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4lA
Toujours en chantant, elle rejjanl.nl M. de Maurevcr*. (Paso 307.)
— Encore un mystère de cette femme mystérieuse entre toutes ! se dit-il.
Et il se résigna, en se souvenant do cette existence de délices étranges qu’il avait menée à Londres durant une semaine.
Le fiacre roula longtemps.
Puis, tout à coup la clarté confuse qui passait au travers des glaces dépolies s'éteignit et Maurevers se trouva plongé dans les ténèbres.
En même temps le bruit de la voiture éveilla des échos sonores.
Maurevers comprit qu’elle passait sous une voûte, puis elle s’arrêta.
Alors la portière s’ouvrit, et une voix dit dans l'ombre :
— Vous pouvez descendre !
Maurevers mit pied à terre.
Les ténèbres s'étaient dissipées.
11 jeta un regard autour de lui et vit un jardin planté de grands arbres et entouré de murs qui fermaient l’horizon.
A l’extrémité de ce jardin, un pavillon carré était illuminé comme pour une fête.
Auprès du Hacre, une femme qui ne pouvait être Rournia, car elle était si petite qu’on eût dit une naine, le visage couvert d’un masque, se tenait immobile.
Quand le marquis eut mis pied è terre, celte femme s’approcha et lui dit :
— Voulez- vous me suivre, monsieur le marquis?
Le marquis tressaillit.
Cette voix qu’il venait d’entendre, c'était celle de Roumia.
Et cependant Roumia était grande, et le marquis avait devant lui une créature chétive et dont le corps paraissait difforme.
xLvin
M. de Maurovers se laissa entraîner vers le pavillon dont toutes les fenêtres flamboyaient comme si on y eflt donné un bal.
Néanmoins le silence le plus profond régnait autour de lui.
Aucune ombre chinoise no se projetait derrière les rideaux et quand la nautc eut atteint le perron et la porte d’entrée, cette porte s'ouvrit toute aeule, comme par un truc de théâtre.
I.o marquis se trouva alors au seuil d’un vestibule assez vaste, rempli de (leurs rares et d'arbustes antiques, au bout duquel sd développait Un bel escalier d : marbre rose et noir,
— Venez, dit la naine, de Cette vois harmonieuse et ouverte qui avait déjà fait tressaillir M. de Maurevers, tant elle ressemblai! h la voix de Roumia.
Maurevers gravit l'escalief.
Quand il fut au premier étage, la naine poussa une seconde porte et dit :
— Entrez ! madame va Venir.
Puis elle disparut,
Maurevers se trouva alors au seuil d’Uh boudoir en tout semblable à Celui oit la bohémienne l'avait fait transporter à Londres,
Mêmes tentures, mêmes meubles, mêmes bibelots,
On eût dit que la maison de Londres avait été transportée à Paris par la baguette d’une fée,
Cette pièce était veuve de tout habitant.
Mais ce parfum mystérieux qui avait déjà enivré Maurevers y régnait et l'imprégna aussitôt, le pénétrant par tous les porcs.
Il se retrouva à Londres dans le boudoir de Roumia.
Et comme celte étrange ivresse lui montait de nouveau à la tête, Roumia parut.
Jamais la bohémienne ne lui avait semblé plus belle, ses cheveux d’un or fauve ruisselaient, dénoués sur ses épaules demi-nues.
Elle avait une rolre de velours d'un vert sombre qui faisait admirablement valoir l'éclatante blancheur de son visage.
Jamais ses yeux, d'un bleu foncé, n'avaient étincelé d'un plus ardent éclat; jamais ses lèvres rouges n’avaient brillé d'un plus vif incarnat.
Elle vint à Maurevers, lui tendit sa belle main et lui dit ;
— Enfin, vous voilà !
Puis elle l'attira, ému. palpitant, hors de lui, sur une ottomane, au fond de laquelle elle s’arrondit voluptueuse, et, le faisant asseoir auprès d’eile :
— Ah ! cher, lui dit-elle, demain, à pareille heure, je pourrai donc vous aimer !
— Demain ! fit-il en se laissant glisser à ses genoux, pourquoi demain !
— Mali parce que, dit-elle, ce n’est que demain qu’il y aura deux années que Perdito est mort.
— Je croyais que c’dlait aujourd'hui, murmura le marquis la contemplant enivré.
— Non, c’esl domain. Voyez ma lettre.
— Mais celte lettre porte le timbre de Londres?
— Sans doute.
— Elle a donc été écrite au moins hier ?
— Au moment de mon départ, je l’ai jetée à la poste.
«— ei dans celte lettre vous mo dites « c’est demain, >
— Oui, mais J'ai calculé, non le moment oit je vous écrivais, mais celui oit vous recevriez ma lettre.
— Demain ! murmurait Maurevers, demain !... mais c’est dans un siècle.
Et il lui baisait les mains avec transport et murmurait :
— Pourquoi demain ?
Tout à coup, Roumia se dégagea de ses bras.
— J'ai peur, dit-elle, oh ! J’ai peur...
Et sa voix était efflprcin'e d'un subit effroi.
— Mais de quoi donc auriez-vous peur? s'écria le marquis ivre d'amour.
— Non... Je ne puis vous le dire... non... Vous ne te saurez pas... fll-elle.
— Roumia !
— 11 mo semble qu'il est là... que je lo sens !... que . son haleine me brûle... que son regard pèse sur moi...
— Mais qui donc?
— Perdito.
A ce nom, le marquis se dressa effaré.
— Mais ne m'avez-vous pas dit qu'il était mort?
— Oui.
— Il y a deux ans...
— Il y aura deux ans demain.
— Alors, rassurez-vous. 1*3 morts ne reviennent pas.
— Du moins vous ne le croyez pas, vous autres chrétiens, fit la bohémienne. Alais moi je sais bien que la jalousie a le don de les faire sortir de leur tombe.
— Perdito n'a pas de tombe.
— Qu'en savez-vous ?
— N’a-t-il pas été pendu ?
— Oui.
— Eh bien ! son corps est devenu la proie des corbeaux.
— Oh I s’écria Roumia avec un redoublement d'effroi, je le sens... U est là... Son soufilc dévore mes cheveux.
— Les morts n’ont pas de souffle.
— Scs yeux sont fixés menaçants sur moi.
— Les morts n’ont pas d’yeux.
— J'entends les battements précipités de son cœur.
LA BELLE JARDINIERE
— Le cœur des morts ne bat plus, vous êtes folle, ma bien-aimée !
Et le marquis, ivre d'amour, prit Houmia dans ses bras et la pressa passionnément sur son cœur.
Roumia jeta un cri.
Soudain les bougies des candélabres pâlirent comme une rampa de théâtre qu’on baisse.
En même temps un rire moqueur et sinistre se fit entendre.
D’où partait ce rire 9
Des arabesques de la corniche ou des profondeurs du parquet ?
De partout h la fois.
Ce rire, qui rappelait celui de Méphislophclcs, avait l’air de se promener comme le rire d'un ventriloque aux quatre coins de la salle.
Et à mesure qu’il retentissait plus strident, plus menaçant et plus moqueur, les bougies pâlissaient de plus en plus.
Mais le marquis ne l’entendait pas.
Ou plutôt, il devenait furieux en l’entendant.
Ivre de rage et d’amour, il étreignait Houmia dans scs bras.
Roumia poussa un nouveau cri.
Les bougies s'éteignirent et le rire sc tut.
Mais soudain a rssi du jniiieu de la pièce il s’éleva Comme une flamme rougeâtre, qui devint violette ensuite, puis blanche...
Et au milieu de cette flamme apparut, noir comme un démon vomi par l’enfer, le fantôme courroucé de Perdito criant à Houmia d’une voix terrible :
— Prends garde 1 prends garde !
M. de Maurevers était brave; de plus, il n’était pas superstitieux.
Cependant il sentit scs cheveux se hérisser et il éprouva un premier moment d’effroi.
La bohémienne s’elait arrachée de scs bras en jetant un cri terrible.
— Prends garde ! répéta le spectre.
Puis la flamme, de blanche qu’elle était, redevint violette, puis rouge, puis presque noire, et sc changea en un tourbillon de fumée, au milieu duquel le fantôme s’effaça et disparut.
Alors la salle se trouva de nouveau plongée dans les ténèbres.
— Roumia... où êtes- vous ? cria M. do Maurevers.
Roumia ne répondit pas.
Il voulut sc lever et marcher, mais une forte oppression s’empara de lui.
La flamme devenue fumée dégageait une forte odeur de soufre qui le prit à la gorge.
Cependant il fit un pas en avant, puis deux... Mais scs jambes chancelaient, et l’oppression augmentait.
— Roumia ! Roumia ! répéta* t-il.
Nul ne lui répondit.
Le marquis fit un pas encore et tomba suffoqué,
Il crut qu’il allait mourir, et ses yeux sc fermèrent.
Combien de temps dura son évanouissement?
Plusieurs heures, sans doute, car lorsqu'il revint «à lui, l’odeur de soufre avait disparu et les premières clartés du matin pénétraient dans sa chambre.
Il se leva, chancelant encore et la tête lourde, tnafe cependant maître de sa raison.
Puis il alla ouvrir ta croisée et se pencha au dehors, exposant son front brûlant à l’air vif du malin.
La croisée donnait sur ce grand jardin qu’il avait vu la ve,.*, au clair de lune, mais dont les murs do clôture étaient si hauts qu’il no pouvait voir au-delà et no savait où il était.
Alors il ss souvint do l’apparition nocturne.
Le fantôme qu’il avait vu entouré de flammes livides, c’était bien le fantôme de Perdito, ou plutôt, sa vivante image «à lui, M. de Maurevers.
Or, Perdito était mort, il n’en pouvait douter.
Perdito avait été pendu en compagnie de José Minos; et Dieu avait donc permis un miracle, en laissant ce trépassé sortir de 1a tombe pour venir reprocher sou infidélité à Roumia la bohémienne?
Il est des heures où la raison humaine se sent si fortement ébranlée, qu’elle ne sait plus si la vie réelle est devenue le rêve, ou si ie rêve est la vie rérlle.
M. de Maurevers sc demandait s’il dormait ou s’il était éveillé.
Cependant il so ro:onn lissait parfaitement dans cette chambre; il sa souvenait très-bien que c’était là que Roumia lui était apparue de nouveau, qu’il l’avait tenue dans ses bras.
— Roumia? répéta-t-il, Roumia, où êtes-vous?
Cette fois une porto s’ouvrit, et Roumia entra.
Maurevers jota un cri de joie.
La bohémienne était pâle et ses yeux battu3 disaient qu’elle avait pleuré.
— Ali ! mon ami, dit-elle en venant à lui et lui tendant la main, je crois que je deviens folle.
— Mais c'est donc vrai tout cela ? fit M. de Maurevers. Et je n’ai donc pas rêvé?
— Nous n’avons rêvé ni l’un ni l’autre, mon ami. C'est bien Perdito qui nous est apparu. 11 faut nous séparer.
— Jamais ! dit le marquis.
Roumia ne lui avait jamais paru aussi belle.
Il se mit 5 genoux et lui dit :
— Mais je vous aime!
— Moi aussi, dit-elle d'une voix émue.
— Alors, que nous importe l’ombre de Perdito!
— Vous ne craignez donc pas les morts ?
— Je vous aime et ne crains rien.
— Oh ! rcprit-clie avec une émotion croissante, j’ai d’affreux pressentiments.
— Que redoutez-vous donc ?
Elle demeura pensive un moment; paris elle regarda Maurevers et lui dit : -
— Je me souviens que les anciens de nia tribu prétendaient que les inorls obtenaient parfois la pertuis-
sion de sortir de leur tombe, mais qu’ils ne pouvaient se manifester que dans un endroit déterminé.
— Eh bien ?
— Eh bien! Perdito nous est apparu ici; mais si nous fuyions d’id, peut-être ne pourrait-il nous poursuivre.
— Alors, fuyons...
— Mais... où irons-nous?
— Où vous voudrez.
Elle réfléchit un moment encore.
— licoulcz, dit-cüe, je sais un pays doré d • «deil, baigne par une mer d'azur, qui chante un ryranc d'amour éternel.
— Naples?
— Oui.
— Eh bien, partons j our Naples.
— Quand ?
— Mais tout de suite, s'écria l'amoureux marquis.
Elle secoua la tête et lui dit avec un sourire triste :
— Non... pas tout de suite... mon ami.
— Pourquoi ?
— L’ombre de Perdito nous a menacés, dit- elle, et c'est peut-être à la mort que je vais en vous aimant ; si je vous donne ma vie, il faut que vous soyez à moi tout entier.
— Ah ! pouvez-vous me !c demander ?
— Je veux que vous quittiez Paris sans laisser de | trace derrière vous... que nul ne sache où vous êtes... | que vos amis ignorent ce que vous êtes devenu.
— Soit, rcpondit-il.
— Et il faut que vous quittiez Paris sans être vu.
— Je vous obéirai, dit-il.
Elle lui mit un baiser au front, ajoutant :
— Nous partirons ce soir. . . quand toutes mes pré cautions seront prises.
Le soir, en effet, ce meme fiacre aux glaces dépolies qui avait amené le marquis de Maurcvers dans le pavillon mystérieux arrivait à la gare du chemin de fer de Lyon.
Roumia était assise à côte de Maurevers.
Ce dernier s’apprêtait à descendre. Comme il s’arrêtait :
— Non, lui dit Roumia, nous allons rester ici.
— Mais, dit-il en souriant, nous ne pouvons aller à Naples en voiture.
— Sans doute, mais on va dételer le:; chevaux.
— Et puis ?
— Et mettre la voilure sur un wagon; de cette façon mil ne nous verra.
Et, en effet, le voyage s’effectua ainsi, et les glaces du fiacre ne se baissèrent point, et seize heures après M. de Maurevers arrivait à Marseille et descendait, non point dans un hôtel, mais dans une petite villa située à la pointe du Prado, tout au bord de la mer.
Nul ne l’avait vu durant le trajet et Roumia lui dit :
— Le navire qui doit nous conduire à Naples est dans le port. Nous nous embarquerons demain.
Les hommes que la fatalité entraîne vers un but inconnu et qui, saisis de vertige, s'abandonnent au tourbillon, ont parfois, cependant, un moment de lucidité et’dc raison et cherchent à s’arrêter.
Depuis quarante-huit heures, jouet de son amour insensé pour la bohémienne, M. de Maurevers avait tout oublié, même Turquoise, même son fils.
Pendant la journée qu’il passa dans celte vida du bord de la mer, il eut un? heure de raison.
Il se souvint.
Il se ‘souvint parce que la bohémienne le laissa seul une heure.
Elle le laissa seul, pour aller, dit-cüe , visiter ce navire à bord duquel ils devaient monter le lendemain et s’assurer que tout était prêt pour le départ.
Alors M. de Maurevers prononça un inot :
— Mon fils !
S’arracher aux bras de Roumia, fuir et retourner à Paris, il n’y songea même pas.
Mais il se rappela que Turquoise veillait sur son fils, qu’il avait, lui, assuré l’avenir de cet enfant, et qu'il fillait qu’à tout prix. Turquoise s’emparât du titre «te rente qui lui était destiné èt qui se trouvait dans la jardinière.
Ce fut donc pendant cette heure où il sc trouva seul qu’il écrivit celte lettre que Turquoise ne devait rt c> voir qu’un mois après et qui, on le sait, arriva par conséquent trop tard.
La lettre écrite, il fa lait la mettre à la poste.
Mais où? et comment?
Le marquis ouvrit une des fenêtres de la villa.
Celte fenêtre donnait sur le Prado.
Une voiture de place passait en ce moment, au pas, car elle c’ait vide.
Le cocher avait sans doute conduit quelque négociant à sa maison de campagne, et, largement payé, s’en revenait sans sc presser, et laissait souffler son cheval.
Quand il fut sous les fenêtres de la villa, M. de Maurevers l’appela.
Le cocher leva la têts.
Il avait une physionomie honnête et franche.
— Est-ce que vous reutrez à Marseille, mon ami ? demanda le marquis.
— Oui, monsieur.
— Seriez-vous assez complaisant pour me jelcr cette bltre k la poste ?
— Avec bien du plaisir, monsieur, répondit poliment le cocher.
Maurevers prit une feuille de papier, enveloppa dedans la lettre et une pièce de vingt francs, et laissa tomber le tout dans les mains du cocher, qui s’était arrêté directement au-dessous de la fenêtre.
lin quart d’heure après, Roumia revint; et la folie du marquis le reprit.
La journée s écoula, le soir vint.
LA BELLE JARDINIERE
— Nous «liions coucher ii boni, dit-dlc.
— Comme tu voudras, répondit-il. Ta volonté est la mienne, tes désirs sont des ordres pour moi.
Ils attendirent une heure encore.
La nuit était venue; — une de ces nuits sombres, bien que le ciel soit tout constellé, et comme on n’en voit que dans le Midi.
Roumia, penchée à une des fenêtres qui donnaient sur la mer, dit tout à coup h Maurevers :
— Vois-tu cette lumière rouge ?
— Oui.
— C’est le fanal de poupe de notre brik. 11 a quitté le port h la brune et il vient de mettre en panne à une demi-lieue du rivage.
En même temps, die jetait son manteau sur scs épaules et encapuchonnait sa jolie tête.
En même temps aussi, par celte nuit calme, un coup de sifflet retentit au loin sur b nier.
Routnia yrit à sa c inture un petit tube d’argent et répondit par un autre coup de sifflet.
— Viens, dit-elle, le canot du brik est à la nier.
Le marquis témoigna qu ique étonnement :
— M»ii. demr.mh-t-ii, a!‘on -notuaii);» qu.iU rrcltc i. saison ?
— Sans doute.
— A qui rsl-e'l ?
— A moi.
— Ali !
— Et nul ne la garde ?
Roumi:i se pi ît à sourire :
— Mon cher bicn-ainié, dit-elle , ni m’as-tu pis promis de respecter tous les mystères dont je m’entoure ?
— Oh l si fait, dit-il.
— Alors, viens, et ne me questionne plus.
Le marquis prit également un manteau, puis ils sortirent de la villa, dont Kouinia se contenta de tirer la porte après elle.
La villa était à cent pas du bord de la mer.
A mesure qu'ils approchaient de la plage, le bruit de quatre avirons, frappant en cadence le Ilot calme, arrivait plus distinct à leurs oreilles.
Puis, enfin , le marquis ajKïrçut un point noir qui vint s'écliuuer sur le sable.
C'était le canot.
Deux hommes le montaient.
Ces deax hommes, dont Maurcvera ne put voir qu'indistinctement le visage, tant la nuit était sombre, saluèrent Roumia avec un respect servile.
Roumia leur adressa la parole et ils lui répondirent dans une langue inconnue.
Puis elle monta dans le canot, Maurevers s'assit auprès d'elle, et les deux hommes poussèrent au large.
La mer était unie comme un Inc.
Le canot gouvernait droit snr le fanal rouge di| |>rik et en moins d'un quart d'heure, il vint aborder le navire par le travers de tribord.
Roumia mit la première le pied sur l'échelle; puis elle monta lestement.
Un homme était debout en haut de l'échelle de tribord.
C'était un vieillard dont le visage disparaissait presque tout entier sous une large barbe touffue et d'une blancheur de neige.
Les rayons du fanal tombaient d'aplomb sur lui, et Haurevers qui suivait Roumia, put le voir,
— Où donc ai-je déjà vu cet homme f se demanda* t-il.
Comme ceux du canot, il salua Roumia et lui parla dans cette langue mystérieuse qui était satvs doute celle des bohémiens.
Autour de lui, une demi-douzaine de matelots s'étaient groupés et regardaient Maurevers avec curiosité.
Ils étaient tous brunis, hàlës, avec les cheveu* noirs, les yeux noirs et les lèvres rouges.
C'était un équipage entièrement composé de bohémiens.
Tous s'inclinèrent devant Roumia comme devant leur chef suprême.
Roumia prit Maurevers par la main, le conduisit à l'escalier du grand panneau et le fit descendre dans l'intérieur du navire.
— Voilà notre cabine, dit-elle on poussant une porte.
Maurevers était au seuil d'un véritable sanctuaire,
un nid merveillcax tendu d’étoffes orientales, étincelant de lumières, embaumé par cette odeur pénétrante et mystérieuse qu’il avait déjà respirée à Londres et qui l'avait si subitement plongé dans une voluptueuse ivresse.
Au milieu et entourée de divans, était une table servie avec un luxe asiatique, et sur laquelle des vins jaunes comme l'ambre étincelaient dans des flacons de cristal.
— Soupons, dit Roumia en fermant la porto de ce cabinet.
Une heure après, Maurevers, ivre d'amour et ia tète alourdie, s'end >rmait aux genoux de Roumia.
Alors. Roumia frappait sur un timbre, et à ce bruit, l’homme à la barbe blanche entrait, un sourire infernal aux lèvres.
L'homme à la barbe blanche vint s’asseoir sur le divan à cêté do Roumia et lui dit :
— Nous pouvons causer ; il ne s’éveillera pas avant un certain temps.
— Je le sais, dit-elle en souriant. Mais n’entendn- 1-il pas comme à Londres !
— Non, car le narcotique absorb én'esl pas le même.
— Papa, dit Rottmia en levant sur le vieillard un yegard d'ironie affectueuse, il fait plaisir être sous vos ordres.
-* Vraiment, petite?
— Vous n’êtes pas un heminc , vous êtes un démon.
-T- Je ma venge, dit le vieillard.
Roumia !o regarda fixement :
— Ce qui ne m’empêche pas, dit-elle, do me méfier de vous à mes heures.
— Pourquoi cela î
— Si vous m’écoutez, vous le saurez...
— Parle,
— Vous aimiez votre femme...
Un nuage passa sur le front du vieillard.
— OUI dit-il, si je l'aimais !
— Votre femme a fait une faute, et de cette faute est né Perdito.
— Boni
— II nie semble donc que c'est Perdito et non le marquis de Maurevers, que vous devriez loir.
— En apparence, oui ; en réalité, non.
— Expliquez-moi donc qa, papa, dit la bohémienne avec un accent de déférence moqueuse.
— C'est bien simple. J'ai tué Maurevers, qui était à la fois le père de Perdito cl celui du marquis ; mais ce n’est pas seulement à l'homme que j'en veux, c'est à la race tout entière, c'est à ce nom maudit de Maurevers, qui a porté le déshonneur chez moi, que s'adresse ma haine et ma vengeance.
El le duc de Kenestrangc, car c'était bien lui, le duc pariait avec un accent sauvage et rauque, et ses yeux étaient pleins de sombres étincelles.
Roumia reprit :
— Bon ! je comprends. .. mais cst-cc une raison pour ne point haïr Perdito ?
Elle attachait sur le duc un regard clair et froid.
On eût dit une lame d'épée qui aurait une àmc.
Le duc soutint ce regard.
— Peut-être, dit-il ; es-tu discrète ?
— Belle question !
— Alors je vais te faire une confidence.
— U'abarJ je haïssais Perdito presque autant que Maurevers, et si je n’avais pas étouffe dans mes b; as, dés le premier jour, l’enfant de l'adultère, c’est que je rêvais une vengeance plus atroce. En le confiant à José Minos, je me disais : « Ou il aura dos instincts honnêtes, et alors il souffrira mille morts ; ou entraîné
LA BELLE JARDINIÈRE
par l'exemple, Il deviendra bandit comme son maître et l'échafaud sera sa récompense. » JoséMinos me tenait au courant dea progrès de son élève. Un jour, j'appris cette rencontre fortuite de la marquise de Maurevers et de son fils avec les bandits, de la haine instinctive que Perdito avait éprouvée pour l'homme qu'il reconnaissait être son frère.
« Alors une autre combinaison se fit dans mon esprit et je songeai à mettre ces deux hommes en présence et à les faire s’entr'égorger.
• C’était bien, n'est-ce pas?
— Admirable, dit Koumia.
— Mais tu as gâté tout cela, petite !
— Moi?
— Hé ! sans doute, fit le duc avec bonhomie, Pcrdito et toi vous êtes deux natures si franchement perverses, vous vous complétez si bien l’un par l'autre que vous séparer serait dommage : J’ai renoncé à haïr Perdilo.
— Vrai?
— Sans doute. Et j'ai reporté toute ma haine sur Maurevers. Alors, tu comprends, ce n'est plus une mort vulgaire qu'il me faut, c'est une mort lente, torrible, épouvantable, c'est uncagonie palpitante de douleurs sans nom, une mort qui ne finit pas, et que tu t'entendras si bien il donner, mon cher démon...
— Papa , dit Roumia en riant , vous êtes le plus adorable scélérat que j'aie jamais vu.
Le duc eut un sourire paternel.
Puis il passa sa main ridée sur les joues fraîches de la bohémienne :
— Et toi, le plus charmant diablotin que j'aie jamais rêvé, dit-il, SI J’étais jeune, je t’aimerais.
— En vérité !
— A en perdre la raison.
— C'est l'affaire de Maurevers et non la vôtre, ditelle.
Le duo se versa A boire et avala d’un trait le contenu du verre qu'il venait d'emplir.
— Recommençons-nous ce soir? demanda Roumia.
— Certainement, mais pas avant que nous ne soyons en pleine mer.
— C'est vrai, fit la bohémienne, nous sommes toujours en panne.
— Oui, mais j'ai donné l'ordre au second de lever l'ancre 1 minuit.
Et le duc tira sa montre :
— Minuit moins un quart, dit-il.
— Quand s'éveillera Maurevers ?
— Vers deux heures du malin.
— C'est bien
On frappa deux coups discrets à la porte de la cabine.
— C'est. Pcrdlto, dit Roumia.
— Eh bien ! qu'd entre, répondit le duc.
La porte s'ouvrit et le prétendu mort entra.
L’eX-bandit ressemblait plus que jamais à Maurevers, son teint, basané jadis, était devenu blanc, sou.1 l'action du brouillard anglais.
C’était même taille, même visage, même expression dans le regard.
— J’ai faim, dit-il.
Et il jeta un coup d'œil plein de haine sur Maurevers endormi.
— Eh bien ! soupe, lui dit Roumia.
11 b regarda d’un air sombre :
— Toi, dit-il, je te hais, aujourd'hui.
— Pourquoi, mon bien-aimé!
ht la tigresse devint toute tremblante.
— Parce quo les lèvres de cet homme t'ont flétrie.
— Imbécile ! dit Roumia. N’est-ce pas toi que j’aime, dis?
Perdito s'assit et se versa à boire.
Huis il prit sur la table un couteau à découper, et, regardant tour à tour le duc, Roumia et Maurevers endormi :
— J'ai une tentation terrible, dit-il.
— Laquelle? demanda froidement le vieillard.
— C'es! de vous tuer tous les- trois.
Roumia tressaillit ; mais le duc demeura impassible :
— Maurevers mourant dans son sommeil , dit-il , c'est une pauvre vengeance.
— Soit, mais c'est l’apaisement de ma haine.
— Et quand tu auras tué Roumia, que tu aimes, tu seras au désespoir.
— C'est possible.
— Enfin, si tu me tues, tu n'auras point mon héritage.
Cette domière raison parut convaincre le bandit.
— Vous avez raison, dit-il.
— Et il jeta le couteau.
En ce moment la vaisselle remua sur ia table, et les trois convives éprouvèrent une légère oscillation.
C’était le brik qui levait l’ancre et se dirigeait vers la haute mer. ,
Ln
M. de Maurevers, ainsi que l'avait annoncé le vieux duc de Fenestrange, dormit environ deux heures.
Puis il s'éveilla tout naturellement et sans secousses.
Roumia était près de lui, et la cabine n'était plus éclairée que par une lampe h globe dépoli qui projetait autour d'elle une clarté male et mystérieuse.
Perdito et le duc avaient disparu.
Roumia avait retrouvé son sourire enchanteur et son regard voluptueux.
— Je me suis donc endormi ? demanda-t-il.
— Mais oui , mon ami, répondit-elle. Vous avez bu outre mesure de ces vins d'Espagne qui brisent si -bien un cerveau français.
— Oh ! fit-il d'un ton de reproche qu'il s’adressait à lui-mème. Et vous étiez là ?...
— J'élais là, mon bien-aimé.
il sentait le tangage tju navire.
— Nous sommes donc en route ? dit-il.
1 — Oui. itj
— Où allons-nous ?... à Naples ?
— Où tu voudras, mon bien-aimé.
El elle lui passa un de ses bras autour du cou.
— C’est à toi d’ordonner, dit-il. Ne suis-je pas ton esclave, Roumia ?
— Eli bien! fit-elle, si tu veux que j’indique la route, écoute -moi.
— Parle.
— Je voudrais voir l’Orient , celte pairie de mes pères ; je voudrais visiter l'Egypte, la Turquie, voir Stnyrne et Constantinople, traverser la Perse, gagner les bjr.is du Gange. Et toi, dis, le veux-tu?
— Je veux ce que tu veux, répondit-il, enivré.
Puis il l'attira doucement à lui.
Mais , au moment où ses lèvres allaient frôler le visage de la bohémi nne, le globe de la lampe se brisa et la lampe s éteignit.
En même temps, la cloison de planches qui fermait la cabine s’ouvrit comme un décor de théâtre qui file tout à coup dans la coulisse et démasqua un second décor plus vaste.
Roumia avait jeté un cri.
Stupéfait, Maurevcrs regardait et apercevait maintenant tout l’intérieur du navire dont l'extrémité s’éclairait. tandis que la cabine demeurait plongée dans les ténèbres.
Au bout opposé de ce qu’on appelle le faux-pont un final était suspendu.
A la lueur de ce fanal, le marquis vit se renouveler 1-* | h momenc étrange dont il avait été témoin à Paris, «la >< ! î pavillon où on l’avait conduit.
Oit-’ -dire qu'un jet de flammes sortit tout à coup •!• (‘intérieur du navire, comme si la Sainte-Barbe avait pris feu.
Puis, au milieu de cette flamme, apparut sinistre et menaçant, le fantôme do Pcrdito.
Rournia jetait des cris terribles.
Maurevers éperdu voulut la prendre dans ses bras, mais elle lui échappa.
Et comme si elle eût été attirée par une força irrésistible vers ces flammes bleuâtres qui environnaient le revenant, le marquis la vit courir comme pour s’y précipiter.
On eût dit un papillon qu’attire fatalement la flamme d’une bougie.
Mais alors il se passa un autre phénomène plus étrange encore.
A mesure que Roumia s’éloignait de lui, le marquis la voyait sc rapetisser.
Sa taille élevée se racourcissait peu à peu, et tout à coup il jeta un cri d’horreur et d’épouvante.
Roumia était devenue une affreuse naine, difforme, semblable à celle qui l’avait conduit, à Paris, dans l’intérieur du pavillon.
En même temps, la voix stridente de Perdito retentit au milieu des flammes :
Cette voix disait :
— Voilà ma vengeance, Roumia !
Puis les flammes se changèrent en fumée, Perdito
disparut, le fanal du faux pont s’éteignit et le marquis de Maurevers, qui s’était élancé vers Roumia, ne pressa plus dans les ténèbres qu'un corps difforme et couvert de gibbosités.
Cctlc secousse était trop forte ; elle aida puissamment l’intolérable odeur de soufre qui prenait le marquis à la gorge, et il tomba sans connaissance dans les bras de Roumia, subitement métamorphosée 0:1 monstre hideux.
Au matin, le navire filait vent arrière sur 1a inor calme et bleue comme le ciel.
M. do Maurevers, la tête lourde, en proie à la fièvre, monta sur le pont.
L’événement de la nuit le poursuivait comme le souvenir d’un cauchemar.
Il s’élait réveillé dans un de ces lits de boni qu’on appelle un cadre, et il ne savait plus au juste s’il avait rêvé ou non.
Mais il fut convaincu qu’il avait rêvé lorsqu’il aperçut Roumia sur le pont.
Roumia avait retrouvé sa taille svelte et son beau visage, son doux sourire et son regard fascinateur.
— Oh ! le vilain dormeur ! dit-elle en venant à lui.
Il la regarda avec étonnement.
— Ce n’est donc pas vrai? fit-il.
— Quoi donc?
— Vous n’ôtes pas naine?...
— Naine! mais je passe, au contraire, pour u:.j femme de haute taille...
— Cependant... cette nuit?...
— Eh bien ?
— Perdito vous a changée en un dire difforme.
— Perdito !
Et Roumia pâlit en prononçant ce nom.
— Oui, dit le marquis, cette nuit, tandis que je vous pressais dans mes bras, Perdito ne nous est-il pas apparu, comme à Paris, au milieu d’une gerbe de flammes ?
— Je n’ai rien vu, moi, dit Roumia.
— Vous n’avez pas vu le fantôme de Perdito ?
— Non.
— C’est bizarre !
— Tout ce que j'ai vu, dit Roumia, c’est que vous vous êtes endormi après avoir soupé.
— Oui, je le sais. Mais je me suis éveillé au milieu de la nuit.
— Pas que je sache.
— Comment! vous ne m’avez pas parlé !... Vous ne m’avez pas dit que les vins d’Espagne ?...
— Je ne vous ai rien dit du tout, mon ami. Vous dormiez si fort que j’ai appelé deux matelots pour m’aider à vous mettre au lit.
Roumia parlait avec un tel accent de sincérité que le marquis demeura convaincu qu’il avait rêvé.
La journée s’écoula. Le soir vint.
Roumia et le marquis soupèrent de nouveau tête à tête.
Roumia invoquait encore le souvenir de Perdito ;
LA BELLE JARDINIÈRE
Mé*iabl«- borli Mil"». (Nie *»'")
mais c» souvenir ne la défendait plus que (aiblemeat contre la passion de Maurevers, du moins le marquis lo pensait ainsi, lorsque, ayant bu.un dernier verre do vin, il se renversa brusquement sur l'ottomane comme foudroyé.
De nouveau, le marquis était en proie à un sommeil de plomb ; mais, chose étrange ! ce sommeil ne ressembla point à celui de la veille, et le narcotique, en paralysant tout son corps, laissa son esprit éveillé et son oreille ouverte.
Et il se souvint sur-le-champ do cette espèce de catalepsie qui s’était emparée de lui à Londres, dans la taverne de CalcrafT, le soir où l'Irlandaise chantait.
Dès lors, son ouïe acquit une finesse de perception extraordinaire.
11 entendit un pas retentir dans le faux-pont, puis la porte de la cabine s’ouvrir, puis un homme entrer et dire en riant :
33' livraison
— Dort-il bien ?
Et le marquis reconnut la voix de Perdito.
Les morts ne rient pas d’ordinaire.
Puis encore le bruit de deux baisers le fit tressaillir.
Et Roumia disait :
— Tu ne m’en veux pas... au moins... mon citer bien-aimé... Tu sais bien que je t’aime !
— Pourquoi donc ne me le laisse-t-on pas tuer tout de suite ? disait Perdito.
La porte do la cabine s’ouvrit une seconde fois, et une voix que le marquis reconnut pour être celle du vieux capitaine à barbe blanche, dit sur seuil :
— Allons ! mes amoureux, vous avez deux bonnes heures devant vous, avant de recommencer la comédie de la nuit dernière. Montez donc sur le pont et allez respirer l’air des côtes d'Italie qu’on aperçoit dans U brume.
LE DKIIMKIt MOT DE HOCAMBOLE
Et le marquis entendit le bruit de deux autres baisers ; [mis les pas de Perdito et de Houmia qui sortaient de la cabine et s'éloignaient.
En même temps le vieillard se pencha sur l'ottomane, approcha ses lèvres do l’oreille de Maurevors et lui dit :
— Marquis, on 6e moque de vous I LOI
Ce que le marquis de Maurevers éprouva alors est
intraduisible.
S’il avait pu triompher de la catalepsie, il su fût levé et eût regardé le vieillard avec une sorte de stupeur.
Mais son corps paraissait pétrifié et ses paupières étaient fermées comme si un voile de plomb eût pesé sur elles.
Mais il entendait et il pensait; et le vieux duc le savait bien, car il s'assit auprès de lui, et, toujours penché à son oreille, il lui dit :
— Marquis, hier, en montant à bord, vous m’avex regardé avec une curiosité qui m'a un peu alarmé. J'ai cru que vous me reconnaissiez, en dépit de cette barbe blanche et touffue sous laquelle disparaît presque entièrement mon visage.
■ Mais je m’étais trompé, et U faut bien que je vous
dise ce que je suis.
« Marquis, je suis l’homme que votre père a déshonore et qui a tué votre père.
< Je suis ce général duc de Fenestrange à qui vous êtes allé demander raison, et qui, après vous avoir remis au jour do votre majorité, a quitté Paris et s’est fait passer pour mort : je le suis, en effet, pour tout autre que puur vous, et mon acte de décès est en règle.
a Mais je suis bien vivant, aussi vivant que Perdito, le fils de votre père et de la duchesse de Fenestrange, ma femme.
• Perdito et moi nous avons juré votre perte; mais ce que Perdito ne sait pas, c’est que j’ai pareillement juré la sienne.
« C’est vous qui tuerex Perdito.
o Écoulez-moi bien : i état de paralysie où vous êtes n’est que momentané.
« Au lieu de mélanger au vin que vous avez bu un narcotique, j’y ai ajouté une drogue orientale que j’ai rapportée de Suiyme et qui a le don de plonger pendant une heure ou deux l’homme dans un engourdissement profond, sans toutefois l’ompécher d’enteiulre, de penser et de réfléchir..
< Houmia et Perdito, ces deux instruments do ma vengeance, vous croient endormi comme hier.
< Dans une heure, Roumia reviendra.
« Quand vous ouvrirez les yeux, elle sera près de vous...
• Son œil sera plein d'amour, sa lèvre aura de sensuels sourires, elle vous appellera son bien-airné. Puis la comédie do la nuit dernière recommencera, les
flammes inoffensives reparaîtront, et au milieu d'elles, le prétendu fantème do Perdito.
< Alors , toujours comme hier , Roumia épouvantée s'échappera de vos bras et A mesure qu elle s’éloignera, vous la verrez se rapetisser et devenir une naine affreuse.
C'est le résultat d'un système de glaces placées au fond du faux-pont.
> Puis, la nuit se fera, et alors vous aurez cru rejoindre Roumia, et vous tiendrez dans vos bras, non pas elle, mais une naine véritable qui a, par hasard, le même timbre de voix qu'elle.
• Commencez-vous A comprendre, marquis? dit le vieillard en ricanant. >
U se versa un nouveau verre do vin et continua :
— Voulez-vous un bon conseil , marquis ? U y a dans celte cabine , sous l'ottomane sur laquelle vous êtes couché, un revolver à six coups.
« Quand vous aurai retrouvé l’usage de vos membres, il vous sera facile de le trouver.
« Attendez que l’apparition se montre, et puis, quand Roumia s'échappera de vos mains, eh bien, si le cœur vous en dit... >
Et le vieillard acheva sa phrase par un éclat de rire.
Puis il quitta la cabine et remonta sur le pont.
Roumia et Perdito étaient assis à l’arrière, auprès du gouvernail, murmurant des paroles d’amour.
Le temps était clair, la lune brillait au ciel et les eûtes d'Italie se détachaient A l’horizon.
Perdito disait :
— Je regretta, ma bien-aimée, d'avoir accepté le pacte que m’a offert ce vieillard maudit.
— Pourquoi donc ? demanda Roumia.
— Mais parce que je souffre...
— Niais, vs !
— Ah 1 dit le jaloux Espagnol, tu ne sais donc pas que le contact de cet homme t'a flétrie à mes yeux...
— Mon cœur n’est-il pas A toi ?
— Mais ses lèvres ont effleuré tes joues...
— Imbécile !
— Mais enfin , disait encore Perdito , combien de temps donc durera cotte comédie ?
— Je ne sais pas...
— U ne te l’a donc pas dit, lui, cet homme i qui nous nous sommes vendus corps et Ame.
— Non. Mais il a ses projets...
— Tu n'en verras pas la lin, murmura le vieillard qui avait entendu ces dernières paroles.
Puis il s'approcha des deux amants :
— Hé I mes étourneaux, dit-il, le temps passe quand on parle d’amour.
— Quelle heure est-il doue ? demanda Roumia.
— Deux heures du matin.
— C’est bien, dit-elle, je descends.
Et elle retourna dans la cabine tandis que Perdito disparaissait.
Maurevers commençait à sortir de sa léthargie.
Roumia se pencha sur lui cl l 'embrassa, lui disaul :
— Mais, ober dormeur, c'est donc une habitude in-
LA BEI. LE JARDINIÈRE
variable... et tous Ica soirs, après souper, il faillira donc que vous fassiez un somme ?
— Pardonnez-moi, ré|iomlit le marquis. C’est le dernier soir où je dormirai.
— Vrai?
— Je te le jure.
Et comme la veille, il la pressa sur son crenr.
Comme la veille aussi, la lampe se brisa, lo fond de la cabine s'ouvrit, les flammes s'élevèrent et Periito se montra au milieu d’elles.
Comme la veille encore, Roumia s'échappa frissonnante et poussant des cris, des bras de M. du Maurevers.
Mais il avait tout son sang-froid â cette heure.
Il ne courut pas après elle, et, cherchant de la main sous l’ottomane, il trouva le revolver indiqué par le vieux duc.
Alors II ajusta Perdito, qui jouait en conscience le rôle de fantôme, pressa la détente et fit feu.
La ballo siffla et Perdito tomba en poussant un cri de rage, tandis que los flammes s’éteignirent.
Mais, au cri de rage de Perdito, un autre répondit, un cri de lionne qui voit tomber le lion, son époux, sous la balle des chasseurs.
C’était Roumia.
Roumia, qui, d’un bond, fut auprès du marquis et lui enfonça jusqu'au manche, en pleine poitrine , un poignard qui ne la quittait jamais.
— Coup double ! murmura le vindicatif vieillard qui avait assisté, dans l’ombre, il cette épouvantable tragédie.
Le naviro file vent arrière; la mer est toujours calme, les côtes d'Italie ont disparu dans la brume, et la nuit est revenue.
Il y a douze heures que le drame que nous racontions naguère a ensanglanté le faux-pont du brik.
Perdito est mort.
La balle du marquis de Maurevers a traversé le poumon droit et la mort a été prosquo instantanée.
Le marquis, au contraire, respire encore.
Le vieux duc, qui est un peu chirurgien, après l avoir arraché aux mains de Roumia furieuse et folle de douleur, a sondé la blessure et reconnu qu’elle ■■'était pas mortelle.
On a désarmé Roumia, puis on l’a garrottée, car tout h monde ii bord obéit avouglémcnl ou vieillard.
Durant tout le jour, Roumia a poussé dos cris de bvène biosaée.
Elle voulait voir Perdito, mort ou vivant, elle le réclamait.
Le duc, impassible, l’a fait onfermer dans sa cabine et a ordonné qu’on ne s’inquiétât nullement d’elle.
Puis il s’est occupé d’embaumer Perdito.
lai duc a surpris en Orient, dans son précédent vovage, certains secrets de la médecine turque.
C’est ainsi que, s’étant fait apporter lo cadavre encore chaud du bandit, il s’est contenté de verser dans le Irou de la balle quelques gouttes d’un liquide mystérieux, qui s’est tout de suite répandu dans tout le corps.
Après quoi, armé d’un bistouri, il a fait du trou rond de la balle une blessure triangulaire pour laisser croire à un coup de poignard ou i> un coup d’épée.
Enfin, le corps de Perdito ainsi conservé, le duc s’est fait apporter un rasoir et a jeté bas la barbe touffue qui couvrait le visage du fils adoptif de José Minos, ne lui laissant que des favoris taillés â l’anglaise et des moustaches.
Cest la façon dont le marquis de Maurevers portait la sienne quand il a quitté Paris.
Or, Perdito et Maurevers se ressemblaient trait pour trait, et ceux qui trouveront le corps de Perdito n’hésiteront pas à déclarer que c’est le cadavre du marquis fiaston de Maurevers.
Ce dernier est maintenant l’objet des soins les plus empressés.
Mais il a le délire et la fièvre et n'a plus conscience de lni-mème.
Debout h son chevet, le vieux duc le contemple avec une joie sauvage.
— Je n’ai encore que la moitié de ma vengeance, murmure-t-il ; et c’est la moindre moitié, car Perdito est mort bien vite !
« 11 n’a vraiment pas eu le temps de souffrir.
« Mois Perdito n’était pas le plus coupable, il n’était que l’enfant du crime, lui, il no s’appelait pas Maurevers! »
Ce nom, chaque fois que le duc le prononce, semble lui brûler la gorge.
— Oh ! dit-il, si je ne croyais pas h l’immortalité de l’âme, est-ce que je me vengerais?
« Mais j’ai une croyance profonde, inébranlable ; je crois qu'au delà de la mort, les hommes pensent et vivent, que, devenus êtres Impalpables, ils errent sans cesse autour des êtres qu’ils aiment, se réjouissent do leurs joies et souffrent de leurs douleurs. »
Tandis que son fils est lâ se tordant dans les convulsions, l’ombre du père flotte autour de ce Ut...
Et le duc ricanait.
Tout h coup il quitta la cabine de Maurevers et passa dans celle où Roumia continuait à hurler.
— Écoute ! lui dit-il.
Elle se dressa sur son séant.
C’était le seul mouvement qu’elle pût faire, car ses pieds et ses mains étaient liés.
— Misérable ! dit-elle.
— Écoute-mol donc, fit-il.
Et il eut un regard si dominateur, qu'elle cessa de vociférer.
— Je te croyais une femme plus forte et mieux trempée, dit le vieillard avec Ironie.
— Perdito est mort, je veux mourir ! dlt-el'e.
Le doc haussa les épaules :
— Tu n* veux donc pas le venger !
— Le venger ! dit-elle, attachant sur le vieillard un œil avide.
— Oui.
— Mais je l’ai vengé, puisque j’ai tué son assassin.
— Tu le trompes, Maurevers n’est pas mort.
— Oh! il mourra bientôt, dit-elle avec conviction, la lame de mon poignard était empoisonnée.
Le duc se mit à rire !
— Tu te trompes encore, dit-il ; au poignard que tu portais toujours et qui, en effet, était empoisonné, j'ai substitué un autre poignard, pendant ton sommeil, et Maurevers n’est pas mort, il ne mourra pas !...
Roumia poussa un cri de rage.
— Et pins, continua le duc, pour de certains hommes la mort est une délivrance. Tuer Maurevers, à quoi bon ? Mieux vaut le faire souffrir.
— Peut-être... fit-elle avec un sombre éclair dans les yeux.
— Je te connais, ma lionne, dit encore le duc, et je suis certain que tu réfléchiras, surtout si je te donne un dernier renseignement. Maurevers a un fils, un fils qui doit hériter de deux millions. Eais-cn ton proflt... et disons-nous adieu...
Sur ces mots, le duc quitta Roumia.
Il monta sur le pont, prit une longue-vue et ne tarda pas h découvrir la terre h l'horizon.
Cette terre, c’était l’ile de Malte.
Alors il appela le second du naviro et lui ordonna de * mettre le canot à la mer.
On descendit dans le canot les bagages du duc ; ce dernier s’assit h l’arrière et dit au second :
— Dans deux heures, vous ferez délier Roumia, et vous lui direz que, par mes ordres, vous êtes désormais son très-obéissant capitaine et qu'elle est reine à bord.
Puis le duc dit aux quatre hommes qui montaient le canot :
— Nagez !
Et le canot s'éloigna du navire qui continua sa route vers l’Orient, emportant h la fois le cadavre embaumé de Perdilo et le marquis de Maurevers mourant et, désormais, au pouvoir de la terrible bohémienne.
Revenons maintenant h Paris et suivons Vanda et Marmouset qui s’étaient fait le serment d'obéir aux ordres de Rocambole et de retrouver le marquis de Maurevers mort ou vivant.
Le lendemain du jour oh Vanda et Marmouset avaient achevé la lecture du manuscrit de Turquoise, de ce même jour où Milon était arrivé tout désolé, annonçant que la Relie Jardinière avait de nouveau disparu, de ce jour enfin où on avait reçu une lettre de Rocambole — les trois disciples du Maitre étaient réunis è sept heures du matin, dans le petit hôtel de l’avenue de Marignan et tenaicot conseil,
Vanda disait :
— Nous avons trois choses à faire.
— Voyons? fil Marmouset.
— La plus pressée est de mettre la main sur ce meuble qui renferme le titre de cent mille livres de rente.
— C'est le plus pressé et le plus difficile, dit Marmouset. Mais du moment où le maître l’ordonne, il faudra bien que ce soit fait.
— Ensuite, dit Vanda, il faut retrouver cette femme.
— Naturellement.
— Enfin, il est indispensable d'avoir des nouvelles de cet enfant que Rocambole a placé dans un pensionnat de la rue des Postes ; il y a deux ans de cela, et dans deux ans, il se passe tant de choses I
— Eh bien ! moi, reprit Marmouset je suis d'un avis tout opposé.
— Ali ! fit Vanda.
— La première chose h faire est de voir cet enfant.
— Bien.
— Et de nous assurer que personne ne s'est jamais inquiété de lui; car, écoutez-moi bien, cette femme qui a confisqué M. de Maurevers, celte femme qui dispose de tant de moyens étranges, de tant de procédés ingénieux et terribles, peut bien avoir découvert l'existence de cet enfant.
A ces paroles de Marmouset, Vanda et Milon se regardèrent avec une sorte d’effroi.
— Or donc, continua Marmouset, je suis d'avis que Milon s’en aille sur-le-champ rue des Postes, qu’il s’habille en domestique et se présente au maître de pension do la part de l’homme qui lui a confié l'enfant; il l'avertira en outre qu’une dame blonde viendra dans la soirée, payer l'arriéré de la pension, s'il y en a, et reprendre l’enfant.
— Pourquoi Milon ne le ramènerait-il pas? dit Vanda.
— Je préfère que ce soit vous, dit Marmouset, et en voici la raison : Cet enfant doit être ombrageux, défiant, comme tous ceux qui ont souffert, vous lui inspirerez plus de confiance qu'un homme.
— Je pars, dit Milon.
— Moi, dit èfarmouset, je saurai d’ici à midi où est la maison de M. de Maurevers.
— Mais la Belle Jardinière ?
— Oh I acheva Marmouset, je m’en charge. Paris est grand, et le monde encore plus, mais il faudra bien que je la retrouve 1
Quelques minutes après, Milon, en livrée du malin, ce qui lui donnait l'air d’un vieil intendant du faubourg Saint-Germain, montait dans un fiacre et se faisait conduire rue des Postes.
La rue des Postes est une des plus solitaires du quartier latin ; elle s'étend derrière la place du Panthéon.
Vieilles maisons, vastes jardins, tables d'hôte à des prix minimes, institutions de jeunes enfants, telle est sa physionomie générale.
Le pensionnat indiqué par Rocambole était à droite, h l'entrée, et on lisait sur la porte :
LA BELLE JARDINIERE
Son tisage enivré, s« rhevenx d'an noir brillant, indiquaient ane oriçine indienne. (Pige 407. ï