‹ [Le Dernier mot de RocamboleChapitre 62 sur 100 · KJ · texte numérisé non relu

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Le désespoir de M. de Maurevers fut immense; et pendant uno partie de la nuit, il no voulut pas s'arracher du corps sanglant de sa maltresse qu'il continuait à couvrir de baisers et do larmes.

Mais un désir de vengeance s'était eu mémo temps emparé de lui : il lui fallait le sang des meurtriers, à moins qu'il ne les livrât au bourreau.

Aussi finit-il par écouler Jcnoy qui s'acquittait de la mission donnée par Julienne mourante, et qui lui présentait la clef de ce coffret dans lequel, sans doute, il allait trouver la solution de cette énigme épouvantable.

U so fit apporter ce coffret et l'ouvrit.

Il contenait uno lettre, et cette lettre assez volumineuse, avait pour suscription :

Celte lettre est adresse ù mon bien-aimé Caston de Maurevers pour le cas où je serais morte. Il ne doit pas la lire de mon vivant.

M. de Maurevers congédia les deux domestiques, s'enferma dans oello chambre où Julienne n'était plus qu'un cadavre, et brisa le cachet de celte lettre.

Ce fut alors une chose solennelle et sinistre entre toutes, que celte lecture auprès d'un lit mortuaire, au milieu de la nuit, les fenêtres ouvertes, et dans la cheminée un feu qui pétillait lugubrement.

’ sr*t tki

Le marquis lut :

• Mon bien-aimé Gaston,

Chaque nuit, quand vous me quittez, je me demande si vous me reverrez vivante le soir , et l'épouvante s'empare de moi.

Je suis condamnée h mort, mon ami, condamnée pour n’avoir point obéi.

Avez-vous entendu parler de ces associations ténébreuses du moyen âge qu’on appelait les Francs- Juges ?

Oui, n’est-ce pas î

Celui qui refusait d'exécuter la sentence dont il était ohargé subissait lui-mème cette sentence.

On m’a ordonné de tuer, non point d'une mort violente, mais d'une mort lente et mystérieuse, et j'ai désobéi. J’avais fait un serment, je l'ai trahi.

La victime qu'on m’avait désignée, mon bien-aimé Caston, c’était vous.

Au heu de vous frapper, je vous ai aimé, adoré, cl c'est pour vous que je mourrai quelque jour, j’en ai le terrible pressentiment.

Gaston, pendant un mois, je vous ai trompe, je vous ai menti.

Je n’étais point une pauvre femme persécutée par son mari et son frère.

I.a scène des Champs-Klysées était une odieuse comédie préparée à votre intention.

Ah ! pourquoi n’avez-vous poi ni passé votre chemin, ce jour-là!

Mais peut-on vivre auprès de vous sans vous aimer, vous si noble et si bon ?

Créature souillée par le vice et le crime, je me suis sentie revivre d'une vie nouvelle auprès de vous, et mon passé sinistre s'évanouissait peu à peu dans mon souvenir, comme le cauchemar qui nous a tourmenté toute une nuit et que dissipe le premier rayon du jour.

Car vous ne savez pas qui je suis, ou plutét ce que i’ai été, mon Gaston, car vous ne savez pas par quelle série d'épouvantes, de tortures et de malheurs sans nom, je suis tombée aux mains de ceux qui ont voulu faire de moi leur instrument.

Ecoutez-moi.

Ceci est ma confession; et peut-être, vous, qui m’avez tant aimée, pardonnerez-vous à ma mémoire.

Dans toute la fable que je vous ai racontée une seule chose est vraie — mon origine.

Je suis Belge et née à Bruxelles.

J'ai été enlevée à seize ans par un jeune Allemand qui m'aimait éperdûment, le prince K...

Il a fait des folies pour moi, et sa famille m’a fait enfermer dans une prison durant deux années.

Revenue dans mon pays, misérable, sans ressources, n'ayant plus ni parents ni amis, j'ai cherché dans le vice un moyen d’existence.

Alors a commencé pour moi une vie aventureuse et sombre.

De Bruxelles, je suis venue à Paris; puis j'ai quitté Paris pour la Hollande, à la suite d'un chevalier d'industrie qui menait grand train.

Cet homme, qui se faisait appeler le comte Pepe d’O... et se disait Sicilien, n'était qu’un juif de Venise qui avait acquis une habileté merveilleuse pour dévaliser les orfèvres et les bijoutiers.

11 avait une bande organisée sous scs ordres.

Scs complices le rejoignaient dans les différentes capitales et grandes tilles d'Europe qui, tout aussitôt, retentissaient du bruit de nombreux méfaits.

J’étais devenue la maîtresse de cet homme, mais j'ignorais ses crimes et je le croyais réellement le comte Pepe d'O... Moi. je passais pour sa femme.

Nous étions à la Haye depuis un mois, lorsque Van S..., le plus riche marchand de diamants, fut dévalisé complètement.

Le comte Pepe était reçu partout, et certes il eût été le dernier à être soupçonné, sans la trahison d'un de ses complices qni, mécontent sans doute de la part du butin qui lui était attribuée, quitta furtivement la Hollande en laissant derrière lui une dénonciation au chef de la police.

Le comte fut arrêté, convaincu d'être l'auteur du vol, et je fus déclarée sa c omplice.

J’eus beau protester de mon innocence, on ne mo crut pas.

Notre véritable identité nous Tut restituée à tous deux.

il était un Juif de Venise, et moi une pauvre Tille ' perduo.

Le comte fut condamné aux galères et à la marque.

Je fus condamnée également à être marquée et transportée ensuite dans une colonie pénitentiaire, oii je serais mariée à un autre condamné.

Ce sort était épouvantable.

El cependant, aujourd'hui, mon aini, aujourd'hui que je vous aime et que vous croyez en moi, alors que tous deux nous nous pendions sur notre enfant endormi, je me demande si je ne dois pas regretter amèrement de lui avoir échappé.

En Hollande, le départ des condamnés pour la Guyane a lieu tous les trois mois.

La veille du départ, ils sont exposés sur une place publique et le fer rouge du bourreau les scelle pour jamais aux armes de la maison d'Orange.

Il y avait onze semaines que j'attendais, avec une centaine de mes pareilles , le sort qui nous était réservé.

Nous étions entassées dans une prison flottante, manquant d’air et presque de nourriture.

Mes compagnes néanmoins riaient et chantaient et se faisaient un doux rêve de ce voleur ou de cet assassin inconnu qu’on leur destinait pour époux.

Moi, je frissonnais éperdue, à la pensée que le fer rouge meurtrirait à jamais mes épaules, et qu'une vie d'infamie m'attendait.

Ge fut alors, mon ami, que l'enfer vint à mon aide, et qu'un démon m'offrit le salut et la liberté en échange de la vie d’un homme que je ne connaissais pas, et que, cependant, je promis de tuer... »

A cet endroit de sa lecture, M. de Maurevers, dont

LA BELLE JARDINIERE

Si elle «e ha*ar«lail à mettre le pied dehors, « était le soir à la brune. Pare 383.)

les cheveux se hérissaient, crut entendre un bruit de pas dans le jardin, et il courut à la fenêtre.

Mais il ne vit rien, bien que la nuit fût assez claire.

Il avait sans doute des bourdonnements dans les oreilles.

Et venant se rasseoir au chevet du lit mortuaire, il continua sa lecture.

La lettre de la pauvre morte continuait ainsi :

o Ce démon qui venait me parler de salut et de liberté, c’était une femme.

Une bohémienne, sans doute, car on l’appelait l'Egyptienne.

Elle était merveilleusement belle et pouvait avoir vingt-deux ou vingt-trois ans.

Elle était en prison comme nous, condamnée comme nous; mais personne ne savait au juste quel crime elle avait commis.

Quand on vint nous annoncer que c’était le lendemain que le fer rouge du bourreau s’imprimerait sur notre épaule, j’eus un accès de désespoir épouvantable, je pleurai toutes les larmes de mon corps, je me tordis les mains...

L’Egyptienne s'approcha de moi et me dit :

— Tu as donc bien peur?

— Oh ! fis-je en la regardant.

Elle me contempla silencieusement pendant quelques minutes.

— Tu es belle, me dit-elle, et lu as une de ces beautés singulières auxquelles les hommes ne résistent pas. Tu as dû être beaucoup aimée.

— Je no sais pas... Je crois que oui... répondis-je affolée.

— Que donnerais-tu bien pour n'être pas marquée ?

— Mon corps, mon âme, répondis-je. Je donnerais la dernière goutte de mon sang pour n'être point embarquée pour la Guyane, où je serai mariée à quel que assassin.

Elle me regardait toujours.

— As-tu un souvenir sacré? me dit-elle enfin, quelque chose sur quoi lu puisses faire un serment que jamais tu n’oserais violer ?

— J'ai la mémoire de ma sainte mère , répondis-je , de ma mère qui est morte de douleur.

— Veux-tu être sauvée?

Et elle me fit cette proposition d’une voix claire et pleine de conviction.

— Sauvée ! m'écriai-je.

, — Oui.

— Sauvée du bourreau ?

— El libre, ajouta-t-elle.

— Mais qui me sauvera ?

— Moi.

Je la regardais avec un étonnement mêlé d'incrédulité, et cependant mes larmes avaient subitement cessé de couler.

— Mais vous êtes condamnée, vous aussi ?

— Sans doute.

Et vous pourriez me sauver ?

— Je te sauverais en me sauvant moi-même. Cela dépend de moi.

— Eh bien ! dites ce que je dois faire, m’écriai-je, et quelque chose que ce soit, je le ferai.

— Me le jurerais-tu ?

Et comme je levais la main, elle m’arrêta.

— Non, auparavant, me dit-elle, il faut que tu saches ce que je veux de toi.

— Parlez.

— J’ai tm amant qui m’aime à la folie, qui me tuerait si je regardais un autre homme; cet amant que j'adore, moi, a un ennemi, un ennemi mortel dont il a juré la perte.

— Eh bien?

— La mort qu'il lui destine ne peut lui être donnée que par une femme ; une femme qu’il aimera.

C’est une mort lente, affreuse, épouvantable. Je me suis offerte, mais il m’a repoussée avec indignation. Si mon ennemi, m’a-t-il dit, effleurait' seulement do ses lèvres le bout de tes doigts, c’est toi que je tuerais. Eli bien! veux-tu être la femme dont nous avons bosoin 1

— Mais c'est horrible ce que vous me proposez Ht ! m’écriai-je.

— Dame ! fit-elle ingénuement, si tu no veux pas, une autre voudra.

Je me débattis longtemps, je luttai. Ma conscience se révoltait, la peur du fer rouge me rendait folle. La nuit était venue, les heures passaient.

L'Egyptienne me dit :

— Dans deux heures, il sera jour, et les bourreaux viendront te chercher. Réfléchis encore. Dans dix minutes, il sera trop tard.

L’épouvante triompha. Je consentis k tout, je fis le serment qu'elle demandait.

Syr les cendres de ma mère, je jurai h cette femme de lui obéir pendant deux années, à elle, à son amant, et à un vieillard qui était l'ami de son amant.

Alors elle me dit :

— Dans une heure nous serons sauvées toutes deux.

— Mais comment? lui dis-je .

— Tu verras.

Nous étions, je vous l'ai dit, dans une sorte de bagne flottant. C'était un petit navire dont on avait rase la mâture et fermé les sabords.

11 était amarré k un mille de la t-rre et gardé par une trentaine de soldats de marine.

Les femmes sont moins à craindre que des hommes, et on prend contre elles moins de précautions.

La force qui nous gardait avait paru suffisante i l'autorité.

La pensée que parmi ces soldats il pouvait y avoir un homme corruptible n’était sans doute venue a personne.

11 y en avait un cependant que l’amant de l’Egyptienne avait gagné h prix d'or.

Ses compagnons dormaient sur le pont ; la plu des condamnées dormaient aussi.

Cet homme descendit furtivement dans l'entrcp et aussitôt l'Egyptienifc qui était couchée auprès de moi se leva.

— Viens, me dit-elle.

Et elle me prit par la main.

L’entrepont était séparé en deux par une cloison.

Nous nous glissâmes vers la porte que le soldat venait d’entr’ouvrir, et nous passâmes dans le second compartiment.

Là, il y avait un sabord ouvert, au bas du sabord un canot; dans ce canot deux hommes.

Le soldat nous attacha une corde autour des reins et nous descendit l’une après l’autre dans le canot.

L’Egyptienne sauta au cou d'un des deux hommes, c'était l’amant dont elle m’avait parlé.

Le canot se dirigea sans bruit, quoique à force de rames, vers un brilc qui était en rade et qui nous reçut à son bord.

Huit jours après nous étions en France.

Un mois plus tard, je consentais à jouer le premier acte do cetlo comédie dont votre mort, mon Gaston bien-aimé, devait être le dénoùment.

Et maintenant, mon ami, voulez-vous savoir de quelle mort épouvantable, vous eussiez péri, si j'avais tenu mon serment ?

Écoutez...

Le marquis de Maurevcrs allait, tout frissonnant, tourner le deuxième feuillet de celte lettre qui était la confession pleino et entière de la malheureuse Julienne, lorsqu'il fut subitement renversé à terre.

Les flambeaux s'étaient éteints, une détonation d’arme à feu s'était fait entendre, quelque chose comme une trombe d’eau glacée avait souffleté M. de Maurevers au visage et t’avait jeté tout étourdi et trempé jusqu'aux os sur le parquet, tandis que la lettre do Julienne lui échappait.

En même temps, la fenêtre ouverte encadra une ombre noire.

LA BELLE JARDINIÈRE

Cette ombre bondit, tomba auprès de M. de Maurevers. s'empara de la lettre et disparut avant que le marquis eût eu le temps de revenir de sa stupeur et

de se relever, ty}

La sensation qu'avait éprouvée le marquis en tombant au moment où les tlambleaux s'éteignaient fut à la fois bizarre et douloureuse.

Bizarre, car il avait été renversé par un obstacle invisible.

Douloureuse, car il lui sembla que son corps tout entier était brûlé par de l’eau bouillante, en même temps qu’un liquide corrosif pénétrait dans ses yeux.

Celte douleur fut même si grande qu’elle lui fit perdre durant quelques minutes la conscience de son existence.

Ce De fut qu'au bout d’environ un quart d’heure Qu’il revint complètement à lui, éprouvant comme une suBoention, tant l’atmosphère qui l’entourait paraissait chargée d’une odeur nauséabonde.

La croisée était toujours ouverte.

Il se releva et y courut.

L’air frais de la nuit le frappa au visage et lui permit alors seulement de rassembler ses idées et de comprendre que ce qui venait de se passer était le résultat de quelque infernale machination.

Il voulut s'approcher de la cheminée pour secouer un gland de sonnette; mais il n’en eut pas ta force.

Cette odeur nauséabondo qui le serrait à ta gorge, semblait augmenter, et le rejeta h demi étouffé vers la fenêtre.

U appela, espérant que sa voix serait entendue. Elle lo fut en effet.

John, le domestique anglais, qui était au rez-dechaussée, sortit dans le jardin.

— Monte, lui cria M. do Maurevers. Je suis sans lumière.

Le valet monta, un flambeau à la main.

Mais à peine eut-il ouvert la porte et fait un pas en avant qu’un phénomène encore plus extraordinaire se produisit.

Au contact du flambeau qu’il avait à la main, ia chambre entière où était ta morte s’embrasa.

Ainsi, tout à coup, une mine de houille dans laquelle pénètre un ouvrier imprudent voit s'allumer le gaz qui l'emplit et le grisou éclater.

Il n’y eut cependant pas d’explosion ; mais le domestique, dont les cheveux et la barbe furent complètement brûlés, se rejeta vivement en arrière en poussant des cris aigus.

M. de Maurevers, atteint lui-même par le feu, se précipita de ia fenêtre daus ie jardin.

U était temps I

La chambre entière était pleine de flammes et rassemblait à une fournaise ardente.

Au milieu de huit d'émoi ions, M. de Maurevers ne perdit cependant pas complètement la tête.

S’étant relevé tout meurtri de cette seconde chute, il s'élança vers la porte du vestibule, que Jobn avait laissée entr’ouverte, entra daus le petit salon du rezde-chaussée oû était l’enfant et la femme de chambre et prit le berceau dans ses bras.

Une minute do plus, et l’enfant était perdu.

Le feu sortait par ios fenêtres, se communiquait aux tentures et aux rideaux du lit mortuaire, et le corps de la malheureuse Julienne était entouré d'une double guirlande de flammes.

Ce n'est que longtemps après celte nuit fatale que le marquis de Maurevers, maître de toute sa présence d'esprit, rassemblant tous ses souvenirs, a pu reconstruire l'édifice écroulé des événements et s'expliquer ce qui avait dû arriver.

Des naturalistes du siècle dernier, si l'on en croit les gazettes hollandaises, avaient trouvé un singulier moyen de prendre vivants certains oiseaux que; jusque-là, iis n'avaient pu se procurer qu’en les tuant à coups de fusil.

i’our cela, ils avaient imaginé de charger un fusil à poudre et de remplacer la bourre ordinaire par une bourre de suif qui fermait hermétiquement le canon. ‘ ’

Par-dessus ce corps gras qui empêchait toute communication avec la poudre, ils remplissaient d'eau le canon du fusil, puis ils le bouchaient avec une seconde bourre de suif.

Quand le fusil était ainsi chargé, les naturalistes se mettaient eu chasse, visaient l’oiseau qu’ils convoitaient et faisaient feu.

L'eau chassée par la poudre arrivait sur le volatile comme une trombe, l’enveloppait tout entier, l’étourdissait, lui mouillait les ailes, et le mettait hors d’état de s'envoler, ce qui permettait de le prendre à la main.

M. de Maurevers, en y réfléchissant, fut conduit à penser qu’on avait tiré sur lui de la même manière.

Seulement, ce n’était pas d'eau que le fusil était chargé , mais d’un liquide corrosif qui se volatilisa presque aussitôt et remplit la chambre d’un gaz essentiellement inflammable.

Mais cette nuit-là, le marquis était trop bouleversé pour chercher même à comprendre ce qu'il voyait.

La maison, nous l'avons dit, était isolée sur ia hauteur, à droite de la route de Montretout.

— Sauve mon enfant! cria M. de Maurevers à Jenny, en lui plaçant l’enfant dans les bras.

La femme do chambre se réfugia éperdue à l'autre extrémité du jardin.

La maison était en flammes.

Désespérant de se rendre maîtres du feu, M. de Maurevers et John s'élancèrent vers la route en criant au secours.

On ne les entendit point d'abord.

La première personne qui aperçut l'incendie fut uii garde-barrière du chemin de fer qui réveilla le chef de gare.

Puis, peu à peu, les maisons voisines furent mises en émoi.

Les habitants accoururent.

Les uns se portèrent sur le théâtre de l’incendie ; les autres descendirent à Saint-Cloud demander des secours.

Mais quand les pompes arrivèrent, la maison n’était plus qu’un brasier immense qu’il fallait renoncer à arracher à l’élément destructeur.

Le cadavre de Julienne avait été dévoré par les flammes, comme si la Providence, dans ses vues secrètes, n'avait pas voulu que les hommes eussent connaissance du crime qui, la nuit dernière, avait ensanglanté celte maison.

M. de Maurevers fut ramené à Paris à demi-fou.

11 congédia les deux domestiques anglais, en leur donnant une somme importante, pour prix du secret qu’ils gardèrent fidèlement du reste.

Quant à l'enfant, il fut confié à une nourrice ; et c’est grâce à cet enfant que j’ai connu M. de Maurevers cl que j’ai été, comme on va le voir, mêlée à celte terrible et ténébreuse histoire qui n’a point cessé, jusqu’à présent, d’ètre la plus indéchiffrable des énigmes.

J’écris celle histoire pour vous, Hocambole.

Pour vous qui êtes désormais ma seule espérance.

Vous connaissez mon passé, ma première histoire ; comme vous, dans ma jeunesse criminelle, j’ai été l’instrument de notre maître infâme sir Williams ; et vous savez que, frappée comme vous par l’implacable Baccarat, je devins folie.

J’ai passé cinq ans dans une maison de santé.

J’en suis sortie guérie et repentante.

Turquoise la pécheresse est devenue Jenny l’ouvrière. L’ancienne maîtresse de Fernand Hocher et de Léon Holland s’était remise à travailler. *

Je voulais vivre honnêtement.

Les souffrances morales et physiques que j’avais endurées ne m’avaient point vieillie ; j’étais toujours belle.

C'était en vain que, dans le quartier populeux où je m’étais réfugiée , je m’embéguinais daiis une ample coiffe qui dissimulait mes beaux cheveux blonds; c’était en vain que je me montrais le moins possible.

Les déclarations, les billets doux pouvaient dams ma mansarde , comme autrefois dans mon luxueux appartement.

Cependant mon cœur était mort, du moins je le croyais.

J’avais pour voisine de carré une veuve de trentecinq à quarante ans, tout nouvellement emménagée.

Elle habitait un petit appartement de trois pièces et elle avait avec elle un jeune enfant, un garçon de trois ou quatre ans.

Je crus d’abord que c’ctait son fils; mais elle m’eut bientôt désillusionnée à cet égard.

Cet enfant qu’elle élevait, elle ignorait son nom, elle ignorait son origine. . f

On le lui avait confié, on lui donnait deux cents francs par mois pour l’élever.

Chaque semaine, un jeune homme qui paraissait être un ouvrier aisé, venait visiter l’enfant.

— Je ne suis pas son père, disait-il, je suis son parrain; mais je suis chargé de veiller sur lui, car ses parents sont bien loin d'ici.

Je m’étais liée avec cette voisine qu’on appelait madame Janet , et j’avais fini par porter mon ouvrage chez elle, à peu près tous les jours. Je comblais l’enfant de caresses. J’eus bientôt l’occasion de voir ce jeune homme qui venait chaque semaine le visiter.

A première vue , en effet , c’était un ouvrier ; mais madame Janet était trop simple, ou du moins feignait de l’être.

Celle casquette et celte redingote un peu usée et de coupe vulgaire qu’il portait sentaient le déguisement.

Ce jeune homme, qui était fort joli garçon, était évidemment un homme du meilleur monde.

Cela sautait aux yeux rien qu’à prendre garde à ses manières distinguées, à son linge irréprochable, à ses mains fines et soignées.

Je ne veux pas vous raconter une liistoire d’amour ; toutes les histoires d’amour sont les miennes.

Six mois après, mes belles résolutions de travail et de vertu s’étaient évanouies.

Mon cœur, que je croyais mort à toujours, s’éveillait ardent, orageux; j’aimais cet homme qui, vous l’avez deviné déjà, n’était autre que le jeune marquis de Maurevers.

Pourquoi ce déguisement ?

Vous le devinez aussi, n’est-ce pas !

Gaston de Maurevers avait pleuré Julienne, il avait eu môme un véritable désespoir. Mais le temps cicatrise les blessures les plus cruelles, et la douleur sombre et cuisante de la veille sa change insensiblement en mélancolie.

Tout l’amour qu’il avait eu pour Julienne, amour que n’avait pu détruire tout d'abord la révélation posthume du passé aventureux de cette femme , il l’avait reporté sur son (ils qui était aussi le sien ; mais ces misérables, ces ennemis inconnus qui avaient assassiné la mère, ne chercheraient-ils pas à tuer le fils ?

Cette crainte, cette épouvante avait tellement dominé M. de Maurevers qu’il avait pris les précautions les plus minutieuses pour faire disparaître jusqu’aux traces de l’existence de cet enfant.

C’était pour cela qu’il l’avait confié à cette madame Janet, qu’il avait logé dans le quartier Saint-Martin, auprès de la rue du Vert-Bois ; pour cela encore qu’il ne vonait chez elle que dans des vêtements sous lesquels tous ses amis du club passant auprès de lui ne l’eussent pas reconnu.

Ce fut donc dans de semblables circonstances que je devins la maîtresse de M. de Maurevers.

Nous nous aimâmes deux années. Il me confia son existence tout entière; il me raconta cette étrange

LA BELLE JARDINIERE

Eltv voulut qu'on lui apporlit von entant. (Pape :mc.)

histoire enveloppée de ténèbres que la fin de la lettre de Julienne eût dissipées sans doute.

Mais je vous ai dit comment cette lettre lui avait été enlevée.

La seconde année de notre amour, madame Janet mourut. Elle nous fut enlevée en quelques heures par une maladie de cœur, et le pauvre enfant se trouva une seconde fois orphelin.

Alors Gaston me le confia :

— Tu seras sa mère, me dit-il.

A mesure que l'enfant grandissait, le marquis devenait plus inquiet, et se préoccupait plus vivement de son avenir.

— écoute, me dit-il un jour, les assassins de sa mère sont mes ennemis, je n'en puis douter. Mais quels sont-ils î

< Deux hommes me haïssaient dans ma jeunesse, le duc de Fenesirange et Perdilo.

• Tous deax sont morts. Il faut donc que je cherche ailleurs... et peut-être autour de moi.

« J'ai une grande fortune, je ne suis pas marié ; si je mourais subitement, sans faire de testament, cette fortune irait il des parents éloignés qui portent mon nom, mais que je connais b peine.

< J'ai donc pris mes précautions et prévu le cas de mort subite.

— Qu'as-tu donc fait ? lui demandais-je.

— J'ai réalise la fortune de la duebesse de Fenestrange et une partie de la mienne. Je n’ai gardé que mes terres de famille. Celle fortune réalisée s’élève b trois millions environ. Cet argent est caché. Nul ne le trouverait, excepté toi; car je veux que tu saches oh il est. C'est la dot de mon fils.

11 me disait cela un soir, vers neuf ou dix heures, tandis que l'enfant dormait dans un petit lit auprès du mien.

— Tu vas venir avec moi, me dit-il.

— Où donc ?

— A mon hôtel des Champs-Elysées.

J'avais à mon service uno robuste Normande, brave et courageuse fille en qui je pouvais avoir toute confiance.

— Veillez bien sur l'enfant, lui dis-je. Je reviendrai dans une heure.

Et je suivis M. de Maurevers, qül me fit monte!dans une voiture de place, et nous roulâmes vers les Champs-Elysées.

xxxvni

M. de Maurevers habitait toujours le quartier des Champs-Elysées.

Il avait un petit hôtel dont l’ëntrée était tue de Suresnes et dont le jardin, assez vaste, avait une jretite porte dont lui seul, du reste, possédait une clef.

C'était par cette porte qu'il s'esquivait quand II venait chez moi.

Ce fut par là qu'il me fit entrer.

Ce n’était pas la première fois, du reste, que je pénétrais chez lui, bien qtie les précautions minutieuses qu'il prenait pour rat-lier son enfant lui fissent un devoir de me montrer moi-méme le moins possible.

J'avais eu la curiosité de visiter l'hOtel quelques mois auparavant.

Maurevers, dont le domestique était peu nombreux, du reste, m'avait conduite citez lui un dhnatlt'lie soir, tandis que ses gens étaient sortis.

Puis, j'v étais revenue, noh point Irès-souvenl, mais quelquefois.

Or donc, ce soir-là, ce fut |>ar le jardin que nous entrâmes, et par la serre que nous pénétrâmes à l'intérieur de l'hôtel.

Le silence le plus profond y régnait.

— Tout le monde est sorti, me dit Gaston. J’aime autant cela : moins on te verra ici, et moins je serai inquiet pour mou fils.

Nous traversâmes le vestibule sans lumière; Maurevers me donnait la main et nous pénétrâmes dans un cabinet qui se trouvait au rez-dc-chaussée.

Là, seulement, il se procura de la lumière et alluma le» flambeaux qui se trouvaient sur la cheminée.

C’était une vaste pièce qui tenait autant du fumoir par son ameublement que du cabinet de travail.

D'ailleurs Maurevers était un de eus hommes de loisirs qui vivent peu chez eux.

— Regarde bien autour de toi, nie dit-il.

— Eli bien ?

— Il y a un titre de rente au parleur de cent cinquante mille francs ici. Devine où il est.

— Dans ce bahut ?

— Non.

— Dans le tiroir de cette table?

— Pas davantage. Tu chercherais tonte ta vie que tu ne devinerais pas.

Alors il me montra doux magnifiques jardinières en

chêne sculpté, supportées par un pied torse et qui se trouvaient dans les embrasures des croisées.

— C'est là qu’il faut chercher, me dit-il.

— Mais dans laquelle?

— On les change tous les jours de place, et je ne le sois pas rnoi-même.

Je m'approchai de celle qui était le plus près de moi, et j'enlevai la caisse de zinc destinée à recevoir les fleurs.

Là caisse était vide, le dessous aussi.

— Cherche toujours, me dit-il en souriant.

Je crus à un double fopd, je passai mes doigts sur les sculptures, espérant rencontrer quelque ressort microscopique.

Ce fut peine perdue.

Alors Maurevers s’approcha et dévissa la caisse de bols de la colonne torse qui la reliait au pied.

Celle colonne était creuse comme un canon de fusil.

Mais elle était vide.

— C'est dans l’autre, me dit-il.

Et, en effet, lorsqu'il eut dévissé la deuxième jardinière, je vis quelque chose de blanc dans le trou.

Il y plongea ses doigts et en relira le litre de rente.

— I.a cachette est ingénieuse, lui dis-je. Mais enfin, admettons le cas de mort subite dont tu parles.

— Bon.

— On commencera par mettre les scellés chez loi.

— Sans doute.

— Tes héritiers naturels seront ensuite envoyés eu possession de ton héritage.

— Naturellement.

Et ils garderont les deux jafdinières.

— Tu le trompes. Écoute- ItioL

— Voyons.

Il replaça le titre de rente dans la colonne torse, remit In caisse sur son pied, et alla ouvrir sou secrétaire.

— J’ai fait mon testament, me dit-il, en retirant une lettre carrée de l'un des tiroirs. Par ce testament que voilà, je laisse ma fortune, c’est-à-dire mes terres cl mes biens au soleil, à ceux de nia famille qui portent mon nom.

— Fort bien.

— Mais je dispose de différents petits legs, et je laisse à mes amis différents souvenirs. Ainsi, ma panoplie est pour Montgeron ; ma collection de faïence I>our le baron Hounot. Je te lègue à toi, Jenuy Delacour. dite Turquoise, ces deux jardinières.

— Oh! je comprends mainlturnt, lui dis-je.

— Tu penses bien, ajouta-t-il, que mes héritiers, si un malheur m’arrivait, seraient' trop heureux de recueillir ma succession au prix de ces modestes sacrifices, et que les jardinières te seraient fidèlement envoyées.

Il replaça le testament dans le tiroir de s ni secrétrairc, éteignit les bougies, et nous quittâmes l’hôtel sans avoir é'é rencontrés par le portier, ni par les domestiques.

LA BELLE JARDINIÈRE

Plusieurs mois s'écoulèrent.

L’enfant grandissait, les inquiétudes de M. de Maurevers commençaient à se calmer, lorsque, un matin, il reçut une lettre qui le bouleversa.

Cette lettre venait do Londres.

Elle était conçue en ces termes :

< Tandis que le marquis de Maurevcrs vit au milieu des plaisirs faciles de Paris, croyant n’avoir plus aucun devoir ii remplir, l’ennemi acharné de sa race, le meurtrier de son père, sftr d'avoir déjoué toutes les recherches, est heureux et paisible, dans un coin de l'Angleterre.

« M. de Maurevers a cru que le duc de Fenestrange était mort.

« C’est une erreur.

« Le duc vit et s’applaudit d’avoir échappé h l’épée vengeresse du fils de sa victime en se faisant passer pour mort.

*« Si le marquis do Maurevers n’a pas oublié le serinant fait A sa mère mourante, si le désir de venger son père est toujours dans son cœur, il quittera Paris sur-le-champ, se rendra à Londres, se fera indiquer la taverne du roi George dans le Wapping, en se présentant au tavernier qui se nomme Calcraff, il lui dira :

< — Je suis celui A qui on a écrit.

i Calcraff donnera alors A M. do Maurevers, les indications nécessaires pour retrouver le duc de Fenestrange. •

Cctuflettre était sans signature.

J’eus le pre-sentiment que c’était un piège, lorsque Iq marquis me la montra.

—■N'y va pas, lui dis-je.

— Pourquoi?

— J’ai peur.

— Mais si le duc vit, il faut que je venge mon père I me répondit-il.

' Mes larmes, nies supplications furent inutiles.

Il partit lo soir même.

Le lendemain je reçus de lui une dépêche télégraphique ainsi conçue :

« Mystification. Calcraff ne sait pas ce que je veux dire et n'a jamais entendu pirler du général duc de Fenestrange.

• Je repars ce soir, et serai A Paris demain dans la journée. »

Mais ni le lendemain, ni les jours suivants, M. de Maurevers ne revint.

Qu’était-il donc arrivé?

Enfin, au bout de huit jours, commo j'étais livrée au plus violent désespoir, le marquis entra clics moi...

Mais je jetai un cri de douloureux étonnement, au lieu d'un cri de joie, après m'étre élancée dans scs bras.

v Gaston de Maurevers n'était plus que l’ombre de lui-mème.

Ce n’était plus un homme, c’était un fantôme I

J’ai dit que Maurevers ressemblait A un fantôme et je maintiens le mot.

Pâle, amaigri, chancelant, il avait le regaid atone, la lèvre pendante.

— Mais que l’cst-il donc arrivé ? m’écriai-je.

Il ne me répondit pas tout d'abord ; seulement, il passa dans la deuxième pièce do mon petit appariement, qui était celle que l’enfant habitait.

L’enfant était au lit, il dormait.

Gaston s’approcha, écarta les rideaux du lit et si pencha sur son fils. ,

Il le regarda longtemps, muet, immobile, comme s’il avait eu besoin de cette contemplation pour se reprendre A la vie et A la raison.

Puis il se tourna vers moi.

Ses yeux étaient pleins de larmes.

— Pardonne-moi, me dit-il en me tendant la main

— Mais qu'ai-je donc A te pardonner ? lui demandai-je.

Celte question le fit tressail’ir.

— Je ne sais pas... me dit-il avec un sourire hébété, . je ne sais pas... Je suis fou... ne m'interroge pas... plus lard... je te dirai tout.

Et il se laissa tomber accabié, anéanti sur un siège auprès de son fils.

Maurevers demeura près d'un mois dans mon appartement, sans en sortir.

Comme on était alors en pieio été et que la plupart de scs amis étaient dispersés un peu partout, on ne remarqua point son absence.

Ses gens le croyaient toujours A Londres.

Ce mois suffit pour me rendre mon Maurevers d’autrefois ; il retrouva peu A peu son regard intelligent et doux, au lieu de ce regard morne et sans rayonnement qui m'avait tant effrayée ; la raison lui revint, son sommeil, troublé tout d’abord par d'époutablcs cauchemars, retrouva sa sérénité habituelle.

Enfin, un jour que j’étais auprès de lui, tenant sa main dans les miennes, il me dit :

— Sais-tu que j'ai été fou, ma Jenny adorée ?

Je le regardai, n'osant lui adresser de nouveau une question.

— J'ai été fou... fou d'amour... poursuivit-il, et pendant trois ou quatre jours je t'ai oubliée, toi, mon ange tutélaire , j'ai oublie mon fils, j'eusse oublié jusqu’à mon nom.

t Heureusement, ajouta-t-il, je crois que c’est fini, bien fini... et puis, je ne suis pas certain, du reste, d’avoir aimé une créature humaine... je suis catholique, je crois A l'enfer... et il est d-s heures oà j’ai la conviction que ccttc femme était un démon.

Ces paroles étranges me Iwulevorsaienl.

— Rassure-toi, me dit-il, je vais tout to dire, et tit verras que je ne suis plus fou.

Or voici le résumé de.ee qu’il me raconta.

Je dis résumé, car il y avait encore un peu d’inco-

hérence dans son esprit, et ce ne fut pas en un seul jour qu'il me fit cette émouvante confidence.

Maurevers était donc parti pour Londres, par le train de huit heures du soir qui va directement à Calais.

A cinq heures du matin, il était à Londres et descendait dans un hôtel français de la Cité.

Là, il prit à peine quelques heures de repos, déjeuna à la hâte et demanda un cab.

Le cocher du cab, il était alors à peine midi, témoigna un étonnement profond, lorsque Maurevers, qui parlait fort bien anglais et avait la tournure d'un homme de la haute société, lui demanda de le conduire dans le W'apping.

Le Wapping est un quartier où ne se risque guère un gentleman.

Mais cet étonnement se changea en stupéfaction lorsque le marquis lui eut désigné la taverne du roi George , véritable repaire de bandits et de femmes perdues, comme le but de sa course.

Néanmoins il obéit.

Arrivé devant la taverne, Maurevers descendit de voilure, paya et renvoya le cocher ; puis il entra.

La taverne était presque déserte.

Un gros homme était au comptoir et parut non moins étonné que le cocher du cab en voyant un homme de distinction pénétrer cher lui.

Maurevers s’approcha du comptoir et lui dit :

— Est-ce que vous vous nommes Calcraff ?

— Pour servir votre honneur, répondit le gros homme.

— Je suis celui que roui allaitiez, dit Maurevers, qui répétait textuellement la phrase de la lettre anonyme.

— Mais, dit naïvement Calcraff, je n'attends personne.

Maurevers lira la lettre de sa poche et la mit sous les yeux du tavernior.

Celui-ci se montra de plus en plus surpris, et M. de Maurevers lui du :

. — Mais enfin, vous connaissez h duc de Fencstrange ?

— C'est la première fois que j'entends prononcer ce nom.

L'accent de franchise du tavernier ne laissa aucun doute à Maurevers.

Cet homme no savait rien.

Maurevers s'en alla, rentra à l'hôtel et m’expédia la dépêche que j'ai citée.

Puis il passa le r. sic de la journée à se demander qui avait pu le mystifier ainsi, et pourquoi on le mystifiait.

Londres est une ville mortellement ennuyeuse pour un Français.

Maurevers demeura dans sa chambre jusqu'à près de huit heures, se fit conduire au chemin île fer, arriva en retard de cinq minutes et manqua le train expresse.

Il lui fallait maintenant attendre au lendemain matin.

Ce fut alors qu'une étrange idée lui passa par l'esprit :

— Qui sait, se dit-il, si je ne trouverais pas à la taverne du roi George, ce soir, un éclaircissement à ce mystère?

« U est fort possible que la personne qui m’a écrit ai eu sérieusement l’intention de prévenir Calcraff, et ne l’ait pu faire à temps.

< Il me parait difficile, en tous cas, qu'on m'ait donné rendez-vous à Londres , pour que je n’y trouve personne.

I « Enfin, mon mystérieux correspondant parait trop bien connaître mes affaires pour n’étre qu'un simple mystificateur. >

Et s'étant donné toutes ces belles raisons, M. de Maurevers revint à l’hôtel, y laissa ses bagages, sortit et se rendit chez un fripier.

Là, il troqua ses vêtements d'homme comme il faut contre une vareuse et un chapeau ciré de matelot, et ainsi accoutré, il se dirigea à pied vers le Wapping.

Une heure après, il franchissait do nouveau le seuil de la taverne du roi George.

Cette fois, le repaire était plein, et M. de Maurevers fut pris à la gorge par une odeur de bière aigre et de fumée de tabac.

Il éprouva même une légère appréhension.

Mais il était trop tard pour reculer, et il alla s’asseoir à une table qui n’était pas occupée.

D'abord Maurevers ne vit que confusément ce qui l'entourait.

La fumée des pipes planait au-dessus des buveurs, et la clarté des chandelles disséminées sur les tablas était impuissante à pénétrer ce brouillard.

Mais au bout de quelques minutes, Maurevers se fit à celte atmosphère, et alors il se prit à regarder curieusement autour do lui.

Son déguisement lui avait permis de u’étre point reconnu par Calcraff, et de n’attirer l'attention de personne.

Matelots, hommes des ports, voleurs de bas étages, femmes perdues, riaient et buvaient.

Parmi les femmes, il y avait une Irlandaise aux cheveux roux dont la beauté sombre et fatale paraissait être du goût de la plupart des habitués.

Elle chantait, dans un patois de la verte Erin que M. de Maurevers no put comprendre, une chanson qui excitait les applaudissements unanimes.

Maurevers la regardait.

11 la regardait avec une sorte d'épouvante, tant il y avait de fatales effluves dans scs yeux, de charme sinistre dans toute sa personne. x

Pourtant ce devait être une mendianle, peut-être une femme de mauvaise vie, à en juger par ses haillons sordides et le milieu dans lequel elle se trouvait.

Elle chantait toujours, ne s'interrompant que pour boire un grani verre de gin; et. parfois, son œil se

LA BELLE JARDINIÈRE

Le uanjuis lui. (Page 387.)

fixait sur Caston de Maurcvers toujours immobile, toujours seul à sa table et buvant machinalement, à petites gorgées, la pinte d'ale qu'on lui avait apportée.

Il était venu là dans l'espérance d'avoir le mot de cette énigme que la lettre anonyme reçue à Paris lui présentait, comme le sphinx antique la charade.

Pendant quelques minutes même, il avait cherché sur tous ces visages froids ou passionnés, encore empreints du flegme britannique ou déjà surexcités par l’ivresse, un regard, un clignement d’yeux, un signe quelconque d'intelligence et de ralliement.

Mais tout à coup, il avait été comme absorbé par l'Irlandaise.

Sa voix était harmonieuse et faisait rêver des sirènes fabuleuses ; sa chanson, d'un rhythme bizarre, avait quelque chose do provoquant et do mélancolique tout à la fois qui produisait une bizarre impression.

Enfin, dans ces grands yeux d’un bleu sombre on sentait le regard fascinateur du basilic.

Était-ce M. de Maurevers qui allait chercher ce regard ou ce regard qui venait chercher M. do Maurevers ?

Gaston n'aurait pu le dire.

Mais il fut pendant un moment tellement convaincu

de la fatalité de ce charme, qu'il voulut se lever, qu'il eut peur et songea à quitter précipitamment la taverne du roi George.

Il se leva même à demi et repoussa son escabeau. Mais le charme fut plus fort que sa volonté.

11 se rassit.

L'Irlandaise chantait toujours, et les applaudissements arrivaient à la frénésie.

Toujours, en chantant, elle regardait M. de Maurevers.

Et M. de Maurevers baissait parfois la tète, commo si ce regard l'eût brûlé.

La fumée des pipes allait toujours s'épaississant, le brouillard devenait tout à fait opaque.

Maurevers, entraîné par l'exemple général, tira de sa poche son étui à cigares.

Betty, l'une des deux servantes de la taverne, lui apporta du feu dans un petit réchaud.

Tout occupé d'allumer son cigare, Maurevers ne surprit point un rapide coup d’œil échangé entre la servante et l'irlandaise.

Cependant il lui sembla que le cigare qu’il fumait était plus fort que ceux dont il usait habituellement.

Dès les premières gorgées de fumée, M. de Maurevers ne songea plus à s'en aller.

Tout à l’heure, le regard de l’Irlandaise l'importunait.

Maintenant, il cherchait ce regard avec une sorte de volupté.

En même temps aussi une torpeur generale s’emparait de lui.

Était-ce la fascination qui opérait ; était-ce le cigare ou l'ale qui contenaient un narcotique I

Maurevers sentit bientôt scs paupières s’alourdir, et ses oreilles s'emplir de bourdonnements confus.

Quelque effort qu’il fit pour les tenir ouverts, scs yeux se fermèrent ; en même temps que la yoiy de l'Irlandaise, qui chantait toujours, paraissait se perdre dans le lointain.

Et, allongeant ses bras sur la table, vaincu par un sommeil irrésistible, Maurevers s’endormit.

Mais ce sommeil dans lequel il se trouva plongé presque subitement n'était pas un sommeil ordinaire.

Les yeux fermés, dans l’impossibilité dé faire le moindre mouvement et comme s'il fht tombé en catalepsie, le marquis avait cependant conscience de son existence ; et il entendait co qui se passa}) autour dé lui.

Ainsi l'Irlandaise cessa de chanter.

Puis, Calerait annonça h ses hôtes, de sa voix sopors et impérieuse, que minuit sonnait à toutes les horloges de Londres et qu'il était temps de se retirer.

Ht les habitués sortirent un h un.

El M. de Maurevers comprit qu'il était seul maintenant avec le land-lord et ses deux servantes.

Mais ses yeux refusaient de s'ouvrir et sa volonté était impuissante à mettre son corps en mouvement.

11 demeurait immobile, allongé sur cette table devant laquelle il s'était assis tout à l'heure.

11 entendit Calcraff qui disait :

— Je vais le laisser dormir.

Betty répondit :

— Non, il vaut mieux le jeter dehors.

— Pardon, dit une troisième voix, je le réclame.

M. de Maurevers tressaillit.

Cette voix qu'il venait d’entendre, c’était celle de l’Irlandaise.

Il se sentit alors prendre h bras le corps, sans doute par le vigoureux Calcraff qui était une manière de colosse, et passait pour un boxeur émérite.

En même temps, il entendit celle même voix qu’il croyait reconnaître pour celle de l’Irlandaise, qui disait :

— 11 y a cent guinées pour toi si tu me le portes jusque au bord de la Tamise, où j’ai laissé mon carrosse.

Maurevers fit un dernier effort, aussi superflu que les autres, pour s'arracher à ce bizarre sommeil.

Et n’y pouvant parvenir, il se dit :

— Evidemment, je crois être éveillé, mais je rêve.

L'Irlandaise est une mendiante qui n'a pas dix pence3

dans sa poche et encore moins un carrosse... Je dors... et je suis le jouet d’un cauchemar.

Et pourtant il se sentit enlever sur les épaules du robuste Calcraff et porter hors de la taverne, au grand air.

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