‹ [Le Dernier mot de RocamboleChapitre 68 sur 100 · LV1I · texte numérisé non relu

LV1I

Vanda avait écrit au crayon les lignes suivantes : « L’enfant est enlevé par la Relie Jardinière, mais elle a laissé une trace que je suis. Un commissionnaire de la place du Panthéon a vu sa voiture s’arrêter devant l'église Sainte-Geneviève.

Elle est entrée dans l’église avec l’enfant.

Puis elle est remontée en voilure, disant au cocher : — A Saint-Mandé.

Je suppose que c’est dans la maison que Milon connaît qu’elle est allée.

Je prends une voilure et j’y cours, il nous faut l’enfant.

Peut-être serai-je de retour rue de Marignan dans la soirée. Peut-être ne reviendrai-je pas.

Alors il est certain que Milon et toi vous irez rue des Postes : là on vous dira ce qui s’est passé.

Je laisse ce billet à une bonne femme, la crémière qui se trouve à côté de la pension, sûre que je suis de ton intelligence. Si à neuf heures du soir, je ne suis pas rentrée rue Marignan , c'est que je serai en péril : alors courez tous deux à Saint-Mandé.

Vanda. »

M irmouset tendit ce bill *t à Milon, qui le lut en frémissant.

Puis il mit vingt francs sur le comptoir en disant à la crémière :

— Voilà pour vous, ma bonne dame, et merci I

11 sortit entraînant Miion.

La voiture de Marmouset attendait toujours à la

grille du pensionnat Barbichon.

Marmouset dit à Milon :

— 11 s’agit de ne pas perdre U tète : de deux choses l'une, ou Vanda est réellement sur la trace de notre ennemie, et alors j'ai foi en son intelligence et en son audace ; ou le commissionnaire était un faux commissionnaire, et elle est tombée, elle aussi, dans un piège.

Aller rue do Marignan savoir si elle est revenue, c'est perdre du temps.

— Mais, dit Milon, alors courons à Saint-Mandé.

— Non, dit Marmouset, nous allons simplement envoyer le cocher me de Marignan.

— Savoir si Vanda est revenue î

— Oui.

— Et que ferons-nous durant ce temps-là ?

— Nous flânerons par ici , dans les environs. J’ai comme une idée que nous découvrirons quelque chose, ne fût-ce que le commissionnaire dont parle Vanda ?

Milon fit un signe de tête et tous deux s’approchèrent du coupé.

— Tu vas retourner à l'hôtel, dit Marmouset au cocher, et si Madame est rentrée, tu reviendras nous le dire.

— Et si elle n'est pas revenue ?

— Tu reviendras tout de même.

— Ici?

— Non, à côté, place du Panthéon.

Le cocher partit.

Alors Marmouset prit Milon par lo bras et ils descendirent place du Panthéon.

La place était à peu près déserte.

Vainement ils cherchèrent un commissionnaire quelconque.

La nuit et la pluie avaient chassé ceux qui stationnent d'ordinaire aux abords de Sainte-Geneviève.

Mais trois voitures de la Compagnie impériale stationnaient dans un coin devant l’École de droit.

Marmouset passa auprès d’elles, et, tout à coup, il tressaillit.

Puis ouvrant brusquement la portière do l'une d’elles, il dit au cocher :

— Vous n’dtes pas pris, n'est-ce pas ?

Le cocher, q"l paraissait dormir, s'éveilla cl rassembla ses guid.'S.

— Que faites-vous donc? demanda vivement Milon.

— Monte, tu le sauras I répondit Marmouset à voix

basse.

Et il le poussa dans la voiture.

Puis il cria au coclier :

— Aux Champs-Élysécs, rue de Marignan.

Le fiacre partit.

— Mais, balbutia Milon. je croyais que... nous restions ici...

— Tais-toi !...

Et Marmouset colla la bouche à l’oreille de Milon :

— Nous en tenons un... dit-il.

— Hein ?

— Te rappelles-tu l’Espagnol ?

— Quel Espagnol?

— Le prétendu mari de la Relie Jardinière.

— Oui. Eh bien?

— Penche-toi vers la glace de devant du coupé.

— Bon. Après!

— Et attends que le cocher fasse un mouvement qui place sa tôle dans le rayon lumineux de la lanterne ou qu'il passe sous un bec de gaz.

— Jo ne comprends toujours pas, murmura Milon.

— Silence ! et attends...

Tout à coup, Milon, qui s’était penché en avant ,se rejeta violemment au fond du fiacre t

— C’est impossible ! dit-il.

— Non, c'est bien lui.

— L'Espagnol ?

— Sans doute.

— Devenu coclier de livrée ?

— A notre Intention.

— Je comprends de moins en moins, murmura le naïf Milon.

— Parle bas, ou plutôt ne dis rien et écoute-moi.

Marmouset avait toujours scs lèvres collées à

l'oreille de Milon.

— Tu comprends, dit-il, que la Belle Jardinière a bien pensé que Vanda viendrait peu de temps après elle. A présent , je suis sûr que le commissionnaire était un homme à elle et que Vanda est tombée dans quelque piège.

Milon frissonna.

— Le piège ri’est pas tendu pour elle seule, il Test encore pour nous. La preuve en est dans ce prétendu fiacre et ce prétendu cocher.

— Mais, dit Milon, en montant dans ce fiacre nous

donnons tête baissée dans le piège.

— Sans douto.

— Alors...

— Alors, attends, et tu verras.

Le fiacre descendait le boulevard Saint-Michel, non point de cette allure agaçante et surtout irrégulière et en zigzags des vraios voitures de place , mais rapidement, en droite ligne, traînée non par des rosses, mais par de vrais trotteurs.

Quand il fui sur l'ancienne place Maubert, il prit le quai des Augustins.

Ce quai est désert, et les rares boutiques de libraires qui s’y trouvent ferment avec la nuit.

Alors, Marmouset dit à Milon :

— Voici le moment... attention...

Et, baissant brusquement la glace da coupé, il cria :

— Hé I cocber ? .

Le cocher se retourna.

Soudain le bras de Marmouset s'allongea, et quelque chose de froid comme un anneau do fer s'appuya sur le front du cocher.

LA BELLE JARDINIÈRE

C’était le canon d’un revolver :

— Si tu pousses un cri, dit Marmouset, si tu n’arrêtes |>as tes chevaux à l’instant, tu es mort!.*.

Le prétendu cocher arrêta brusquement ses chevaux.

En même temps, Marmouset ouvrit la portière et sauta lestement à terre, toujours son revolver à la main. Puis, d’un bond, il se trouva sur le siège a côté do l’Espagnol.

Car c'était bien l'Espagnol, le tyran jaloux qui se montrait à l'Opéra, en compagnie de la Belle Jardinière, qu’il donnait pour sa femme.

Marmouset l'avait reconnu en dépit de son déguisement et malgré une perruque qui lui couvrait une partie du front.

Milon était demeuré dans la voiture.

— Mon bon ami, lui dit Marmouset, aussi vrai que je suis là auprès de vous, je vous jure que je vais vous casser la tôte si vous ne m’obéissez pas de point en point.

L’ Espagnol s’etait pris à trembler.

— Descendez de votre siège, — dit encore Marmouset, et donnez-moi les rênes. Puis il cria : — lié ! Milon /

Le colosse mit la tête à la portière.

— Tu as un poignard, n’cst-ce pas ? demanda Marmouset.

— Toujours, répondit Milon.

— Alors, prends Monsieur au collet, tieus-le dan» la voilure à coté de toi, et, s’il bouge, tue- le comme un chien.

Milon exécuta ponctuellement les ordres de Marmouset, au moins pour la première partie.

Mais l'Espagnol, qui ne s’attendait pas à cette aventure, quelques minutes auparavant, tremblait de tous ses membres et n'avait garde de bouger.

Marmouset prit les rênes, fit siffler le fouet, donna deux coups de langue et les chevaux repartirent au grand trot. Au pont Neuf, Marmouset passa sur b rive droite et gagna la rue de Rivoli. Puis il se dirigea vers b place de 1a Concorde, remonta les Champ6-ÉJysées cl arriva rue do Marignan.

Le coupé que Marmouset avait renvoyé quelques instants auparavant ressortait de l’hôtel en ce moment.

Vanda n’était pas rentrée.

Marmouset commanda au cocher de rentrer sous la voûte et de laisser la grille ouverte.

Puis il entra à sou tour, et le fiacre vint s’arrêter devant le perron.

Milon, sur un signe de Marmouset, descendit de voiture, tirant d’Espagnol après lui.

Mais l'Espagnol n’opposait aucune résistance et paraissait en proie à une grande terreur.

On le fit entrer dans la petite salle du rez-de-chaussée où b veille on avait reçu le mystérieux messager do Rocambole.

Puis Marmouset alluma deux bougies, ferma la porte et dit à l’Espagnol :

— Cher hidalgo, vous pensez bien qu’entre gens comme nous, c’est celui qui est pris qui doit s’exécuter de bonne grâce.

Le prétendu tyran de la Belle Jardinière regardait Marmouset avec une sorte d'égarement*

Celui-ci continua en tirant sa montre :

— Je vous donne trois minutes pour nous dire : d'abord où va b Belle Jardinière, ensuite où est Vandn, enfin ce que vous faisiez sur b place du Panthéon , sous le vulgaire déguisement d’un cocher de fiacre.

L’Espagnol parut retrouver quelquo assurance.

— Et si je refuse de répondre? dit-il.

— Alors, dit Marmouset, comme nous sommes dans un quartier tranquille et qu’une détonation d’arme à feu troublerait le repos des voisins, monsieur et moi, nous vous criblerons de coups de poignard, jusqu’à ce que mort s’en suive.

L'Espagnol regarda Marmouset.

— Si je ne parle pas, dit-il, vous me tuerez ; mais si je parle, on me tuera.

— Qui donc ?

— On me tuera par ordre d'elle , dit-il.

Et sa voix avait un accent de terreur profonde.

— A moins que je ne vous protège, dit Marmouset avec assurance.

Un éclair d’espérance parut s'allumer dans les yeux du pauvre diable.

— Vrai ? dit-il, vous me défendriez ?

— Certainement.

Mais il eut un sourire découragé.

— On ne se défend pas contre elle, dit-il, c’est impossible.

— Je vous prouverai bien le contraire, mon maître, murmura Marmouset, mais enfin nous ne sommes pas ici jwur faire du sentiment. Voulez^vous nous répondre, oui ou non ?

Et il fit un signe à Milon qui leva son poignard.

L’Espagnol sc décida à parler.

— C’est elle qui m’a placé sur* b place du Panthéon, dit-il.

— Quand cela ?

— Après qu’elle a eu enlevé l’enfant.

— Dans quel but ?

— Elle savait qu'une Autre femme devait se présenter à la pension et réclamer l’enfant.

— Quand cette autre femme est venue, elle a interroge un commissionnaire.

— Un commissionnaire comme vous êtes un cocher sans doute ? interrompit Marmouset.

— Oui. Le commissionnaire, qui avait ses ordres, lui a donné des indications.

Ma voiture était la seule qui se trouvât »ur la place, clic y est montée sans défiance.

— Et où lavez-vous conduite ?

— A Saint-Mandé, par le nouveau boulevard. Mais quand nous avons été près du chemin de fer de ceinture, j’ai prétexté qu’il fallait bisser passer le train, sans quoi mes chevaux auraient peur.

• Alors deux terrassiers qui travaillaient à la route se sont approchés du fiacre, ont virement ouvert les deux portières, et se sont trouvés assis auprès d'elle.

< Vous pensez bien que les terrassiers, comme le commissionnaire, avaient leurs instructions. Ils ont étouffé les cris de la dame avec un bâillon, ils lui ont lié les mains ; puis, les stores baissés,' j'ai fouetté mes chevaux.

— Et vous êtes allé?...

— A Saint-Mandé.

— Après ? dit Marmouset.

— Elle m'a renvoyé à Paris, me donnant l'ordre de ne pas quitter la place du Panthéon et d’observer. Comme je vous connaissais tous les deux, c’était facile, ie ne pensais pas que vous me reconnaîtriez sous mon déguisement.

— Est-ce tout?

— Je devais rejoindre Madame aussitôt que j’aurais été fixé sur le parti que vous vouliez prendre.

— Ainsi elle est à Saint-Mandé ?

— Oui.

— Avec Vanda?

— Oui, la femme blonde.

— Et l’enfant ?

— Aussi.

— Que veut-elle faire de tous deux ?

— Je ne sais pas.

— Mon cher Monsieur, dit Marmouset, je vous ferai observer de nouveau que nous n’avons pas de temps à perdre.

— Mais, Monsieur ! s’écria l'Espagnol, qui oublia tout A coup son baragouin méridional et s'exprima dans le français le plus parisien ; mais, Monsieur, je ne suis qu'un pauvre domestique à qui on fait jouer un rôle.

— Ah! vraiment?

— Et je ne connais pas les secrets de Madame.

— C’est fâcheux pour vous, répondit Marmouset. Allons, Millon, débarrasse-moi de ce drôle...

Et Milon leva de nouveau son poignard.

Le faux Espagnol pâlit et jeta un cri.

— Grâce I dit-il, je dirai tout.

— Tout ?

— Oui, je vous le jure.

— Alors, voyons ? dit Marmouset qui s’assit, et parut attendre la confession du complice de la Belle Jardinière,

L’Espagnol avait la mine effrayée et piteuse d'un homme qui veut se soustraire à la mort par tous lesmoyens possibles.

Aussi répéta-t-il :

— Et quand vous saurez tout, vous me protégerez ?

— Oui.

— Vous me cacherez ?

— Oui, dit encore Marmouset.

— Ah ! j’ai peur... dit-il.

Ll ses dents claquaient et toute son attitude témoignait d'une angoisse profonde.

— Mais parle donc, puisque tu n’es qu'un valet ! s’écria Marmouset.

— Eh bien ! reprit-il , la Belle Jardinière s'appelle Roumia.

— Nous savons cela.

— C’est la maîtresse de Perdito que le marquis do Maurevers a tué.

— Et qu’est-il devenu le marquis?

— Elle l'a avec elle.

— 11 est donc vivant ?

— Oui. Si on appelle vivre être en l'état où il est.

— Comment est-il donc?

— Abruti et fou. Il passe du rire aux larmes, de la joie â la tristesse et il souffre mille morts chaque jour. Son existence est un supplice sans fin.

11 parut effrayé et ajouta :

— Et le sort du marquis est réservé à son enfant, à vous, et è celte dame qui est déjà au pouvoir de 1a Belle Jardinière.

— Elle no nous tient pas encore, murmura Marmouset,

— II ne faut pas lutter avec elle, poursuivit l'Espagnol; il ne faut pas la traiter comme uue femme; c'est une bête féroce : il faut la tuer.

— Pour la tuer, dit froidement Marmouset, il faut que je sache où elle est.

— Je vous l’ai dit : à Saint-Mandé.

— Seule.

— Oh ! non, avec deux hommes, deux bohémiens, qui lui sont dévoués corps et âme, ruais je sais le moyen de la tuer sans que les bohémiens puissent la défendre.

— Écoutez, reprit l’Espagnol; la maison de Saint- Mandé est double.

— Comment cela ?

— En haut, c'est-à-dire à partir du sol, c'est une maison neuve dont la construction n’est pas achevée et qui n’est pas habitée.

— Bon !

— Mais il y a un vaste sous-sol disposé comme un véritable palais, et c'est dans ce sous-sol qu'est la Belle Jardinière avec ses jardins et scs victimes; mais vous feriez bien vingt fois le tour de la maison, vous la parcourriez dans tous les sens, à l’intérieur, que vous ne devineriez pas l’existence du sous-sol.

— Ah ! fit Marmouset , qui continuait à regarder l’Espagnol dans le blanc des yeux.

— La grille du jardin est ouverte, poursuivit celuici, vous entrerez et vous irez jusqu'au puits qui se trouve au milieu.

— Après ? fit Marmouset.

— Quand vous serez là, vous vous pencherez sur la margelle et vous sifflerez.

«Un coup de sifflet vous répondra du fond du puits.

Marmouset commençait à écouler avec une certaine avidité.

LA «ELLE JAUDINlfcUE

Les deux Somme» poil'xèrcul au larcc. (Page lia.)

— Après le coup de sifflet, vous tâcherez de contrefaire ma voix et vous crierez : Fiyuerra !

a C’est le mot de passe.

« Alors, vous verrez le fond du puits, qui est sans eau, s'éclairer, et la Belle Jardinière paraître.

« Vous avez votre revolver... le reste vous regarde.

— Mais... le sous-sol?... demanda Marmouset.

L’Espagnol répondit :

— Le sous-sol est en communication avec le puits par un boyau souterrain. C'est par là que j’entre et sors.

Marmouset garda un moment le silence.

Il délibérait en lui-même sur la question de savoir s'il était plus prudent d'emmener l'Espagnol avec lui pour vérifier l'exactitude de ses assertions et s’assurer qu'on ne lui tendait pas un nouveau piège, ou de le laisser sous la garde de Milon.

Il se décida pour ce dernier parti.

— Écoute-moi bien, dit-il à l’Espagnol ; à ton estime, que faut-il de temps pour aller à Saint-Mandé et en revenir ?

— Deux heures.

— J'en prends quatre, poursuivit Marmouset. Mais

si dans quatre heures je ne suis pas revenu, tu es un homme mort.

El Marmouset sortit, et revint au bout de quelques minutes, apportant un paquet de cordes qu’il jeta à Milon, en lui disant :

— Tu vas me ficeler Monsieur, lui lier les bras et les jambes, et rester avec lui.

— Bon ! ditMilon, qui se mit h garrotter l'Espagnol, lequel, du reste, n'opposa aucune résistance.

— Il est dix heures du soirà cette pendule, dit Marmouset.

— Oui.

— Si au moment où deux heures du matin sonneront, je ne suis pas de retour, tu tueras Monsieur.

— C’est bien, répondit Milon avec le calme d'un . soldat prussien qui reçoit une consigne.

Alors Marmouset laissa Milon et son prisonnier dans la |ietite salle du rez-de-chaussée et dit à son cocher qui était demeuré sur son siège, prêt à partir :

— Prends une pairo de pistolets et fais monter le palefrenier à coté de toi.

Lu cocher était un robuste gaillard sur l’énergie et

LE DERNIER MOT DK ROGAMIIOLE

le dévouement duquel Marmouset pouvait compter.

Marmouset parti, Milon ferma la porte au verrou.

Puis il plaça son fauteuil devant la porte et les yeux fixés sur la pendule, il attendit plein d'anxiété le retour du jeune homme et de Vauda.

L'Espagnol était couché sur le tapis, la face contre terre, et les liens qui le serraient aux bras et aux jambes lui interdisaient tout mouvement.

On/e heures sonnèrent, puis minuit, puis une heure du matin. Marmouset ne revenait pas.

Milon commençait à fermer le sourcil, lorsque, tout à coup la bougie unique qui brûlait sur la cheminée s'éteignit par une cause toute naturelle du reste.

Elle était arrivée à la bobèche, l'avait fait éclater et comme elle était au bout, la mèche s'était noyéo dans la cire liquéfiée.

Milon chercha dans sa poche le briquet quM avait habituellement, pour allumer une autre bougie, et ne le trouvant pas, il prit le parti de tirer le verra i do la porte et de passer dans la pièce voisine qui riait la salle à manger et dans laquelle U trouverait cc. tainenicnt des allumettes sur le poêle.

Comme l'Espagnol était solidement garrotté, Milon ne vit aucun inconvénient à le laisser seul un moment.

Mais ce moment suffit à l'Espagnol pour faire un soubresaut et se laisser retomber lourdement surla pci trine.

Une vessie qu’il avait sous ses vêtements se creva alors, et une liqueur mystérieuse se répandit sur le parquet, laissant échapper une odeur qui saisit Milon à la gorge lorsqu'il revint.

— Mais que sent-il donc ici ? dit le colosse.

Et il frotta une allumette sur le parquet.

Soudain ce phénomène étrange rapporté dons le manuscrit do Turquoise, et qui avait occasionné l'inccndio de la villa de Saint-Cloud, se reproduisit.

La liqueur mystérieuse se volatilisa et prit fou; et soudain la salle fut envahie par les flammes, et Milon en fut environné.

UU

Milon jeta un cri ; et, horriblement brûlé, la barbe et les cheveux roussis, il recula jusqu’à la porte et s'élança dans le oorridor.

Les llainmes le suivirent

Le colosse appela au secours.

Mais il n'y avait plus |ieisonnc dans l'hélol.

Depuis deux jours, Vauda et Marmouset, prévoyant de graves événement», avaient congédié les domestiques, ne gardant que le cocher et le palefrenier, dont ils étaient sûrs.

La petite salle était maintenant une fournaise ardente.

Milon s'était rofugié dans la cour; les flammes passaient par les fenêtres.

Alors le pauvre colosse, complètement affolé, se précipita de la cour dans la rue, oubliant son prisonnier, ou plutôt, bien persuadé que l'Espagnol, qui était garrotté, allait périr dans les flammes.

La voix de stentor de Milon retentit alors comme le tocsin : — Au feu I criait-elle, au feu !

Et quelques fenêtres s'ouvrirent aux maisons voisines et le cri : Au feu ! fut répété.

I.e poste de police de la rue de I’onthieu, prévenu par un sergent de ville qui était de garde aux Champs- Elysées, accourut en toute hâte. •

Moins d’un quart d’heure après, les pompes arrivèrent, et tout ce paisible quartier François 1" fut mis en grand émoi.

La nuit était calme et il pleuvait un peu.

Ces deux circonstances empêchèrent l’incendie de se développer très-vite et permirent aux pompiers de faire la part du feu. On isola l'incendie, ou le localisa. Les gras murs, les cloisons mémo résistèrent, le premier étage de l’hôtel fut à peine louché, et on finit par éteindre le feu, au rez-de-chaussée, vers trois heures du matin.

Alors seulement, Milon songea à l’Espagnol.

Qu’était-il devenu î

Était-il parvenu à briser ses liens et à sauter par la fenêtre, tandis que Milon fuyait j»ar la porte.

Ou bien avait-il péri ?

Milon se posa la question en frémissant.

Les meubles qui avaient brûlé laissaient çà et là des débris reconnaissables. Vainement Milon ciierclia-Hi le cadavre carbonisé de l'Espagnol.

Au petit jour, l'incendie était complètement éteint et les pompiers se retirèrent, ainsi que tous ceux qui avaient p>rté secours. Milon resta seul.

U resl i seul, morne, sombre, épouvanté, se rendant compte, pour la première fois, de cc qui s'était passé.

L'odeu.' nauséabonde avait été répandue par l'Espagnol, l'incendie était son œuvre, et s’il avait fait cela, c’é fit pour se sauver.

Or l’I pagnol sauvé. Marmouset et Vanda étaient perdus.

Et tôt 1 cela était la faute de Milon qui, pour la seconde f :s, était joué comme un enfant.

Et Mil. :i prit sa tête à deux mains, s'assit à ta porte de l’hôtel sur une borne, et se mit à sangloter.

Avec si . habits brûlés, sa face noircie, il avait l’air d'un vieu-: démon chassé de l’enfer.

Et tandi ; qu’il pleurait, le pauvre vieux, déchirant sa poitrine avec scs ongles crispés, heurtant parfois au mur sa tête blanche, alors qu'il était au paroxysme do son désespoir, un homme qui s'était approché de lui sans qu'il le vit et l’entendit, lui posa brusquement la main sur l'épaule.

Milon leva la tête... Milon se dressa comme s'il eût reçu dans la poitrine la décharge d’une pile électrique.

Milon jeta un cri suprême : — Rocambole !

nu de la rnoisiïub paktis.

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