‹ [Le Dernier mot de RocamboleChapitre 53 sur 100 · I.a seconde balle du baron Henri lui avait fracassé · texte numérisé non relu

I.a seconde balle du baron Henri lui avait fracassé

LA BELLE JARDINIERE

l'émule droite et rendait l’usage de son bras impossible.

Mais, de la main gauche, Montgeron ramassa son pistolet, marcha ensuite ses cinq pas et fit feu.

Le baron ne fut pas atteint.

Montgeron poussa un cri de rage et tira son second coup.

Cette fois le baron chancela ; mais il ne tomba point.

Les témoins accoururent.

Montgeron avait le bras droit cassé; M. de C... avait reçu une balle dans la cuisse.

— Assez, messieurs, dit un des officiers. .

— Non pas, dit Montgeron ; à l’épée, maintenant.

— * * Mais, Montgeron, observa Marmouset , vous ne pouvez vous servir de votre bras droit.

— Je suis gaucher. El à moins que M. de C... ne se trouve hors de combat ?

— Je ne souffre pas, et je suis encore solide sur mes jambes, répondit le baron avec calme.

Devant l'exaltation furieuse de Montgeron, les téraoins'ne pouvaient que céder.

On apporta les épées, et le combat recommença.

La lutte fut longue et acharnée.

Montgeron était de première force et il avait un avantage, celui de tenir son épée de la main gauche.

Le baron perdait beaucoup de sang et commençait à chanceler.

Mais la fureur de Montgeron allait croissant. Il ne se ba' tait plus comme on se bat sur le terrain; il tirait avec l'impétuosité imprudente qu'on déploie dans les sa les d’armes.

Tout à coup on entendit un double cri,

Montgeron s’était fendu, et, en se fendant, il s’était enferré sur l’épée du baron.

M iis la sienne avait disparu jusqu’il la garde dans la poitrine de son adversaire, et tous deux s’affaissèrent sur l’herbe en même temps.

Le môme jour, à neuf heures du soir, M. Victor Prytavin, c’est-à-dire notre ami Marmouset, entra au club des Asperges.

Il ne trouva que des visages consternés.

Le duel du matin, dégénéré en véritable boucherie, ava l eu une issue funeste pour les deux combattants.

M. de Montgeron était mort dans la journée.

On avait emporté le baron Henri mourant et les med cins appelés en toute hâte avaient déclaré la blessure mortelle.

Cependant le baron vivait encore à neuf heures du soir.

Marmouset n’avait pas quitté M. de Montgeron jusques à son dernier soupir.

Le vicomte était mort en tenant le serinent qu’il avait fait à cette femme mystérieuse qui lui avait mis l’épéo à la main.

En vain, les larmes aux yeux, Marmouset avait-il essayé de lui arracher sou secret.

Montgeron était mort en murmurant :

— Je l’aime 1

Le vicomte ayant rendu le dernier soupir, une sorte de curiosité ardente s était emparée de Marmouset.

11 devinait bien que la feuune aux cheveux roux et lit la cause du duel. Mais quelle était cette femme?

C’était là ce qu’il voulait savoir.

Aussi Marmouset venait-il au club avec lo vague 03poir d’obtenir quelque renseignement qui fit jaillir la lumière sur celte ténébreuse affaire.

On causait, il écouta.

— Messieurs, disait le marquis de B... le môme qui, jadis, avait présenté le major Avatar au club, il est un fait certain pour moi, c’est que ce pauvre Montgeron cl le baron Henri n'avaient avant-hier matin aucun motif de haine l’un pour l’autre.

— Moi, dit un autre membre du club, jo puis vous affirmer qu'avant-hier, vers deux heures, je me promenais avec le baron devant Tortoni lorsque nous avons rencontré Montgeron. Ils se sont donué une poignée de main.

— Je ne vois qu’une histoire de femme qui ait pu amener la singulière provocation de Montgeron, ajouta un troisième.

— Voilà qui est impossible, dit le marquis.

— Pourquoi ?

— Mais parce que le baron n’habite presque jamais Paris.

— Qu’importe!

— Qu’il a rompu voici deux ans avec Gcorgette, sa dernière maîtresse.

— Peut-être une femme du monde.

— 11 ne va pas dans le monde, rnes amis.

— Messieurs, dit alors Marmouset, je crois pouvoir vous certifier, moi, qu’il y a une femme dans cette affaire.

— Allons donc !

— Montgeron était amoureux.

— Ahl

— Amoureux fou.

— De qui?

— D’une femme que j’ai vue... et qui lui a donné rendez-vous la nuit dernière.

« J’avais passé la soirée avec lui, il m’a quitté pour aller à son rendez-vous.

« Et il est revenu avec un duel sur les bras!

— Le baron n’était pas homme pourtant à troubler un rendez-vous d’amour, observa le marquis de B...

— A quelle heure le rendez-vous de Montgeron?

— Deux heures du matin.

— Bon ! dit un des membres du club, Henri est venu Ici à minuit et ne nous a quittés qu’après la provocation de Montgeron.

— Mais avant de venir ici, il était allé à l’Opéra, n’cst-co pas ?

— Oui.

— J’y étais aussi, moi, dit Marmouset, à deux pas de lui.

— Eh bien?

— Le baron causait de la femme dont Montgeron était amoureux...

— Mais quelle est donc celle femme?

— Messieurs, répondit Marmouset, vous me permettrez de mettre dans tout ceci une certaine réserve. La femme qui a occasionné cette boucherie était fort maltraitée par le baron Henri, et je dois vous dire que j'ai ajouté foi à ses paroles.

— Ah!

— Je suis mémo convaincu que la mort de Montgeron doit être vengée, que cette femme doit être punie, et c'est pour cela que je suis ici.

On regarda Marmouset avec curiosité.

Celui-ci reprit :

— Le baron n’est pas mort...

— Il est blessé mortellement.

— Soit, mais il peut vivre quelques heures encore.

— Peut-être...

— Qui de vous veut me conduire à son chevet?

— Les médecins s'opposent h ce qu’il voie personne.

— Mais il n’a pas le délire?

— Il jouit de tonte sa présence d'esprit, m'a affirmé Charles Hounot, le seul ami qui ait pu le voir, il y a suc heure.

— Eh bien! messieurs, dit Marmouset avec conviction, si l'un de vous veut se charger de ma carte sur laquelle j’écrirai deux mots au crayon, je suis persuadé que le baron demandera h me voir.

— Venez, dit le marquis de B..., le baron est au ürand-llétel, nous n’avons que le boulevard à traverser.

Marmouset et le marquis quittèrent le cercle.

Dix minutes après ils pénétraient dans le petit salon qui précédait la chambre du blessé.

M. Charles Hounot vint à la rencontre du marquis cl de Marmouset.

— Vous venez trop lard, dit-il d’une voix émue.

— 11 est mort...

— Non, mais il va mourir... dans un quart-d’heurc tout sera fini. Laissez-le mourir en paix.

— Et sans vengeance, n'esl-cc pas? fit Marmouset.

M. Charles Hounot tressaillit et regarda Marmouset avec étonnement.

— Monsieur, dit Marmouset, les minutes vaiont des siècles. M. le baron Henri meurt la victime d’une femme.

— Que dites-vous?

— Un mot de ses lèvres expirantes peut nous aider h le venger. Ce mot refuserez-vous donc qu'il le prononce?

L'accent de Marmouset était si ému, si convaincu, si impérieux, que M. Charles Hounot le prit par la mah et l’entraîna dans la chambre en disant :

— Venez!

Le baron était à l’agonie, mais son agonie était sans délire.

Il regarda Marmouset et le reconnut pour un dos témoins de son adversaire. Ses lèvres ébauchèrent u:i sourire et murmurèrent un mot :

— M»rci.

Marmouset se pencha sur lui :

— Monsieur le baron, dit-il, j’étais à l'Opéra hier.

— Ah! fit le moribond.

— Je vous ai entendu prononcer le nom de la femme de don Ramon.

L’œil du mourant brilla.

— Montgeron aimait celle femme.

Le baron eut un éclair dans la prunelle et regarda Marmouset plus attentivement.

— C’est elle qui a armé son bras. Au nom du ciel, monsieur, avant de mourir, dites-moi son vrai nom.

Le baron se souleva h demi, scs yeux étincelèrent comme deux brasiers.

Puis il retomba mort.

Mais avec son dernier soupir un nom s'était échappé de ses lèvres :

— la belle moixitae!

Ainsi donc la femme pour qui M. de Munlgeron était mort d'amour, c’était la B-Ile Jardinière!

Marmouset avait connu celte histoire.

Quand il fut reçu au club des Crevés, il n'y avait guère qu'un an que les plus ardents amis de M. de Maurevers avaient fini par renoncer à éclaircir ie mystère qui enveloppait sa disparition.

L'élève de Hocambole savait donc cette histoire tout au long, et il eut un tressaillement galvanique en recevant du mourant cette suprême confidence.

Mais le baron Henri était mort en prononçant ce nom, et Marmouset seul l’avait entendu.

Le marquis de B..., Charles Hounot et les deux médecins ne comprirent alors qu’une chose, c’est que le baron venait d'expirer.

Marmouset était jeune.

Son visage bouleversé était la conséquence du spectacle qu'il avait sous les yeux.

Du moins, telle fut leur conviction...

D'ailleurs Marmouset murmura :

— Trop tard !

Et quelques minutes après, il quitta la chambre mortuaire, disant au marquis de B...

— Je suis convaincu que si on avait dit ce malin au baron Henri que Montgeron ne le provoquait que par amour pour celle femme, il eût, d'un mot, forcé son adversaire à renoncer au combat et A lui tendre la main.

— Mais enfin, quelle est-elle celte femme? demanda le marquis.

Au moment où il faisait cette question, Marmouset et lui se trouvaient sur le trottoir, devant le Grand - Hôtel, et sous les rayons d'un bec de gaz.

— Marquis, dit Marmouset, regardez-moi bien, je vous prie.

M. de B... attacha sur le jeune homme un œil surpris.

Muramsel éLnl paie, et'. a physinomie respirait

LA BELLE JARDINIERE

Li Utile Jantmiitc, cpcuvautcc, (H Iriller uu poipiiard La maie de Marmouset, t l'apc dut).

une énergie et une résolutinn qui étonnèrent le vieux viveur.

M. de R... était un homme d’au moins quarantecinq ans.

— Eh bien? demanda-t-il.

— Je me suis fait un serment, il y a cinq minutes, marquis, poursuivit Marmouset.

— Et ce serment?...

— Consiste à venger la mort de Monlgeron qui était mon ami et le vôtre; et celle du baron qui meurt en galant homme.

— Mais comment les vengerez-vous ?

— Me donnerez-vous votre parole de gentilhomme que ce que je vais vous dire restera entre nous ?

— Je vous la donne.

— En expirant le baron a prononcé un mot, un nom.

— Ah !

— Ce nom me met sur la trace d’une vaste intrigue. Et, Dieu aidant, je débrouillerai Celle intrigue, marquis.

— Avez-vous besoin de moi ?

— Non, pas pour le moment, du moins. Mais si jamais voire concours m'est nécessaire, j'irai vous trouver.

— Je serai prêt, dit M. de B...

Marmouset fit un signe b son cocher qui l'attendait à la porte du club, et qui, traversant la chaussée , vint se ranger devant le Grand-Hôtel.

— Adieu, marquis, dit-il.

— Vous ne remontez pas avec moi ?

— Non.

— Et si on me demande ce que vous aura dit le pauvre Henri?

— Vous répondrez qu'il expirait au moment où nous entrions. Au revoir.

Et Marmouset serra la main du marquis, monta dans son coupé et s'éloigna.

Il tira sa montre en passant devant la Madeleine.

— Dix heures , pensa-t-il. Ce n’est qu a minuit que

je dois ouvrir le pli cachet!' du Maître. J’ai le temps.

El secouant le g'and de soie , il baissa une des glaces du coupé et dit au cocher :

— Tu monteras les Cbamps-Êlysées jusqu'au numéro 69 1er.

— Montgeron expirant, pensait encore Marmouset durant le trajet, Montgeron m'a prié de couper une mèche de ses cheveux et de la porter à cette femme. I Voilà qui inc fait une entrée toute naturelle ; et je n'aurai nul besoin de briser une porte ou de m’introduire par une fenêtre.

• Il faut toujours respecter la loi, même avec les assassins.

Dix minutes plus tard, le coupé s'arrêtait à l'adresse indiquée.

Marmouset mit pied à terre et renvoya le cocher en lui disant :

— Tu peux rentrer, je m'en irai à pied.

Et tandis que le coupé s'éloignait, il se mit à examiner la maison qu'il avait devant lui.

C'était un petit hôtel élevé d* un seul étage , bâti au fond d'un jardin dans .lequel se trouvaient encore quelques vieux arbres.

Cette demeure avait, en plein Paris, quelque chose de mélancolique et de solitaire.

Une seule lumière brillait au rez-de-chaussée, derrière les persicnnes de la dernière croisée.

Marmouset sonna à la grille.

La lumière changea de place et se promena sur toute la façade.

Puis, peu après, des pas se firent entendre dans le jardin, et un domestique en petite livrée vint ouvrir.

A la vue de Marmouset cet homme parut étonné et dit :

— Monsieur se trompe sans doute.

— Non pas, répondit Marmouset. Don Ramon Figuerra-y-Mendez ?

— C'est ici, monsieur.

— Don Ramon y est-il ?

— Non, monsieur, il est au club.

— Et Madame ?

— Madamo y est. Mais Madame ne reçoit jamais personne en l’absence de Monsieur.

— Eaitcs-lui passer ma carte et elle me recevra.

En parlant ainsi, Marmouset écarta le valet avec

l’autorité d'un homme qui n'a pas pour habitude d’étre éconduit, et il entra dans le jardin.

Puis, au lieu de donner sa carte à lui, il remit une carte de feu M. de Montgeron.

Le valet entra dans l'hôtel, et Marmouset se promena dans le jardin pendant quelques secondes.

Puis le valet revint :

— Madame attend monsieur le vicomte, dit-il.

Ce» mots causèrent à Marmouset une sorte du stupeur.

Comment cette femme qui avait si bien préparé la C’ '.astrophe du matin en ignorait-elle le résultat 1

Elle ne savait donc pas que Montgeron était mort ?

Néanmoins, Marmouset suivit le valet.

Celui-ci lui fit traverser un petit vestibule, puis un salon, et poussa enfin la porte d'un boudoir, dans lequel se tenait la femme aux cheveux roux.

Marmouset s'arrêta sur le seuil.

La femme mystérieuse était à demi couchée sur une chaise longue auprès du feu, et tournant la tète vers la porte et regardant Marmouset avec une parfaite indifférence, elle lui dit :

— Monsieur le vicomte de Montgeron, mon mari, Don Ramon, m'a beaucoup parlé de vous; et je suis heureuse de vous recevoir...

En même temps, elle lui indiquait de sa petite main gantée un siège auprès d’elle.

— Celte femme a l'aplomb d'une comédienne consommée, pensa Marmouset.

Et il entra.

Marmouset se prit à considérer cette femme avec une grande attention.

Elle était calme, souriante et rien dans son attitude ne trahissait la plus légère émotion.

— Monsieur de Montgeron, continua-t-elle, je sais ce qui vous amène.

— Ah ! fit Marmouset, vous le savez, Madame ?

— 11 parait que l'autre nuit, mon mari vous a gagné une somme considérable.

L’étonnement de Marmouset commençait à ressembler à de la stupeur.

— Et vous venez vous libérer, ajouta-t-elle, esclave que vous êtes do ce préjugé que les dettes de jeu se payent dans les vingt-quatre heures I

Cette fois Marmouset n’y était plus.

— Madame, dit-il, je crois qu'il y a un malentendu entre nous.

• — Ah ! fit-elle, comment cela î

— Je ne suis pas M. de Montgeron.

Elle se leva et parut fort étonnée à son tour.

— Vous n’ètcs pas M. de Montgeron ? dit-elle.

— Non, Madame.

— Qui donc êtes-vous, monsieur ?

— Un ami de M. de Montgeron.

— - Alors vous venez de sa part î

— Sans doute.

En même temps Marmouset tira de sa poche un petit portefeuille en cuir de Russie, l’ouvrit et tendit à la belle femme une mèche de cheveux bruns.

— Qu’esl-ce que celte plaisanterie, Monsieur ? ditelle jouant toujours l'étonnement.

Elle était debout, devant Marmouset , qui s'était levé pareillement.

Son visage était impassible et un vague sourire n'avait point abandonné scs lèvres.

— Ce n'est point une plaisanterie. Madame, répliqua froidement Marmouset , M. de Montgeron s'est battu ce matin.

— Ah I mon Dieu I

— U s’est battu avec le baron Henri de C

LA BELLE JARDINIÈRE

Et, en prononcent cc nom, Marmouset attachait un mil ardent sur la femme aux cheveux roux, mais elle ne sourcilla point.

— Qu'est-ce que le baron Henri de C...? demandat-elle.

— Hier encore, c’était un ami de M. de Montgeron.

— Et ils se sont battus?

— Pour une femme.

— Vraiment ?

— Une femme que M. de C... disait être une misérable et que M. de Montgeron aimait comme un fou.

— Mais enfin, dit-elle toujours calme, toujours impassible, quel a été le résultat du duel.

— Une boucherie. Madame.

— En vérité !

— Ces Messieurs ont fait coup fourré. M. de Montgcron est mort dans l'après-midi.

— EtM.de C...?

— Il est mort il y a une heure.

— Mais c'est épouvantable, monsieur, cc que vous me racontez-là.

— Aliéniez, Madame; attendez, continua Marmouset. Montgeron, en mourant, m’a chargé d’aller trouver celte femme et de lui dire qu'il mourait heureux puisqu’il mourait pour elle... et il m'a prié de lui couper une mèche de ses cheveux et de la lui offrir.

Et Marmouset tendait toujours la mèche h la femme aux cheveux roux.

Elle fit un pas en arrière, l’ccrasa d'un regard et lui dit :

Assurément, vous vous trompez, monsieur, je ne suis pas la femme pour qui est mort M. de Montgeron.

— Cependant il a bien prononcé votre nom, madame.

— C’est impossible.

— Vous êtes jiourtanlbien la femme de don Kamon?

— Sans doute.

— Alors c’est vous.

— Monsieur, dit-elle avec un accent d’irritation dans la voix, il est tard, mon mari peut revenir du club d'un moment à l'autre et, bien que nous soyons en temps de carnaval, il lui serait permis de ne pas trouver de son goût la plaisanterie que vous osez me faire.

— Madame, reprit Marmouset, je ne plaisante jamais, et je vais vous < n d nner une preuve sur-le-champ.

— Ah ! voyons? lit-elle.

Et elle i elrouva tout son calme.

' — M. de Montgerons a eu jadis un ami intime : Il s'appelait le marquis de Maurevers.

Elle eut un léger frémissement des narines, à ce nom, mus c fut t u!.

— Veuille; m’excuser, dit-elle, mais je suis étrangère cl peu au courant des noms de la noblesse française...

— Attendez, Madame, poursuivit Marmouset, ce monsieur de Maurevers disparut. On croit qu'il fut assassiné.

— Mais en quoi tout cela peut-il m'intéresser, monsieur? lit-elle avec un geste d'impatience.

Marmouset, imperturbable, continua :

— N'était-ce pas l’ami de M. de Montgeron ?

— Soit. Après?

Et elle se replongea dans sa chaise longue, comme si elle se fiit résignée par avance à suhir une conversation qui l'importunait au plus haut degré.

— M. de Maurevers avait un autre ami, c’était le baron Henri de G...

Cette fois, la femme aux cheveux roux fut trahie par une légère pâleur.

— Une femme, poursuivit Marmouset, a été mêlée à sa disparition et probablement à l’assassinat de M. de Maurevers.

— Monsieur, dit la femmo de don Ramon, jé commence à croire que j’ai affaire à un fou.

— Ah ! madame...

— Vos histoires so compliquent si singulièrement que je vais vous prier de faire comme dans les conteurs en vogue et de me dire : la suite à demain.

— Un mot encore, Madame, et j'ai (îni.

Cette fois, Marmouset s’approcha de la porte, comme s’il eût voulu barrer le passage aux domestiques, si un coup de sonnette les eût appelés.

— Madame, dit-il, ta femme pour qui M. de Montgeron est mort, c’est celle-là même qui a causé la mort de M. de Maurevers, et, avant d’expirer, M. le baron Henri de C... m'a dit son vrai nom.

Cette fois, elle se dressa de nouveau.

Elle était pèle et son œil était en feu.

— Cette femme se nomme la Belle Jardinitre, acheva froidement Marmouset.

Elle jeta un cri et recula, comme s’il elle eût vu se dresser devant elle un reptile.

— Mais qui donc êtes-vous? lit-elle.

— Un homme qui va vous tuer ! répondit Marmouset.

Et la Belle Jardinière, épouvantée, vit briller un poi

gnard dans la main de .Marmouset.

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La femme aux cheveux roux parut alors en proie à une sorte de terreur vertigineuse.

— Grâce ! dit-elle, grâce I no me tuez pas!

Et elle joignait les mains et regardait Marmouset d'un œil suppliant.

Marmouset lui dit .

— Madame, ce n’est pas une simple curiosité qui m'a amené ici. J'ai fait un vœu, et je dois l'accomplir

— Mais que voulez-vous donc de moi? lit-elle avec un redoublement d'effroi.

— Je veux savoir.

— Mais quoi?

— Vous étiez bien réellement la Belle Jardinière?

— C’est vrai, dit-elle. .

— Alors vous savez ce qu’est devenu M. de Maurevers.

Elle tomba à genoux devant Marmouset :

— Oh! ne me le demandez pas! lit-elle. Au nom du ciel, ne me le demandez pas!

— Si je ne sais toute la vérité sur cette histoire.

répondit froidement Marmouset, vous clés une femm * morte.

Elle paraissait en proie h une si grande épouvante que Marmouset la crut en soi» pouvoir.

— Nous sommes seuls ici, Madame, dit-il, cette fenêtre donne sur le jardin et j’ai fermé la porte. Si vous tentiez d’appeler vos gens, si vous aviez le malheur de secouer le gland de cette sonnette, je vous aurais poignardée avant qu'on n arrivât, et je prendrais la fuite par le jardin.

— Mais, Monsieur, disait-elle en se tordant les mains de désespoir, les secrets de M. de Maurevers ne sont pas les miens.

— M. de Maurevers est mort, et je me suis juré de savoir où... et comment...

L’acceni de Marmouset était résolu, et il était facile de comprendre qu’il exécuterait la menace, si cette femme P y forçait.

De son côté, elle parut se résigner.

— Monsieur, dit-elle, l’histoire de M. de Maurevers est longue, je l’ai écrite tout entière.

— Ah!

— Elle est là, dans ce meuble...

F.t elle montrait un petit bahut en bois de ro:e qui se trouvait entre les deux croisées.

En même temps, elle prit une clef à son cou.

— Si vous vous défiez de moi, dit-elle, ouvrcz-Io vous-même.

El elle lui tendit la clef.

Marmouset, avant de prendre la clef, alla vers la porte du boudoir, la ferma à double tour et mit dans sa poche la clef de cette porto.

Puis il revint vers le meuble qu’il ouvrit.

— Voyez-vous un tiroir à gauche? dit la Belle Jardinière.

— C’est celui-là.

Marmouset mil sans défiance la main sur le bouton du tiroir.

Puis il lira à lui.

Mais soudain une détonation se fit entendre, deux tiges de fer sortirent des profondeurs du mur, comme deux bras qui se dégagent tout à c >up d’un manteau, saisirent Marmouset tombé à genoux, et le clouèrent pour ainsi dire contre le meuble.

Quant à la détonation, elle était le résultat d’une capsule fulminante placée dans l'intérieur du tiroir.

Le meuble était une souricière à voleur.

Son ingénieuse construction avait habilement dissimulé les deux crampons de fer dans le mur.

Ces crampons étaient mis en mouvement par un ressort que l’explosion de la capsule faisait partir.

Ce mécanisme, au moins aussi ingénieux que celui de ces coffres-forts munis d’un pistolet qui lue le voleur, avait sur eux cet avantage qu'il prenait !e voleur vivant, en même temps qu’il prévenait de la capture les gens de la maison.

Marmouset jeta un cri de rage, auquel la femme aux cheveux roux répondit par un éclat de rire moqueur.

En même temps, et tandis que Marmouset se d battait vainement et secouait avec fureur les griffes de fer qui l’étreignaient, elle s’approcha de lui :

— Monsieur, lui dit-elle, vous ôtes en mon pouvoir, et je n'ai qu’un signe à faire pour que vous soyez un homme mort. Cependant, j’ai pitié de vous, et je vais vous donner le mémo conseil qu’à M. de Montgeron : « Ne vous mêlez jamais plus d? mes affaires. »

Marmouset secouait toujours inutilemeyt ses deux crampons.

A demi écrasé sur le meuble, il avait pu, néanmoins se retourner nu peu et apercevoir la Belle Jardinière.

Celle-ci avait, en ce moment, le visage moqueur et satanique, en même temps que scs yeux lançaient de véritables éclairs.

Le valet qui sans doute avait introduit Marmouset, prévenu par la détonation, était venu frapper à la porte.

— Va-t’en, répondit sa maîtresse, je n’ai nul besoin de toi.

Alors elle s’approcha des croisées, qu’elle ferma l’une après l’onlro hermétiquement, en ayant bien soin de tirer les rideaux.

Buis elle s’approcha du mur opposé, poussa un ressort, cl une porte masquée dans la tenture s’ouvrit.

La lit-lie Jardinière avait disparu.

Mirmous l se trouvait seul, se consumant en efforts impuissants et ne pouvant briser cette armature de fer qui l'enveloppait.

Les flambeaux brûlaient sur la cheminée éclairant le boudoir dans ses moindres recoins.

Les yeux de Marmouset furent attirés tout à coup par une sorte de vapeur blanchâtre qui s’élevait du s >1, dons un coin.

Ün eût dit d’abord une bouffée de tabac se dégageant d'un cigare.

Puis la bouffée grandit et prit les proportions d'un nuage, ressemblant à ces lambeaux de brouillard qui, après la pluie lèchent le fond des vallées.

Le nuage grandit peu à peu.

Marmouset étonné le voyait s’avancer vers lui, en môme temps qu’il mon! ait vers le plafond.

Bientôt il eut dépassé la cheminée, et les flambeaux brillèrent au travers comme deux soleils sans rayons.

En même temps aussi une odeur pénétrante parvint à Marmouset.

Le brouillard étrange était parfumé; et il avançait toujours.

Et bientôt, il enveloppa Marmouset tout entier.

Le brouillard était tiède, le parfum était doux.

Marmouset éprouva une singulière volupté, et quelque chose comme un apaisement subit de sa colère.

Ainsi le buveur d'absinthe qui porie, morose et découragé, le verre à ses lèvres, voit tout à coup la vie sous des couleurs moins sombres.

Le brouillard s’épaisissait toujours.

Bientôt les flambeaux ne furent plus au travers que deux points rougeâtres, diminuant, diminuant toujours et qui finirent par s’éteindre.

LA BELLE JARDINIÈRE

Bientôt aussi, la respiration Je Marmouset éprouva

une légère oppression.

Le brouillard le pénétrait par tout les porcs comme un bain russe.

Puis enfin ses yeux se fermèrent...

En mime temps, les crampons de fer se distendirent et lui rendirent la liberté.

Mais Marmouset ne songea point à profiter de celte liberté pour fuir.

Et il se coucha voluptueusement sur le tapis, s’allongeant sous les caresses mystérieuses do ce brouillard embaumé.

XUi

Marmouset fut alors en proie à une sorte d'ivresse ressemblant h celle que procure te liaxbicli. Ses yeux s étaient fermés ; cependant il ne dormait pas,

•la' UVOXISOX.

et il avait conscience de cc qui se passait autour de lui.

Le broui'lird parfumé conlin lait k le pénétrer lui montait au cerveau et lui faisait éprouver une jouissance mystérieuse.

Deux fois, il essaya de sc lever et ne le put.

Enfin, la troisième fois, il y réussit, marcha en chancelant jusqu'il la chaise longue tout h l'h' ure occupée par 11 femme aux cheveux roux, et s'y laissa retomber sans force, mais toujours livré il cette ivresse singulière.

Alors un nouveau phénomène se produisit.

Le brouillard perdit de son intensité, tout en conservant son parfum pénétrant, et une clarté mate vint frapper de nouveau au visage Marmouset qui rouvrit les yeux.

L'homme qui, tout à l'heure, brandissait un poignard, avait fait place peu à peu à un homme heureux

el n'a> ant pas la conscience do son étrange bonheur.

Marmouset songeait à la Belle Jardinière.

Non plus h la femme poursuivie et ensuite adorée par Mnnlgeron ; mais il la fenune qu'il avait vue tout à l'heure et qui lui paraissait si belle.

Et Marmouset murmura avec un accent de volupté inouïe :

— Oh ! comme on doit aimer celte femme 1

Alors, il se fil un liger bruit, un pas furtif glissa sur le lapis du boudoir, le brouillard devint de plus en plus Iran parent, et Marmouset vit la femme aux cheveux ruux qui s'avancait vers lui.

Elle avait aux lèvres un sourire A donner le vertige.

Son œil, chargé de magnétiques effluves, se fixa sur Marmouset cl acliçva de lui faire perdre la raison.

Puis d’une voix douce, harmonieuse, fascinatrice :

— Ah! dit-elle, lu crois qu'on doit m’aimer ?

— Oui, murmura-t-il avec extase.

Elle \ int s'asseoir auprès de lui et prit une de ses mains dans les siennes.

A ce contact, Marmouset se sentit mourir de volupté.

— Et toi, dit-elle, m’aimerais-tu î

— Oh 1 oui.

Et Marmouset, complètement fou, essaya de passer un de scs liras autour de sa taille flexible et mince comme celle d'une gu 'p».

— Mais ne voulâis-iu pas me tuer tout A l’beure ? dit-elle.

— Non... Je ne sais pas... lé t’aime..,

— Ah !

— Parle, ordonne, continua Marmouset, je serai ton esclave.

Elle lui jota scs deux bras autour du cou :

— Pourquoi, reprit-elle, voulais-tu donc venger

Montgeron î

A ce nom, .Marmouset eut un faible éclair de raison; il essaya meme, un moment, do secouer cette torpeur voluptueuse qui l'étreignait, d'appeler à lui toute sa présence d'esprit pour rompre le charme fatal.

Mais la force lui manqua.

— Mout.eron, balbulia-t-il, Montgeron? Connais pas .. Qu’est-ce que ce .Montgeron ?

— Et tu m'aimes ?

— Oh!...

11 se laissa glisser A genoux devant elle et la regarda avec extase.

Le hroudlard n'était plus qu'une gaze légère au travers de laquelle les (lambeaux qui brûlaient sur la chemime avaient repris tout leur éclat.

— Je t'aime !... je l'aime I... répétait Marmouset.

Eli e se pencha sur lui, et ses lèvres effleurèrent les

lèv res du jeune homme.

Alors Marmouset ferma de nouveau les yeux, et son L.vprit s'envola dans le monde des rêves.

t:t quand Marmouset revint h lui, un froid vif et piquant le pénétrait par tout le corps.

En meme temps, il sentit qu’il était couché sur la terre humide.

Ses yeux, ouverts tout à coup, rencontrèrent un ciel gris, nuageux, dans lequel couraient les premières clartés du malin.

Le boudoir de la femme aux cheveux roux .avait disparu.

Marmouset était couché en plein air, sur le dos, au milieu du chantier désert d’une maison en construction.

Il était tout meurH, tout contusionné, et son cerveau, encore alourdi par les fumées de cettè b zarre ivresse à laquelle il était en proie, essayait vainement de coordonner ses idées et ses souvenirs.

Il se leva, fit jouer ses membres pour leur rendre leur élasticité ordinaire.

Puis il se mit à marcher.

Le chantier était clos par une palissade en planches.

Cependant au milieu de la palissade il y avait une brèche.

Ce lut vers ce point que Marmouset se dirigea.

La brèche était assez grande pour que le corps d*un homme y pût passer.

Marmouset se glissa au travers.

11 se trouva alors sur im de ces boulevards encore déserts, au long desquels s’élèvent quelques rares nuisons, et qui, percés nouvellement, descendent des environs de la barrière de l’Etoile vers la Seine en passant sur les ruines du Trocadéro.

Marmouset finit par rassembler ses souvenirs un h un.

Il se rappela les événements de la veille, la mort de Montgeron et du baron Henri; puis son expédition nocturne chez la Belle Jardinière, et les cranq>ons de fer qui l’avaient réduit à l'impuissance, el le brouillard iiarfumé el les regards enivrants de cette femme, aux pieds de laquelle il s’était endormi.

Alors, secouant les dernières torpeurs de l’ivresse opiacée qui l’avait étreint, il fut saisi d’un sentiment de colère.

Cette femme s’était jouée de lui, comme elle s’était jouée de Montgeron, du baron Henri et peut-être de 1 infortuné Maure vers.

— Mais je suis l'elève de Kocambole, moi î se dit- il avec un accent de fierté. Et nous verrons bien. A nous deux donc, la Belle Jardinière 1

Comme on le voit, ce violent amour d’une heure qu’il avait éprouvé faisait place, chez Marmouset, à un sentiment de h ine et de ressentiment.

11 eut bientôt retrouvé son chemin; et, traversant tous ces terrains boueux. qui s’étendent à droite du Trocadéro, il se dirigea vers l’avenue Marignau.

Valida avait pa sé toute la nuit b attendre vainement Marmouset.

Quand elle le vit paraître, elle s’écria :

— Que t’est-il doue arrivé, pour que tu oublies les

volonté iu MaLia 1

LA BELLE JARDINIÈRE

— C’est juste, répondit Marmouset. G’était celte nuit, à minuit, que je devais ouvrir le pli cacheté.

— Et il est sept heures du matin.

— Pardonnez- moi, mais il n’y a pas de ma faute.

Et sans vouloir s’expliquer davantage, Marmouset

s'enferma dans le boudoir de Vanda et rompit le cachet de cette volumineuse enveloppe qui renfermait les volontés de Rocambole.

L’enveloppe que Marmouset venait d'ouvrir en renfermait deux autres.

Mais celles-là étaient ouvertes.

L’une, assez volumineuse, contenait un manuscrit.

L’autre, plus petite, renfermait une simple lettre signée Rocambole, et que le maître adressait non-seulement à Marmouset, mais encore à Vanda et à Milon.

Cette lettre était ainsi conçue :

« Paris, ce 21 novembre 186... une heure avant mon départ.

Mes amis.

Dans quelques minutes j’aurai quitté Paris. Je vais dans l'Inde.

Si mes prévisions se réalisent, je serai de retour dans deux ans. ,

Alors vous n’ouvrirez pas l'enveloppe, qui contient cette lettre.

Si dans deux ans je ne suis pas revenu, c’est que vous aurez à exécuter mes volontés.

Écoutcz-moi.

Toi, Vanda, après avoir été une grande dame, tu es tombée bien bas, jadis.

Toi, Marmouset, tu as été voleur; tu as failli devenir assassin.

Toi, seul, mon vieux Milon, tu n'as à ta charge que des actes de dévouement et de vertu; mais tu es devenu, comme les deux autres, un complice de Rocambole revenu au bien, et tir dois marcher avec eux.

Le jour où j’ai quitté le bagne, mes amis, j'ai compris que Dieu ne me ren lait ma liberté qu’à la condition que j'emploierais chaq :o heure et chaque minute de ma vie à réparer mes fautes, et toi, Vanda, et toi. Marmouset, vous ne vous êtes associés à celte vie que . pour suivre mon exemple.

Nous ne nous appartenons pas.

Nous nous devons à tout être qui souffre et qui a besoin d'un appui.

Or, hier soir, comme je faisais mes préparatifs de départ, on m’a apporté une lettre d'une écriture inconnue sans signature et que je transcris ici textuellement :

« Si l'homme qui s’est appelé tour à tour Rocambole et le major Avatar continue à marcher dans la voie de la réhabilitation ; s’il est toujours le protecteur des opprimés et l’ennemi des persécuteurs, il est supplié de se rendre rue de Ménilraontant, n° 16, où il trouvera la plus grande infortune qu’il ait jamais rencontrée peut-être. »

Dix minutes après, j’étais en voiture; trois quarts d’heure plus tard, j’arrivais rue de Ménilraontant.

Le numéro 1 6 est une porte cochère ouvrant sur une longue cour étroite et bordée, à droite et à gauche, de vieilles maisonnettes en torchis.

C’est une de ces misérables cib*s habitées par uno population ouvrière que le chômage atteint fort souvent et qui alors en est réduite aux tortures de la faim et du froid.

Il y avait dix maisons dans cette cité.

Laquelle était celle où on m'attendait?

Le billet que j’avais reçu ne portait pas de signature.

Je m'arrêtai donc au seuil de la porte et je cherchai à m'orienter.

Devant la troisième maison de gauche, j'aperçus un enfant de sept ou huit ans qui me regardait avec une certaine attention.

Enfin il 6e décida à venir à moi.

C’était bien ce qu’on appelle l'onfant de Paris.

Sa blouse grise était propre, sou linge blanc. Il portait une petite casquette noire sur une broussaille de cheveux châtains.

Maigre, chétif, mais intelligent et l’adl vif, il me regarda et me dit :

— Est-ce que tu n’es pas Rocambole, monsieur?

— Oui, mon ami, lui répondis-je.

— Alors, viens avec moi, reprit-il, maman était bien sûre que tu viendrais.

Et il se mit à marcher devant moi.

Ij porte devant laquelle je l'avais aperçu tout d’abord, ouvrait sur une allée étroite et sombre, nu bout de laquelle était un escalier roide et tournant.

L’enfant, arrivé au bas de cet esca ior, me regarda de nouveau ; puis, avec un sourire mélancolique :

— C’est haut, me dit-il, c’est au sixième.

— Montre-moi le chemin, répondis-je.

Le sixième voyait la fin de l’escalier.

Là, il y avait un corridor sur lequel donnaient plusieurs portes numérotées.

L’enfant me conduisit tout au fond, ouvrit celle qui portait le numéro 9, et dit en la poussant :

— Maman, voilà Rocambole!

J’entrai.

J'étais dans une de ces pauvres mansardes de huit pieds carrés qui prennent jour sur les toits par une croisée à tabatière.

Le mobilier était chétif, mais d’une extrême propreté.

Dans un coia. il y avait un lit; et, couchée dans ce lit, une femme pâle, maigre, au regard fiévreux, mais dont le visage conservait encore les traces de la jeunesse et d’une grande beauté.

Elle me regarda en souriant et me tendit une main longue, fluette et presque diaphane, tant clic était amaigrie.

— Ah 1 dit-elle, je savais bien que vous viendriez....

Je la regardais, et il me semblait qu'un lointain i souvenir traversait mon esprit.

— Vous ne me reconnaissez pas, vo is, me dit-elle ; mais je vous reconnais bien, moi...

Je la regardais toujours, cherchant à me rappeler.

— Vous souvenez-vous de Turquoise? me dit-elle enfin.

— Turquoise !

— Oui, j'avais vingt ans alors, j’en ai trente aujourd'hui.

— Mon Dieu! m'écriai-je, comment avez-vous pu tore réduite à cet état de misère et de dénftment ?

— Mon histoire est hop longue, me dit-elle ; et je sens la mort approcher, je n'aurais pas la temps de la raconter; mais je l'ai écrite.

Elle passa sa main sous l'oreiller qui supportait sa tête pèle inondée d'une gloire de cheveux blonds, cl elle en relira le manuscrit que je joins h cette lettre.

— Savez-vous, me dit-elle, que j’ai été la dernière maîtresse du marquis de Mauravers ?

A ce nom, je ne pus me défendre d'un tressaillement de surprise.

Elle reprit en souriant :

— Comme vous j’ai été coupable ; comme vous j’ai commis des fautes cl des crimes , comme vous je me suis repentie... Dieu me rappelle h lui, et je crois bien qu'il m’a pardonnée... mais cet enfant que vous voyez là...

— C’est votre fils !

— Il me croit sa mère, dit-elle en baissant 1a voix. Mais c'est le fils de Maurevers.

— Mais enfin, m'écriai-je, le marquis de Maurevers i a disparu.

— Oui.

— Il a été assassiné ?

— Non, me dit-elle.

— 11 est mort du moins ?

— Pas davantage.

— Qu’est-il donc devenu alors?

— Ce manuscrit vous l’apprendra.

Elle était devenue de plus en plus pàlo en parlant, et sa voix s'affaiblissait.

— Je crois bien, me dit-elle, que c'est celle nuit que je vais mourir...

— Oh I lui dis-je, vous vous exagérez votre état.

— Non, répondit-elle, j'ai la mort dans les yeux, ne voyez-vous pas?

« Mais enfin, vous voilà, vous prendrez soin de l'enfant... vous lirez ce que j'ai écrit... vous vengerez les victimes... vous poursuivrez les bourreaux, n’estce pas?

— Je vous le jure, lui dis-je.

Elle me tendit la main ;

— Ah ! fit-elle, j’ai eu raison d'avoir foi en vous I

La lettre de Rocambole continuait ainsi :

« Je vis bien que Turquoise n’avait plus que quelques heures à vivre.

Néanmoins j'allai chercher un médecin et j'installai une garde auprès d’elle.

Puis je m’en allai en lui disant : Je reviendrai demain matin.

Et j'emportai le manuscrit.

Ce matin, tous mes préparatifs de départ pour le Havre étant prêts, je suis retourné rue de Ménilmontant.

Turquoise venait d'expirer.

J 'ai pris dans mes bras l'enfant qui pleurait à chaudes larmes, je l'ai fait monter dans une voiture et je l'ai conduit rue des Postes, dans une maison d'éducation religieuse.

J'ai payé d'avance trois années de sa pension.

Il est inscrit sur les registres du pensionnat sous le nom de Maxime-Laurent. Ce sont ses deux prénoms.

Maintenant, si vous ouvrez ma lettre dans deux a i-‘ nées, c’est-à-dire si je ne suis pas de retour, si, par conséquent, c'est à vous à entreprendre Pieuvre qui m’était destinée, vous verrez que tout ce que l'on aurait pu faire avant ccttc époque eut été inutile.

Le manuscrit que je joins à ma lettre est tout entier de ta main de Turquoise; mais on voit que toute la première partie de son récit lui a été dictée.

Si donc, mes amis, vous ouvrez cette lettre, c'est que je serai retenu dans l’Inde ou mort, et alors je vous laisse, comme un héritage, l'exécution du serment que j'ai fait à Turquoise quelques heures avant quelle n'expiràt.

Rocajibolz. >

Quand Marmouset eut lu cette lettre, au lieu de toucher au manuscrit, il appela Vanda.

— Tenez, lisez, dit-il.

Milon était entré derrière Vanda.

Vanda lut à haute voix la lettre de Rocambole.

— Eh bien ! dit le naïf 51ilon,ce que le Maître veut, nous le ferons 1

— Nous le ferons d'autant mieux, dit Marmouset, que j’ai déjà, sans le savoir, opéré dans le mime sens.

— Qua veux-tu dire? fit Vanda avec étonnement.

— Je vais m’expliquer, répondit Marmouset.

— Voyons ? fit Milon.

— Par celte lettre que nous venons de lire, continua l'élève de Rocambole, vous voyez que dans ce manuscrit qui nous est inconnu encore, il est certainement question du marquis Caston de Maurevers.

— Oui.

— Est-ce que je ne vous ai pas raconté l’année dernière l’émotion qu’avait produite la disparition du marquis ?

— Parfaitement, dit Vanda.

— Un de ses amis, poursuivit Marmouset, M. de Montgeron , a fait l’impossible pour le retrouver

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