‹ [Le Dernier mot de RocamboleChapitre 7 sur 100 · I.f. Cianoimc · texte numérisé non relu

I.f. Cianoimc

— Je n'ai pas mal au coeur, moi, Hit la Pie-Borgne. On peut m'emmener... à preuve que j'ai dit partir en Californie, où, <lit-on, il y a des affaires d'or h faire...

— Pour les femmes surtout, dit le Notaire.

La Camarde reprit :

— Si c’est comme ça, je ne tiens pas à en être. Je ne quille pas mon bouchon. On y gagne sa rie.

Les Ravageurs continuaient à arriver un il un, et les commentaires allaient leur train.

Qu'était-ce que celle mystérieuse expédition ? Chacun disait son mot.

Mais personne ne trouvait la solution.

Le Notaire et Jean-le-Bourreau souriaient et disaient :

— Proriez donc patience, puisque le Maître va venir.

— Mais oit est donc la Mort-des-Braves ! demanda la Pie-Borgne fortement intriguée.

— Et le Chanoine ? fit un des Ravageurs.

— Ils sont occupés, répondit sèchement le Notaire. Mais un nouveau venu, qui s’était arrêté un moment

sur le seuil de la porte, s'écria :

— Je vas vous le dire, moi !

— Ah ! lusaisoùilssont! fit le Notaire en le regardant du coin de l'œil.

— Ils ont quitté le métier.

— Pas possible ! s'écria la Camarde.

— C'est comme je vous le dis, reprit le Ravageur. Ils se sont mis domestiques.

— Oh ! cette farce !

LES RAVAGEURS

— Tirex-TODl bien le pi'lulel f ricana air George (page îitj.

— Quelle colle ! murmura la Pie-Borgne.

— Est-ce que tu planches ? dit la Camarde.

Seuls, le Notaire, Jean-le-liourreau et Marmouset

demeurèrent impassibles.

Le Ravageur poursuivit :

— Je ne planche pas ; c’est la vraie vérité. Je les ai rencontrés tous les deux. Le Chanoine s’est mis cocher. Il a une belle perruque poudrée avec quatre travers de doigt de gâlon d'or h son chapeau, et des gants blancs, et il vous conduit dans le dernier genre un de ces carrosses qu’on appelle des confortables, avec une paire de chevaux anglais qui ne sont pas piqués des vers.

Et comme les autres Ravageurs se récriaient, le. narrateur continua :

— Quant li la Mort-des-Braves, il se tient debout, les mains accrochées à de belles courroies brodées, derrière le carrosse. Il a fait tailler sa barbe à l’anglaise;

il a des côtelettes et le menton rasé. 11 porte une cravate blanche et une culotte courte, et je vous prie de croire qu'il a des mollets.

— Mais tu te gausses de nous, mon fiston ! dit la Camarde.

— Pas du tout, la mère, je les ai vus pas plus tard que ce matin.

— Où donc ça ?

— Dans Paris, à la porte de l’hôtel Maurice, rue de Rivoli.

— Si c’est vrai, dit un vieux Ravageur, qui avait entendu parler des aventures mondaines de Rocambolc, c’est que bien sûr le Maître était dans le carrosse.

— Pas du tout.

— Alors tu le seras trompé.

— Mais non, puisque je leur ai parlé.

— A tous les deux 1

— A tous les deux ; et .que j’ai vu monter un vieux monsieur et une jeune dame dans le carrosse.

— Elle est forte, celle-là.

— Mais non, reprit froidement le Notaire, qui était demeuré silencieux jusque-là.

Tous les regards se tournèrent vers lui.

— Il doit le savoir, le Notaire, dit la Camarde.

— Je puis vous expliquer la chose, répondit celui-ci. Le vieux monsieur et la jeune dame sont ceux de Villeneuve-Saint—Georges.

— Ah ! bal» !

— Nous avions cru que c’était du gibier...

— Eh bien ?

— Eh bien ! pas du tout ; c’duient des chasseurs. I) parait que le vieux est un ami fameux de Londres.

— Allons donc I

— Le Maître a toisé la chose d'un coup d'ail, tt Ils

se sont associés.

— Fameux, ça ! dit Marmouset.

— El voilà ! acheva Io Notaire. Le Chanoine encocher et la Mort-des-Braves en valet de pied, c’est de la frime à papa Rocarnbole, quoi l — Bravo ! bravo !

— Un fier homme! dit la Camarde.

La Pie-Borgne prit un couteau sur le comptoir.

— Gare à qui me le dispute ( dit-elle.

En ce moment on entendit sur la berge un bruit auquel les échos voisins du cabaret de l'Arlequin étaient loin d’être habitués.

C’était le trot do quatre chevaux menés en po»t*% avec traits en corde, greloltières et queues de renard, postillons à grandes boucs, dont le fouet faisait rage, et dont la queue enrubannée (louait sur leur collet rouge, le tout attelé à un mail-coach de course dont le fanal éclatant projetait au loin une lumière qui éclairait les deux rives de la Seine.

Et le mail-coach s’arrêta à la porte de l'Arlequin* Et tandis que les habitués du cabaret accouraient r le seuil, un homme en élégant costume de voyage, exquis de manières et résumant le type le plus accompli du gentleman, descendit du mail-coach et salua les Ravageurs stupéfaits.

-r- Le Maître î murmura le Notaire, ôtez donc vos casquettes, vous au res !

Tandis que le Notaire parlait ainsi, Kocambole entra dans le cabaret.

Rocnmhole savait fort bien la puissance du merveilleux sur ces imaginations à la fois grossières et corrompues.

Or celle arrivée, cette mise en scène, étaient du merveilleux au plus haut degré.

Quand la Mort-des- Braves avait repêché le Maître à demi noyé, il avait sur lui quelques pièces d’or qui ivaient été promptement effarouchées , comme disent tes voleurs.

A <i# point que lorsqu’il était parti avec la Mort-des-

Braves, le Chanoine et Marmouset cinq jours auparavant, sous le prétexte d’aller préparer la petite affaire de Villeneuve-Saint-Georges, la Camarde avait tiré un vieux bas dans lequel il y avait un millier de frahes et le lui avait offert respectueusement en lui disant :

— On peut vous faire des avances, à vous, c’est de i argent sûrement placé.

— Je le crois, avait répondu Rocarnbole, mais je n’en ai pas besoin, Il me reste deux jaunels, dans huit jours j’aurai des billets de mille.

Il était donc parti presque sans argent, avec une mauvaise vareuse et un pantalon de marinier.

Il revenait et) voiture à quatre chevaux, avec des habits de prinoe et des diamants gros comme des noisettes à sa chemise.

Un homme comme cela n’était point un homme, c'était un dieut

Aussi l’enthousiasme des Ravageurs fut-il à son comble.

Les cris de vive Rocarnbole ! couvrirent un moment la voix du Maître.

Pendant ce temps, quelques curieux s'attroupaient autour du mail-coaoh.

Bien que la lueur du fanal se propageât tout entière à l’extérieur, il leur svtlt semblé apercevoir une femme au fond de la voiture.

Rocarnbole avait Uni paf rétablir le silence.

Puis, afin d’étre mieux entendu, Il était monte sur une ohaue, au milif u du cabaret.

Les Ravageurs avaient fait cercle autour de lui, et tous les cœurs battaient d’une curieuse anxiété.

— Mes enfants, leur dit Rocarnbole, ceux de vous qui m’ont connu autrefois, savent que je ne travaille que dans le grand. Être ûhef des Ravageurs, faire un coup mesquin par-ci par-là, c’était bon pour le Pdti *sier.

Et il eut un sourire de dédain.

— Je viens vous proposer mieux. Hier vous n’étiez que des filous ; voulez- vous être des soldats?

Ces mots produisirent un vif étonnement.

Rocarnbole poursuivit avec calme :

— Avez-vous entendu parler des amis de Londres? — Fameux ceux-là ! s’écria Marmouset.

— Eh bien ! je me suis mis en tête de les enfoncer. — Les pick-pockets ?

— Non, les Étrangleurs. Qui a foi en moi me suive ! que ceux qui ont peur restent ici?

— Comment! dit un des Ravageurs, c’est à Londres que nous allons ?

— Oui.

Un autre dit avec cynisme :

— Je n’ai jamais aimé la veuve^ ça fait du gâchis. A Londres on vous pend, c’est plus propre. Comptez sur moi, capitaine.

— Mais vous allez me ruiner, mon petit père ? dit h Camarde d’un ton larmoyant, vous les avez ensorcelés, ils vous suivront tous.

— J’y oompte bien, répondit Rocambola ; mais ras

LES RAVAGEURS

aurez-vous, ma petite mère, il nous faut des correspondants à Paris et on a pensé à vous.

— Bon!

— Et puis, nous reviendrons bientôt.

Ils étaient bien une vingtaine dans le cabaret, tous hommes résolus, énergiques qui, dans une voie meilleure, eussent fait merveille.

Tous s’écrièrent :

-r* A Londres ! à Londres!

Alors Roeambole tira de sa poche une bourse dont il répandit le contenu sur une table.

A leur grand étonnement les Ravageurs s’aperçurent que les pièces qui s’en échappaient étaient des jetons de cuivre portan t un numéro d’ordre.

— Kcoutez-moi bien, maintenant, leur dit Rocambole. Je pars là-bas, cette nuit môme, pour tout organiser.

« Mais, comme bien vous pensez, je ne vous emmène pas tout de suite, et je n’ai pas besoin de vous avant sept ou huit jours.

« Vous allez prendre chacun un de ces numéros.

« Puis, demain, vous vous en irez un à un, en prenant soin de ne pas être remarqués, rue Lafayette, à Paris, en face fie la nouvelle gare du Nord.

« Là vous verrez un écriteau sur lequel il y a écrit en lettres rouges :

Bureau pour l'émigration.

t Vous monterez et vous trouverez un gros homme déjà vieux qui s'appelle Milon.

« Vous lui présenterez votre numéro; en échange, il vous remettra à chacun quinze louis, un passe-port et un billet pour l’Angleterre.

€ C’est aujourd’hui jeudi.

« Il faut que dans huit jours, vous soyez tous à Londres.

— Où nous retrouverons-nous ? demanda le Notaire.

— 11 y a à Londres, poursuivit Roeambole, un quartier populeux dans lequel on arrive après avoir passé le pont de Waterloo, c’est le Wapping.

« Dans ce quartier, il y aune taverne bien connue, à l’eus ‘igné du roi George.

« C’est là que vous vous présenterez en arrivant.

* Le tavernier est encore un ami, il vous dira où vous me trouverez. »

Sur ces mots, Roeambole se mit à distribuer les places aux Ravageurs.

Aucun ne refusa, pas un même n’eut un moment d'hésitation.

Tous prirent le jeton avec empressement.

La Pie-Borgne se présenta la dernière.

Elle avait beaucoup jacassé avant l’arrivée du Maître.

Mais lorsqu’elle l’avait vu paraître si bien ficelé, elle était devenue toute timide.

— Vous m’emmenez aussi, moi, n’est-ce pas ? ditelle en tremblant.

— Tu es trop jolie pour qu’pn te laisse, répondit galamment Roeambole.

La Pie-Borgne prit cette réponse pour une déclaration.

F.t elle se jeta au cou du Maître en lui disant ;

— Oh ! si tu savais comme je t’aimerai !

Mais, comme elle disait cela, la portière du mailcoach s’ouvrit et une femme en descendit.

Et, à la vue de cette femme, les Ravageurs s3 sentirent pris d’un étrange sentiment de respect et courbèrent la tête sous. son regard dominateur.

Eile s’avança, majestueuse et calme comme une reine au milieu de son peuple.

Puis elle posa sa belle main nerveuse et souple sur l’épaule de la Pie-Borgne toute frémissante et pâle comme une morte.

— Tu n’es pas dégoûtée, ma jvetite, dit-elle.

Roeambole lui prit la main, et la tournant vers les

Ravageurs.

— Vous voyez bien madame, dit-il; eh bien! c’est un autre moi-même, et vous lui obéirez comme à moi. .

Cette femme, — est-il besoin de le dire, — c'était Vanda la Russe, celle qui s’était écriée au bord de l’eau :

— Non, Roeambole n’est pas mort!

Quelques minutes après, Roeambole et Vanda montaient en voiture, et tandis que le mail-coach disparaissait dans un nuage de poussière, le Maître disait à Vanda î

— Enfin, je me suis donc taillé une besogne digne de nous !.. A nous les Étrangleurs !

Vanda lui jeta ses deux bras autour du cou.

— Tu vois bien, dit-elle, que tu n’avais pas le droit de mourir !

Il y avait un mois environ que Roeambole était parti de Paris, en compagnie de Vanda.

Un soir, après la table d’hôte, dans lo fumoir de l’hôtel Dubourg, dans Ilaymarket, une demi-doiiz aine de gentlemen, jeunes pour la p’upart, causaient av c une certaine animation en buvant des grogs et dis verres de soda water.

L’objet de la conversation était un combat de coqs qui avait eu lieu la veille, -à l'insu de la police, naturellement.

Les Anglais, on le sait, sont aussi friands du combat des coqs, que du combat des bull-dogs ou des bullterriers, encore de bulls et de rats.

Un pugilat, seul, entre deux boxeurs distingués, pourrait les arracher aux douceurs da l’un da ces trois spectacles.

Dans le combat dont parlaient ces gentlemen, sir George Stowe avait perdu unç somme considérable, engagée sur Monarque, qui était favori. BeUe-ÈtjUe,

rival de Monarque , avait tué son adversaire on un coup de bec et trois coups d’éperon.

Cette circonstance, très-insignifiante en apparence, était cependant, depuis la veille, l'objet dos conversations de Londres entier.

On en avait parlé à Covent-Gardcn et au Lyceumthéâtre , durant les cntr’acles, à la table d'hôte de tous les hôtels, et dans les plus minces tavernes de la Cité.

Et cela non point parce que Monarque était battu, après une longue carrière de triomphes — mais parc.* qu’il avait été battu par Belle-Étoile , un coq inconnu sur le turf, un coq français, disait-on.

C’était toute une histoire, et une histoire que nous allons raconter en peu de mois.

Un Français, gentleman des pieds à la tète dans tous les cas, avait parié, la veille, que son coq battrait tous les coqs du Royaume-Uni.

te pari est trop ancré dans les mœurs anglaises pour que le défi ne fût point accepté sur-le-champ.

Monarque avait succombé.

Sir George Stowe, qui était pourtant aussi flegmatique que le plus flegmatique de ses compatriotes, avait eu un tel accès de dépit qu’il avait dit au Français :

— J’ai Un terrier qui tue cent rats en huit minutes.

A quoi le Français avait répondu :

— J’ai un petit chien de la Havane qui ne fera qu’une bouchée de votre terrier.

Un nouveau rendez-vous avait été pris pour ce soir- 1N, et c’était précisément dans une des cives de l’hôtel Dubourg que le combat devait avoir lieu.

Qu’était-ce que sir George Stowe et qu’était-ce que ce Français qui possédait un coq de si belle venue?

On savait à peu près la provenance du premier.

On ignorait jusqu’au nom du second.

Parlons de celui-ci d’abord.

Il était descendu trois jours auparavant d'un des nombreux steam-boais qui font le service de la basse Tamise, et il s'était fait conduire à l’hôtel Dubourg.

Comme il parlait en anglais très-pur, qu’il portait un col très-haut et très-roiJe , un makin-tosch de coupe irréprochable, et avait un cachet 'd’élégance empesée, on l’avait pris tout d’abord pour un gentleman du Yorkshire ou d’un comté voisin quelconque.

11 était entré sans faire grand bruit, s’était installé modestement dans une chambre de trois shillings, avait demandé, au lieu de vin de Bordeaux, une pinte de scotch ale, et était demeuré silencieux une partie du dîner.

Ce ne fut que vers la fin, lorsque sir George Stowe, qui était trop gentleman pour ne point parler français, vanta les mérites de son coq — mérites fort connus, du reste que le prétendu gentleman du Yorkshire lui dit avec l’accent parisien le plus pur :

— J’ai un coq qui battra le vôtre.

De là, le pari et ses suites qui avaient été funestes à Monarque.

À Londres, on devient aisément lion.

Le Français — on ignorait son nom — fut donc aussitôt l’objet de toutes les conversations et, à l'heure

où nous pénétrons à l’hôtel Dubourg, on attendait avec impatience le moment où devait avoir lieu le combat entre le chien de la Havane et le terrier.

Sir George Stowe était un Anglais brun — né aux Indes.

Grand, robuste , le teint basané, les cheveux noirs et presque crépus, il avait évidemment dans les veines quelques gouttes du sang indien.

C’était un homme de trente ans, d’une beauté hardie et un peu étrange et dont l’œil avait parfois des rayonnements sauvages.

Parfait gentleman, du reste, riche comme le sont tous les Anglo-Indiens, reçu dans le meilleur monde, sir George Stowe était beau joueur, sportrnan distingué, boxeur incomparable, et tirait le pistolet avec une adresse à décourager les plus querelleurs.

Les gentlemen qui avaient assisté à la défaite de Monarque s’étaient dit tout bas :

— Voilà une victoire que sir George Stowe ne pardonnera pas aisément au g ntilhomme français.

L’ A nglo- Indien était vindicatif, — on n’en pouvait douter.

Donc, ce soir-là, comme dix heures sonnaient à la pendule du fumoir, sir George Siowe entra, tenant en laisse son fameux terrier-bull.

C’était un superbe animal de taille moyenne, sous poil blanc et orangé, à la tète carrée, aux yeux sanglants, trapu, arqué sur ses membres, avec un cou de taureau et une mâchoire formidable, qui apparaissait éblouissante de blancheur à travers des lèvres disjointes.

L’enthousiasme anglais éclata dans toute sa naïveté à la vue de Tom.

C’était le nom du terrier.

Sir George Stowe dit d’un air dédaigneux :

— II parait que je suis le premier au rendez-vous.

Mais le maître d’hôtel entra dans le fumoir et répondit :

— Votre honneur m’excusera. Le gentleman français est dans la cave.

— Avec son chien ?

Le maître d’hôtel s’inclina.

— Aoh ! firent les gentlemen. Partons !

Puis ils retrouvèrent ce calme et cette impassibilité qui fait le fond du caractère national, et ils sortirent silencieusement du fumoir.

Le lieu du combat n’avait de cave que le nom.

C’était une vaste salle souterraine, parfaitement éclairée au gaz, garnie de banquettes recouvertes en velours.

Une trentaine d’Anglais de distinction occupaient déjà ces banquettes.

Au milieu de la salle on avait placé une grande caisse de trois ou quatre mètres de largeur avec un bord liant de quatre pieds anglais.

C’élait l’arène destinée aux combattants.

Auprès de cette caisse, non moins grave, non moins impassible qu'un véritable Anglais, sa tenait le Français qui avait provoqué sir George Stowe.

LUS RAVAGEURS

Il avait sort chien sous le bras.

l.a vue de ce chien avait amené sur les lèv res des assistants un sourira plus que railleur.

On connaissait Tom, et on savait sa férocité.

Le chien du Français, au contraire, était un tout petit animal, au poil frisé, au regard intelligent et doux, un chien de salon, bien plus qu’un chien de combat, et qui paraissait avoir quitté le coussin brodé par quelque belle main pour venir expirer sous la dent cruelle de Tom.

Sir George Stowe entra.

Le Français et lui se saluèrent.

Puis sir Georges Stowe se prit à sourire, comme les autres en voyant le petit chien qu'on avait la prétention d’opposer h son terrier.

— Monsieur, dit-il au Français, ce gentil animal m'intéresse à ce point que, si vous voulcx me déclarer forfait, j'accepterai.

Le Français sourit è son tour :

— Votre terrier est magnifique, dit-il, et je vous ferais volontiers la même proposition.

— Vous plaisantez ? fit sir George Stowe.

F.t il èta son collier à Tom qui, liabitué à de semblables luttes, sauta d’un bond dans la caisse.

Alors le gentleman français prit son petit chien et le posa lui-même dans l’arène.

Le bull s’était acculé dans un coin de la caisse et roulait des yeux féroces.

— Pauvre petit chien ! murmura une sensible Irlandaise qui était au nombre des spectateurs et détourna la tète pour ne point voir le petit havanais craquer sous les mâchoires de fer du terrier...

Les gentlemen que ce spectacle féroce avait attirés n’avaient pas la sensibilité nerveuse de l’Irlandaise.

Ils s'étaient tous penchés sur la caisse qu’ils entouraient, attachant un avide regard sur les deux combattants.

Quelques-uns, cependant, se prirent à examiner le Français du coin de l’œil.

11 était parfaitement tranquille, et ne paraissait pas éprouver le moindre doute sur l’issue du combat.

Le terrier gronda deux fois.

Le petit havanais s’était couché au milieu de la caisse, son museau allongé sur ses pattes.

Après avoir grondé, le terrier fit un bond.

La sensible Irlandaise ferma de nouveau les yeux.

Mais le petit chieu bondit en sens inv erse et se trouva à l’autre bout de la caisse.

Le terrier revint sur lui-même.

Léger comme un singe, le havanais passa par-dessus son dos.

Ce fut pendant trois minutes, non un combat, mais une course

Le terrier poursuivait, le havanais fuyait.

Chaque fois que le premier avait acculé son adversaire dans un coin, il lançait sa patte en avant et ouvrait sa redoutable mâchoire.

* La patte frappait le vide, la mâchoire ne saitlftait rien.

Le sang montait au visage de sir Georgt Stowè.

11 dit au Français d'un ton rogue :

— Il fallait me dire, monsieur, que votre chien était un coureur de steeple-chose

— Monsieur, répondit le maître du petit chien, nous en terminerons quand vous voudrez.

— Vous a voueriez- vous vaincu ?

— Oh! non dit le Français en souriant.

Et se penchant sur la caisse.

— Kissî kissl Neptuno , dit-il.

Ce fut le signal et les rôles changèrent.

Prompt comme l'éclair, le petit chien se trouva sur le dos du terrier, à cheval comme un singe à qui on a donné des leçons d'équitation et il mordit au cou.

Le terrier rugit, essaya, d’un violent coup de reim, de se débarrasser de son ennemi et ne put y parvenir.

Le terrier avait le poil ras : les dents du havanais pénétraient profondément dans son corps.

Le terrier faisait des bonds prodigieux, le petit chien tenait bon.

Parfois, cependant, et comme s'il eût voulu reprendre haleine, il se laissait glisser à terre.

Alors, ivre de fureur, le terrier se retournait et le havanais se remettait à fuir.

Puis il lui sautait encore sur le dos et le mordait encore et toujours.

— Kiss ! kiss! Neptuno , disait le Français.

Le terrier hurlait.

Les Anglais enthousiasmés criaient:

— llurrah! Neptuno , for ever, Neptuno.

Sir George Stowe était devenu livide.

Le havanais mordait toujours, et le terrier se roulait sur lui-tnôme espérant se débarrasser ainsi de son agile ennemi.

— Et bien î monsieur, dit le Français à Sir George Stowe, qu’en pensez-vous?

Sir George Stowe était pâle et frémissant

— Faut-il continuer ? demanda le Français.

— Mais... sans doute...

Et le gentleman se redressa superbe de colère et de dédain.

— Je vous préviens, observa le Français, que votre chien sera mort dans trois minutes.

— J’en ai d'autres, dit sèchement sir George Stowe.

— Kiss I Neptuno I dit une dernière fois le Français.

La prophétie du Français devait s'accomplir, le petit havanais enfonça ses dents une dernière fois, et le terrier tomba étranglé.

Un moment encore, il se roula dans la caisse, en proie aux dernières convulsions de l’agonie.

Le petit chien ne lâchait pas.

Assez, Neptuno ! dit enfin le Français.

Le havanais abandonna sa victime et d'un bond, se trouva hors de la caisse.

Les Anglais battaient des mains, en dépit de leur amour-propre national qui avait eu fort à souffrir.

L’Irlandaise sensible qui, ô miracle! était riche, offrit soixante guinées du petit chien.

Le Français répondit courtoisement que son chien fi’était pas à vendre.

— Monsieur, s’écria alors sir George Stowe, livide de rage,* vous n’ètes peut-être pas aussi heureux que votre chien.

— Cela dépend, répondit le Français sans se départir de son flegme.

— Tirez-vous bien le pistolet ? ricana sir George.

— Je coupe dix balles de suite sur une lame de couteau.

— Voilà ce que je voudrais voir...

— Je vous le montrerai quand vous voudrez...

— Monsieur!

— My deart dit le Français en sou aimez-vous la lueur du gai?

— Je ne vous comprends pas...

— J’adore me battre aux flambeaux, dit le Français.

Quelques gentlemen voulurent s’interposer; mais le Français leur dit:

— Laissez, messieurs ; sir George Stowe a besoin d’une leçon. Je la lui donnerai.

— Monsieur, répondit sir George Stowe, j’ai affaire celte nuit. Mais si demain, vous voulez vous trouver à l’embarcadère de Birmingham avec deux de vos amis, au train de huit heures, nous irons faire une promenade dans la campagne de Londres.

— Comme il vous plaira, répondit le Français.

11 prit son petit chien sous son bras, salua l’assistance, un peu abasourdie de la tournure que venait de prendre la conversation des deux parieurs et sortit de la cave tout seul.

— Excentric! murmurèrent les Anglais.

Sir George Stowe avait déjà disparu.

La cave aboutissait à un corridor qui rejoignait un escalier, lequel aboutissait dans le vestibule de l’hoicrl Dubonrg.

Le Français, arrivé sous le vestibule, s’approcha d’un gros et gras personnage, tout vôtu de noir, mais qui avait l’air cependant d'un domestique.

Celui-ci prit le petit chien des mains do son maître . puis il jeta sur les épaules de ce dernier un manteau doublé de fourrures.

— Allons- nous en ! dit le Français.

Et il sortit de i’hôlel Dubourg.

Quand ils furent dans la rue, car le gros homme le I suivait, le Français reprit :

— Où est le cab?

— Là-bas.

I Et le domestique étendit la main.

LES RAVAGEURS

— Porte le chien à Vanda.

— Est-ce que vous ne venez pas, Maître?

— Non.

Le gros homme parut hésiter.

— Eh bien! qu’as-tu donc à me regarder comme un phénomène? dit le Français en riant.

— Mais... Maître... c'est que.

— Quoi donc I

— J’ai peur.

— Et de quoi, bon Dieu ?

— Je n’aime pas à vous voir courir seul les rues de Londres, la nuit.

— Bah!

— Vous savez bien qu’un policeman vous a dit, ce matin, qu’il n’oserait pas entrer dans le Wapping.

— Eh bien! j’y entrerai, moi.

— Maître... supplia le gros homme.

— Ce Mi Ion sera toujours un imbécile ! murmura le Français, comme se parlant à lui-même.

Puis il dit tout haut :

— J'entrerai dans le Wapping, et cela pour deux raisons : La première, c’est que j’y ai affaire. La seconde, c'est que je m’appelle Rocambole!

Et Rocambole — car c'était lui — d’un geste impérieux congédia le bon et naïf Milon, lequel avait toute la fidélité d’un chien, sans en avoir toujours l’intelligence.

Le vrai jour de Londres commence à huit heures du soir et se prolonge jusqu'au coucher des étoiles.

A l’heure où le soleil est présumé se lever, commence la nuit pour la capitale du royaume uni.

C’est le brouillard, c’est la pluie, les maisons enfumées, les rues enduites d'une boue grasse et noire, les comptoirs obscurs où les lampes ne s’éteignent jamais.

A huit heures, la scène change : Londres ruisselle de lumières.

Ce soleil factice qu’on nomme le gaz verse des torrents de clarté sur Londres, et le bourgeois de la Cité lit tranquillement les papiers publics, en cheminant sur les larges trottoirs.

Les théâtres, les édifices publics se couvrent d’une guirlande étincelante.

On se promène à Hyde-Park, ou dans Saint-James, aux environs de minuit, comme on se promène à Paris dans le Jardin des Tuileries de midi à cinq heures du soir.

Les équipages roulent dans le Strand, le steam-boat fume sur la Tamise, les raflways fonctionnent, et une armée de policcmen erre à travers tout cela, silencieuse, attentive, discrète, fermant les yeux sur certains désordres, pourvu que~la chose se passe sans bruit.

Il était bien près de minuit, lorsque Rocambole sortit de l' hôtel Du bourg.

A cent pas plus loin, Vanda l'attendait dans un cab.

Mais, comme on l'a vu, Rocambole avait jugé inu-

tile de la rejoindre, et il s’élait borné à lui envoyer le petit chien par Milon.

Puis il avait suivi des yeux son ancien compagnon de chaîne.

Celui-ci avait rejoint le cab et était monté dedans.

Une minute après, le cab s’était éloigné.

Alors Rocambole, relevant le collet de son manteau pour se garantir du brouillard, s’était éloigné d’une dizaine de pas de la porte oochère de l’hôtel.

Ensuite, tirant de sa poche un numéro du Time s,* il s’était placé sous un reverbère et s’était mis à lire les nouvelles du jour.

Cependant si au lieu d’avoir affaire aux passants, il était tombé, en ce moment, sous le regard d’un observateur, ce dernier se serait aperçu qu il ne prêtait qu’une attention distraite à la belle prose du Times.

Rocambole ne lisait que d'un œil, comme on dit.

De l’autre, il ne quittait pas la porte de l'hôtel, et personne n’entrait ou ne sortait sans qu'il l’eùt soigneusement examiné.

Enfin un hommo qui se trouvait sur le trottoir opposé, traversa la rue et se dirigea vers la porte de î’hôtel.

Alors Rocambole toussa.

L’homme s’arrêta, regarda autour de lui, aperçut le lecteur du Times et s’en approcha.

— Tu te fais attendre, Noël, dit Rocambole, en français, au nouveau venu.

Noël, dit Cocorico, l’ancien forgeron libre du bagne de Toulon, et un des fidèles de Rocambole, parlait parfaitement l’anglais.

De plus, il s’était affublé de la veste d’écurie, du gilet à carreaux, du pantalon noisette serré aux genoux et du cône enrubanné d’un palefrenier de bonne maison.

— Avec ce costume-là, dit-il à Rocambole, en va partout.

— Eh bien! dit Rocambole, va me chercher la petite valise que j’ai laissée dans l’hôteL

— Bon ! après ?

— Après, lu iras rao chercher un cab. Il y a une remise là, au coin de la rue.

Noël partit, entra dans l’hôtel, en ressortit peu après.

Rocambole, en attendant que le cab arrivât, continua à observer du coin de l’œil la porte de l'hôtel.

Noël n’était pas encore de retour lorsque Rocambole tressaillit et abandonna la lecture de son journal.

Un homme sortait de l’iiôtel, enveloppé dans un vaste makin-tosch, son chapeau sur les yeux et son stick dans sa poche.

Rocambole l’avait reconnu.

C’était sir George Stowe.

Notre héros s’enveloppa à moitié dans l’immense feuille du Times , ayant l’air de passer du recto au verso, mais, en réalité, pour que sir George Stowe, en passant [>rès de lui, ne pût voir son visage.

En effet, le gentleman passa d'un pas rapide, et le heurta môme légèrement.

En ce moment, Noôl revenait avec le cab.

Rocambole sauta lestement à côté de lui ; puis il dit au cocher, en lui désignant du doigt sir George Stowe qui s’éloignait :

— 11 s’agit de suivre ce gentleman, et si nous ne le perdons pas de vue, il y a une guinée de pourboire.

Le cocher anglais est un type de discrétion. Il sert ndifféremment le lord, l’agent de police et le pickpocket.

* Il ne trahit les secrets de personne, quand il les pénétré; mais d’ordinaire il ne cherche meme pas à les pénétrer.

11 fait son métier — le reste ne le regarde pas.

— Aoh! fit celui à qui s’adressait Rocambole.

Et le cab partit.

Comme sir George Stowe était à pied, le cocher mit son cheval au pas, et laissa entre lui et le gentleman une distance respectueuse.

— Mets-loi devant moi, dit Rocambole, que'jc fasse un bout de toilette.

Ht, en effet, il se dissimula de son mieux derrière Noël, dans le fond du cib.

Puis il ouvrit la petite valise, qui contenait un pantalon de grosse toile, une vareuse, de.> escarpins et un chapeau ciré.

Pour Rocambole, changer de vêtements, et pour ainsi dire de visage en quelques minutes, notait qu’un jeu.

Celui qui. Payant vu monter en cab, l’en eût vu descendre eirauite, aurait été sluj)éfait de celte substitution, et ne l’aurait certainement pas reconnu.

Ses larges favoris taillés à l’anglaise avaient fait place à une barbe brune ; son col haut et roide, à une chemise bleue ouverte par-devant, et dont le large col, estampillé d'une ancre à chaque coin, retombait sur sa vareuse.

Enfin, son chapeau à bords étroits, son tuyau de poêle, comme on dit, avait été remplacé par un large chapeau ciré placé sur l’arrière de la tête.

Noël, qui en avait vu bien d’autres, ne s’étonna point de cette métamorphose.

Sir George Stowe cheminait toujours d'un pas alerte, et le cab suivait au pas.

Enfin, au détour d’une rue dont Rocambole ne put lire le nom, le gentleman s’arrêta à la porte d’une petite maison qui n'avait qu’un étage sur rez-dechaussée, tira une clef de sa poche et disparut.

— Voilà de l’argent lestement gagné, dit Rocambole en mettant une guinée dans la main du cocher.

Celui-ci demeura un peu abasourdi, car il ne reconnaissait nullement le gentleman qui lui avait promis un pourboire magnifique.

Mais déjà Rocambole avait sauté sur la chaussée, et Noël l'avait suivi.

Le cab s’éloigna.

Alors Rocambole prit Noël par le bras et l’entraîna dans la pénombre d’une porte-cochère située à vingt pas de celle qui s'était refermée sur le gentleman.

Et comme Noël sc taisait :

— Je crois, lui dit-il, que nous sommes sur la piste du gibier que nous chassons.

— Comment, dit Noël, l’homme au terrier et au coq serait celui?...

— Celui que nous sommes venus chercher à Londres, répondit Rocambole. Attendons !

Puis il ajouta en souriant:

— Et comme je ne suis plus un gentleman, fumons un cigare I

Il s'écoula environ trois quarts d’heure.

Au bout de ce temps, la porte de la petite maison se rouvrit.

In homme en sortit.

Ce n'était pas, ce ne pouvait être sir George Stowe.

C’était un de ces grossiers matelots de la marine du commerce qui, la nuit, remplissent les tavernes de \\ itha-Chapclle et du Wapping.

— Hé! hé! fit Rocambole en souriant, je crois bien que nous voilà en uniforme.

Et comme le matelot s’éloignait, Rocambole et Noël le suivirent.

xxxu

Quand un étranger guidé par un policrman arrive à l'entrée du Wapping, le policeman ùlc son chapeau avec respect et lui dit :

— Votre honneur m’excusera, niais je ne vais pas plus loin.

C’est que le Wapping est le seul quartier de Londres où le gaz soit terne et dispensé tres-économiquement à travers de petites ruelles noires et tortueuses qui ont conservé le caractère du moyen âge.

Là est impuissante la lumière hydrogène qui partout ailleurs sème ses éblouissements — impuissante la loi, impuissante la police.

" Le pick-pocket élégant, le voleur-gentleman qui exploite le Strand, les cercles, les églises, et Drury- Lane, et Covent-Garden, ne se risque pas dans le Wapping.

Cet aristocrate du crime n’oserait pas heurter son dandysme au crime plébéien qui vit dans le Wapping.

Là, le voleur de bas étage, le matelot grossier qui joue du couteau et l’Irlandaise demi-nue qui porte un quart de chapeau sut sa tète, et le transporté de Rota ny-Bay qui a trouvé le moyen de s’échapper.

Là aussi, cette race étrange, chassée de tous les coins de monde, disparue partout ailleurs depuis le moyeu âge, et qui a retrouvé à Londres sa cour des miracle», ses institutions et son roi ! — Les bohémiens ! ils régnent dans le Wapping; ils dominent le reste de la population.

Dans le W'apping encore, ces pauvres fous qui rêvent l’indépendance de l’Irlande et qui boivent du gin dans les tavernes à la liberté de la verte Erin.

Pendant le jour, si vous n’avez que quelques shillings dans votre bourse, si vous avez boutonné votre habit pour dissimuler la chaîne de votre montre, vous pouvez entrer dans le Wapping.

les ravageuus

Celle femme, e'élail le bohémienne Gipsy paire 60'.

Voua verre» des maisons noires et basses, des boutiques où l’on vend des loques, une population en haillons, et des cabarets sans lumière et sans air.

Peut-éire même en sortirez-vous sans accidents.

Le soir la scène change.

Une lueur douteuse, brille tout à coup sur le Wapping.

Au travers des vitres graisseuses recouvertes de rideaux rouges, des public-bouses et des tavernes, on voit s’agiter des silhouettes étranges. Quand les portes s'ouvrent, des refrains obscènes ou des lambeaux de querelles s’en échappent par bouffées.

Dans les rues circule une boue humaine échangeant de mystérieuses paroles ou des rires silencieux et des signes bizarres.

Londres aussi a son argot ; mais un argot taciturne, ft* I.IVIUIMR.

sans gaieté et qui vit encore plus de mimique que de vocables.

C'était dans ce quartier infect qu'après une heure de marche et avoir traversé le pont de Londres, le prétendu matelot qui était sorti de la maison à un seul , étage, dont la porte s’était refermée, trois quartsd’heure auparavant, sur sir George Stowe, était arrivé et marchait dans les ruelles sombres avec toute l’aisance d'un habitué.

Deux hommes étaient entrés dans lo Wapping, derrière lui, — Rocambote et Noël,

Eux aussi s'étaient mis h circuler au milieu de ce flot de haillons, avec la nonchalance de gens qui passent presque toutes leurs soirées dans le Wapping.

Le prétendu matelot que personne peut-être n'aurait reconnu, mais en qui Rocambole avait deviné sur-

e-champ sir George Stowe, s'en alla droit à la taverne du /loi George.

La taverne du Itoi George est le plus terrible repaire du Wapping.

Le maître de l’établissement porte un nom redoutable : il s'appelle Gâterait, comme le boureau de Londres.

Peut-être est-il son parent.

C'est un homme de stature colossale, dont les favoris roux commencent à grisonner, qui d'un coup de poing brise un escabeau et qui, honnête, vit depuis vingt années au milieu de ce peuple de brigands qui l'aime ou tout au moins le craint et le respecte.

Calerait n’est ni voleur, ni repris de justice. Il a sa [intente en règle, il n'a jamais fait tort à personne d'un p 'tint-, mais il est tolérant.

Si on se bat chez lui, il laisse faire.

Parfois, deux filous, assis à une table voisine de son comptoir, causent assez haut pour que leurs propos arrivent à l'oreille de Calerait.

Mais Calcraff n'est pas curieux ; et puis, il ne se nulle que de ses affaires.

Si deux matelots en viennent aux coups de rouleau et que l'un d'eux soit tué. Calerait prend le mort sur ses épaules et le porte dans la me en disant :

— Je ne veux pas d’altaires avec la police.

Ce qui excite toujours l'hilarité générale, car on lait bien que la police n'entre jamais dans le Wapping.

Il n'y a qu'un point sur le lequel maître Calcraff n'entend pas raillerie; c’est lo respect qu'on doit à ses deux servantes, Jane et Betty.

On ne prend pas la taille à Jane, on no dit jamais un m .t leste à Betty,

I n matelot qui s’en revenait destriers de Chine et entrait pour la première fois au Roi George, s’étant avisé de mettre un baiser sur le cou bnnd de Jane, Calcraff le prit par les épaules et le jeta dans la rue à travers la devanture, dont toutes les vitres lurent brisées.

Jane et Betty sont deux solides Irlandaises, les nièces de Calcraff, qui gardent le cabaret en son absence ; car le tavernier ne couche pas au Wapping.

Dans la journée on ne le voit jamais à son comptoir et l'on prétend tout bas dans le quartier qu'il vil dans une des belles rues de Londres, habile une conforta le maison et qu'on l'a rencontré le dimanche vêtu en gentlemen sous les ombrages de llyde-Bark en été, c'est-à-dire pendant la saison , donnant le bras à une ravissante et mignonne créature qui parait avoir vingt ans, ressemble à une tète de Leepsake et l'appelle « mon père ».

Le faux matelot était donc entré dans la taverne du Roi George , ce soir-là ; il s'était même effacé sur le seuil , pour laisser passer Noël et Bocambole , qui étaient allés se placer à une table voisine du comptoir.

Los buveurs étaient nombreux, mais quelque pou taciturnes.

On s'entretenait à voix basso d'un événement qui avait mis, deux heures auparavant, tout le Wapping on émou

Rocarabole prêta l'oreille.

Un matelot disait ;

— Nous ne sommes pourtant plus dans l’Inde, ici. Cependant voici des choses qui ne se passent que sous le ciel de Calcutta et de Madras.

— Pauvre Gipsyl disait une Irlandaise qui faisait peu de cas de la vertu et qui en était à sa troisième pinte de gin, elle ne mérite pourtant pas ce qui lui arrive.

— Moi, dit un autre matelot, la première fois que je l’ai vue danser, j'ai senti quelque chose me monter au cerveau ; mon sang s'est mis à chauffer, et il ni 'a semblé que j'avais un charbon dans la poitrine. J’avais touché ma prime d'embarquement , quinze livres et vingt-deux shillings, s’il vous plaît. Je me dis :

« — Si Gipsy veut m'aimer, je l'épouse !

« Mais quand je lui fis mes offres, elle me rit au nez de si bon cceui1 que je m'en allai.

— Eh bien ! dit I Irlandaise , tu as eu de la chance. — Je le crois.

Sir George Stowe, car c'étiil bien lui, s'approcha du groupe où la conversation était la plus animée.

— De quoi s’agit-il, cainara lc? demanda-t-il,

— Tu n'es pas sans connaître Gipsy, la bohémienne? lui dit un des habitués du Uni George.

— Certainement non. C'est elle qui danse tous les soirs ici. t. -

— Justement.

— Eh bien ! il lui eét arrivé un nouveau malheur — Ah I dit le faux matelot. Quoi donc I — Gipsy ne peut pas avoir un amoureux.

— Comment cela !

— Voici le sixième prétendant depuis un an.

— Eh bien ?

— Un beau garçon, ma foi ! dit l’Irlandaise, et qui était fort comme Calcraff lui-méme.

En p friant ainsi, l'Irlandaise salua le tavernier qui, sensible à l’éloge, lui rendit son'sMut.

Eh bien l que lui csl-il arrive ? demanda encore sir George Stowe — Ce qui est arrivé aux autres.

— Ali !

— Mort comme eux ; Gipsy doit se tordre les mains de désespoir, pauvre Gipsy !

— Elle ne dansera pas ce soir, soupira un habitué, très-amateur des pirouettes et des pointes de la bohémienne.

— Où l’a-t-on trouvé T demanda l’Irlandaise.

— Qui donc? Radsy?

— Oui.

— Comme les autres , à la porte de Gipsy , dans Wilhe-Chapelle.

Hoeamhole avait échangé un rapide signe d'intelligence avec Calcraff.

L'Irlandaise avala un grand verre de gin et reprit : — Je vas vous dire l'histoire de Gipsy et de ses six amoureux. Je la sais mieux que personne/

; Rocambole ne quittait pas des yeux sir George Stowe, j qui demeurait impassible

LES RAVAGEURS

ISO

L'Irlandaise monta sur la table et commença ainsi sa narration :

— Gipsy, comine vous le savez, est une petite fille de Bohême.

« Cependant elle n’a ni le teint cuivré, ni les cheveux noirs, ni les lèvres rouges des femmes de cette race, et il y a des vieux bohémiens de sa tribu qui prétendent que c'est un enfant volé.

— Pardi ! fit un des hôtes du Itui George, c'est peutêtre une fille de pair!

— Dame! reprit l'Irlandaise, elle vous a des pieds, pas plus longs que ça, et des mains à les dévorer de baisers, et jolie avec ça!

— Voyons l'histoire des amoureux? demanda sir George Stowe.

— Voilà huit ans que Gipsy est dans le Wapping et qu'elle loge à Wilhe-Chapelle, poursuivit l’Irlandaise.

« Elle en a seize aujourd'hui.

« Le bohémien qui disait être son père faisait bonne garde autour d'elle.

Les amoureux se tenaient loin, dans ces dernières aiméi s, car les bohémiens jouent du couteau mieux que nous.

« Un beau gentleman qui avait vu danser Gipsy lui fit offrir un palais et des chevaux.

« Le vieux bohémien alla trouver le gentleman et lui dit :

« — Si votre honneur tient à vieillir et à v ir blanchir ses cheveux, il fera bien de ne plus s’occuper de Gipsy.

« Le gfotloman, qui craignait un coup do couteau, se le tint pour dit.

« Mais voilà que le vieux bohémien est mort, il y a un an.

« Un matin Gipsy annonça qu'elle voulait se marier.

« Ceux de sa tribu lui dirent :

« — Choisis parmi nous celui qui te plaira.

« Gipsy choisit un grand garçon, danseur de corde et hercule, qui faisait les beaux jours des jardins publics.

« Vous savez comment se marient les bohémiens?

« L'alderman et le chapelain n'ont rien à y voir.

« La tribu se réunit, on apporte une cruche pleine et deux verres Les futurs éjxmx vident la cruche, puis, quand elle est vide, ils la cassent, et les voilà mariés.

« Gif sy fut mariée le jour même, puis on la conduisit en pompe à sa demeure, et on emmena. se'on l'usag \ son époux dans toutes les tavernes du Wapping.

« A trois heures du matin seulement on lui ren lit sa libert ■ ; et il prit le chemin delà maison de sa femme.

« Mais comme il allait en franchir le seuil, deux hommes cachés dans une embrasure de porte lui jetèrent un lacet au enu et l'étranglèrent.

— Et d’un ! fil le matelot.

I — Trois mois après, continua l'Irlandaise^ Gipsy annonça de nouveau quelle voulait so marier.

« Un autre bohémien dit :

• — Moi je n’ai pas peur, je l'épouserai I

- « Mais il n'eut pas le temps de célébrer sa noce

« La veille du johr fixé, on le trouva mort dans son

i lil

i II avait été étranglé comme le premier.

— Et de deux! compta le matelot.

L'Irlandaise reprit :

— Personne n'osait plus épouser Gipsy. C'était une véritable terreur dans sa tribu.

« Un jour, Gipsy s'écria :

« — Je veux me marier, mais je n'aime per-onue. Mou premier mai i et mon fiancé sont morts étranglés, san> doute par l'ordre d’un homme qui m'aime et qui lie se veut point faire connaître. Eh bien! qu’il se nomme. t et quel qu'il soit, je l'épouserai!

« Dr, il y avait dans Wilhe-Chapellé un vieux juif qui avait beaucoup d'argent et qui Venait ici tous le3 soirs pour voir danser Gipsy, tant il était amoureux.

« Le vieux juif fit un mensonge. Il osa dire à Gipsy :

v — C’est moi qui ai fait étrangler 1 s deux autres !

« — Tu es vieux et laid, lui répondit la bohémienne, mais je n'ai qu’une parole.

• Et elle mit sa main dans la main du juif.

« Le soir même, le juif reçut un coup de couteau et tomba mort.

— Et de trois! fit encore le matelot.

Un murmure courut parmi les buveurs du fini George, mais l'Irlandaise poursuivit :

— Vous savez, quand il y a danger de mort, il y a toujours des fous qui le bravent.

• Quinze jours après, un matelot qui revenait d’Amérique et qui avait entendu raconter l'histoire de Gipsy, frappa de son poing sur cette table et dit :

« — Je n'ai pas peur, moi! Si Gipsy veut être ma fi-mnie, je lie reculerai pas!

• G'psy accepta. On fixa le mariage au samedi suivant.

« Le samedi est un jour de fête pour les bohémiens, à cause du sabbat.

« Le matelot était un garçon vaillant. De plus, il avait beaucoup d'amis pirmi les matelots do sonéqui- I page; ils se mirent en tête de le garder à tour de rôle et de veiller sur lui, nuit et jour.

« Ce qui n'empéolia pas le pauvre diable, en traversant un canal, da faire un faux pas, de tomber à l’eau et de se noyer.

— Et de quatre! murmura le matelot comme un écho inexorable.

— L'histoire du cinquième esi plus courte, dit l'Irlandaise.

« C’était maître Trotty, le tavernier du font de Londres, une manière de bœuf irlandais qui assommait un homme d’un coup de poing.

< Quand il apprit que tous les fiancés de Gipsy finis- ; saicnl mal, U s'écria :

i * — Par saint George, patron de l'Angleterre, je

vais aller trouver cette bohémienne, je l’épouserai devant le chapelain et l’alderman, et je l'installerai à mon comptoir. Nous verrons bien.

« — Et quand irez-vous demander la main de Gipsy ? fit un des buveurs de la taverne. ,

« — Demain malin.

« Trolty congédia ses hôtes, ferma sa boutique et se coucha rêvant de la mignonne Gipsy.

c Le lendemain, les voisins étonnés remarquèrent que la taverne demeurait fermée.

« Ils frappèrent, Trolty ne répondit pas.

» « Les policemen, avertis, arrivèrent et firent enfoncer les portes.

« On trouva Trolty étendu sans vie au milieu de la taverne, un lacet de soie au cou.

— Cinq! murmura encore le matelot.

— Quant au sixième, reprit l'Irlandaise, au malheureux Radsy qui vient d’èire étranglé à son tour, il ne s’était pas vanté comme les autres d’échapper au danger. Mais il avait dit :

« — J’aime Gipsy, et si elle n’est pas ina femme j’en mourrai!

« Radsy a élé étranglé celte nuit à la porte de Gipsy, qu’il devait épouser demain.

— C’est fort bizarre! ce que vous racontez là, dit i sir George Stowe.

— Et la morale de celle histoire, dit un matelot eu riant, c’est que Gipsy mourra vierge.

Mais comme le matelot disait cela, un des deux buveurs qui é aient demeurés tranquillement assis à la table voisine du comptoir se leva et, dit :

— Eh bien ! moi, camarades, je n’ai jamais vu Gipsy, et je ne sais pas si elle est aussi jolie qu’on le dit, mais pour peu qu’elle me plaise, si elle veut de moi, c’est marché conclu I

A ces paroles, tous les regards se tournèrent vers le nouvel interlocuteur que personne ne connaissait.

Galcraff eut un geste de terreur derrière son comptoir.

Noël regarda son maître avec épouvante.

Car c’était Rocambole qui venait de prononcer ces étranges paroles.

Et comme on contemplait avec une curiosité mêlée de terreur ccl homme qu'on voyait pour la première fois à la taverne du Hui George, la porte s’ouvrit et une femme entra en disant :

— J’accepte!

Cetto femme, c’était la bohémienne Gipsy !

Elle marcha droit à Rocambole et lui tendit la main. **t Rocambole recula, ébloui par la beauté de la jeune fille.

miv

Ce fut comme un coup de théâtre.

Les habitants de la taverne du liai George s’étaient levés avec étonnement en entendant les paroles de Hocambole et Us s’étaient pris à examiner curieusement cet homme qui leur était inconnu , — car il n’était

encore venu qu’une fois et personne n’avait fait attention à lui.

D'un autre côté, Rocambole avait fait un pas en arrière , ébloui qu’il était de la beauté de la bohémienne.

L'Irlandaise s’écria :

— Encore un fou qui veut mourir.

Mais Rocambole prit la main que lui tendait Gipsy et répondit :

— Je n’ai qu’une parole.

— Je vous crois, dit-elle en levant sur lui son grand œil bleu mélancolique.

Elle était belle, ce '.te fenfant, comme il est impossible à une créature humaine de l’être davantage.

Blanche et mignonn *, svelte et souple, elle passait au milieu de cette fange, le front pur, comme un ange traversait l’enfer sans même ternir ses ailes.

Et Rocambole la regardait et se disait :

— Il es', impossible que cette jeune fille ressemble moralement a i portrait qu’en a fait l’Irlandaise.

Elle était couverte d’oripeaux, comme le sont ceux de sa profession.

Une jupe courte à paillettes serrait salaiile élégante: un maillot emprisonnait sa jambe, qui eftt enthousiasmé un sculpteur et de sa toque bleue posée sur le sommet de la tête, s’échappait une luxuriante chevelure blonde et bouclée dont elle aurait pu se faire un manteau.

Elle avait à la main un tambour de basque dont les grelots résonnèrent un à un, comme elle passait au travers des buveurs.

— Est-ce que tu vas danser tout de même, ce soir! lui dit l’Irlandaise?

Elle eut un sourire triste.

— Aujourd’hui, comme hier, comme demain, dit-elle, ne faut-il pas que je gagne ma vie ?

Puis elle regarda Rocambole, et lui dit avec soumission :

— A moins quj vous ne vouliez pas vous, dit-elle, puisque \ ous consentez à être mon mari et que je vous dois obéissance.

— Dansez, lui dit Rocambole. Mais quand vous aurez dansé, je vous emmènerai, car il faut que nous ayons ce soir même nos accords d’épousailles.

— Je le veux bien, dit-elle. ,

Et elle se mit à danser, et sous ses doigts aussi agiles que ses pied-, le tambour de basque ronflait, le> grelots tintèrent , et, en quelques minutes, ce fut un délire, un enthousiasme» un frémissement qui gagna l’assistance.

Les chopes demeurèrent pleines, les pipes s’éleignirent ; tous les regards s’étaient concentrés sur la danseuse, qui avait, ce soir-là, quelque chose d’inspiré.

— Maître, dit Noël en se penchant à l’oreille de Rocambole, vous savez si j’ai confiance en vous...

— Après ? dit froidement le Maître.

— Eh bien ! ce soir, j'ai peur...

Rocambole haussa les épaules.

— Peur de quoi ? fit-il.

LES RAVAGEURS

SI

I/IrlindaiM* noms tor la tabla [page Wj.

— C'est pour rire, n'cst-ce pas ? reprit Noël en tremblant.

— Quoi donc 1

— Ce que vous avez dit.

— Que j’épouserai la bohémienne 1

— Oui.

— C'est très-sérieux, dit froidement Hocambole.

— Vous avez pourtant entendu ce qu'on disait?...

Rocambole fit un nouveau haussement d'épaules et

répondit :

— Laisse-moi tranquille, j'ai bien autre chose à faire en ce moment qu'à écouter tes niaiseries.

En effet Hocambole suivait des yeux les mouvements de la danseuse, et, à chaque instant, son regard rencontrait le regard de sir George Stowe.

Ce dernier ne le perdait pas de vue, il avait des éclairs dans les yeux.

On aurait pu croire qu'il aimait Gipsy et qu'il était jaloux.

Au bout d'une demi-heure la danseuse s'arrêta,

La salle retentit sous les applaudissements . i

Ses yeux étaient comme des diarbons enflammés. Noël ne le perdait pas plus de vue que Hocambole.

— Maître, dit-il encore, cet homme vous a reconnu. — Bah!

— 11 vous regarde comme on regarde l'homme qu'on hait.

— C'est tout naturel, dit Hocambole, puisque je dois être le mari de Gipsy.

— Il l'aime donc ?

— Je ne sais pas...

— C'est peut-être lui qui...

— Mais tais-toi donc I fit Rocambole impatienté.

La bohémienne avait pris une petite sébillc de cuivre et clic faisait maintenant le lourdes tables.

Les penny et les pence pleuraient dans la sébille. Quand elle eut fini sa tournée, elle s'api>rocha de Rocambole :

— Mon maître, lui dit-elle, je suis à vos ordres.

— Allons nous-en ! fit-il.

En même temps, il se pencha à l'oreille de Noël :

I — Tu me retrouveras demain chez Vanda, dit-il

— Est-ce que vous ne m’emmenez pas avec vous? demanda Noël avec effroi.

— Non.

— Mais... cet homme?...

— Tu le suivras... puisqu’il te faut de la besogne, en voilà.

Noël savait qu’on n’insistait pas avec Rocambole et qu’il ne revenait jamais sur une décision prise.

Il baissa donc la tête en signe d'obéissance.

Rocambole ajouta : t

— S'il entre chez lui, tu retourneras chez Vanda. S’il va partout ailleurs, tu l'attendras dans la rue et tu ne le quitteras qu’au jour.

— Oui, Maître.

Rocambole prit la danseuse par le bras, . v*

— Allons! ma fiancée, dit-il en souriant, saluez les camarades et partons.

Il y eut un murmure moitié d'étonnement et moitié d'admiration parmi les buveurs.

— Il est hardi ! murmura un matelot, celui qui avait compté sur scs doigts les fiancés morts de Gipay.

— Il finira comme les autres, prophétisa l'Irlandaise.

— C'est ce que tu verras bien, répondit Rocambole,

Et il sortit fièrement, ayant la danseuse à son bras.

Quand ils furent dans la rue, elle lui dit d'une voix

tremblante :

— Où allons-nous ?

— Où demeurez-vous ? lui demanda Rocambole.

— Dans Withe-Chapelle.

— Demeurez-vous seule ?

— Toute seule.

— Eh bien ! allons chez vous... nous cannerons...

— C’est que, dit-elle avec hésitation, il faut que je parlo à ceux de ma tribu...

— Pour le mariage ?

— Oui.

Il la rassura d’un regard :

— Quand nous aurons causé, dit-il, je me coucherai comme un chien en dehors de votre porte.

— Vrai? fit-elle.

— Je vous le jure.

Elle le regarda avec émotion :

— Oh ! non, dit-elle, je ne veux pas t

— Quoi donc ?

— Que vous soyez mon mari.

— Et pourquoi 1

— Parce qu’il vous arriverait malheur... comme aux autres.».

Il eut un sourire superbe et répondit un mot bien simple cependant :

— Croyez-vous ?

Elle lui serra doucement Ip bras :

— El puis vous avez l’air si bon l...

— A!» I fit-il.

— Si bounèle... si brave...

— Eh bien î

— Je ne voudrais pas vous tromper, vous... comme les 31111*65.

Et comme il la regardait, sa voix trembla plus fort.

— Oh ! non... dit-elle, je ne puis rien vous dire. C’est un secret de mort...

— Allons chez vous ! fit Rocambole qui eut eu cc moment un accent tellement impérieux, tellement douunsteur que Gipsy courba la tête et frissonna.

Cependant elle eut la force de répondre :

* • — Non... pas chez moi... plutôt la mort... mais où vous voudrez...

— Soit, dit Rocambole qui l'entraîna vers le pont de tendres.

Çélait un tableau digne du pinceau des maîtres flamands..

Wilhe-Chapelte est un quartier plus affreux peutêtre, plus puant et plus sale que le Wapping.

La maison qu’habitait Gipsy était la plus étroite, h plus sombre, la plus délabrée et la plus infâme des rues de Withe-Chapelle.

Mais quand elle passait, l’ange aux cheveux d’or, la fille aux regarda d'azur, ij semblait que les murailles enfumées devenaient blaèrhes, que la boue noire du soi se changeait en un gazon vert, et que le cri bruineux «lu la sombre Angleterre devenait aussi bleu que le firmament oriental.

C'était au dernier étage, dans une chambrette où le vent et la pluie faisaient rage la nuit, dont la porto | n'avait pas de serrure et la croisée point de châssis.

Et cependant. ils étaient la. tous deux, les fiancés | d'une heure, les époux du lendemain, Rocambole et I Gipsy, et on eût dit un palais.

Elle s’était assise sur un escabeau, ses jambes • croisées à l’orientale, et il était drlwut devant clic, respectueux et ferme, souriant et grave tout à Sa fois.

Un bout do chandelle, placé sur une table, les éclairait.

Gipsy tournait le dos à son grabat, sur lequel Rocambole avait jeté un regard de compassion.

Le Maître avait arraciié sa fausse barbe et mis à découvert ce visage encore beau sur lequel les orages de la vie avaient creusé leurs rides profondes et imprimé un cachet de mélancolie ét» rn lie.

Gipsy le regardait et subissait ce charme étrange que Rocambole exerçait sur tout ca qui l’entourait.

— Comme vous êtes beau! finit-elle par lui dire * avec une naïve admiration , et comment se fait-il qu’ayant l’air d’un gentleman, avec dss mains et des pieds comme vowten avez, et celte chemise de fine toile que j’aperçois sous votre vareuse, vous alliez ainsi à la taverne du Roi Georoeî

Et, causant ainsi, elle s’était assise, et on eût dit une jeûné miss, fille de lord, en tête à tête au retour de la promenade avec son fianoé.

II l’écoutait et cherchait à démêler ce qu’il y avait en elle de pur au travers de ces apparences fangeuses, et comment il se pouvait faire qu'avec ce front rougissant et cet air ingénu, la bohémienne eût déjà causé la mort de six hommes. •

LES RAVAGEURS

Peut-être devina-t-elle sa pensée, car elle baissa les yeux avec un embarras subit et elle dit d’une voix plus tremblante encore :

— Mon Dieu ! si vous saviez comme je suis malheureuse !

— Vous, Gipsy ! fit Rocambole.

Des larmes brillaient dans ses yeux bleus; et l’une d’elles tomba brûlante sur la main de Rocambole.

— Mon enfant, lui dit ce dernier, vous vous étonniez tout à l'heure de mes mains blanches et de mon linge et de certains détails de ma toilette.

— Oh ! oui, dit-elle, vous n’ètes pas, vous ne pouvez pas être un de ces hommes qui passent leur vie dans le VVapping.

— Non, certes, dit-il.

Elle eut un accès de naïveté :

— Alors, pourquoi y venez-vous?

— Je vais partout où je crois qu’il y a des gens qui souffrent et ont besoin d’un appui.

Elle jeta un cri :

— Vous me défendriez! fit-elle.

Et son visage et toute son attitude témoignèrent dvun violent et subit effroi, dû sans doute à quelque affreux souvenir qui venait de traverser son esprit.

Il voulut lui reprendre la main, mais elle le repoussa.

— Non, dit-elle, comme si elle fût revenue sur sa résolution première, je ne veux pas que vous m’aimiez...

11 eut un mystérieux sourire :

— Pourquoi ? fit-il.

— Parce que vous êtes beau... parce que vous paraissiez bon... parce que...

Elle s’arrêta et baissa de nouveau les yeux.

— Parce que l’amour appelle l’amour, et que...

Elle s’arrêta encore.

— Et que vous craindriez de m’aimer ? „

— Non, dit-elle avec force, car je ne le pourrais pas!

Rocambole attendait sans doute cet aveu.

— Vouz aimez donc déjà ? lit-il.

Elle leva sur lui un regard qu’aucune parole humaine ne saurait traduire.

Puis, glissant de son siège aux genoux de Rocambole :

— Je ne sais pas qui vous êtes, dit-elle, j’ignore votre nom. Êtes-vous un homme du peuple, êtes-vous un lord ? C'est un mystère pour moi ; mais votre voix descend au fond de mon âme et la ranime; mais votre regard, sous lequel je suis palpitante et courbée, est rayonnant comme le soleil, et j’ai foi eu vous !

— Vous avez raison, dit-il simplement.

U voulut la relever, mais elle demeura à genoux.

— Savez-vous, dit-elle, que si une autre oreille que la vôtre entendait ce que je vais vous dire, je serais morte demain ?

— Nul ne nous entend et je serai muet. Parlez

— J’aime, dit-elle, avec un accent sublime. J’aiine un homme qui m’aime !

* — Et il ne court pas un danger de mort, celui-là ?

— Oh ! non, dit-elle...

Puis elle leva ses mains suppliantes vers Rocambole :

— Ah 1 Dieu me punira peut-être, dit-elle, car je suis bien coupable; il y a deux années que je demande un mari, sachant bien que jamais un homme ne m’épousera... Car à l’aide de ce stratagème infâme j’ai détourné leur colère et leur haine.

— Mais de qui parlez-vous d ne ? demanda Rocambolc, qui ne manifesta cependant que peu d’étonnement.

— Js parle de gens qui me persécutent et qui ont cru me condamner à un célibat éternel.

— Et ces hommes quels sont-ils? Savez-vous leurs noms ? - *

— Ce sont les Étrangleurs, répondit-elle. -

Rocambole tressaillit et murmura à part lu! :

— Je ne m’étais donc pas trompé !

Gipsy se débarrassa du châle qui couvrait ses épaules, et se redressant, elle apparut à son protecteur inconnu avec sa taille de guêpe emprisonnée à moitié dans un léger corsage de velours bleu.

Alors prenant son corsage à deux mains, elle le baissa assez pour que la motié dfc sa poitrine apparût aux regards de Rocambole. ~ v

Et Rocambole aperçut sur cette poitrine ces tatouages mystérieux qu'il avait déjà remarqués -sur l’épaule de* la petite fille enlevée par Madeleine la Chivotte.

Gipsy avait été consacrée, dans son enfance, à cette divinité terrible qu’adorent les Étrangleurs.

La déesse Kà!i désirait que Gipsy demeurât vierge.

— Je sais ce que c’est, lui dit Rocambole. Maintenant, répondez-moi ; car si je vous dépends, si je réduis vos persécuteurs à l’impuissance...

— Vous le pourriez ! s’écria-t-elle.

— Je puis bien des choses... Mais il faut que je sache tout.

Elle fit un signe d’obéissance.

— Où êtes-vous née ? demand-t-il.

— Je ne sais pas. Dans l’Inde probablement.

— Êtes-vous bohémienne?

— Non. Cependant je l’ai cru longtemps. Mt. famille que j’ignore m’avait confiée à dos bohémiens, sms doute pour me soustraire au sort fatal qui m'attend.

— Qui vous a révélé cela ?

— Le vieux bohémien qui m’a élevée.

Gipsy passa la main sur son front.

— Ah ! dit-elle, j’ai de terribles clioses à vous raconter. 4

— Voyons ? fit Rocambole.

Et, lui prenant les mains, il s’assit auprès d’elle.

xxxvi - »

GipsyLCon’inua :

— Aussi loin que peuvent se reporter mes souvenirs d'enfance, je me vois bohémienne, et, pendant | bien longtemps, j'ai cru appartenir réellement à ma tribu.

« Faro, tel était le nom du vieux bohémien qui me servait de père et à qui je donnais ce nom.

< Faro, dis-je, avait toujours, prétendu devant moi

que ma mère était morte* en me donnant le jour.

« Cependant, comme j’étais blonde et blanche, tandis que les gens de la race à laquelle je paraissais appartenir sont bruns et presque cuivrés, je trouvais

cela étrange.

« Les gens comme nous, tous le savez, ont bien de la peine à gagner leur vie.

« Les uns dansent sur la corde, les autres disent la bonne aventure les autres volent, quelques-uns font tous ces métiers à la fois.

« Faro était, lui, le plus riche de tous.

« Quand les autres cherchaient aventure pour dîner, Faro disait :

« — Attendez-moi, je serai de retour dans une heure, et vous verrez...

■ Et Faro gagnait les beaux quartiers de Londres et revenait au bout d’une heure avec une poignée de souverains.

« Quand j’eus l àge de raison, cet Argent mystérieux me fit réfléchir. y*

« — Mon père, lui dis jour, puisque nous sommes de pauvres gens, tapttïfcouchant en plein air, et tanj tôt habitant les plus hideux quartiers de Londres, com- I ment se fait-il que vous ayez de l'argent chaque fois que cela vous plaît?

s Faro haussa les épaules et répondit :

< — Cela ne te regarde pas.

« J'interrogeai ceux de la tribu qui paraissaient avoir le plus d’amitié pour moi.

« Les uns ignoraient la source des bonnes fortunes de Faro, les autres gardaient le silence.

o Cependant une grande fille qu’on appelait Vénus, et qui m’avait prise en amitié, me dit d'un air mystérieux : h — Si tu veux savoir d’où vient l’argent que ton père rapporte, suis-le donc.

« J'avais alors treize ou quatorze ans et j’étais court' geuse.

« — Tu as raison, dis-je à Vénus, et je ferai ce qae ta me conseilles.

« Nous habitions depuis quelques semaines ce taudis où vous me voyez, reprit Gipsy après avoir fait une pause.

« Au lieu d’un grabat il y en avait deux.

« Mon père couchait sur l’un el moi sur l’autre.

« Faro ne me quittait d'ordinaire pus plus que son ombre.

t Quand je dansais sur une place publique, il était là...

« Quand nous allions à une de ces assemblées nocturnes que tiennent les bohémiens, il était là encore.

« Cependant, le soir, quand nous rentrions, il m’enfermait à double tour et s'en allait.

■ Ces nuits-là , il restait dehors jusqu'au point du jour. J’avais remarqué plusieurs fois que c’était toujours aux approches des grandes fêtes chrétiennes que Faro faisait ces singulières absences.

* La veille de Noël, la veille do Pâques, je passais kl nuit toute seule dans ce logis.

« Mais comme Karo m'enfermait et avait la clef dans sa poche, il s'en allait tranquille. »

Gipsy, en cet endroit de son récit, prit Rocambole par là main et le conduisit vers l'unique croisée de la mansarde.

Celle croisée donnait sur le toit.

Il y avait entre elle et le bord du toit un espace d’un demi-pied de large à peine.

— Voyez-vous ce chemin, dit-elle. Eh bien ! je résolus un jour de passer par là. Au bout de cette corniche est une étroite fenêtre. Cette fenêtre donne sur l'escalier et elle n’est presque jamais fermée.

— Vous avez passé par là? dit Kocambole qui ne put se défendre d'un léger frisson.

— Oui, répondit-elle, je voulais savoir...

« Nous étions à la veille de Noël.

» C’esl un grand jour pour Londres.

. Les parents s'en vont les uns chez les autres se souhaitant une bonne année, car c’est véritablement à celle époque que l’année commence pour les Anglais, — une lionne année et un joyeux Noël.

« Les enfants trouvent à leur réveil des joucls dans un sabot qu'ils ont mis sous la cheminée en se couchant.

« Les commis ont vacances, — aussi les patrons . et loute la bonne ville de Londres est en liesse.

« Quand , après avoir soupé dans une taverne du quartier el avoir bu du vin, ce qui était un grand luxe |iour nous, nous revînmes ici, à près de minuit, Faro me dit :

« — Petite, voici Noël, couche-toi et laisse un de tes brodequins entre les lieux pierres qui forment les chenets de la cheminée. Puis , dors tranquillement. J'ai idée que demain tu trouveras dedans un collier ou un bracelet.

« Je me jetai sur mon grabat et je fermai bientôt les yeux, feignant de dormir.

« Mais, au bout d'une heure, Karo, qui s'était couché, se leva sans bruit, et, persuadé que je dormais, il'sorlit sur la pointe du pied et ferma ia porte avec précaution.

. Alors, je sautai hors de mon lit et jo m'affublai d’une vareuse de matelot, d'un pantalon de toile et d'un bonnet de laine que j'enfonçai jusqu'aux yeux. .

« Ces vêtements, que je m'étais procures, en grand mystère, quelques jours auparavant, je les avais cachés sous le lit.

• Et lorsque j'en fus revêtue, on aurait pu me prendre pour le petit mdusse d'un navire de commerce.

. Alors j’ouvris la fenêlre.

• Puis, j'enjambai l'entablement et je me risquai bravement sur la corniche.

« C'est si haut ici, que Londres semblait tourbillonner sous mos pieds avec sa chevelure de feu.

• Un moment la tèle me tourna et j'eus envie de revenir sur mes pas.

• Mais je voulais savoir, à tout prix où allait celpi que je croyais mon père, et je repris courage et continuai mon chemin.

LES HAVAGE ni S

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J a WarbiHonniii en les regardant {page flfi).

« J'arrivai sans accident à la croisée de l'escalier, et là, à cheval sur la rampe, je me laissai couler jusquea en bas.

« Faro était déjà descendu.

« Mais je connaissais ses habitudes.

« Faro n’entrait jamais à la maison, et n’en sortait jamais sans s’arrêter un moment chez le marchand de gin qui se trouve à la porte.

« En effet, quand je fus dans la rue, je le vis accoudé sur le comptoir, un verre de wisky à la main.

« Vous savez si nos rues sont noires...

« Je me blottis sous le porche d’une porte et j’y demeurai jusqu’à ce que Faro sortit.

« Il était pressé sans doute, car il jeta son penny sur le comptoir et ne prit pas un nouveau verre.

* Puis il sortit et se mit à marcher d’un pas rapide.

*« Mais j’avais de bonnes jambes et je le suivis, tantôt le devançant pour ne pas éveiller les soupçons, tantôt 9* livraison.

demeurant en arrière, lorsque nous atteignions un® rue large et bien éclairée.

« Gela dura longtemps.

« Enfin nous arrivâmes dans Hay-Market, et Faro s’arrêta devant une jolie maison qui était précédée d’un jardin et dont la grille était ouverte.

« Faro entra sans hésitation et ne referma point la grille.

« J’étais demeurée dans la nie, mais je ne le perdais pas du regard.

« Il frappa à la porte qui se trouvait au fond du jardin.

« Cette porte s’ouvrit, et je vis une femme fort belle encore, bien qu’elle fût très-pâle et parût fatiguée, qui vint à la rencontre de Faro.

« Le flambeau qu’elle avait à la main éclairait son visage, et ce visage était si doux que je ressentis soudain pour cette femme, qui m’était inconnue, une slmpatbte mystérieuse.

Et comme Faro entrait dans la maison et que la porte s? refermait sur lui, obéissant à un redoublement de curiosité et, en même temps à un sentiment dont je ne me rendais pas compte, je me glissai dans 'je jardin.

Gipsy s'arrêta encore, et, regardant Rocambole :

— 11 faut bien que je vous dise tout cela, fit-elle, pour que vous compreniez ma terrible histoire.

— Continuez, mon enfant, lui dit Rocambole avec bonté.

Gipsy reprit :

— D’ordinaire, le froid est piquant et le brouillard épais à Londres, un soir de Noël.

« C était pourtant tout le contraire, ce soir-là.

« Le ciel était clair et les étoiles brillaient. L'air était doux et presque tiède.

« On eût dit une nuit d’été.

« Quqnd la porte s’était refermée, j’avais vil la lu* mière courir derrière les croisées du rez-de-chaussée, et s’arrêter à une dernière qui était entr’ouverte.

* Je m’approchai sans bruit de cette croisée.

« Et alors, je vis Faro debout, son bonnet à la main, devant la femme qui était assise uuprès de la cheminée.

« ils étaient dans un petit boudoir qui me parut être un palais, tant il était richement meublé et décoré.

« La dame — car à sa mise on voyait bien qua c’était une lady — regardait tristement Faro et lui disait :

« — Elle est grande et belle ?

« — Ellq vous ressemble, répondit Faro.

« Des larmes lui vinrent aux yeux.

• — Oh ! je voudrais la voir... dit-elle.

« — Madame, répondit Faro, prenez garde!... vous savez le danger que vous courez...

« Elle eut un geste de douleurcuse impatience :

« — Je suis mère ! murmura-t-elle.

« — Mais, madame, reprit Faro, ne savez-vous pas que White-Chapelle est un quartier infâme où une grande dame comme vous ne saurait outrer sans être suivie ?...

« Elle prit Faro par la main et repartit :

€ — Vois-tu, si je pouvais voir ma fille une heure... apres, peu m’importerait la mort 1 ils pourraient me tuer... Voyons, Faro, mon ami, ne saurais-tu trouver un moyen pour que je la voie une heure... moins que cola même ?. . .

« Faro paraissait réfléchir :

« — J’en sais bien un, dit-il, mais je n’ose vous Fin- '•quer, milady.

i — Pourquoi ?

« — Parce que vous vous trahiriez... Votre émotion v us arracherait un cri... et ce cri vous perdrait...

a Mais elle lui dit d’un ton impérieux :

— Parle, je veux savoir...

« Faro hésita un moment encore; mais elle avait une altitude si suppliante qu'il finit par lui dire :

« — C’est demain Noël. Ce jour-là, les bohémiens sont les bienvenus dans le Londres des riches et des seigneurs. Ils s’en vont par troupes de porte en porte, disant la bonne aventure ou dansant au son des castagnettes, et encaissant partout des pence et des penny.

« Si vous le voulez, demain je conduirai Gipsy à White-Hall, et elle dansera dans le jardin ; vers deux heures, passez en voiture par là, mais ne vous arrêtez pas.

« Elle pressa les mains de Faro avec reconnaissance et murmura :

t — Ma fille ! ma fille ! je vais donc la voir !...

« Puis elle prit une bourse et la tendit à Faro.

« En même temps, elle détacha de son bras un gros bracelet d’or massif et le lui donna :

« — Voilà pour elle, dit-il.

« Comme Faro faisait mine de se retirer, je m’élançai hors du jardin.

« J’avais les yeux pleins de larmes.

« Celte femme, c’était ma mère.

« Je courus depuis Hay-Market jusqu'à White-Chapclle sans m’arrêter,

c J’avais |>eur que Faro n’arrivât avant moi.

< Je repris le môme chemin périlleux et, au risque de me tuer vingt fois, j’arrivai dans cette mansarde avant le retour de celui que j’avais toujours cru mon père.

« Quand il rentra, j’étais blottie sous mes couvertures et je faisais semblant de dormir.

« Mais mon cœur battait violemment.

« Faro se baissa vers les deux pierres du foyer et glissa le bracelet dans mon brodequin.

« Je ne dormis pas de la nuit, comme bien vous pensez. J’aurais voulu être au lendemain tout de suite.

« Enfin le jour arriva.

« — Petite, me dit Faro, va donc voir dans ton brodequin ? peut-être y a-t-il quelque chose ?

« Et lorsque j’eus trouvé le bracelet et feint une grande joie et une grande surprise, Faro ajouta :

« — C’est probablement la reine qui l’envoie cela, mon enfant !

« — Pourquoi donc la reine ? demanda i-je.

« — Afin que tu ailles, aujourd’hui danser à White- Hall.

« — J’irai, répondis-je.

« Et, toute joyeuse, je passai le bracelet à mon bras.

« Ce jour-là, en cfict, vers les deux heures, Faro, qui avait recruté quelques autres bohémiens, nous amena à White-Hall.

« Bientôt la foule s’amassa autour de nous.

« Les cavaliers passèrent au pas pour me voir dan- . ser, les équipages s’arrêtèrent.

« Et je tourllümnais en les regardant, et mon œil, phngcânt au travers des voitures, cherchait à voir la femme de la. nuit précédente, c’est-à-dire ma mère. Tout à coup un cri perçant domina les applaudissements de la foule et pxeiti une certaine rumeur parmi elle.

LES RAVAGEURS

« Ce cri, qui parvint h mon oreille, fut si perçant, si ; déchirant, que je cessai de danser.

« En même temps, un grand 'mouvement s’opér* | dans les voitures et plusieurs s'éloignèrent.

« Puis la foule sc dispersa, anxieuse, et comme s’il fût arrivé un grand malheur.

■ Les bohémiens, mes compagnons, étaient étonnés comme moi et demandaient ce qui s'était passé.

« Seul, Faro, silencieux et sombre, ne paraissait I point étonné.

« .Mais la nouvelle, après avoir couru de bouche en ' bouche, nous parvint.

« Une dame s et ut évanouie en me voyant danser.

« C’était elle qui avait poussé un cri déchirant.

« Celte dame était lady Blesingfort, une des plus belles et des plus riches ladies des trois royaumes et fille d’un ancien gouverneur général des Indes.

« Comme la cause de cet évanouissement demeurait mystérieuse, la curiosité publique se trouvait surexcitée au plus haut point.

« Mais Faro, qui voulait à tout prix m'éloigner de White-llall, me prit par le bras et dit à nos compagnons :

« — Allons boire du wisky...

« Nous nous dirigeâmes vers le Wapping.

c Seulement notre bande s’était accrue d’un nouveau camarade.

« Un homme aussi bronzé que Faro, couvert, comme les hommes de notre tribu, de haillons et d’oripeaux, parlant la langue des bohémiens et connaissant tous nos signes mystérieux, s’était approché de nous, se disant bohémien d’Ecosse.

« On l’avait bien accueilli, d'autant mieux qu’il paraissait être seul et sans ressources.

« Cet homme nous suivit à la taverne du fini George .

« Il me regardait avec une grande attention, et, plusieurs fois, il m’avait demandé mon nom.

« — Vous le savez aussi bien que moi, lui répondis-je.

« J’éprouvai pour lui une aversion instantanée et profonde.

« Faro, au contraire, qui paraissait vouloir s’étourdir, lui fit raison, le verre en main, toute la soirée.

« Quand nous rentrâmes, Faro était ivre, — ce qui lui arrivait rarement — et le bohémien nous accompagnait toujours.

« li ne nous quitta qu'à notre porte.

« Faro monta l’escalier en trébuchant à chaque marche.

« Puis, arrivé dans notre mansarde, il se jeta lourdement sur son lit et s’endormit d’un profond sommeil.

c Alors, ma résolution fut prise.

« Je quittai mes vêtements pour endosser les habits de mousse que j’avais la nuit précédente.

« Puis, certaine que l’ivresse serait assez puissante ' sur Faro pour qu’il ne s’éveillât point avant quelques I

heures, je repris le chemin aventureux que j’avais déjà suivi la veille.

« Je voulais revoir celte femme qui était ma mère.

« Et quand je fus dans la rue, je me mis à courir si fort, que je no remarquai pas le bohémien qui me suivait.

« J’arrivai dans Hay-Market et j’eus bientôt trouvé la petite mais m que précédait un grand jardin.

« Comme la veille, la fenêtre était éclairée et entrouverte.

c Je m’approchai sans bruit.

« Lady Blesingfort était là, comme la veille, assise auprès de la cheminée.'

« Elle baissait la tête et tenait son front à deux mains.

« Je me pris à la contempler avec une muette adoration.

« C’était ma mère.

« Tout à coup elle releva la tête et je vis son visage baigné «le larmes.

« En même temps, elle murmura d’une voix étouffée :

* — Ma fille! ma pauvre fille... confondue avec des bohémiens... oh ! c’est affreux l

€ En entendant ces paroles, je n’y tins plus, et poussant brusquement la croisée, je sautai dans la chambre et vins m'agenouiller devant elle en m'écriant :

« — Ma mère ! c'est moi.

« Mon bonnet de laine était tombé, mes grands cheveux blonds dénoués flottaient sur mes épaules.

t Elle me reconnut, en dépit de mes habits d’homme, jeta un cri, me prit dans ses bras et m’emporta :

« — Malheureuse ! tu veux donc nous perdre !

« Elle me tenait serrée sur son cœur, riant et pleurant à la fois , et elle poussa une porte qui donnait sur une autre salle dont les fenêtres n'ouvraient point sur le jardin.

« Puis elle ferma cette porte «au verrou, é eignit les bougies et nous demeurâmes dans l’obscurité.

c Et, ine couvrant de baisers, elle me disait :

. — Oui, tu es ma fille , ma fille bien-aimée... et cependant nul ne le suit, excepté Faro; et si on te trouvait ici, je serais une femme morte par avance.

« — Mais pourquoi ? lui demandai-je avec étonnement.

« — C’est un secret que je ne puis te dire.

« Puis, après un silence :

« — Mais, comment es-tu venue ?... pur où es-tu entrée ?... Comment sais-tu que je suis la mère?

«.Je lui avouai tout.

« — O malheureuse! malheureuse ! raurmura-telle. Mais ne sais-tu donc pas que je suis gardée à vue ? Si on t’a ap ;rçue entre r, je suis perdue !

« Et elle continuait à m’accabler de caresses et à m’inonder de ses larmes.

« Tout à coup un bruit se fit autour de nous, un bruit léger, inexplicable.

« Ma mère jeta un cri.

* — Nous ne sommes pas seules î me dit- elle.

« En même temps, une ombre plus noire que les ténèbres qui nous enveloppaient s’approcha de noos; je sentis sur mon visage une haleine fétide.

* .Ma mère jeta un second cri, un cri étouffé — un cri d’agonie !...

« Puis je n’entendis plus rien; je ne sentis plus celte haleine répugnante qui m’avait bridée; l’ombre noire s’éloigna, et, en même temps, il me sembla que les bras crispés de ma mère se distendaient, et que tout son corps éprouvait des convulsions.

« Je me mis à pousser des cris; j’appelai an secours!...

« Au bruit, des valets accoururent.

« L’un d’eux portait un flambeau; et, h la lueur de ce flambeau, je vis lady Blesiogfort, c’est-à-dire ma mère, qui gisait inanimée sur le parquet.

« Elle avait au cou un lacet de soie, au moyen duquel une main invisible l’avait étranglée.

« Cependant, elle respirait encore; ses yeux s’ouvrirent une dernière fois, me Axèrent avec une tendresse indéfinissable, puis se fermèrent à jamais.

* Derrière les valets épouvantés, une jeune fille apparut.

« Elle se précipita sur le corps de lady Blesingfort ei murmura :

* — Ma mère !

« C’était donc ma sœur?

« Pourtant, mon cœur ne battit pas plus vite, et je ne me sentis point attirée vers elle...

« Elle me regarda avec un étonnement indescriptible.

« Mes habits d’homme, mon visage bouleversé, mes larmes, tout cela était si extraordinaire en présence de re cadavre, qu’on m’accusa.

« Oui, dit Gipsy avec un redoublement d’émotion, on m’accusa d’être la meurtrière de ma mère I

•t Et comme on allait chercher la police, la peur me prit, succédant à la douleur, et je m’enfuis.

« Quelques minutes après, j’étais dans les rues de tandres, courant à demi-folle.

« J’errai longtemps, sans savoir où j’allais; — enfin, comme le lièvre qui revient à son lancer, je me retrouvai dans \\ hite-Chapelle.

« Le jour était venu, et, se réveillant et ne me trouvant plus, Faro me demandait à tous les échos du quartier.

« Je me jetai à son cou, je l'inondai de mes pleurs, je lui racontai tout ce qui s'était passé.

c Alors il me regarda avec une indéfinissable tristesse et me dit :

< — Malheureuse, tu as tué ta mère \7.

« Je fis alors un rapprochement terrible dans mon esprit.

« Le prétendu bohémien qui nous avait suivis du Wapping à White-Chapelle et avait bu avec nous était

peut-être l’Étrangleur qui avait passé le lacet au cou de ma mère. >

Gipsy s’arrêta et essuya une larme.

Rocamboie lui prit la main et lui dit :

— Je ne sais pas le reste de votre histoire, mais je le devine. Vous êtes née dans l’Inde, où lord Blesingfort, votre père, avait un commandement.

Et comme Gipsy, stupéfaite, le regardait, il continua :

— Les Étrangleurs vous ont marquée. Le stigmate que vous avez sur la poitrine est une consécration à la déesse Kâli. Vous devez demeurer vierge toute votre vie, sous peine de mort. Votre mère aura voulu vous soustraire à ce sort infâme. Elle aura adopté une enfant quelle aura mise à votre place et qui l’appelait « sa mère. •

. — Oh 1 s’écria Gipsy, je vous jure que la jeune fille que j’ai vue n'clail point ma sœur.

Rocamboie poursuivit :

— Les Etrangleurs se seront aperçus de la substitution, et c’est ainsi que vous aurez causé la mort de votre mère.

— Ce que vous dites là, répondit Gipsy, doit être la vérité, car, lorsque Faro fut sur le point de mourir, il me prit la main et me dit :

« — Rappel le-loi que si jamais lu te maries, ou si tu manques à la chasteté, tu mourras!

— Et vous avez cru à celle prophétie ?

— Vous voyez bien qu’elle s’est trouvée justifiée.

— Oui, mais...

Et Rocamboie regarda Gipsy.

F.fie baissa les yeux et ne répondit pas.

Rocamboie lui prit la main :

— Gipsy, ajouta-t-il, il faut tout me dire.

La main de Gipsy trembla dans la sienne .

— Que voulez-vous savoir ? reprit-elle.

— Vous aimez...

— - Oh ! taisez -vous !

Et son visage exprima une terreur profonde.

— Vous avez... un...

— Taisez-vous l

— U mourra et vous mourrez, si je ne vous protège...

— Vous ! fit-elle.

— Moi.

— Mais... vous ne voulez donc plus... être mon mari ?

— \u contraire.

Et comme elle le regardait avec un étonnement croissant :

— Gipsy, dit-il, Vous devez être chrétienne de nnissance, puisque vous êtes la fille de lady Blesingfort. Je. suis chrétien, moi, et je ne crois au mariage que lorsqu’un prêtre du Christ l’a consacré.

— F.h bien ! fit-elle.

— Le mariage des bohémiens, poursuivit-il, est une superstition, une niomerie. 11 s’agit de boire à la même cruche et de la casser ensuite.

— C’est vrai.

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