BARBICHON, CHEF D’INSTITUTION
Préparation au baccalauréat.
Milan sonna.
lin vieux portier vint lui ouvrir.
— Monsieur Barbichon? demanda le colosse.
Le portier, qui ne voyait pas souvent des gens en livrée, salua dans Milon quelque opulente famille et le conduisit avec empressement en lui faisant traverser la cour de récréation, vers un pavillon sur la porte duquel on lisait :
Économat.
Un petit homme gros et chauve, avec des bésides sur le nez était assis devant un bureau chargé de livres et de registres.
En voyant entrer Milon il leva ses bésicles et le regarda d’un air tout aussi bienveillant que celui du portier.
Ce dernier s’en alla.
— Monsieur, dit alors Milon qui demeura debout et refusa la chaise que lui avançait M. Barbichon, je viens pour l'enfant qui vous a été confié, il y a deux ans.
— Par qui?
— Par mon maître, qui vous a payé deux années de pension.
— Comment se nommait votre maître ?
— Le major Avatar.
— C'est bien cela, dit le maître de pension. L’enfant est ici, il se porte bien, est très-intelligent et apprend il merveille. Est ce ce que vous voulez savoir?
— Personne ne s’est jamais inquiété de lui ? demanda Milon.
— Personne. Pourquoi me demandez-vous cela ?
— Je ne sais pas , dit naïvement Milon. On m’a commandé de vous faire cette question, je ne suis qu'un domestique, j'obéis.
— Fort bien, dit M. Barbichon.
Milon reprit :
— Une dame, la mère de cet enfant peut-être, so présentera aujourd'hui.
— Ah!
— C’est une dame blende qui peut avoir de trente à trente-cinq ans. Elle réglera les comptes, si besoin estel emmènera son fils.
M. Barbichon fit la grimace. On ne perd pas ainsi un élève de gaieté de cœur.
La cloche de la récréation sonnait en ce moment et les élèves so précipitèrent dans la cour.
— Tenez, dit M. Barbichon, en attirant Milon vere la croisée de son bureau, le voilà.
Et il lui montrait un enfant de douze à treize ans, qui jouait avec un de ses camarades.
Milon ne le vit qu’une minute.
Mais il s'en alla, Ira traits de l'enfant gravés dans sa mémoire.
Une heure après, une voiture armoriée s’arrêta à la grille du modeste pensionnat, et une femme jeune et belle, avec de magnifiques cheveux blonds tirant sur le roux, en descendit et se fit conduire auprès du chef d’institution.
— Monsieur, dit-elle à M. Barbichon, je suis la personne dont mon intendant vous a parlé ce matin et je viens chercher mon fils.
En même temps, elle posa sur la table un billet de mille francs, ajoutant :
— Voilà pour le solde de tous comptes.
M. Barbichon fit appeler l’écolier.
La jeune femme le prit dans ses bras et l’accabla de caresses.
— Tu ne me reconnais donc pas? dit-elle.
— Non, dit l’enfant tout confus.
— Je suis ta mère, répondit-elle.
Et elle l’entraîna vers la voiture, oubliant de redemander l’humble trousseau du collégien.
Une heure plus tard encore, une autre femme blonde se présentait, réclamant, elle aussi, l’enfant confié à M. Barbichon par le major Avatar.
Cette femme, qui jeta un cri en apprenant qu’on avait emmené l’enfant, c’était Vanda, Vanda qui devina la sinistre vérité sur-le-champ.
L’enfant était désormais au pouvoir de la Belle Jardinière.
Tandis que Milon allait rue des Postes, Marmouset courait Paris dans son ponev-chaisc.
11 était alors un peu plus de midi , et il s’arrêta au Café Anglais.
C’est là que déjeunaient habituellement le baron Hounot, Charles de S... et deux ou-trois membres du club des Asperges qui avaient autrefois été liés avec l’infortuné marquis de Maurevers.
Marmouset entra dans la petite salle du rez-dechauséc.
On lui tendit la main, on s’étonna de ne l’avoir point vu depuis deux jours.
— Messieurs, répondit Marmouset, je vous avoue
que je suis encore sous l’impression de la mort lugubre de ce pauvre Montgéron et du baron Henri.
— Moi aussi, dit le baron Hounot qui avait l’œil humide.
— Mais, reprit Marmouset en s’asseyant et demandant à déjeuner, tous les regrets de la terre ne ressusciteraient point les morts, et mieux vaut s'occuper des vivants.
— Ce Prytavin est philosophe ! dit un des convives.
— Je voudrais vous parler de Maurevers...
— Pauvre .Maurevers î dit le baron.
— Mais il est mon, lui aussi, dit Charles de S...
— En a-t-on jamais eu la preuve? demanda Marmouset.
— Parbleu ! puisqu’on a retrouve son cadavre.
— Vous vous trompez; on a trouvé une figure de cire qui lui ressemblait, voilà tout.
— Mais... à Londres...
— A Londres, on prétend avoir vu un cadavre qui lui ressemblait pareillement; mais rien de tout cela n’a été prouvé.
— Eh bien?
— Donc, pour moi , et jusqu'à démonstration du contraire, M. de Maurevers est vivant.
— Ah ! par exemple !
— Et c’est de lui que je viens vous parler...
On regarda Marmouset avec un étonnement croissant.
Marmouset poursuivit :
— 11 y a cinq ans, n’est-ce pas, que M. de Maurevers a disparu. Le Moniteur, du moins, l’annonçait hier matin en le déclarant en état d’absence.
— Par conséquent sa succession est ouverte.
— Elle le sera demain.
— Qu* donc hérite ?
— Un cousin. M. de Maurevers-Beaucorps. .
— Quelqu'un de vous le connalt-il?
— Oui, moi, dit Charles de S...
— Me donneriez-vous bien un mot de recommandation pour lui?
— Mais, cher ami, dit le baron Hounot, que diable voulez-vous donc faire?
— C’est mon secret, répondit Marmouset en souriant.
M. Charles de 5... se fit apporter une plume, de l’encre, et écrivit la lettre suivante :
« A M. le baron de Maurevers-Beaucorps, rue de Miromesnil, 72.
* Mon cher baron,
t Un de mes amis, archi-millionnaire , M. Prytavin, me demande un mot pour vous. Le voici. Faites ce qu’il vous demandera, comme si je vous le demanda» moi-même.
« Votre dévoué,
« Charles db S..* »
Marmouset prit la lettre, ne voulut pas s’expliqua davantage, déjeuna à la hâte, remonta en voilure et courut rue de Miromesnil.
LA B KL LE JARDINIÈRE
M. do Maurcvcrs-BcaucorpB était chez lui.
C’était un homme de quarante-sept ou huit ans, ancien capitaine de cavalerie, habitant la province sept ou huit mois de l’année, et ayant vécu jusque-là d’un assez mince revenu.
Ou reste, c'était un parfait gentilhomme d'une exquise courtoisie, et quand il eut pris connaissance de la lettre de M. de S... il dit à Marmouset :
— Monsieur, je suis entièrement à votre service.
— Monsieur le baron, répondit Marmouset, vous allez être mis en possession de la fortune du marquis de Maurevers.
— Mon cousin, que je ne connaissais pas, répondit le baron, et si j’ai compté sur quelque chose, en ma vie, ça n’est certes pas sur cet héritage ; mais comme on n'a pas la preuve de sa mort, du reste, la loi ne m'autorise qu’à user des revenus et je ne pourrai disposer du capital que dans un certain nombre d'années.
— C’est précisément à propos de cet héritage que j’ai l’honneur de me présenter chez vous, monsieur, reprit Marmouset.
— Ah ! fit le baron surpris.
— Je crois pouvoir vous affirmer que le marquis de Maurevers a fait un testament.
Le baron tressaillit.
— Dans ce testament, poursuivit Marmouset, il laisse sa fortune à scs héritiers naturels, à vous par conséquent.
Le baron respira.
— Mais il dispose de quelques legs.
— Si ce testament existe, dit 16 baron, il sera fidèlement respecté.
— Je crois pouvoir vous affirmer, reprit Marmouset qui sc rappelait presque mot pour mot lo manuscrit de Turquoise, que vous lo trouverez dans le cabinet de travail du marquis, dans le deuxième tiroir de gauche de son secrétaire.
— Monsieur, répondit le baron, je ne pourrai vérifier le fait que demain, jour de la levée des scellés. Si môme vous voulez vous trouver à midi à l’hôtel Maurevers...
— J’y serai.
Et Marmouset se leva.
— Pardon, monsieur, dit encore le baroa, permettcz-moi une question indiscrète.
— Faites, monsieur.
— Étiez-vous dos amis de mou malheureux cousin, que vous savez qu’il a fait un testament ?
— Non, monsieur, mais je suis le mandataire d’une femme.
— Ah t
— Quia été la maîtresse de M. de Maurevers.
— Fort bien.
— Et à qui, dans ce testament, le marquis laisse un souvenir.
— Je me conformerai à toutes les dispositions de ce testament. A demain, monsieur.
Marmouset prit congé de M. de Maurevers-Beaucorps et se dit, en s’en allant :
— Ce que nous voulons, ce sont les jardinières. Turquoise est morte. Mais Vanda peut fort bien jouer le rôle de Turquoise, et nul ne nous contredira, attendu que personno n’a pu connaître Turquoise, qui doit être désignée dans le testament sous le nom do Jenny.
Et Marmouset retourna à l’hôtel de l'avenue Marignan.
Vanda venait d’en sortir pour se rendre rue des Postes.