I.A BELLE JARDINIÈRE
Lr AJ.iitu.w3.
Les perquisitions minutieuses opérées par M. Lépurvier dans l'appartement n’amenèrent aucune découverte. 11 ne trouva ni lettres, ni papiers, ni rien qui pùt mettre sur les traces de la Belle Jardinière.
L’agent Manuel revint de Londres huit jours après.
11 n'avait pu, en dépit des efforts de la police ang'aise, retrouver le cadavre qu’on disait ctre celui du marquis Gaston de Maurevers.
Tout Paris connut cette aventure et s'en.énmt.
La police française rechercha la Belle Jardinière inutilement.
M. Polydore Grosjcan, mis en état d’arrestation, fut relâché au bout de huit jours.
La figure de cire, représentée à tous ceux qui avaient connu M. de Maurevers, fut reconnue par les uns et niée par les autres.
11 s'éleva, même des doutes sur cette ressemblance qui avait frappé si fort M. de Monlgeron.
L’agent Manuel prétendit qu’elle n’avait aucun rapport avec le cadavre volé à Londres.
Plusieurs mois s'écoulèrent.
Les recherches de la police se ralentirent, puis cessèrent tout à coup.
Cependant, au bout d’un an, une nouvelle rumeur se fit dans le monde où avait vécu M. de Maurevers.
Un jeune officier de la marine anglaise prétendit avoir rencontré aux Indes lox marquis parfaitement vivant.
Enfin, à la même époque, l'agent de police Manuel, atteint par un camion dans une rue encombrée de voitures, fut écrasé et transporté à l'IIélel-Dieu, mourant.
Mais avant de rendre le dernier soupir, il demanda avec instance à voir le préfet de police.
Ce haut magistrat se rendit â l'Hôtel-Dieu et reçut sa confession.
Cette confession avait-elle trait à la disparition du marquis Gaston de Maurevers?
Mystère I
ris nu eaoiouis
LE DERNIER MOT DE RüCAMBOLE
LA BULLE J A RDI N 1ÈRE
Il y avait près de deux ans que Rocambole était parti.
Le navire qui le transportait aux Indes, avec sa cargaison de prisonniers, avait-il réellement péri par le feu?
Rocambole était-il mort ?
Nul ne le savait en Europe, pas môme Vanda, qui, depuis deux années, attendait vainement que le Maître revint ou donnât de ses nouvelles.
Vanda et Marmouset ne s'étaient plus quittés depuis la mort tragique de Gifsy.
Milon vivait avec eux.
Tous trois attendaient le retour du Maître; et le Maître était l’objet de toutes leurs conversations.
Quelquefois Milon hochait tristement la tôle et disait :
— Ohl bien certainement il est mort.
Mais Vanda répondait :
— C’est impossible ! je suis certaine qu'il n’est pas mort.
Et comme elle disait cela pour la centième fois peutêtre depuis le départ de Rocambole, elle ajouta, ce soir-lh :
— Voulez- vous savoir sur quoi se fonde ma conviction!
— Oui, dit Milon qui ne demandait pas mieux que de la partager.
— Et bien ! reprit Vanda , je suis très-nerveuse, par conséquent très-impressionnable et je possède ce que les magnétiseurs appellent une organisation de voyant. Les gens que j’aime m'apparaissent souvent en rêve, fussent-ils à une distance de mille lieues.
— Et vous avez vu Rocambole ?
— Dix fois depuis son départ.
Et comme Milon continuait à hocher la tète :
— Tenez, dit Vanda , je gage que, s’il y avait ici un magnétiseur qui m’endormit, je pourrais vous dire où est Rocambole, ce qu’il fait, comment il est et s’il reviendra bientôt.
Milon se montrait incrédule.
Mais Marmouset, dont l’imagination était plus vive, s’écria :
— S’il ne faut qu’un magnétiseur, je sais où le trouver.
— Eh bien I va le chercher, mon enfant, dit Vanda.
Marmouset se leva, secoua le gland d’une sonnette
qui pendait auprès de la glace, et dit au valet qui entra :
— Faites atteler Tempête au coupé.
Marmouset, qui était bien changé déjà à l’époque de la mort de Gipsy, était maintenant un grand jeune homme mélancolique, d’une blancheur mate et distinguée, et d'une parfaite élégance.
On ne meurt pas d’un désespoir d’amour.
Vanda l’avait empêché de se tuer en lui disant que Rocambole comptait sur lui.
Marmouset avait d’abord vécu par ordre, indifférent à tout, songeant seulement à Gipsy morte.
Mais Gipsy lui avait laissé des millions, et l'homme riche se console toujours à la longue.
Le souvenir de Gipsy n’était plus maintenant qu'une douce mélancolie.
Il se complaisait dans les tristesses du passé, mais les ardeurs de l'avenir commençaient à l’assiéger.
Pendant ces deux années qui venaient de s'écouler Marmouset avait complété son éducation et il était, gràco à cotte merveilleuse intelligence de l’enfant de Paris, un homme en tous points bien élevé.
D’ailleurs il était si riche !
On l’avait remarqué au bois pour son habileté d’écuyer et la beauté de ses chevaux.
C'était le garç in qui avait les voitures et les équipages les mieux tenus de Paris.
Le club des Grevés avait sollicité l'honneur de le posséder dans son sein.
Les plus belles femmes du monde galant l’avaient fusillé do tendres regards et de sourires.
Mais Marmouset n’aimait personne ; son cœur était vide.
Peut-être eût-il voulu pouvoir s’abandonner à quoiqu'une de ces passions dévorantes qui absorbent si bien la vie d’un homme de vingt ans.
Mais le sentiment d’un devoir à remplir l’avait plus retenu peut-être que le triste et doux souvenir de sa chère Gipsy.
Ce devoir à remplir, c’était une mission mystérieuse laissée par Rocambole, à son départ, sous forme de pli cacheté que Marmouset ne devait ouvrir que dans deux ans.
Marmouset savait bien que cette fortune que lui avait laissée Gipsy était destinée à quelque grand œuvre do réparation et qu’il devait l’employer à racheter son •passé.
D’un autre côté, l’cpoque fixée par Rocambole approchait.
Et Marmouset attendait avec une fiévreuse impatience cette heure où il pourrait déployer sa dévorante ! activité.
Il avait donc demandé sa voiture.
Neuf heures sonnaient à la pendule du boudoir de Vanda, qui habitait toujours le petit hôtel de l’avenue Marignan, jadis cchetc par sir James Nively.
— Je serai de retour dans une heure, dit Marmouset en s’en allant.
Et R sc fit conduire rue du Faubourg-Poissonnière,
49 ter»
LA BELLE JARDINIÈRE
Cétait là qu'habitait un homme dont tout Paris était alors engoué.
C’était un Américain du nom de Ilunt qui avait opéré des cures merveilleuses par le magnétisme.
Petit, grêle, nerveux, il avait dans le regard une puissance extraordinaire et passé pour avoir endormi lesgens les plus incrédules et les plus rebelles au somnambulisme.
Comme on le pense bien , Marmouset avait changé de nom.
Sur les registres de l’Hôtel-Dieu où il était né, il avait été inscrit sous les prénoms de Victor-Albert et le nom de Prytavin qui était celui de sa mère.
Il avait repris c e nom.
Paris est léger, il s’occupe peu de savoir d'où viennent les gens qui se présentent à lui avec une grande fortune et un grand train.
M. Albert Prytavin était reçu partout avec le respect qu’inspire cette puissance moderne qu’on appelle l’argent, et nul ne s’était inquiété de savoir qu'il était né dans un hospice , d'un repris de justice et d’une femme perdue.
Marmouset fit donc passer sa carte au magnétiseur, qui était logé comme un nabab ou un fastueux dentiste et laissait volontiers faire antichambre à ceux qui le venaient consulter.
Sa carie eut un effet magique.
Le spirite sortit de son cabinet et vint avec empressement à la rencontre de Marmouset.
Celui-ci lui dit :
— Monsieur, veuillez prendre la peine de me suivre. Une de mes amies a la singulière fantaisie de se faire magnétiser.
En même temps Marmouset jeta un chiffon de papier qui n'était aulre qu'un billet de mille francs sur la cheminée de M. Ilunt.
Celui-ci ne prit que le temps de remplacer sa robe de chambre à ramages par un paletot et sa calote de velours noir à gland d’or par un chapeau.
Puis il suivit Marmouset.
Moins d’une heure après, comme il l'avait promis, Marmouset était de retour, dans le boudoir de Vanda* amenant le magnétiseur.
— Monsieur, dit Vanda à ce dernier, regardez-moi bien. Suis-je lucide ?
— Je le crois, dit le magnétiseur. Je crois même que vous avez une merveilleuse organisation de somnambule.
— Alors, endormez-moi !...
Et elle se renversa dans le fauteuil où elle était assise, tandis que l’Américain attachait sur elle son œil plein de fluide, et appuyait ses deux mains sur scs bras.
Milon et Marmouset attendaient avec une certain? anxiété le résultat de cette bizarre épreuve.
Tout à coup les yeux de Vanda se fermèrent; sa t le s'inclina un peu sur son épaule...
telle poussa un soupir.
Alors le magnétiseur lui dit :
— Voyez ( je le veux !
Un frisson parcourut tout le corps de Vanda et elle commença à s’agiter comme jadis la pythonisse do Delphes sur son trépied.
Puis soudain ses lèvres s’entr’ouvrirent.
— Je le vois, dit-elle, je le vois...
Milon et Marmouset avaient la sueur au front. Ils allaient enfin savoir ce qu’était devenu Rocambolc.
Vanda prononça d’abord quelques mots confus et à peine articulés.
Elle se débattait sans doute, avec ces ténèbres mystérieuses qui enveloppent l’âme du somnambule , au moment où cette âme va s'élancer dans les espaces, franchir d'innombrables distances et cependant demeurer en contact avec son corps qui aura pour mission de transmettre ses sensations et ses aventures.
Puis, peu à peu, tandis que les yeux demeuraient fermés, le front s’éclaira et parut entouré d’un rayon lumineux , le visage eut une expression calme , les lèvres s’entr’ouvrirent et laissèrent passer une parole nette et parfaitement articulée.
— Je le vois, dit-elle.
— Qui voyez-vous ?
— Lui!
Marmouset fit un signe au magnétiseur qui voulait dire :
— Nous savons parfaitement, Milon et moi, de qui • elle veut parler.
Puis, se penchant à l'oreille de M. Ilunt :
, — Demandez-lui où il est.
— Où le voyez-vous ? fit le magnétiseur.
Vanda répondit :
— Le ciel est étincelant d’étoiles, et cependant il est comme noir ; la chaleur est bridante. Le vent qui soulève la mer est un vent de feu. Il souffle de l’ouest.
Le tropique n’est pas loin.
« Les voiles du navire sont tendues sous l’effort du vent. Les vagues s’entr’ouvrent devant lui et le sillage qu’il creuse est rempli d’étincelles phosphorescentes.
c Lui , il est sur le banc de quart, calme, hautain, commandant à la mer comme il sait commander aux hommes.
« Bon vent, bonne route, tout va bien à bord I »
Et Vanda se tut.
— Qu© voyez -vous encore ? répéta le magnétiseur.
— Rien, le brouillard , répondit-elle.
Et elle retomba dans une sorte d’atonie silencieuse.
— La scène va changer sans doute, souffla M. Hunt à l'oreille de Marmouset. Attendons I
Au bout de quelques minutes, Vanda s'agita de nouveau ; mais son visage exprimait une épouvante indicible :
— Mon Dieu ! mon Dieu ! murmurait-clb.
— Que voyez -vous ?
— Le feu est à bord, il a envahi la cale, il menace la soute aux poudres. Mon Dieu !...
Et d’une voix saccadée, tandis que son visage et tout son corps révélaient une terreur profonde :
— Le feu est à bord... on a mis le canot à la mer... les hommes s'éloignent...
— Et lui?
— Lui, il reste... il est là, debout... suivant des yeux le canot...
« Le feu gagne ! Dieu !... »
Vanda fit un bond sur son siège et poussa un grand cri :
— L’explosion ! dit-elle.
Marmouset. Milon et le magnétiseur lui-même se regardaient avec effroi.
Mais soudain le visage crispé de Vanda se rasséréna, elle cessa de s’agiter convulsivement, un soupir de soulagement s’échappa de sa poitrine :
— Ah ! dit-elle.
— Eli bien ! qu'avez-vous vu? demanda le magnétiseur.
— Je n’ai pas vu, je vois.
— Que voyez-vous ?
— Lui , il nage appuyé sur une planche provenant des débris du navire.
« Le jour est levé... il nage toujoms... temps calme... une voile parait h l’horizon... il- nage avec ardeur., la voile grandit... c’est un navire, le canot est mis à la mer... sauvé !...
Milon et Marmouset jetèrent un cri.
Vanda se tut et retomba dans cette prostration qui paraissait devoir suivre chacun de ses accès de clairvoyance.
— Il faut la réveiller, dit Milon.
— Non, dit Marmouset, pas encore.
— Pourquoi donc ? fit naïvement le colosse.
— Parce qu'il ne nous suffit pas de savoir que lo Maître est sauvé.
— Vous voulez savoir ofi il est ?
— Oui.
Et Marmouset fit un nouveau signe au magnétiseur.
M. Ilunt posa sa main sur le front de Vanda , reprit son accent d’autorité et dit :
— Voyez ! je le veux ! il le faut !
Vanda s’agita encore ; mais son visage s'éclaira de nouveau de ce rayonnement* mystérieux qui semblait présager un spectacle agréable à sa vue intérieure.
— Il est à cheval, dit-elle. Le cheval est blanc, caparaçonné comme une monture de roi.
• 11 marche à côté d'un homme vêtu de rouge avec des épaulettes d'or.
« Devant eux, des hommes également rouges, avec des coiffures blanches, s'avancent en battant le tambour. J’entends des instruments de cuivre...
c C*est la musique d’un régiment de cipaycs.
« Derrière viennent les soldats, les uns blancs, les autres cuivrés..
« C’est le lendemain d’une bataille...
« Une bataille où il était et où il a combattu comme
un lion.
« Ils marchent sous un ciel brûlant, au milieu de plaines vertes, hérissées de monuments étranges...
— L’Inde, sans doute, murmura Marmouset.
— Où va-t-il 1 demanda lo magnétiseur.
•—Je ne sais pas... La nuit est venue... Le soleil s'est abîmé dans la mer... mais j'entends toujours les t imbours et les instruments de cuivre...
M. Huât se tourna vers Marmouset:
— Monsieur, dit-il, cette dame est fatiguée... il faut eu rester là pour aujourd'hui.
— Comme vous voudrez, répondit Marmouset.
M. Ilunt passa alors scs deux mains sur la tête, les épaules et les bras de Vanda, chassant le fluide magnétique en sens inverse ; et bientôt cette dernière rouvrit les yeux et promena autour d’elle un regard étonné.
Puis elle se souvint :
— Eh bien ? dit- elle.
— Le Maître n'est pas mort.
— Ah ! je le savais bien.
— Où est-il ?
— Dans l’Inde.
— Ai-je dit s’il reviendrait
— Non. dit le magnétiseur. Je vous ai trouvée fatiguée et j'ai pensé qu'il serait toujours temps de vous
ndormir de nouveau.
Vau la regarda Marmouset d’un air qui voulait dire :
— Nous ne peuvoispas causer librement en présence de cet homme; il faut le laisser partir.
L’Américain prit son chapeau, et Marmouset lui dit :
— Je vais vous reconduire chez vous, monsieur.
— Mo i ami, dit Vanda au jeune homme, n’oubliez pas une chose.
— Laquelle, madame? demanda Marmouset.
— C’est demain le jour fixé.
— Pour l'ouverture des instructions du Maître ?
— Oui.
— Demain, à huit heures précises, je serai ici.
Et Marmouset sortit avec le magnétiseur.
— Eli bien ! dit alors Vanda, se tournant vers Milon. encore tout ému de ce qu'il venait de Vjir et d’entendre ; eh bien ! crois-tu maintenant que Rocambole n’est pas mort ?
Marmouset reconduisit le magnétiseur chez lui; puis, éprouvant le besoin de marcher, il renvoya sa voilure, alluma un cigare et s’en revint à pied par les boulevards.
11 était alors environ onze heures du soir, les boutiques et les magasins étaient fermés. Les cafés et les bureaux de tabac restaient seuls ouverts.
Comme on était à la fin de mars, que le temps était doux, l’air tiède et le macadam sec, le boulevard était encombré comme en plein jour.
Marmouset marchait à petits pas, rêveur, et so de-