron.
LA BEU.fc JARDINIERE
— Monsieur me parait être raisonnable.
— Eli bien !
Et si je donne un bon conseil à monsieur...
— Je t’attends, parle...
— Monsieur fera bien de s’en retourner cher lui : la nuit est froide et le brouillard qui toinbe est mauvais i our les rhumes de cerveau.
— Drôle! fil Montgeron, je n'ai pas le temps de plaisanter avec toi sur la pluie et le beau temps. SI tu ne me donnes pas les renseignements dodt j’ai besoin, je te tue !
Et il lui appuya de nouveau 1e stylet sur là gorge:
La menace était sérieuse.
Le domestique comprit ou parut comprendre tjue M. de Montgeron était homme à le tuer, s'il dé réjttndait pas brièvement et clairement h ses questiodé:
— Que monsieur m'interroge, dit-il, et Je tllfai à monsieur ce qu'il désire savoir.
— A qui est cette maison!
— A madame.
— Ou’cst-ce que madame !
— Personne ici ne sait son nom. On hé l’Sppélle à Bellevue que la Belle Jardinière.
— Depuis quand est-elle ici ?
— Depuis deux ans.
— D’où venait-elle ?
— Je ne sais pas.
La voix de cet homme avait un accent de sincérité que Montgeron ne mit pas en doute.
Et montrant de nouveau la lumière :
— Est-ce là sa chambre T
— Je le crois.
— Comment ! lu le crois ?
— Monsieur, dit le domestique, je Vous Jure que je ne suis jamais monté Au premier étage, ni moi , ni personne des nombreux ouvriers que madame occupe pendant le Jour: Tout ce que je puis dire, c'est que monsieur Charles Mercier est devenu fou.
— Qu'est-ce que M. Charles Mercier !
au- l-Téteit un jeune homme de Paris qui était tombé amoureux de rtladanie.
— «Ht! « ■’
— Une riliil, 11 eSenlad» le* nrars du jardin, et U avait posé son échelle contre la maison. Ii monta ainsi jusqu'il cette fenêtre qde vous soyet éclairée...
— Et il toniba à la renverse!
— (fort, mais il redescendit lés cheveux hérissés, pile, les lyetix hors de leur orbite. Depuis ce Jour-là. il est fou.
—-Mais que se passa-t- là- haut!
— Je ne sais pas, mais monsieur fera bien de s’en aller.
— Certes non, dit Montgeron.
-n Mônsleur compte entrer dans la Hudson !
' — Oui. El tu vas rester ici, ou si tu as 1e malheur de me suhfiü...
— Oh ! il n'y a pas de danger.
— Si je te retrouve à celle place, tu auras tes cent louis...
— J’y serai, dit le domestique.
Et il s’assit sur un banc qui était adossé à un arbre.
Casimir de Noircterre émit demeuré silencieux durant tout ce colloque.
Un moment, Montgeron pensa à lui laisser te domestique sous sa garde et à pénétrer seul dans la maison.
Mais Casitair répondit :
— (fait, non,'je ne vous quitterai pas.
— Vietis alors, dit Montgeron.
Et, InUnl de la seconde clef, il se dirigea vers le perron.
La porté s’ouvrit sous sa main aussi facilement qu’elle s'étâii ouverte devant Gustave Marion l'avant- Veille.
Montgeron 61 Casimir de Noireterre pénétrèrent dans le vestibule qUI était plongé dans les ténèbres.
Mais une fols ehtrés, le premier tira de sa poche un rat de cave cl iihe boite de bougies.
Le rat de cSVe allumé, il ferma la porte.
La porte était munie d’un verrou à l'intérieur, Montgeron le poussàj en disant :
— Voilà polir prévenir toute trahison de la part du domestiqUë.
Casimir SVait également son poignard à la main.
L’escalier élait, comme on sait, au fond du vestibule.
— En route I dit Montgeron.
Et U (tassa devant.
Au (tremiér étage, il trouva ce corridor dans lequel Gustave Marion s'était engagé.
Comme l'avanl-veille, une lumière brillait tout au fond.
Montgeron s’approcha et reconnut une porte vitrée.
La maison était silencieuse comme une tombe.
Cependant, les deux aventuriers nocturnes n'avaient pris aucun soin de dissimuler le bruit de leurs pas.
Arrivé à la porte vitrée) Montgeron se dressa sur la pointe du pied.
Et comme Marion , il ne put se defeudre d'un mouvement d'épouvante.
Un cri même lui échappa.
Mais il ne tomba point à la renverse.
La chambre mortuaire était dans le même état.
Le cadavre du marquis Gaston de Maurevers était étendu sur 1e lit de parade, la face tournée vers la porte.
hautement « la Belle Jardinière n’était pas dans la chambre.
El enrnni» Gustave Marion, M. de Montgeron reconnut ce cadavre pour être celui du marquis disparu.
Casimir de Noireterre, lui aussi; s’était approché.
Et, bien qu'il n'eùl jamais connu M. de MaureTer», il ne put réprimer un cri d'horreur à la vue de ce cadavre.
M. de Montgeron lui serra le bras et lui dit :
— Tais-tot I i • i- l