I.A HEU. K JARDINIÈRE
an
— Nous savons cela.
— M. de Montgeron a élé tué hier malin en duel.
— Par qui donc? demanda Milon.
— Par un ancien ami à lui, le baron Henri de C...
— Mais... la cause de ce duel ?
— Montgeron aimait une femme qui haïssait le baron Henri.
— Et cette femme ?. . .
— N’est autre que cette Belle Jardinière chez laquelle on avait retrouvé il y a environ trois ans, une figure de cire représentant , à s'y méprendre, le cadavre de M. de Maurevers.
— Alors cette femme est à Paris?
— J’ai passé une partie de la nuit prés d’elle.
Et comme l'étonnement de Vanda et de Milon redoublait, Marmouset leur raconta dans tous ses détails sa singulière aventure avec la prétendue femme de Don I Union.
— Maintenant, dit-il, donnez-moi un conseil.
Et il regardait Vanda.
— Parle, dit-elle.
— Devons-nous lire ce manuscrit tout de suite, ou
bien faut-il que je m'assure que la Belle Jardinière n'a pas quitté Paris ?
— Je penche pour ce dernier parti, ditVanda.
•7— Moi aussi , fit Milon.
— Eh bien! reprit Marmouset, tu vas venir avec moi ! loi !
— Je suis prêt, répondit le colosse.
Bien que Marmouset eût un appartement de garçon au dehors, il avait conservé une chambre dans le petit hôtel de l'avenue de Marignan.
Il quitta le boudoir de Vanda et y monta. Dix minutes après, il en redescendit complètement métamorphos-v
Marmouset avait hérité du merveilleux privilège que Rocambole avait de changer de costume, de visage et de tournure. Vanda ne put s'empêcher de sourire en le voyant reparaître.
Il avait des cheveux roux, des favoris roux, une mine rougeaude et un nez. enluminé par la boisson.
Son costume consistait en un pantalon noir serré aux genoux, une veste d'écurie à grands carreaux rouges, verts et gris.
l'n cône de même couleur posé sur le haut de sa
tète, laissait pondre sur ses épaules un ruban de soie bleu de ciel.
— Te vo là en groom anglais de la plus belle eau, lui dit Vanda.
— Si elle reconnaît son adorateur de cette nuit, reprit-il en riant, et faisant allusion A la Belle Jardinière, c’est que les trurs de Rocambole ne valent plus rien.
M Ion était, lui, vêtu comme à l’ordinaire — en bon bourgeois de la petite classe.
Et quoi ju’d en pût faire, il y avait toujours un peu de l’ancien domestique dans sa tournure, ce qui faisait qu’on pouvait, à la rigueur, le prendre pour un vieux serviteur retiré.
— Viens avec moi, répéta Marmouset.
— Où allons-nous î
— Chez la dame, donc, tu es mon oncle.
— Fort bien.
— Tu es l’ancien piqueur du duc de Château-Mailly qui était très-lié avec le duc espagnol de la Maudrcra.
— Après !
— Tu as entendu dire que Don Ramon Figuerra montait des écuries, et tu viens me présenter.
— Et moi, dit Vanda, que vais-je faire durant ce temps-lè ?
— Oh ! répondit Marmouset, je ne serai pas longtemps à revenir. Ce que je veux, c'est m’assurer que l'oiseau ne va pas s’envoler une fois encore.
Et il s’en alla avec Milon.
Le petit hôtel dans lequel Marmouset avait pénétré la nuit précédente avait absolument le même aspect que la veille.
Il était alors dût heures du matin.
On avait ouvert les fenêtres ; un valet de chambre secouait un tapis à l une d’elles.
Marmouset sonna.
Le môme domestique qui était venu lui ouvrir la nuit précédente se présenta à lagrüle, ne le reconnut pas et lui dit :
— Qu'est-ce que vous voulez, camarade!
Milon prit la parole :
— Don Ramon cherche un cocher, n'est-ce pas? dit-il.
— Je ne sais pas, répondit le valet.
— Je voulais présenter mon neveu.
— Monsieur est sorti à cheval tout à l'heure.
— Quand reviendra-t-il ?
— A onze heures pour déjeuner.
Et le valet avait simplement enlr’ouvert la grille
F.n ce m ment une femme apparut à une croisée du rez-de chaussée.
Marmouset la reconnut, c’était elle.
Et il tira Milon par la manche en lui disant en argot :
— Heluque la largue!
Milon obéit; puis il dit au valet :
— C'est bien! nous reviendrons.
Et la grille se referma.
Alors Marmouset dit à Milon :
— Mon oncle, tu vas rester ici, dans le voisinage.
— Et je surveillerai l’hôtel I
— Naturellement.
— Et la dame î
— Surtout ! et si elle sort, tu la suivras.
Milon s'assit sur un banc de l’avenue, et Marmouset s'éloigna.
Milon s'était donc installé sur un banc de l'avenue, à vingt pas de la grille du petit hôtel.
De ce poste d’observations , rien ne pouvait lui échapper.
La grille n’était garnie de volets que jusqu'à hauteur d'appui.
En s'éloignant un peu, on voyait parfaitement ce qui se passait dans le jardin.
D'ailleurs Milon avait pu se rendre compte d’une chose, c’est que l'hôtel n’avait pas d'autre issue que celle de la grande avenqe.
11 lui suffisait donc de ne pas perdre de vue la porte de la grille.
11 avait aperçu la femme aux cheveux roux, tandis que 1a grille sentr’ouvrait, et Marmouset lui avait dit :
— C’est elle 1
Milon s’était gravé cette tète dans la mémoire, et elle pouvait, à présent, sortir.
Milon la suivrait.
Une heure, puis deux s’écoulèrent.
Plusieurs fols, le domestique à qui il avait parlé était sorti, puis rentré, pour faire diverses courses dans le voisinage.
Mais il n'avait pas paru faire attention à lui.
Milon avait tiré un cigare de sa poche et fumait tranquillement.
Un cavalier qui descendait au pas l’avenue, s’arrêta devant la grille qui s’ouvrit aussitôt.
Le colosse eut le temps de l'examiner.
C'était un homme de trente-huit à quarante ans, au teint bronzé, aux cheveux noirs, portant toute sa barbe et accusant le type espagnol dans toute sa pureté.
La grille se referma sur lui.
Mais, peu après, le domestique sortit de nouveau.
Celte fois, il vint droit à Milon.
— Vous avez désiré parler à don Ramon T lui dit-il
— Oui, pour lui présenter mon neveu.
— Où est-il T
— Je l’ai envoyé faire une course.
— Où donc ça ?
— Dans l’intérieur de Paris, mais il va revenir, dit Milon, et alors je vous prierai de me faire parler à votre maître.
— Vous pouvez même lui parler tout de suite.
— Oh ! j'attendrai...
— C’est que monsieur et madame vont sortir.
— Vraiment ? fit Milon, qui tressaillit.
— Est-ce que vous n’avez pas été cocher ?
— Je le suis encore ; ne vous disais-je pas tout à l’heure que j’étais l’ancien piqueur de M. le duc de Chl'eau-Mailly I
LA BELLE JARDINIERE
— Tiens I c'est vrai. Eh bien ! si vous manquez de besogne, on peut vous en donner.
— Comment cela !
— Le cocher est au lit, c'est le groom de madame qui conduit depuis deux jours, mais c'est un enfant qui n'est pas tris-prudent et nous avons des chevaux violents.
Milon, qui se souvenait des ordres que lui avait donnés Marmouset, n'hésita pas h répondre :
— Je me suis retiré et je mange mes petites rentes, mais je ne demande pas mieux que de rendre service h l’occasion : je prendrai bien le fouet du cocher trots ou quatre jours, rie fût-ce que pour intéresser votre maître à mon neveu.
— Alors, venez, dit le valet de chambre, le pardessus de Jolin vous ira eomme un gant.
— Me voilà dans la place, pensa Milon en entrant dans le petit hôtel.
En efTet, don Ramon, qui revenait du bois, s'apprêtait à sortir en voilure avec celle qui passait p ur sa femme.
Milon avait fait un raisonnement bien simple en acceptant la proposition du valet de chambre.
— Que m'a ordonné Marmouset? s’était-il dit; de ne pas perdre de vue cette femme et de la suivre si elle sortait.
Je ne puis donc mieux exécuter les- ordres que j’ai reçus qu’en lui servant de cocher.
Une heure après, il était sur le siège du coupé et tenait en main deux br-aux trotteurs pleins de feu.
Don Ramon et sa prétendue femme montaient en voiture.
Le valet de chambre prit les ordres et grimpa à côté de Milon.
— Oi allons-nous ? demanda ce dernier en sortant.
— A Saint-Mandé, répondit le valet de chambre : monsieur et madamo ont loué à l'entrée du bois une maison de campagne pour l’été, les ouvriers y sont , nous allons visiter les travaux.
Milon ne fil aucune observation.
11 descendit l'avenue, traversa la place de la Concorde , arriva à la Bastille par les rues de Rivoli et Saint-Antoine, laissa le chemin de fer de Vinccnnes à gauche et prit le nouveau boulevard.
Don Ramon avait baissé les glaces du coupé, et sa conversation arrivait par lambeaux à l'oreille de Milon.
L’Espagnol et la femme aux cheveux roux s’exprimaient en français et parlaient de choses tout à fait indifférentes.
— Voilà des gens, pensait Milon, qui ne songent guère, je crois, à quitter Paris, et qui sont tout occupes do leur maison de campagne. Marmouset s’est effrayé à tort. .
Los deux chevaux étaient très-vifs ; en trente-cinq minutes, ils furent à Saint-Mandé.
— C'est là, dit le valet de chambre.
Et il munirait une jolie villa isolée, à gauche de la
route, toute neuve, et dans laquelle on voyait, par les croisées ouvertes, une demi-douzaine d'ouvriers. '
La grille était ouverte.
Le coupé vint tourner et s'arrêta devant le perron.
L’Espagnol et la femme aux cheveux roux entrèrent dans la maison, et Milon demeura sur son siège.
Le valet de chambre lui dit :
— Couvrez vos chevaux et allons boire un coup.
— Où ça? demanda Milon.
— Là, chez ta mère Binette.
Et il lui montrait du doigt, de l’autre côté de la route, une sorte de bouchon dans lequel les ouvriers prenaient leurs repas.
Milon jeta sur les chevaux la couverture d'attento, entortilla les rênes après son fouet, mit pied à terre et suivit le valet de chambre sans défiance.
Le bouchon était désert, car c'était l’heure du travail.
La cabaretière, une grosse mère réjouie, lisait un journal, assise à son comptoir.
— Dormtz-nous une fine bouteille, mère Binette, dit le valet de chambre.
Milon sc plaça à uno table et la cabaretière apporta du vin et des verres.
Ils se mirent à boire.
Un moment après deux ouvriers entraient, puis deux autres, et encore deux autres.
Ils s'assirent tous autour de la table oit était Milon.
Alors la cabaretière ferma la porte,
— Qu’est-ce que vous faites donc , la mère ? demanda Milon étonné.
— On va te le dire, répliqua le valet de chambre.
Et il fit uu signe aux ouvriers en même temps qu’il jetait le contenu de son verre au visage de Milon.
Les prétendus ouvriers se ruèrent sur Milon à demi aveuglé, et, malgré sa force prodigieuse, le colosse i fut terrassé.
Tandis que Milon tombait ainsi dans le piège , Marmouset avait rejoint Vanda et tous deux prenaient connaissance du manuscrit de Turquoise.
C’était un volumineux cahier, couvert d'une écriture fine et serrée.
Le titre eu était bizarre :