QUATRIÈME PARTIE
L K RETOUR DE ROCAMBOLB
Rocamboie était donc do retour.
Milon serrait ses mains, Milon pleurait et riait en le regardant.
Mais avant de les suivre tous deux, il nous faut rejoindre Marmouset qui venait il Saint-Mandé sur les indications perfides de l'Espagnol.
Marmouset, on s'en souvient, avait emmené son cocher et le palefrenier, recommandant au premier d'aller bon train.
Depuis qu’il était un homme élégant, riche à millions, Marmouset avait des chevaux hors ligne comme vitesse.
On disait au club des Asperges que si on avait connu ses chevaux dix ans plus tût, le gouvernement ne se serait pas donné tant de mal pour construire des chemins de fer.
Le cocher rendit donc la main au magnifique trotteur qui fila comme une flèche, et vingt minutes après, le coupé s'arrêta devant ce cabaret dont la cave avait servi de prison A Milon.
Le cabaret était fermé.
En face, de l'autre cùlé do la route, s'élevait la villa en construction.
Marmouset mit pied à terre.
Puis il dit au coclior :
— Donne les rênes au palefrenier qui gardera la voilure et viens avec moi.
Le cocher le suivit.
Ils poussèrent la grille du jardin qui était entrebâillée, ainsi que l'avait dit l'Espagnol, et, bien que la nuit fût assex obscure, Marmouset eut bientôt distingué quelque chose de blanchâtre qui s'élevait dans un coin, au-dessus du sol.
. Cotait la margelle du puits.
— Tu es un garçon résolu, dit encore Marmouset, et tu m'es dévoué.
— J'espère que Monsieur n’en doute pas, répondit
le cocher.
— Prends ces deux pistolets, en co cas; peut-être en aurons-nous besoin.
— Mais où allons-DOUS, Monsieur ?
— Tu vas le savoir.
Et Marmouset s’approcha du puits.
Celait un puits tout neuf, surmonté d’un appareil en fer auquel était adaptée une poulie.
Cette poulie servait â (aire mouvoir deux seaux dont l'un remontait tandis que l'autre descendait.
Marmouset tira de sa poche une botte de bougies, en alluma uno dont il abfita la flammo trcmblottante dans le creux de sa main, car il pleuvait toujours un peu et le vent s'élevait.
Puis, â l'aide de cette clarté, il examina d’abord l’intérieur du puits.
Les seaux lui parurent bien grands pour n'avoir tl'autre destination que de puiser de l’eau.
Cette remarque semblait confirmer les allusions de l'Espagnol qui avait prétendu que c'était par lo puits qu’on pénétrait dans le sous-sol de la maison.
La bougie s’éteignit.
Marmouset en alluma une autre et la jeta dans lo puits.
Si lo puits était plein d'eau, elle s’éteindrait sur-Icchamp.
I.e puits était à sec, car la bougie toucha lo sol et brûla quelques secondes encore.
Penché sur la margelle, Marmouset put se rendre compte alors de la profondeur, qui était d'une quinzaine de pieds â peine.
En môme temps, il aperçut fort distinctement une espèce d'ouverture pratiquée dans la maçonnerie au ras du sol.
C'élait sans doute l’entrée du boyau souterrain dont l'Espagnol avait parlé.
Jusque-là tous les renseignements de ce dernier élaient d'une exactitude rigoureuse.
En outre, Marmouset avait tellement été frappé de l'épouvante manifestée par l'Espagnol qu'il ne douta pas un moment que, pour sauver sa vie; celui-ci ne se fût décidé à trahir la Belle Jardinière.
F.l se conformant h ses instructions, 11 attendit que l'allumette se fût éteinte; puis se penchant sur la margelle, il siffla.
Une minute s'écoula.
Au bout de co temps un coup de sifflet monta des profondeurs du puits.
Marmouset recula d'un pas et arma son revolver.
Puis il se pencha de nouveau sur la fenêtre et attendit.
Tout â coup une clarté se fll tout au fond.
C'était comme le rayon lumineux qui passe sous une porle.
Ensuite cette clarté grandit et occupa tout le périmètre do cette ouverture que Marmouset avait aperçu ’.
Alors un bras passa par cette ouverture.
Et ce bras posa un flambeau au milieu du pulls.
Enfin une tête apparut â la suite du bras.
Marmouset, immobile, retenait son haleino ;
LE DERNJf.ll MOT DE ROCAMROLE
l.o cocher, non moins immobile, non moins muet, sc tenait derrière lui.
Ut tète leva les yeux en l'air et fut suivie dans le puits par une partie du buste.
Marmouset vit alors distinctement celte tête que les rayons du flambeau éclairaient.
C’était une tête do femme couronnée d'une magnifique chevelure blonde.
L'Espagnol n'avait pas menti — c'était bien la Belle Jardinière.
Et Marmouset, qui réprima un battement de coeur, s'enhardit dans cette opinion qu'il faut tuer les Mtes fauves partout où on les rencontre.
Et il allongea la main qui tenait le revulver, ajusta et fit feu.
Soudain la lampe s'éteignit, un cri de douleur se fit entendre et le puits demeura plongé dans les ténèbres. Le cœur de Marmouset battait à rompre sa poitrine.
Il venait de tuer une femme I
Pendant quelques minutes, il demeura appuyé sur la margelle du puits, pâle, frémissant, la sueur au front.
Le silence, un silence de mort, avait suivi ce cri d’agonie.