‹ [Le Dernier mot de RocamboleChapitre 70 sur 100 · I.a Belle Jardinière était-elle morte · texte numérisé non relu

I.a Belle Jardinière était-elle morte

Marmouset regarda autour de lui.

Le coup de feu semblait n’avoir éveillé aucun écho. Aucune lumière ne brilla dans la maison en construction : personne ne parut, et le fonds du puits continua b demeurer plongé dans l’obscurité.

Alors Marmouset, qui avait fini par dominer son émotion, Marmouset regarda le cocher et lui dit :

— Es-tu prêt à me suivre ?

— Oui, répondit-il.

— En ce cas, je vais descendre dans ce puits. Quand je serai au fond, tu descendras à ton tour.

Et, sautant sur la margelle, il se cramponna à la corde, mit les deux pieds dans le seau et sc laissa couler, l’autre seau faisant contre-poids.

I.c bruit du seau qui s’arrêtait avertit le cocher que Marmouset était arrivé.

— A ton tour 1 lui cria celui-ci.

Et le cocher descendit.

Alors seulement , Marmouset eut de nouveau recours à ses bougies.

Quand l’une d’elles fut enflammée, il se pencha sur le sol et remarqua des traces de sang.

L’ouverture par laquelle la tête de la Belle Jardinière lui était apparue un moment, était assez, grande pour laisser passer un homme en se courbant.

Marmouset vit alors une espèce de galerie souterraine en demi-cercle et construite en maçonnerie , comme le puits.

Les traces de sang continuaient dans cette galerie.

Mais le corps de la Belle Jardinière avait disparu.

Sans doute qu'elle s’était traînée mourante tout au fond du boyau souterrain.

— Si tu as peur, dit Marmouset au cocher, tu peux remonter.

— Monsieur se moque de moi, répondit le fidèle serviteur, qui tenait un pistolet de chaque main.

— En route, alors, et Dieu nous garde ! dit Marmouset.

Et, le revolver au pbing, il s’avança résolument dans le boyau souterrain, à la recherche de l’inconnu.

Le boyau souterrain décrivait, nous l’avons dit, une courbe : ce qui fit que lorsqu'ils curent fait une vingtaine de pas en avant , Marmouset et le cocher se retournèrent et no virent plus l'entrée.

Marmouset n'avançait qu'avec précaution, allumant une allumette après l'autre , et toujours prêt à faire feu de son revolver si un ennemi quelconque venait à se dresser devant lui.

Tout à coup un bruit étrange sc fit derrière lui et le força à s'arrêter.

Il so retourna et vit le cocher non moins étonné.

Qu’était-ce que ce bruit?

Célait comme l’écrasement d'une partie de la voûte en maçonnerie qu’ils avaient au-dessus d’eux.

Marmouset revint alors sur scs pas.

Son oreille ne l'avait pas trompé.

Il avait bien entendu le bruit des pierres qui s'écroulaient, s’entassaient dans le souterrain et rendaient impossible toute retraite vers le puits.

Mais il ne fut pas difficile à Marmouset de reennnaître que cet éboulement était le résultat non d’un accident, mais d’une combinaison.

La voûte s’était écrasée d'une façon régulière, pat tranche, si on peut se servir de cette expression et sous ta pression d'une force intelligente.

— On nous coupe la retraite 1 murmura Marmouset

El il n'alluma plus de bougies et continua à avancer dans les ténèbres, s'arrêtant parfois pour prêter l’oreille.

Qu'était donc devenue la Belle Jardinière ?

Elle n’était donc blessée que légèrement, qu’elle avait pu s'éloigner ainsi ?

Tout à coup il sembla à Marmouset qu’une respiraration humaine se faisait entendre auprès de lui.

Il s’arrêta.

Le bruit s'éteignit.

' — Mc suis-tu toujours ? dit-il au cocher.

— Toujours, répondit celui-ci.

— 11 faut pourtant savoir où nous sommes, se dit Marmouset que l'impatience et la colère gagnaient peu à peu.

Et il eut de nouveau recours à ses bougies.

C’était peut-être la vingtième qu’il allumait, et la boite était presquo vide.

11 regarda devant lui.

Le souterrain paraissait s'allonger indéfiniment. Le sol que Marmouset foulait était couvert d'un sable fin.

Huaiui», d'un bond, fut aupr't du marquis. (Pâte 419.)

et sur ce sable, çà et là, se trouvait encore une tache de sang.

Mais celui ou celle qui répandait ce sang avait de l'avance, car aussi loin que son regard pouvait s'étendre, tandis que la bougie brûlait, Marmouset voyait le souterrain vide.

- Je n’ai plus que trois allumettes, dit-il à son compagnon.

— Il faut les ménager, répondit ce dernier.

F.t ils continuèrent leur chemin dans les ténèbres.

Marmouset, qui était plus petit que le cocher, marchait presque debout.

Le cocher, qui était presque de la taille de Milon, était obligé de se courber en deux, ce qui retardait un peu la marche.

Tout à coup ce dernier poussa un cri.

Mais un des ees cris d'épouvante et de douleur qui sont intraduisibles.

38' u v in isos.

Marmousot se retourna vivement.

— Qu’y a-t-il ! s’écria-t-il.

Le cocher ne répondit pas.

— Oh es-tu? que t’est-il arrivé? répéta-t-il.

Même silence.

Marmouset frotta une allumette sur le dos de la boite et la flamme jaillit.

Le cocher avait disparu.

Comme il avançait, une trappo que recouvrait le sable fin sëtail brusquement ouverte sous ses pas, et il avait jeté ce cri que Marmouset venait d’entendre au moment oh, le sol manquant sous ses pieds, il était précipité dans quelque abîme ténébreux.

Puis la trappe qui faisait bascule était remontée et le sol paraissait de nouveau uni, et Marmouset ne se rendait pas compte encore de la disparition de son compagnon lorsqu'un éclat de rire strident et moqueur vint retentir à son oreille.

— Ah ! enfin ! s'écria Marmouset ivre de rage. Et jetant son allumette et se replongeant dans les ténèbres, il avança résolument le bras étendu.

L'éclat de rire continuait 4 se [aire entendre, roulant sous cette voûte sonore comme un suprême défi.

Marmouset fit feu.

L’éclair rouge du revolver illumina une seconde ie souterrain toujoun vide et Marmouset poussa un nouveau cri de rage.

L'éclat de rire retentissait cependant auprès do lui.

Marmouset fit feu une seconde fois.

Alors l'éclat de rire se tut, et Marmouset eut un battement de cœur.

11 pensa que sa balle était allée droit au but. Et 11

avança encore.

Mais soudain use voix railleuse se fit entendre :

— Tu as ménagé tes bougies, disait-elle, ménage donc tes balles.

— Oh ! tu n'es donc pu morte ! vipère !... s’écria Marmouset.

Cette voix qu’il venait d'entendre, il l'avait reconnue.

C'était celle de la Belle Jardinière.

Et celte fois, il eut recours 4 sa dernière allumette.

Cette fois aussi, U vit son ennemie.

La Belle Jardinière était debout devent lui 4 dix pas de distance, souriante et moqueuse, et lo regardant avec un dédain suprémo.

L'allumette d'une main, le revolver de l’autre, Marmouset allongea le bras, ajusta froidement et pressa la détente.

L’allumette s'éteignit.

— Tu n’as plua que deux ballet I cria la voix moqueuse.

Marmouset fit feu de nouveau.

* De nouveau l'éclat de rire retentit strident.

— Allons I la dernière T cria la voix.

— Va pour la dernière ! répondit Marmouset.

Et il tira son sixième coup de feu.

Mais alors une grande clarté se fit dans le souterrain, et au milieu de cette clarté, toujours debout, toujours moqueuse, la Belle Jardinière apparut 4 Marmouset comme un £lre invulnérable 1

tü

Marmouset fut pris d'un accès de rage folle.

Son revolver était déchargé.

Mais il avait un poignard sur lui, et, ce poignard 4 la main, il ae rua sur la belle Jardinière, décidé 4 en finir.

Elle ne bougea pas, et l'attendit de pied ferme.

Et comme il approchait, le poignard levé, elle so mit 4 rire et croiaa ses bras sur sa poitrine.

II frappa.

Le poignard rencontra un corps dur et métallique, et se brisa en deux morceaux.

Marmouset voulut alors la prendre à bras-le-corps et l’étouffbr.

Mais elle lui glissa des mains, et cette lueur étrange qui l'entourait s'éteignit.

line fois de plus. Marmouset so trouva dans les ténèbres.

Alors fou de fureur, désarmé, réduit 4 l'impur aance, il se mit 4 chercher son ennemie dans l'ombre et ne la trouva pat.

H avançait toujours ; et, 4 mesura qu'il avançait, le rire strident paraissait fuir devant lui.

Puis soudain, ce rire cessa de se faire entendre.

Soudain aussi, une faible clarté brilla dans l'éloignement

Marmouset prit cette clarté qui léchait le sol et paraissait passer sous une porte, pour lo but de sa course, et peu soucieux de rencontrer dos pièges en roule, sans même songer eu Sort du malheureux cocher, sous les pas duquel un abîme s'était entr’ouvert et refermé, 11 s'élança en avant et ne s'arrêta que lorsqu’il eut rencontré un obstacle.

Cet obstacle, c'était une porte.

Une porte, au travers de laquelle filtrait ce rayon de lumière qui lui avait sorvi de guide.

Et cette porte céda devant lui.

Alors, une grande clarté vint frapper Marmouset au visage, et U s'arrêta sur le seuil.

Q se trouvait 4 l'cntréo d'uno salle assez vaste, une sorte de boudoir qui ressemblait par son ameublement 4 cette chambre que Houmia avait 4 Londres, et dans laquelle le marquis de Maurevers avait été transporté et dont Marmouset avait lu la description dans le manuscrit de Turquoise.

Au milieu il y avait un lit.

Sur ce lit une femme était couchée.

Marmouset jeta uo cri en l'apercevant et s'élança vivement vers elle.

Ce n'étalt pas la Belle Jardinière.

C'était Vanda.

Vanda ne dormait pas, elle avait même les yeux ouverts.

En entendant prononcer son nom, elle se mit sur son séant et regarda le jeune homme.

— Qu'est-cc que vous me voulez ? dit-elle.

Marmouset recula effaré.

Vanda avait l'œil brillant de folie et elle ne le reconnaissait pas.

— Oui, dit-elle d'une voix mélancolique et douce, je me suis appelée Vanda autrefois; mais ce n'est plus mon nom.

« Je m’appelle aujourd'hui la sultane Eatma et je vais épouser le prince Ali, le frère aîné du sultan mon premier époux.

« Le prince Ali succède au sultan.

• Ce sera une belle fête que celle do mes noces, vous verrez. »

Et regardant Marmouset avec plus d'attention :

— Il me semble que je vous connais, vous, dit-elle ; où donc vous si-je déjà vuîn'élcs-vous pas le premier officier du prince Ali ?

— Vanda ! Vanda ! s’écria Marmouset avec déses-

LE RETOUR DR ROCAMBOLE

poir, ne me reconnaissez-vous donc pas? je suis Marmouset...

— Ce nom m’est inconnu, dit-elle.

Il eut une inspiration et prononça un autre nom :

— Rocambole !

Vanda tressaillit et elle descendit du Ut de repos. Puis, posant sa main sur l’épaule de Marmouset :

— Comment avez-vous dit ? fit-elle.

— Rocambole ! répéta Marmouset.

Elle fronça le sourcil, son front se plissa; elle prit même sa tête à deux mains, comme si elle eût voulu rassembler tout un monde de souvenirs épars.

Mais l’effort était sans doute trop grand pour elle ; car elle partit tout à coup d’un éclat de rire et dit :

— Je ne me souviens pas !

Il y avait un piano dans celte salle mystérieuse.

Vanda se dirigea vers l’instrument et l’ouvrit.

Puis elle s’assit devant, et ses doigts coururent agiles sur le clavier.

Marmouset, immobile, la sueur au front, murmurait :

— Folle ! folle ! elle est folle !

— Comme tu seras fou dans quelques heures, dit tout à coup une voix derrière lui.

Il se retourna. La Belle Jardinière était sur le seuil.

— Ah ! misérable ! dit Marmouset qui voulut de nouveau s’élancer vers elle.

Mais soudain ses jambes refusèrent de le porter, et quelque effort qu’il fit, il lui fut impossible de faire un pas.

Il semblait qu'une barrière invisible s’élevait entre elle et lui.

Alors le sourire railleur disparut des lèvres de la bohémienne :

— Écoute-moi, dit-elle.

— Misérable? répéta Marmouset.

Vanda continuait h promener ses deux mains sur le clavier et ne les entendait pas.

La Belle Jardinière reprit :

— Tu as voulu te mêler d’affaires qui n'étaient pas les tiennes, pénétrer des secrets qui ne t’appartenaient pas.

« Comme le baron Henri, comme M. de Montgeron, tu as voulu soulever le voile mystérieux qui pesait sur la destinée du marquis de Maurevers.

« Montgeron et le baron sont morts.

« Cette femme que tu vois là a voulu savoir, elle aussi...

« Regarde ! elle est folle !...

t Maintenant, je te donne à choisir ton sort.

« Veux-tu savoir et mourir? veux-tu vivre et devenir fou? »

Ce mot de folie donnait le vertige à Marmouset.

— Si tu veux savoir, tu sauras. Tu verras le marquis de Maurevers... Mais quand tu auras vu, tu mourras... Si tu veux vivre — qui sait? la folie est peut-être le vrai bonheur — je n’ai qu’à faire un signe, un mouvement, presser un ressort... vois plutôt...

Et la main de la Belle Jardinière se promena un moment sur le mur.

Tout aussitôt un jet do vapeur humide et blanche sortit de ce mur comme une douche.

Et soudain aussi, Marmouset reconnut ce parfum bizarre dont les émanations avaient déjà une fois troublé sa raison.

La Belle Jardinière pressa un autre ressort. La vapeur blanche s’arrêta.

— ■ Choisis, répéta-t-elle.

— Je veux savoir I dit- il.

— Et mourir ?

— Soit.

— Eh bien ! dit-elle, tu sauras...

Elle frappa dans ses mains trois fois, et à ce signal deux hommes entrèrent.

Des deux hommes qui' venaient d’entrer, à l’appel de la Belle Jardinière, l'un était parfaitement inconnu à Marmouset.

Mais l’autre lui arracha un cri d'étonnement, presque de stupeur.

C’était l’Espagnol qu’il avait laissé avenue de Marignan sous la garde de Milon, et pour qu’il n’en pût douter et ne pas croire à quelque ressemblance extraordinaire, l’Espagnol avait encore les habits de cocher de fiacre sous lesquels Marmouset l’avait découvert place du Panthéon.

L’Espagnol et l’homme qui était avec lui étaient armés d’un revolver et d’un poignard.

Marmouset avait brisé son poignard sur la cote de mailles couleur de chair qui enveloppait la Belle Jardinière et jeté son revolver déchargé comme désormais inutile.

— Tu le vois, lui dit la Belle Jardinière , tu es en mon pouvoir. Je n'ai qu’à faire un signe et ces deux hommes se jetteront sur toi et te poignarderont.

Marmouset, en présence de ce danger réel qui remplaçait enfin tous ces périls mystérieux et incompréhensibles auxquels il venait d’échapper , avait retrouvé tout son sang-froid.

Les menaces dédaigneuses de la Belle Jardinière l’intimidaient peu du reste, et si désespérée que lui parût la situation, il ne perdait cependant pas tout espoir.

Mais il regardait Vanda avec une douloureuse ténacité.

Vanda continuait à toucher du piano, les yeux au plafond, la tête rejetée en arrière.

— Folle ! murmuralt-il, folle l

— Mais viens donc, puisque tu veux savoir, dit la Belle Jardinière avec une ironie farouche.

— C’est bien, dit-il, je vous suis.

Elle le prit par la main, et à ce contact il ne put se défendre d’un tressaillement.

Cette femme avait la main froide comme le corps d’une couleuvre.

Les doux hommes marchaient en avant.

Ils ouvrirent une porte au fond de la salle souter-

prv»

raine, cl Marmouset se trouva dans un corridor plus haut et plus large que celui qu'il avait suivi déj& en poursuivant son ennemie.

Au bout de ce corridor , l'Espagnol poussa une seconde porte.

Alors une grande clarté inonda de nouveau le visage de Marmouset.

En même temps aussi, il fit un pas en arrière et sentit scs cheveux se hérisser.

Il était en présence de ce qu'on appelle une chapelle ardente.

Comme jadis M. Gustave Marion qui en était devenu fou, comme M. de Montgeron qui en était mort quatre ou cinq ans après. Marmouset se trouvait face à face avec un cadavre expose sur un lit de parade , aux quatre coins duquel brillaient des candélabres à huit bougies.

— Regarde ! dit la Relie Jardinière.

L'accent railleur de sa voix avait fait place à un timbre plus grave.

— Regarde ! répéta-t-elle , puisque lu as voulu savoir.

— Maurevers ! exclama Marmouset.

Elle secoua la téte :

— Ce n’est pas Maurevers, dit-elle. Toi aussi tu l'y trompes, comme s'y sont trompés Marion, Montgeron et las autres.

• Approche-toi plus encore; tiens, soulève ce bras... cette fois, ce n'est pas une figure de cire... c'est bien un vrai cadavre... le cadavre do l'homme que j'ai aimé... >

Et elle se pencha et mit un baiser sur le front du mort.

Puis s» redressant, l'œil étincelant, elle dit encore :

— Cet homme que tu vois 15, c'est mon seul, mon ardent amour... c'est Perdito... Perdit») que Maurevers a tué... Perdito dont je venge la mort à chaque heure du 'jur et de la nuit...

illo eut un ricanement de bète fauve :

— Ah ! lu as voulu savoir, dit-elle, tu sauras !

Elle le prit de nouveau par la maio, le fit passer devant le lit de parade et poussa une nouvelle porte.

Celte fois, Marmouset sentit scs cheveux se hérisser.

11 était au seuil d'une espèce de cachot éclairé par une lampe de fer suspendue à la voûté.

Au fond de ce cachot, accroupi sur un peu de paille fétide, était un vieillard décharné, couvert de haillons, chargé de chaînes .

Un vieillard qui, voyant paraître Roumia, joignit les mains et lui dit d une voix lamentable :

— Grâce ! grâce !

Celui-là n’était pas fou. U avait toute sa raison, et la conscience des tortures sans fm qu'il endurait.

— Ah ! tu demandes grâce, dit la bohémienne on riant d’un rire sinistre. As-tu fait grâce à Perdito, toi ?

Et se tournant vers Marmouset :

— Puisque tu as lu le manuscrit de Turquoise, ditelle, tu dois savoir quel est cet homme , ce démon plutôt !...

« C’est le monstre qui nous a élevés, Perdito et moi, dans la haine du marquis de Maurevers ; c'est ce duc de Eenestrange qui est allé jadis en Orient, chercher d'abominables secrets : c'est lui qui m'a enseigné Part de tuer avec des parfums et de rendre fou avec des baisers...

• C’est lui qui a mis un pistolet dans les mains du marquis de Maurevers et qui lui a fait tuer Perdito... >

Et elle se prit à rire comme une fille d’enfer.

— Et il a cru m'échapper ! et il a cru que je me contenterais de torturer Maurevers et que je le laisserais jouir en paix de sa vengeance... Ah I ah ! ah !...

Marmouset, la sueur au front, regardait tour à tour ce vieillard et cette furie.

Elle reprit :

— Mais Perdito n’eût point été vengé , si je n'avais pas frapjté cet homme !... il m'avait donné de i’or, il avait mis à mes pieds des esclaves... Or ces esclaves m’ont servi à le faire tomber dans un piège et à m'emparer de lui...

Il y avait dans un coin du cachot, hors de la portée du vieillard, retenu au mur par les chaînes, un fourneau dans lequel brillaient des charbons ardents.

Roumia lit un signe.

A ce signe, l'Espagnol prit une longue tige de fer et la plongea dans le fourneau.

Le vieillard se prit à hurler.

— Grâce ! grâce ! répéta-t-il.

— Il n’y a pas de grâce pour toi, répondit Roumia.

Et sa main nerveuse se mit à tourner et retourner la

tige de fer dans le brasier jusqu'à ce qu'elle fût rouge à l’extrémité.

Alors elle la relira et, s’avançant vers le vieux duc elle le piqua au bras et à l’épaule.

La chair fuma à ce contact.

Le vieillard jeta des cris déchirants.

Marmouset lui-mème, oubliant sa propre situation, s'écria :

— Grâce! grâce !

Roumia eut un éclat de rire et jeta la tige de fer loin d’elle.

Puis elle reprit Marmouset par la main et lui dit :

— Maintenant, veux-tu voir Maurevers ? viens !

Et elle le fit sortir du cachot.

Marmouset, entraîné par cette femme dont la parole était brève, le geste impérieux, le rire ironique, commençait à se demander s'il n’ét iit pas le jouet de quelque cauchemar, lorsque fa Belle Jardinière poussa devant elle une nouvelle porte.

Cette fois le décor changeait.

Marmouset se crut au seuil d’une pagode indienne. Iles lampes mystérieuses projetaient des clartés voluptueuses et tremblantes sur des murs tendus d'étoffes bizarres. Le sol était jonché de lapis moelleux :

Les angles garnis du piles de coussins.

Il toujours et, à mi'Mirc <|u'il avançait, :«• nrc étrillent porai^it fuir devant lui. Pasc ut.)

Un parfum d’opium, régnait, dans cette pièce et montait au cerveau.

Cette clarté mate qui baignait les objets comme un rayon de lune avait quelque chose d’efféminé qui allait à l’àme et l’emplissait d’une sorte de mélancolie vague.

Marmouset sentit, en pénétrant dans cet étrange réduit, sa colère et son étonnement faire place à une sorte de langueur et d’indifférence.

. D’abord il ne vit que confusément les objets qui l’entouraient.

La Belle Jardinière cessa de lui tenir la main et il ne s’en aperçut pas.

Elle fit un pas en arrière, il n’y prit garde. Il ne s'étail déjà point aperçu que les deux hommes qui les accompagnaient tout à l’heure dans le cachot du vieux duc de Feuestrangc ne les avaient point suivis.

La Belle Jardinière recula jusqu'à la porte et disparut.

Marmouset se trouva seul et ne le remarqua point.

Les peintures bizarres qui couvraient les murs de celle salle, lui rappelaient vaguement la pagode de tlampsteadt, dans laquelle Gipsy avait failli périr.

Tout à coup, il lui sembla que la respiration d'un être humain sc laissait entendre auprès de lui.

Fuis il vit s'agiter quelque chose dans un des angles de la salle.

Enfin, un homme accroupi sur une pile de coussins lui apparut.

Cet homme avait l’attitude extatique des fumeurs d'opium.

Ses pommettes rouges, ses yeux caves et sans rayons, ses lèvres hébétées trahissaient l’abus du funeste narcotique.

Le tuyau d'un narguileh gisait auprès de lui sur lo tapis.

Marmouset s’approcha.

Cet homme, ce fantôme plutôt, car ce n’était plus qu’un être décharné, blanchi, tremblotant, ressemblait cependant à ce cadavre devant lequel Marmouset s’était arrêté tout à l’heure.

Et Marmouset se dit :

— Ce doit être là le marquis de Maurevers.

Le fumeur d’opium s'agitait, mais ce n’était pas la présence de Marmouset qui causait cette agitation.

Tout entier à son rêve, insensible aux choses extérieures, vivant en lui-même, il parlait d’amour à un être invisible, devenu palpable et réel pour fui seul.

— Oui, disait-il, je t'aime... et vivre avec toi pendant une éternité ne serait pas assez long encore... Et il

étendait les bras et les ramenait sur la poitrine commo s'il eût pressé un être réel.

Marmouset le contemplait avec une sorte de stupeur.

Alors seulement il s'aperçut qu’il était seul et que la bohémienne n'était plus là.

Mais, presque aussitôt après, la porte se rouvrit, et Roumia entra.

Le marquis continuait à divaguer...

— Eh bien I dit-elle en regardant Marmouset, qu’en penses-tu ?

Marmouset tressaillit ; il retrouva sa raison et son sang-froid.

— Est-ce là Maurevcrs? dit-ü.

— Oui.

— Et c'est là ta vengeance T

— Oui.

Marmouset se mit à rire :

— Je te croyais plus vindicative, dit-il d’un air dédaigneux.

— Vraiment ? -

— Cet homme est abruti, poursuivit Marmouset, mais il n'est pas malheureux. Depuis longtemps la vie réelle est loin de lui, et il vit dans un rêve perpétuel ; le rèvo, c’est la folie. La folie fait-elle donc souffrir î

Roumia souriait et ne répondait pas.

Marmouset reprit :

— Tu détruis ce corps lentement, mais tu n'as plus aucun pouvoir sur l'Aine.

— Tu crois?

— Celte intelligence éteinte n'a plus conscience des tortures que lu lui as infligées ; tu peux tuer cet homme quand bon te semblera, il franchira le seuil de la mort saus s'en apercevoir.

— Tu es intelligent, ricana Roumia, et tout ce que tu dis est rigoureusement vrai, en apparence. Cependant tu te trompes.

— Comment?

— Le marquis a dos heures lucides.

Marmouset tressaillit.

— Des heures, poursuivit Roumia, où II se sourient de son nom, de son enfant, de sa vie d’autrefois, des heures où il a horreur de moi et où, cependant, il m’aime plus que jamais.

— Cest impossible !

— Tu crois?

— Oui, car l’opium détruit l'intelligence.

— Tu as raison, mais j'ai le secret d’un réactif puissant qui détruit momentanément son effet stupéfiant.

Alors Roumia tira de son sein un flacon qu'elle déboucha.

Puis elle s’accroupit devant le narguileh et versa quelques parcelles d'une poudre blanchâtre que ce flacon renfermait, dans le tuyau où brûlait un reste de narcotique.

En même temps, elle prit le tuyau, l’approcha des lèvres de Maurcvers hébété et lui dit : — Fume I

Le pauvre idiot piessa de scs lèvres le tuyau fatal.

La Belle Jardinière regarda alors Marmouset et lui dit :

— Maintenant, tu vas voir...

Marmouset ne pouvait détacher son regard de ce fantème décharné qui s'était appelé le marquis de Maurevcrs et qui paraissait être descendu, comme intelligence, au-dessous du niveau de la brute.

Roumia, la bohémienne, la Belle Jardinière comme on l'appelait, et que Marmouset avait voulu tuer moins d'une heure auparavant, Roumia était pourtant seule avec lui eu ce moment, et scs deux gardiens étaient demeurés au dehors.

11 est vrai que Marmouset n'avait plus ni revolver ni poignard.

Mais Marmouset était un homme, un homme jeune et robuate ; et un homme a toujours raison d'une femme.

Ü pouvait donc se jeter sur elte à l'improviste. lui falrè un collier de fer de ses deux mains l'étrangler avant qu'on ne fût venu à son aide.

Marmouset n'y songea même pas.

L’atmosphère alourdie dans laquelle il se trouvait avait diatendu scs nerfs, apaisé sa colère, ùté à son âme toute énergie.

Roumia s'était donc assiso auprès de lui, cl il ne prenait pas garde à elle.

Toute son attention était concentrée par le marquis de Maurevers.

Celui-ci fumait.

Il fumait avec cet acharnement fébrile des Orientaux qui cherchent dans le rêve des jouUsances insensées.

Mais il avait cessé de murmurer des mots sans suite, de parler d'amour à cet être imaginaire que tout à l'heure il croyait presser dans scs bras.

Son œil s'arrêtait parfois sur Roumia et sur Marmouset.

Mais il ne voyait ni l’un ni l'autre.

— Il ne nous a pas encore aperçus, dit Roumia à

l’oreille de Marmouset. •

— U nous verra donc?

— Oui, tout à l’heure.

— Ah I fit Marmouset qui sentait, lui aussi, sa tête s'appesantir.

Mais bientét il fut le témoin d'un étrange phénomène, annoncé du reste par Roumia.

L’œil du marquis, cet œil atone et sans rayons, dont les paupières étaient à demi baissées, cet œil s’ouvrit peu à fieu, puis s’éclaira, et Marmouset comprit que l'intelligence y revenait lentement.

Tout à coup, sa main saisit le iuyau du narguileh et l'arracha de ses lèvres.

Puis, le jetant loin de lui, le marquis se leva brusquement et s'écria -

— Où suis-je ?

LE RETOUR I)E ROCAMBOLK

Alors la voix railleuse de la Bello Jardinière se fit entendre :

— Bonjour, marquis, dit-elle.

11 serra les poings, leva sur elle un regard plein de haine et voulut faire un pas.

Mais elle lo cloua à sa place de son mil fascinateur

cl lui dit :

— Prends garde! tu sais bien que tes jambes ne te portent pas toujours.

— C’est vrai, murmura-t-il avec un accont do rage.

Ht il retomba, épuisé par l’effort qu'il venait do faire, sur la pile de coussins où il était tout h l’heure.

La voix de Koumia avait ie sifflement d’une vipère.

— Marquis, dit-elle, sais-tu qui tu est

— Oui, répondit-il, je sais que je suis ta victime, démon !

— Tu es le marquiB de Maurevers, n'est-ce pas?

— Je ne suis plus rien.

— Mais tu l as été.

— Oui.

— Tu avais Une maîtresse... Turquoise?...

— Pauvre Turquoise I soupira-t-il avec un sanglot déchirant dans la voix.

— Elle est morte, ricana la bohémienne.

— Tu me l’as déjà dit, mais je ne te crois pas.

— Tu avais un fils?...

Ici, cet homme qui recouvrait un peu de son intelligence fil un effort surhumain :

— Non, dit-il, je n’ai pas de fils... je n'ai jamais eu de fils.

— C'est-à-dire que tu n’as jamais voulu me dire où il était, répliqua-t-elle avec un accent de raillerie infernale, mais je le sais.

— Tu mens !

Et en prononçant ces mots, il vit Marmouset qui se tenait muet et la sueur au front derrière Koumia.

— Quel est cet homme? balbutia-t-il.

— Ah : tu ne oonnais pas monsieur ?

— Un de tes complices, sans doute, un de tes bourreaux, flt-il avec un accent de mépris et de rage.

— Tu te trompes, marquis, tu te trompes...

Et elle riait de son rire infernal.

— Monsieur, poursuivit-elle, est un de tes amis.

— Ah I fit Maurevcr8.

Et son œil éteint se fixait avec une sorte d'acharnement sur Marmouset , qu’il voyait pour la première fois.

— Je ne me souviens pas, murmura-t-ll enfin en prenant sa tète dans ses deux mains.

— Monsieur , poursuivit Roumia , est un ami de Montgeron.

— Montgeron I exclama le marquis.

— Ne te l’ai-je pas dit? Montgeron est mort.

Page 1