‹ [Le Dernier mot de RocamboleChapitre 50 sur 100 · MO · texte numérisé non relu

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Un hnmitif pi u»e feramr entrèrent (Uajc 3*7) .

Montgeron s'arc-bouta contre la porte et d’un vigoureux coup d'épaule la renversa.

Mais soudain, et comme U faisait un pas en avant, M. de Montgeron se trouva plongé dans l’obscurité la plus complète.

Un souffle mystérieux avait subitement éteint les quatre cierges qui brûlaient au coin du lit mortuaire.

— Suis-moi ! répéta M. de Montgeron.

Et d'une main il prit M. de Noireterre par le bras, et porta l'autre en avant, armée du poignard.

Casimir le suivait.

Ils firent deux pas dans la direction du cadavre ; mais tout b coup M. de Montgeron jeta un cri.

Le aol avait manqué sous ses pieds et U était tombé, entraînant son compagnon dans sa chute, au fond d'un abîme inconnu.

— Mille tonnerres ' sommes-nous devenus des personnages de féeries qu’on précipite dans uu troisième dessous, b la porte Saint-Martin, s'écria M. de Munt-

II lui fallut quelques minutes pour se remettre de la violente émotion qu’il venait d'éprouver.

Mais M. de Montgeron était brave, et il eut bientôt reconquis tout son sang-froid.

La Belle Jardinière ne paraissait pas, et personne n'éfalt auprès du cadavre.

Montgeron se pencha alors b l'oreille de Casimir de Noireterre et lui dit :

— Je comprends maintenant que Marion soit devenu fou. 0 a reconnu lo cadavre.

Casimir tressaillit.

— C'est celui de Maurevers, ajouta Montgeron.

Le jeune homme frissonna.

Montgeron, qui lui tenait toujours le bras, continua :

— Ce n'est plus sur la piste d’un mystère que nous sommes, mais bien sur la trace d'un crime et il faut aller juaqu’au bout.

La porte vitrée était fermée.

Montgeron essaya de l’ouvrir et ne le put.

— Arrive que pourra I dit-il.

Et regardant son compagnon :

— Es-tu toujours disposé à me suivre ?

’b l’enfer I répondit-il.

IX BELLE JARDINIERE

geron d'une voix irritée, mais pleine et sonore, cc qui était une preuve qu’il n’était |>as tombé de bien haut et que, dans tous les cas, il ne s’était fait aucun mal.

— On le croirait, répondit une voix auprès de lui. C’ctnil M. Casimir de Noircterre, qui avait fait la

même chute et, comme lui était sain et sauf.

— Tu n’as aucun mal ? demanda Montgcron.

— Aucun. Et vous?

— Moi non plus.

— Mais où sommes nous !

En tombant, Montgcron n’avait pas lâché son poignard.

— Je ne sais pas où nous sommes, répondit-il, mais je le sau ai bientôt.

En même temps il fouilla dans* ses poches et en retira sa boite de bougies.

Le ral de cave était resté dans 1" curridor.

•IIe M VRAI SOS.

— Tu feras bien de ne pas bouger, dit-il à Casimir d'* Noircterre, jusqu’à ce que nous y voyions clair.

Et il cnllamma une bougie.

Alors Montgcron et son compagnon s'aperçurent qu'ils étaient dans une espèce de serre, ou plutôt de jardin d’hiver, encombré «le vases et de caisses de fleurs.

I.'allumettc s’éteignit, mais M. de Montgcron avait eit le temps de s’orienter.

Il avait aperçu dans un coin de la serre une cheminée et sur cette cheminée un (lambeau.

l’ne deuxième allumelle prit feu, et Monlgeron marchant vers la cheminée, s’empara du flambeau.

I jc flamb au contenait un reste de bougie qui pouvait Mirer environ trois-quart* d'heure.

C’était plus qu’il n’en fallait * pour se rendre un compte exact d * la situation du hçu où se trouvaient

les deux jeunes gens et Chercher le moyen d’en sortir. Montgcron regarda son compagnon :

— Tu ne t’es pas blessé au moins? lui dit-il.

— Non, et vous?

— Moi, pas davantage. Maintenant, voyons où nous sommes ?

Et il replaça le flambeau allumé sur la cheminée. C'était bien une espèce de jardin d’hiver dans lequel ils sc trouvaient.

Les fleurs les plus rares, les plantes les plus exotiques remplissaient de vastes jardinières rangées le long des murs.

En levant les yeux, Montgcron comprit comment ils avaient été précipités de l’étage supérieur.

Le plafond était garni desolives, et une de ces solives devait être à charnière et faire bascule entraînant avec elle dans son mouvement, une partie du plancher.

La serre avait une croisée unique, garnie à l’intérieur de volets épais et solidement fermés.

Montgcron donna le flambeau à Casimir en lui disant : — Eclaire-moi.

Puis il s’approcha de la croisée et essaya d’ouvrir l'un des volets.

I-e volet était fermé par un ressort invisible. ^Montgeron le chercha et ne put le trouver, il introduisit son poignard dans une fente et essaya de soulever le volet.

Mais le poignard se tordit et le volet résista.

— Une lime ferait bien mieux notro affaire, dit <1. de Noireterre.

-- Je me suis trompé à la couleur, reprit Montgcron. Ce volet peint en gris n’est pas en bois, mais en fer.

Et il frappa dessus avec le manche du poignard, l'n bruit sonore et métallique lui répondit.

.Montgeron hésita un moment.

— Bah ! dit-ii, il sera toujours temps de revenir au volet.

Essayons de sortir par où nous sommes venus, lt y avait une table dans un coin.

Montgcron la poi ta au milieu de la serre, juste audessus de cette solive qui lui paraiss ait être à charnière.

Puis il monta dessus, et ses mains purent atteindre le plafond.

La solive en effet était brisée et garnie aux deux brisures d’une serrure de cuivre.

Mais un rapide examen prouva bien vite à M. de M jntgeron que, si la trappe qui avait manqué sous ses pieds, tournait de haut en bas, le ressort qui la faisait mouvoir se trouvait h l’étage supérieur, cl que, malgré tous ses efforts, il ne pouvait le faire jouer.

— 11 faut revenir au volet, murmura- t-il, et Üclicr de desceller un de scs gonds.

— Mais, dit Casimir qui tenait toujours le flambeau, lu volet ouvert, que ferons-nous !

— Nous briserons les vitres.

— Bon !

— El nous sauterons ensuite par la fenêtre.

— Mais nous ne fuirons pas, j’imagine.

— Oh ! fit Monlgeron avec un sourire, avant de nous

en aller, je te prie de croire que nous aurons raison de cette maison machinée comme un théâtre et de ses habitants mystérieux.

Et reprenant son poignard, M. de Montgcron s’escrima de nouveau contre le volet.

Le poignard s’ébrécha et le volet résista.

* — Suis-je bête ! dit Monlgeron tout à coup.

— Plait-il? fit M. de Noireterre.

— Ne parlais-tu pas d’une lime, tout à l’heure ?

— Oui. Cela vaudrait bien mieux. Nous couperions l’un des gonds. Mais hélas I nous n'avons pas de lime.

— Tu te trompes.

— Vous en avez une ?

— J'ai le grand ressort de ma montre.

El Montgeron tira de son gousset une superbe chronomètre qu'il ouvrit et disloqua impitoyablement, pour en avoir le ressort.

— A l’œuvre maintenant, dit-il,

El il se mit h entamer le gond du volet.

— Montgeron? fit Casimir d'un ton interrogateur.

Nous n’avons plus de bougie que pour une demiheure.

— Eh bien I Viens là. Je n’ai pas besoin d’y voir pour limer lo gon.1. Quand il sera détaché, nous rallumerons le flambeau.

Casimir souffla la bougie et M. de Montgeron se mit à limer avec ardeur.

Mais, au bout de quelques instants, Casimir dit encore :

— Montgeron, tst-ce que vous n'avez pas la tête lourde ?

— Moi, non.

— C’est bizarre; il me semble que j’ai une montagne sur la lêlo.

— Peut-être est- ce l’odeur des fleurs qui le monte au cerveau.

— C’est possible.

Et Casimir s’assit sur une jardinière dont il massacra le contenu.

Mongeron limait avec fureur.

Tout à coup il éprouva, lui aussi, une certaine lourdeur.

— Tu as raison, Casimir, dit-il, les exhalaisons de ces fleurs nous moment à la tête.

— Il me semble que tout tourne autour de moi, bien que nous soyons dans l'obscurité, répondit M. de Noireterre d’une voix étouffée.

M. de Montgeron continuait h scier le gond du volet; mais ses mouvements devenaient plus lents et le malaise augmentait.

— Casimir, dit-il, allume donc le flambeau.

Tiens, voici des allumettes.

Casimir ne répondit pas.

Alors M. de Montgeron cul peur.

Il enflamma une des bougies, et ù cette lueur il vit M. de Noireterre renversé sans connaissance sur la jardinière.

Rallumer lo flambeau fut l’affaire d’un instant.

Puis, secouant autant qu’il lui était possible la torpeur

LA BELLE JARDINIÈRE

qui s'était également emparée de lui, il prit le jeune homme dans ses bras et essaya de le ranimer.

Efforts inutiles" !

Casimir de Noireterre était à derai-asphyxié et ne donnait plus signe de vie.

Montgeron eut un accès de rage.

— Oh ! de l'air! de l'air! dit-il.

Et laissant le flambeau allumé et reprenant le ressort de montre, il se mit à attaquer de nouveau le gond du volet.

La besogne avançait.

Déjà le gond ne tenait plus que par une mince épaisseur.

Encore quelques coups de lime et il se séparerait en deux et le volet serait arraché, et brisant une vitre d’un coup de poing, M. de Montgeron ouvrirait un passage b l’air du dehors.

Mais il n'cn eut pas le temps.

La lime s'échappa de sa main, et il tomba lourdement sur le parquet en poussant un cri étouffé.

Quelques secondes après, ses yeux étaient fermés, et il était aussi immobile que Casimir de Noireterre.

Alors une porto masquée dans le mur, et que Montgeron n'avait pas aperçue, s'ouvrit.

Un homme et une femme entrèrent.

La femme avait un masque sur le visage.

Mais M. Gustave Marion, s'il eût été là, aurait sans doute reconnu, au travers de co masque, Tardent regard de la Belle Jardinière.

L'homme n'était autre que ce domestique rencontré une heure auparavant dans le jardin par Montgeron et son compagnon.

— Madame, dit ce dernier, si nous les laissions là... ils ne se réveilleraient jamais.

— Non, dit-elle, j’ai fait serment de ne verser le sang qu’b la dernière extrémité. La voilure est-elle prèle?

— Elle attend à la grille depuis un quart-d'heure.

• — Eh bien! appelle tes deux aides et enlevez- moi ces jeunes fous.

Vous les laisserez dans quelque rue déserte de Paris et le grand air fera le reste.

— Mais, madame, tout cela finira mal, si vous n'y prenez garde!

Elle haussa les épaules :

— Obéis ! dit-elle d’un ton impérieux. i

Et le domestique, courbant la IHe, chargea Montgeron sur scs épaules et l'emporta.

Deux jours après, b la préfecture de police, le chef d'un service récemment crée et qui s'appelait le service des affaires mystéiieuses , était dans son cabinet, à huit heures du matin, dépouillant une volumineuse correspondance, dont presque chaque pièce était écrite en chiffres, véritable langue de convention dont

les deux personnes qui correspondent entre elles ont seules la clé.

Ce personnage était un homme encore jeune, quoique déjà chauvo.

Son œil perçant, son nez pointu, ses lèvres minces et iromques annonçaient -«ne grande perspicacité et une grande finesse.

On l’appelait monsieur Lépervier.

Peut-être n'était-ce qu’un nom de gûerre sous lequel il avait été longtemps connu dans la brigade de sûreté.

L'habileté extraordinaire dont M. Lépervier avait fait preuve dans deux ou trois circonstances, avait attiré sur bri l'attention de l'autorité supérieure.

Le service des affaires mystérieuses ayant été créé, M. Lépervier en fut nommé chef.

Mais, il n’y a qu'heur et malheur dans la tic ; I , première affaire dont M. Lépervier avait où à s'occuper en entrant en fonctions, était la disparition du marquis Gaston de Maurevers.

M. Lépervier avait bouleversé Paris, envoyé des agents b Londres, b New-York, partout.

Comme on le disait un coir, au club des Crevés, mut cela avait été en pure parte.

Il est vrai que, depuis ce temps, M. Lépervier avait eu quelques affaires heureuses et rondement menées b bien ; mais néanmoins il conservait de co premier insuccès une mélancolie profonde, et n'avait point abandonné la partie.

Or donc, ce matin-là, M. Lépervier dépouillait sa correspondance lorsque son garçon de bureau lui apporta une carte.

M. Lépervier jeta les yeux dessus et lut : le vicomte de Montgeron.

— Monsieur, dit le garçon de bureau, ce monsieur insiste beaucoup pour être reçu.

— Tout b l’heure.

— 11 prétend avoir une communication de la plus hauto importance b vous faire.

— Tout à l’heure I

Cette fois ce fut avec une brusquerie inaccoutumée que M. Lépervier, qui était un homme doux et poli, fit celte réponse.

Parmi les lettres amoncelées sur son bureau, il venait d'apercevoir un p!i qui portait le timbre do Londres, et sur i'cnvoloppo, dans un coin, un signe mystérieux qui l’avait fait tressaillir.

Il s’était emparé de cette lettre, l’avait ouverte précipitamment, et, comme le garçon de bureau sortait, il lui avait répété pour la troisième (ois .

— Priez ce monsieur d'attendre.

Une photographie s'était échappée de l’enveloppe ouverte.

Le chef du bureau des affaires mystérieuses n'eut pas plutôt examiné cette photographie, qu’il jeta un cri :

— C'est lui !

La photographie représentait un homme de vingthuit à trente ans, ou plutôt un cadavre, assis dans un fauteuil, la tète renversée sur l’épaule gauche.

Ce cadavre portait au-dessous du sein gauche une blessure qui paraissait avoir été faite soit avec un poignard, soit avec une épée de combat.

M. Lépervier ouvrit un tiroir qu'il avait sous la main et en retira aussitôt une autre photographie.

Celle-là représentait un homme debout, en habit de ville, le chapeau et la canne à la main et paraissant en fort bonne santé.

Cotte dernière photographie ressemblait néanmoins parfaitement à celle de ce cadavre assis dans un fauteuil et il était impossible de ne pas reconnaître le vivant dans l’épreuve du mort.

Or celle que M. Lépervier avait prise dans un tiroir était le portrait authentique du marquis Gaston de Maurevers;

Le chef de bureau des affaires mystérieuses déplia d’une main fiévreuse la lettre qui accompagnait la photographie.

Cette lettre émanait d’un agent qu’il avait envoyé on Angleterre.

Elle était datée de Londres et ainsi conçue :

« Le cadavre dont je vous envoie la photographie que j’ai fait exécuter ce matin même a été trouvé hier j dans la taverne dn Roi George dans le Wapping.

« La taverne du Roi George est un des repaires les | plus redoutables de Londres.

« Le land-lord, ou tavernier, s’appelle Calcraff, comme le bourreau de Londres dont il est, dit-on, le parent.

« La police anglaise a renoncé à s’introduire, passé une certaine heure, dans la taverne.

* De minuit à quatre heures du matin, un policeman assez hardi pour y pénétrer, n’en sortirait pas vivant.

« 11 a donc fallu pour la découverte de ce cadavre dont la mort paraissait remonter à quelques heures seulement, s’en rapporter à la déclaration du landlorJ.

Voici cette déclaration .

« — Depuis environ six mois, un Français dont on ignore le nom, venait chaque soir, en compagnie d’une lenmie irlandaise, fort belle du reste, mais couverte de haillons, boire du gin à la taverne et i! passait une partie de la nuit.

« 11 ne parlait à personne, ne faisait aucun bruit, n’était jamais en état d’ivresse et paraissait follement épris de l’Irlandaise.

« Chose bizarre ! tandis que cette dernière portait des vêtements sordides, le Français était mis avec une certaine élégance, cl il payait souvent sa dépense avec une pièce d’or.

U Dans la nuit d’avant-hier — c’est toujours le landlord qui parle — le Français et l’Irlandaise se sont pris de querelle subitement , çt l’Irlandaise a poignardé le Français

« Le land-lord a voulu la faire arrêter, mais les matelots qui se trouvaient dans la taverne ont protégé sa fuite.

« Telle a été la déclaration du maître de la taverne du roi George.

« Prévenu par le policeman-chief du Wapping, je me suis transporté à la taverne hier soir, et je n’ai pas liésité à reconnaître dans ce cadavre celui du marquis Gaston de Maurevers que nous cherchons depuis si longtemps.

« Néanmoins j’ai cru devoir en faire faire une photographie cl vous l’envoyer,

« Agréez, etc.

i Marcel. >

Le garçon de bureau avait onlr’onvert la porte du cabinet une seconde fois.

— Monsieur, dit-il à M. Lépervier, M. le vicomte de Monlgeron dit qu’il a une révélation des plus importantes à vous faire, touchant le marquis de Maurevers.

M. Lépervier bondit sur jo i siège à ce nom :

— Qu’il entre ! dit-il, qu’il entre sur-le-champ.

Puis, en homme de police qui sait son métier et no livre son secret qu’à bon escient, il repoussa vivement les deux photographies et la lettre de Manuel dans le tiroir qu’il referma.

M. de Montgeron entra.

— Monsieur, dit-il en s'asseyant dans le fauteuil que M. Lépervier lui avança, j'étais un ami de M. de Maurevers que nous cherchons depuis un an.

M. Lépervier s’inclina.

— I n hasard étrange m’a révélé le sort de mon pauvre ami. Le marquis de Maurevers a été assassiné.

— Ah ! fit M. Lépervier impassible.

— Je me suis trouvé, il y a quarante-huit heures, poursuivit M. de Montgeron, en présence de son cadavre.

— Vous arrivez de Londres, monsieur ? demanda M. Lépervier.

— Non, monsieur, je n’ai pas quitté Paris.

— Et vous avez vu le cadavre de M. de Maurevers

— Quand ?

— Il y a quarante-huit heures

— Où cela ?

— A deux lieues de Paris, dans une maison de campagne.

M. Lépervier fit un nouveau soubresaut dans son fauteuil.

Puis il ouvrit vivement le tiroir et en retira la photographie expédiée de Londres.

Et la mettant sous les yeux de M. de Montgeron :

— Reconnaissez-vous cela?

— C’est lui! s’écria Montgeron, c’est bien lui!... et je l’ai vu tel qu’il est là !

M. Lépervier se leva subitement :

— Excuscz-moi, monsieur, dit-ü, niais on deviendrait fou pour moins que cela !

LA BELLE JARDINIERE

îl. GflOVlglX

M. Lépervier et le vicomte de Montgeron se reparti Te ni alors avec une stupéfaction mutuelle.

Que signifiait la déclaration du vicomte?

Que voulait dire la dernière phrase du chef de bureau ?

M. de Montgeron rompit le silence le premier :

— Monsieur, dit-il, je vois que la police m’a prévenu, et cette photographie m’est une preuve que tandis que, je revenais peu h peu de l’espèce d’asphyxie qui a été la suito de mon aventure, elle faisait une perquisition à Bellevue, dans la maison de la Belle Jardinière, perquisition qui amenait la découverte du cadavre de mon ami Maurevcrs.

— Monsieur le vicomte, interrompit brusquement M. Lépervier, je commence par vous dire que je ne

sais pas le premier mot de ce que vous venez de me raconter.

Montgeron se leva h son tour et recula d'un pas.

— Enfin, monsieur, dit-il, si vous n’avez pas retrouvé le cadavre de M. de Maurevcrs, comment se fait-il que cette photographie soit entre vos mains?

— Vous n’êtes pourtant pas fou! dit M. Lépervier qui arrêta sur M. de Montgeron son regard scrutateur.

— Non, certes.

— Je no le suis pas non plus, moi.

— Je l’espère pour vous...

— Eh bien! monsieur, dit le chef des affaires mystérieuses, c’est à croire que nous le sommes tous les deux.

— Comment cela?

— Vous avez vu le cadavre de Maurevers?

— Oui.

— A Bellevue... près Paris...

— Oui.

— Dans une maison appartenant...

— A la Belle Jardinière, monsieur. Je ne connais pas d'autre nom à celte femme.

— Et ce cadavre?...

— Est bien le même que celui que représente cette photographie, dit M. de Montgeron avec un accent de conviction et de sincérité qui impressionna vivement l'homme de police.

J'ai même vu très-nettement cette blessure audessous du sein gauche.

Et il posait le doigt sur la photographie.

M . Lépervicr fit alors un appel à toute sa raison et à tout son calme d'agent de police.

— Voyons, monsieur, dit-il, mettons que je n’ai rien dit, et ne vous préoccupaz ni de mes parole», ni de mon étonnement. Faites-moi votre déclaration.

Montgeron était pareillement, comme on a pu le voir, du reste, un homme de sang-froid :

— Soit, dit-il. Je vois bien que, si je ne m’expliquais entièrement, nous courrions le risque d’ètre longtemps plongés dans les ténèbres.

Et M. de Montgeron raconta succinctement, mais sans oublier aucun détail, l’amour de M. Gustave Marion pour la Belle Jardinière, l’expédition nocturne h laquelle il avait assisté, lui Montgeron, et la folie qui s’était emparée subitement du jeune homme qu'on avait retrouvé à demi-mort dans le jardin.

Puis, Montgeron raconta encore son expédition à lui, expédition dans laquelle il avait été assisté par son jeune ami, M. de Noireterre.

Evidemment Marion avait vu le cadavre, tout comme il l'avait vu, lui, Montgeron, ainsi que Casimir.

Puis il ajouta :

— A partir du moment oit je suis tombé asphyxié par Codeur des fleurs, je lie sais plus ce qui s'est passé.

> Quand je suis revenu à moi, j'étais chez moi, avenue de Marignan, couché dans mon lit et assiste de mon valet de chambre et d'un médecin qu'on était allé chercher en toute hète.

« U parait qu'une patrouille d’agents de police m’a retrouvé sur un trottoir de la grande avenue des Champs-Elysées.

« J’avais mon portefeuille et des papiers sur moi qui avaient permis de me transporter à mon domicile.

> Le médecin, après trois heures d'efforts, avait fini par me rappeler h la vie.

« J'ai passé la journée d'avant-hier et celle d'hier dans un tel état d'abrutissement que je n'ai eu la force ni de sortir ni de vous adresser ma déposition, ni même de m'enquérir du sort do mon ami, M. Casimir de Noireterre.

«Enfin, hier soir, j’ai eu la visite de ce dernier.

« Son histoire était la mienne, à ceci près qu'on l'a trouvé non point, comme moi, dans les Champs- Elysées, mais sur le boulevard des Italiens.

« Alors après m'être concerté avec lui et avoir pris

la 'résolution de ne pas ébruiter cette mystérieuse aventure, je suis venu vous trouver. »

M. Lépcrvier avait écoulé Montgeron avec une religieuse attention, sans l'interrompre.

Quand ce dernier eut fini, l'homme de police rouvrit son tiroir, y prit la lettre de l'agent Manuel et la tendit à Montgeron :

— Lisez, dit-il.

La stupeur de Montgeron fut h son comble, lorsqu’il eut pris connaissance de cettre lettre.

— Monsieur, reprit M. Lépervier, aucun homme n'a le don d'ubiquité, à plus forte raison un cadavre; celui de M. de Maurevers ne pouvait se trouver, è la même heure, è Paris et à Londres.

— Monsieur, sur mon honneur, dit Montgeron, je vous jure que j'ai reconnu Maurevers.

— Bien. Mais vous le reconnaissez aussi sur cette photographie ?

— Parfaitement, c'est toujours Maurevers.

— D'après votre déposition, poursuivit M. Lépcrvier, vous avez vu M. de Maurevers mort, sur uu ht, dam la nuit de mererdi à jeudi.

— Précisément.

— Quelle heure pouvait-il être

— Minuit.

— Attendez...

L’homme de police prit la lettre de l'agent Manuel et en souligna avec le doigt ce passage : dans la nuit d'avant-hier.

— Je vous ferai remarquer, dit Montgeron que la lettre est datée d'hier vendredi.

— Précisément. C'est donc bien la nuil de mercredi h jeudi.

— Du reste, ajouta Montgeron, à moins que la théorie des Ménechmes ne soit devenue une vérité mathématique, et qu'il y ait deux hommes se ressemblant trait pour trait, morts de la même manière, k • deux cents lieues de distance, et portant le même costume, vous avez raison, monsieur, vous ou moi nous devins être fous !

— S'il y avait vingt-quatre heures d'intervalle entre voire découverte et celle de mon agent, poursuivit M. Lépervier, on pourrait supposer, h la rigueur, que le cadavre a été transporté de Paris k Londres ou réciproquement. Mais c’est h la mémo heure que ce cadavre est retrouvé à Paris et à Londres, en même temps. Il y a donc deux cadavres!

— Évidemment.

— Et cependant, continua M. Lépzrvier, c’est bien M. de Maurevers que vous avez vu?

— Oui, certes.

— Et cette photographie vous représente également M. de Maurevers?

— La ressemblance est frappante.

M. Lépervier et Montgeron se regardaient avec une sorte de terreur superstitieuse, lorsqu'un tintement métallique se fit entendre dans un coin du cabinet.

C'était la sonnette d'un appareil télégraphique.

LA BELLE JARDINIERE

Le chef des affaires mystérieuses avait un télégraphe dans son bureau même.

Il se leva et s’en approcha.

A la première inspection jetée sur l'appareil, il reconnut que la dépêche annoncée venait de Londres.

Et. s’asseyant avec empressement, il se mit à la traduire :

< Londres, samedi, A h. du matin.

SI. Lépervier, Paris.

« Cadavre Maurevers transporté il la Morgue de Londres hier soir. Gardé par deux polidmen. Policemen endormis avec une prise de tabac mélangé d'un narcotique. Cadavre disparu, c Lettre demain avec détails.

ujotel. >

— Tenez! s'écria M. Lépervier, lisez!

Et il transmit la dépêche à M. de Montgeron.

— Puis, tandis que celui-ci en prenait connaissance :

— Il y a vingt ans, monsieur, que je m'occupe de police et jamais je n’ai vu rien d’aussi extraordinaire.

— Monsieur, répondit Montgeron. en attendant la lettre de votre agent h Londres, ne comptez-vous pas opérer une perquisition à Bellevue?

— Oui, répondit M. Lépervier, et à l'instant même. Puisqu’il y a deux cadavres, nous allons toujours essayer d'en retrouver un.

Deux heures après, un fiacre à quatre places arrivait h Bellevue, et s’arrêtait h la grille de l’habitation qu’on appelait dan», le pays la maison de la Belle Jardinière.

M. Lépervier en descendit avec deux hommes qu’à leur mine il était facile de reconnaître pour des sergents de ville habillés en bourgeois, et un quatrième personnage, vêtu de noir des pieds à la tète, et qui paraissait être un magistrat.

Un petit coupé brun, attelé d’un cheval de sang, suivait le fiacre, et deux autres personnages en sortirent.

C’étaient M. de Montgeron et son jeune ami, M. Casimir de Noiretcrre.

M. Lépervier, avant de sonner, jeta, à travers la grille, un regard dans le jardin.

Il y avait bien une dizaine d’ouvriers travaillant avec ardeur , les uns è bêcher des plates-bandes, les autres à poser des cloches en verre, d’autres, enfin, h tailler des arbres.

Au milieu d’eux, un gros homme à mine épanouie allait et venait, donnant des ordres.

M. Lépervier fit la réflexion qu’avait faite, quatre jours auparavant, M. de Montgeron lui-mème.

Ce pavillon carré avait un aspect honnête et bour-

geois, et ce jardin n’offrait rien de mystérieux h première vue.

M. Lépervier sonna.

Au bruit de la cloche, le grès homme quitta les ouvriers et marcha vers la grille d’un air empressé.

Puis ayant ouvert lui-mème, il ôta le large chapeau de paille dont il était couvert, et salua avec toute l’aménité d’un commerçant qui voit entrer des clients chez lui.

— Monsieur, lui dit M. Lépervier, nous désirons parler à la maîtresse de la maison.

— Ces messieurs, répondit le gros homme qui pouvait bien avoir cinquante ans, sont sans doute des clients do madame Lévèque ?

— Oui monsieur, répondit M. Lépervier qui se dit :

> Bon ! il parait que la dame s'appelle madame

Lévèque. *

— Mille excuses, messieurs, reprit le gros homme en saluant une seconde fois; mais vous aurez été oubliés, sans doute, dans la distribution des prospectus.

— Hein 7 fit M. Lépervier.

Le gros homme tira de sa poche un carré de papier qu'il mit, pour toute réponse, sous les yeiix de l’homme de police.

C'était uno circulaire imprimée , conçue en ces termes :

J'ai thunneur de vous informer que, me retirant définitivement des affaires , je viens de céder mon fonds A monsieur Polydure Grnsjean, jardinierpépiniériste, à qui je vous prie de continuer les bontés et la confiance dont vous vouliez bien m’honorer.

VEUVE LévtqiE.

M. Lépervier fronça légèrement le sourcil en prenant connaissance de ce factum.

— Pardon , monsieur, dit-il en regardant attentivement le gros homme, c’est Vous qui êtes M. Polydore Grosjean !

— Pour vous servir, répondit-il.

Et il salua une troisième fois.

— Ainsi vous êtes le successeur do madame Lévèque?

— Oui, monsieur.

— Depuis longtemps?

— J’ai acheté le fonds et la propriété depuis quinze jours; mais je ne suis entré en jouissance que d’hier.

— Ah ! et madame Lévèque est encore ici probablement?

— Non, monsieur, répondit le gros homme. Madame Lévèque est partie pour Paris avant-hier soir, mais si vous avez personnellement affaire à elle, je puis vous donner son adresse.

- Fort bien, dit M. Lépervier.

— Madame Lévêque habite la rue du Temple , i n" 69 bit.

Et le gros homme ajouta avec un soupir :

— Je croyais que ces messieurs étaient des clients.

M. Lépervier le prit par le bras et l'entraîna un peu

à l’écart r

— Monsieur Polydore Grosjean, dit-il, je vois qu'il faut que je vous fasse connaître ma qualité.

Le gros homme le regarda d’un air ébahi.

— Je m’appelle Lépervier, et je suis chef de section dans la brigade de sûreté.

Legros homme tressaillit; mais l’ébahissement de sa largo figure rougeaude fut si naïf que M. Lépervier en fut quelque peu dérouté.

M. Polydore Grosjcan le regardait toujours, et sein- | blail se poser cette question :

— Qu’est-cc que je puis donc bien avoir de commun avec la police ?

M. Lépervier poursuivit :

— Si, comme j'ai tout heu de le croire, vous êtes un honnête commerçant, complètement étranger aux faits qui motivent ma présence ici , je serais désolé de vous causer le moindre tort.

— Mais... monsieur...

Et l'étonnement du gros homme se changea en stupeur.

— Cependant, poursuivit M. Lépervier, il faut que je fasse mon devoir.

. — Votre devoir?

— Oui, monsieur.

— Comment cela ?

— J’ai un mandai de perquisition chez vous.

— Chez moi I

— Ou plutôt chez madame Lévêque que je croyais trouver ici. Par conséquent, acheva M. Lépervier d'un ton franc, ne faisons pas de bruit, recevez-moi ainsi que ces messieurs comme des amis et laissez-nous visiter la maison. . ‘

M. Polydore Grosjean n'en revenait pas.

11 était fort rouge et quelques gouttes de sueur perlaient li son front.

— Monsieur, murmura-t-il enfin d’une voix émue, j’ai été pendant trente années établi pépiniériste à Saint-Mandé. Je suis bien connu... et jamais je n'ai inspiré le moindre soupçon... je suis un honnête homme... et croyez...

— Je crois, interrompit poliment M. Lépervier, que vous ne me comprenez pas très-bien... ou plutôt, peut-être me suis-je mal expliqué. Le mandat de perquisition concernait la maison de madame Lévêque. Vous l’avez achetée; mais cela ne doit pas m’empêcher d’obéir aux ordres que j’ai reçus.

— Mais enfin, monsieur... pourquoi cette perquisition ?

— Nous sommes sur les traces d’un crime.

Cetto fois l’émotion de M. Polydore Grosjean fit place à un gros accès d’hilarité.

— Oh ! par exemple ! dit-il , dans lotis les cas si on a commis un crime, ce n'est pas madame qui est |

la coupable, c’est bien la plus honnête des femmes.

— Ah!

— Voilà dix ans que je la connais.

— Vous la connaissez depuis dix ans ?

— Et son mari aussi, le pauvre cher homme I il est mort dans mes bras, il y aura trois ans bientôt.

L'air candide du gros jardinier et son accent de sincérité produisaient sur M. Lépervier une impression de surprise qui était partagée par M. de Montgeron lui-méme.

M. Polydore Grosjean ajouta :

— Mais enfin, monsieur, si vous voulez visiter la maison, je suis à votre disposition. Seulement vous m'excuserez... elle est à peu près vide... mes meubles ne sont pas encore arrivés. . .

Et il se dirigea vers la maison.

M. Lépervier, l’homme vêtu de noir qui n'était autre qu'un commissaire de police, les deux agents , Montgeron et Casimir de Noireterre le suivirent.

Les jardiniers n'avaient pas interrompu leur besogne, et ils avaient cru sans doute que les visiteurs étaient des clients.

Le gros homme poussa la porte d’entrée qui était entrebâillée et s’effaça pour lais-cr pas.cr M. Lépervier.

Celui-ci dit à Montgeron :

— Maintenant, monsieur, rassemblez vos souvenirs cl guidez-nous.

— Oli ! dit Montgeron, ce sera facile. Je me reconnais parfaitement ici.

Et le premier, il gravit l'escalier.

Au premier étage il trouva le couloir au bout duquel il trouvait la porte vitrée.

Celte porte émit grande ouverte.

Mais la chambre mortuaire était vide; les tentures funèbres, le ht du («rade et le cadavre avaient disparu.

Lu papier à ramages couvrait les murs et un rayon de soleil s’ébattait joyeusement sur le parquet.

Monlgoron et Casimir de Noireterre éprouvèreut bien un premier mouvement de déception ; mais il fut de courte durée.

Le premier se tourna vers M. Lépervier, qui par, tissait partager lotir désappointement et lui dit :

— Du moment où la Belle Jardinière n’csl plus ici et où monsieur que voilà s’est rendu acquéreur de la maison, il est évident que ce que nous cherchons ne pouvait demeurer à la place où je l’ai vu.

— Sans doute, mais...

— Mais, dit M. de Montgeron, on n'emporte pys un cadavre facilement et...

— Un cadavre 1 exclama M. Polydore Grosjean avec effroi.

I.épcrvier attacha sur lui le regard clair et profond particulier aux agents de police et il fut de plus en plus convaincu que le gros homme était de bonne foi et qu'il ignorait absolument tout.

LA BELLE JARDINIÈRE

l.a toile grandit, e’est in naiire; le canote*! utUàla mer (râpe îtty.

Monlgeron reprit :

— Il y avait un cadavre ici.

— Mais où ? fit M. Grosjean.

— Là... sur un lit... recouvert d'un drap noir. Les murs étaient pareillement tendus.

— Positivement, affirma M. Casimir de Noireterrc.

Un des agents subalternes qui accompagnaient M. Lé-

pervier s'approcha du mur et posa la main sur un clou à crochet qui était enfoncé dans la corniche.

— Excusez mon chef, dit cet homme. Je ne sais pas si la pièce était tendue de noir, mais ce qui est certain c’est qu’il y a eu une tenture quelconque sur le mur. Je vois la trace d’une tringle sur le papier, et tout du long de la corniche des clous à crochet de distance en distance.

— C’est parfaitement vrai , dit M. Lépcrvier , qui s'approcha et remarqua pareillement des clous sur la

plinthe du bas, preuve que la tenture avait été tendue de bas en haut.

M. Lépcrvier alors s'approcha de la fenêtre et regarda au-dessous de lui.

La fenêtre du rez-de-chaussée, verticalement située au-dessous de celle où il se penchait, était ouverte.

Il s'adressa à Montgeron :

— Si j’ai bonne mémoire, dit-il, le sol aurait cédé sous vos pieds ?

— Oui, monsieur.

— Et vous seriez tombés tous deux à l'étage inférieur ?

. — Parfaitement.

M. Lépervicr se baissa et se mit à examiner le parquet avec attention, espérant trouver une fente, une solution de continuité quelconque qui pût indiquer cette trappe mystérieuse qui avait cédé sous

le? pieds de Montgeron et de son compagnon.

Mais le parquet n’offrait aucun indice de ce genre.

Il était uni et d’une parfaite homogénéité.

— Descendons, dit M. Lépcrvier; avant de»chcrelier le cadavre, il faut nous rendre un compte exact de la chute que vous pensez avoir faite.

l.a chambre où M. do Montgeron avait vu le corps était vaste et prenait jour par quatre croisées, dont deux donnaient sur la façade principale du pavillon et les deux autres sur la façade opposée.

Avant de la quitter, M. Lépervier la parcourut en comptant ses pas.

Puis il desce ndit à l’étage inférieur et tout le monde le suivit.

La pièce du dessous n’avait que deux croisée» et ne prenait jour que sur la façade principale.

M. Polydore Grosjean qui paraissait prendre un certain intérêt à ces recherches ne quittait pas M. Lépervicr. Celui-ci retourna dans le vestibule et acquit la conviction que la pièce du bas avait été séparéo en deux, lorsqu’il eut ouvert une porte.

Mais ni dans la première pièce, ni dans la seconde, M. de Montgeron ne se reconnut.

Nulle part le plafond ne jKirtait les traces de cette bascule qui avait joué sous scs pieds.

M. Lépervier se mil à compter les pas de la poutre au mur, dans chacune de ces deux pièces.

Puis, quand ce fut fait, il se prit h sourire et sa figure s’illumina.

— Voilà, dit-il en frappant du poing sur le mur de séparation, une maîtresse muraille. Elle a quatre mètres de profondeur... et élit; sonne creux.., remontons 1

Puis s’adressant à M. Polydore Grosjean :

— Je vous serais bien reconnaissant, monsieur, de mç procurer une hache , une bêche , un instrument quelconque pour effondrer le parquet.

— Effondrer le parquet ? exclama le gros homme que domina l’intérêt de la propriété.

— Ah î soyez tranquille dit M. Lépervier en riant, les réparations seront à notre charge.

Revenu dans la chambre du premier étage où, selon M. de Montgeron et Casimir t’e Noiretcrrc, avait été exposé le cadavre, M. Lép>ervier ordonna à ses deux agents de desceller une planche du parquet.

M. Polydoro Grosjean avait complaisamment mis à sa disposition un marteau et un ciseau froid.

Les agents obéirent.

Ce fut une besogne plus facile qu’on ne pensait tout d'abord.

Au deuxième coup de marteau poussant le ciseau entre deux planches de parquet, l’une de ces planclu s se détacha.

Alors M. de Montgeron poussa un cri de joie.

La planche enlevée, on vit un second parquet plus 1 bas île deux pouces.

Après la première planche, on en enleva une seconde, puis une troisième.

Alors les yeux de lynx de M. Lépervier découvrirent 1

deux boutons de cuivre placés à une certaine distance l’un de l'autre.

— Donnez-moi un coup de marteau là-dessus, dit-il.

Les agents obéirent encore.

Soudain le parquet s'effondra.

Celte trappe qui avait cédé sous les pieds de Montgeron s’ouvrit de nouveau et l'un d s deux agents fut précipité dans la serre où les deux jeunes gens avaient failli périr asphyxiés.

Mais la trappe ne se referma point, le coup de marteau ayant sans doute brisé le ressort.

En même temps un jet de lumière vint frapper le visage de M. Lépervier qui s’était penché sur la trappe ; en même temps aussi, l’agent qui était tombé dans la serre jetait un cri d’épouvante.

M. Lépervier, M. de Montgeron et les autres purent voir alors le lit de parade qu’on avait descendu dans la serre, et sur le lit le cadavre.

Les cicrg< s brûlaient aux quatre coins.

Mais ils étaient à rieml-consumés.

M. Lépervier et Montgeron sautèrent dans la serre et tombèrent sur leurs pieds.

— C’est bien Maurevers, disait M. de Montgeron,

— En effet, répondit M. Lépervier.

Et tous deux s'approchèrent.

Mais soudain M. lépervier jeta un cri d’élonnement en posant sa tnain sur le cadavre.

— Qu’est-ce donc ? fit Montgeron.

— Mais voyez donc l

*— Eh bien, quoi?

— Co n’est pas un cadavre, dit froidement M. Lépervier.

— Plalt-il?

Et Montgeron recula stupéfait.

— • C’est une figura de are, acheva M. Lépervier... et nous sommes mystifiés, monsieur.

Et M. Lépervier avait raison, il avait#sous les yeux non point un vrai cadavre, non point M. de Maurevers assassiné, mais bien une des figures de cire qui font l’orgueil de certains musées britanniques!

L'agent de jntlice Manuel à M. Lépervier , chef du bureau des affaires mystérieuses.

Mon chef,

Je vais compléter par celle lettre la dépêche télégraphique exjiédiéc il y a une heure.

Les lois anglaises exigent des formalités sans nombre, et il est plus difficile de se faire rendre un cadavre que d’obtenir l’extradition d*Un assassin.

Le corps de M. de Maurevers retrouvé, j’ai pu en faire faire une photographie que je vous ai transmise dans ina lettre d'hier.

Mais la loi veut que tout homme assassiné soit transporté dans une salle dite di s morts et qu’il y reste

LA BELLE JARDINIERE

jusqu'à ce que son inhumation ait été permise par un jugement du shériff.

Naturellement, et me conformant à vos instructions, j’ai demandé que le cadavre me fût rendu, et je me suis soumis à toutes les formalités voulues.

Ma journée d’hier a été employée à cela.

Dans le courant de cette journée le corps de M. de Maure vers a été l’objet de la curiosité universelle.

La chambre des morts est ouverte au public, de neuf heures du malin à cinq heures du soir.

Le policeman Waston, que j’avais prié de rester auprès du corps et de me faire un rapport, a constaté que plusieurs personnes 1-avaient reconnu.

C’est d'abord un membre de l’aristocratie, lord G... qui pas'C les hivers à Paris et n’a point hésité à s'écrier :

— Mais c'est un Français, le marquis Gaston de Ma ure vifs.

F.nsuite une femme qui tient une maison garnie à Hampstendl a aflirrné qu’elle l’avait eu pour locataire.

Le policeman a pris l’adresse de cette femme, et, hier soir, je me suis présenté chez elle.

Kilo m’a montré la chambre qu'avait occupée M. de M.m revers et qui, depuis, n’a été habitée par personne.

Un avait brûlé différents papiers dans la cheminée. J’ai pu ressaisir quelques morceaux épargnés par le feu.

L’un d’eux, que je vous envoie est, comme vous pourrez le voir, couvert d'une écriture de femme.

On lit distinctement ces mots :

Reviens, mon b i ni -ai nu1 : je te pardonne.

Hier soir, j’ai obtenu l’autorisation de faire enlever ce matin à neuf heures le corps de M. de Maurevers et de l’emharqu *r pour la France.

Comme je craignais la décomposition, je me suis entendu avec un chirurgien très-habile qui devait faire un ; incision à la carotide et injecter le cadavre d’une solution de tannin.

Ce matin donc, je terminais ma mission et mes préparatifs de départ, lorsque le policeman Waslon est entré précipitamment chez moi et m’a annoncé la dis— I»arilion du cadavre.

Comment cet enlèvement a-t-il eu lieu ?

C’est ce que nous avons cru deviner à certains indires.

Comme la Morgue de Paris, la Chambre des morts est situé au bord de la rivière.

C’est un bâtiment carré n’ayant qu’un rez-de-chausséo divisé en trois j ièces :

La salle des morts, proprement dite, qui est séparée, par un grillage et une balustrade à hauteur d’appui, du vestibule dans lequel le public est admis.

Derrière la salle des morts une chambre de dissection où couchent les gardiens.

Le soir, on ferme les portes ouvertes au public, durant le jour, et les gardiens, au nombre de deux, se retirent dans la >alle de dissection.

Néanmoins, j’avais obtenu que deux policcmon, dont l’agent Waslon, passassent la nuit auprès du corps de M. de Maurevers.

La salle de dissection ouvre sur la Tamise par d.;ux fenêtres à terrasse de bois qui surplombent la rivière.

Ces fenêtres ne sont point grillées.

Quand la rivière est grosse, un homme qui passe debout, dans une barque, peut atteindre avec les mains la base de ces terrasses.

C’est par l’une d’elles que les ravisseurs ont dû pénétrer dans le monument funèbre.

On laisse quelquefois les fenêtres ouvertes, surtout quand il y a des corps dans la chambre de dissection.

Les gardiens allument alors un grand feu pour so préserver du froid.

C’est ce qui est arrivé la nuit dernière.

L’agent de police Waston m’affirme que jusqu’à dix heures du soir, les deux gardiens ont joué aux cartes.

Lui et son collègue sont demeurés dans la salle des morts.

Ce dernier a éprouvé le besoin de dormir et, Waslon lui ayant promis de veiller, il s’est allongé sur une table de marbre qui était vide.

Mais bientôt il a été pris lui-mème d’un impérieux besoin de dormir, auquel, malgré ses efforts, il n’a pu résister.

Quand il s’est éveillé, le soleil pénétrait dans la salir des morts.

Waston avait la tète si lourde que d’abord il ne s’est pas rendu compte du lieu où il se trouvait.

Puis, ses souvenirs revenant, il s’est aperçu que le corps de M. de Maurevers avait disparu.

L’autre policeman dormait toujours.

Waston a essayé de l’éveiller et, ne pouvant y parvenir, il s’est précipité dans la salle de dissection.

Les deux gardiens dormaierft pareillement, l’un couché sur la table, l’antre dessous.

Les cartes jonchaient le sol.

La fenêtre de droite était ouverte.

Waslon a trouvé une cordc solidement attachée à l’un des barreaux de la balustravb qui entoure la terrasse.

A force do secouer les gardiens, et le policeman, il est parvenu à les éveiller.

Ni cc dernier, ni les deux outres, pas plus que Waston, n’ont rien entendu, durant la nuit.

Mais il est évident que les voleurs sont entrés par la fenêtre et ont emporté lo cadavre, qu’ils auront descendu dans une barque en s’aidant de celte corde retrouvée par Waston.

Comment les gardiens se sont-ils endormis ? C’est là une énigme dont le chirurgien qui s’ôtait rendu directement à la Morgue m’a donné le mot.

Dans la soirée, l’un des gardiens est allé acheter du tabac à priser. Ce tabac a été pris dans un magasin de cigares du quartier.

Les deux policeinen et l’autre gardien en ont pris plusieurs prises, en commençant à jouer.

Le chirurgien, ayant trouvé la tabatière ouverte sur la table, a soumis à une analyse le reste du tabac quelle contenait.

Le tabac, était mélangé d’un narcotique presque fou-

droyant, ce qui explique la promptitude avec laquelle gardiens et policemen se sont endormis.

Sur ma demande, on a mis le marchand de tabac en état d'arrestation. Mais cet homme, que j’ai vu protester énergiquement de son innocence, soutient qu’il a vendu du tabac ordinaire.

D'un autre cêté, le gardien croit se souvenir qu’un homme du peuple , au moment où il sortait du magacin de cigares, lui a demande une prise.

On recherche cet homme, qui aurait fort bien pu, en introduisant ses deux doigts dans la tabatière, y laisser tomber le narcotique en question qui est sous forme de poudro noirâtre.

Toute la police de Londres est sur pied et j’espère encore retrouver le corps de M. de Maureveis.

Demain vous aurez une seconde lettre.

Agréez, etc,

iuncel.

La figure de cire qui représentait si parfaitement le cadavre de M. de Maurcvers que tout le monde s’y était trompé à première vue, avait été mise sous la garde de deux des agents de police conduits par le chef des affaires mystérieuses h Bellevue.

En même temps ils avaient ordre de surveiller M. Polydore Grosjean et de ne pas le laisser sortir de sa propriété.

M. Lépervier était revenu à Paris avec le commissaire de police, Montgeron et M. de Noirelerrc.

— Je vais arrêter cette femme qui habite, dit-on. maintenant, la rue Vieil!e-du-Templc. Ou M. Polydore Grosjean est son complice, ou bien il m'a donné une adresse réelle.

Tel avait été le raisonnement de M. Lépervier.

Cependant, au heu de se transporter directement •uo Veiilc du-Tcmple, il avait fait un léger détour et passé à son bureau pour y prendre deux autres agents.

Mon'geron et Casimir de Xoirelerre l’accompagnaient toujours.

Moins d’une lieure après, M. Lépervier, laissant tout son monde dans la rue, se présentait seul au concierge du n° 69 bis.

Il avait cru devoir prendre un déguisement et s'habdler en commissionnaire porteur d'une lettre.

— Madame Lévèque? demanda-t-il au concierge.

Ce dernier, qui était au fond de sa loge, accourut ci

répondit :

— Elle n’v est pas.

— Savez-vous si elle rentrera bientôt ?

— Elle ne rentrera pas.

— A quel étage derncurc-l-elle ?

— Au troisième, au fond de la cour. Mais il n'y a personne; elle est partie co matin en me disant qu'elle allait en voyage pour huit jours.

M. Lépervier comprit qu'il fallait décliner sa qualité.

Il annonça donc au concierge qu’il était agent de police et muni d’un mandat de perquisition.

Le concierge donna sans difficulté les clefs de l’apparlemcnt.

Alors M. Lépervier appela ses compagnons, et tous montèrent à l’appartement indiqué, à la grande émotion du concierge, qui répétait, en joignant les mains, que madame Lévèque était la plus honnête des femmes.

L’appartement était tout petit, meublé sans luxe, et indiquait une femme de moyen état.

Mais à peine M. de Montgeron était-il entré qu’il aperçut un périrait dans la chambre à coucher.

Ce portrait était celui d'un ouvrier, si on en jugeait pur les vêtements. Mais c'était aussi celui de M. de Maurevers, si on regardait le visage.

— Lui 1 toujours lui ! murmura-t-il.

En même temps, M. Lépervier trouvait sur un guéridon une lettre cachetée qui portait cette suscripliou :

A monsieur le ricomte de Montgeron.

— Voyez ! dit-il, cil la lui tendant aussitôt.

Montgeron prit la lettre et l’ouvrit.

Elle était signée : la Belle Jardinière, et l’écriluro en était élégante et fine :

Monsieur,

Celte lettre vous parviendra, j’en suis sûre, et peut-être la trouverez-vous vous-même à la place où je la laisse.

Vous avez voulu pénétrer un mystère, et pour ccb vous vous êtes adressé h la police.

Xi la police, ni vous, ne saurez jamais la vérité.

Vous me chercherez vainement. Pas plus que vous, M. Lépervier ne me trouvera.

b ailleurs vous ne me connaissez ni l'un ni l’autre.

Un seul homme m’a vue, et cet homme, M. Gus'avo Marion, est fou.

Monsieur le vicomte, Liisscz-moi vous donner un

conseil.

Vous êtes jeune, vous clés riche, vous pouvez vivre heureux cl atteindre une viei'bsse res|iectable.

Ne compromettez rien de cela par uno curiosité imprudente qui pourrait amener pour vous une catastrophe.

La police, que je défie, finira par se lasser de clicrclier inutilement M. de Maurevers mort ou vivant.

Faites comme la polie.'.

C’est au nom de l'amitié qu'avait pour vous le marquis de Maurevers que je vous parle.

Je quilte Paris.

Peut-être n’y rev iendrai-jc jamais.

Peul-être aussi nous rencontrerons-nous vingt fois léle-a-téle, et ne saurez-vous pas qui j’ai été.

Adieu, monsieur de Montgeron, suivez mon conseil. C'est une femme qté » ardemment aimé votre ami qui v ous le donne.

Votre servante,

LÀ BLLL£ JAUULVltiVÉ.

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