‹ [Le Dernier mot de RocamboleChapitre 71 sur 100 · I.o marquis eut un gémissement · texte numérisé non relu

I.o marquis eut un gémissement

— C'est un ami de Montgeron, poursuivit-elle et, comme lui, il s'est vaillamment lancé à ta recherche, il a retrouvé ton fils...

. — Je n'ai pas de fils I répéta-t-il avec énergie.

Roumia se tourna vers Marmouset :

— Mais dites-lul donc, fit-elle, que son fils, ce matin encore, était dans un pensionnat de la rue des Postes.

— C’est vrai, dit Marmouset en Courbant la tête.

Lo marquis de Maurevers se dressa de nouveau.

U avait des éclairs dans les yeux, et son corps débile semblait retrouver un peu de force.

— Eh bien ! oui, dit-il, j’ai un fils... mais tu ne sauras pas où il est.

— Tu te trompes, je le sais...

— Tu mens !

■— 11 est en mon pouvoir depuis ce matiif, acheva Roumia.

— Tu mena !

— Je vais t'en donner la preuve !

En même temps, elle frappa de nouveau trois coups dans sa main.

Alors , le mur du fond de la salle s'entr’ouvrit commo un décor de théâtre rentre tout à coup dans sa coulisse.

En même temps, des cris déchirants sc firent entendre.

Et Marmouset, épouvanté, vit au fond d'une autre salle tendue do rouge et éclairée par des torches, un enfant demi-nu, lié à un poteau, et deux hommes qui le fouettaient avec des verges.

C’était bien le pauvre enfant enlevé le matin, rue des Postes , que les bourreaux de Roumia la bohémienne martyrisaient !

VU

La réaction que la vue du marquis de Maurevers réduit à l’état de fantéme n'avait pu opérer chez Marmouset, les cris et les larmes de l’enfant l'amenèrent.

— - Ah ! misérables ! ail ! brigands ! s'écria-t-il.

Et, oubliant qu'il était désarmé, U sc rua sur les bourreaux.

La Belle Jardinière partit d’un éclat de rire.

— Assez ! dit-il.

Les deux hommes qui fouettaient l'enfant s’arrêtèrent.

Mais, en même temps, sur un signé de leur terrible maltresse, ils se tournèrent contre Marmouset.

Alors, entre cet homme seul contre deux, mais dont la colère doublait les forces, et ces deux esclaves d’une tyrannique volonté, une lutte terrible s’engagea.

Dix fois terrassé, Marmouset se releva dix fois.

Mais, enfin, la force brutale triompha.

Marmousot sc vit couché sur le sol, le dos par terre, le genou de l'un de ses adversaires sur la poitrine.

Et celui-ci , levant un poignard , dit à la Bello Jardinière :

— Vaut-il frapper ?

— Non, dit-elle, garrotlez-le.

Alors, tandis que l’homme au poignard maintenait Marmouset épuisé sous son genou, l’autre s’empara d'une longue écharpe do sole que la Belle Jardinière

ri

porhit autour de sa taille, et qu'elle dénoua pour la lui donner.

Puis, avec celte écharpe, il se mit à lier les pieds et les mains du jeune homme avec une dextérité de jongleur indien, el jamais peut-être ligature ne fut plus solide.

Quand ce fut fait, les deux hommes, dont l’un, du reste, n’était autre que l’Espagnol, se relevèrent, le laissant gisant sur le sol, et ils attendirent de nouveaux ordres.

Marmouset était de l’école de Rocambole.

11 savait que les cris ne servent à rien, si ce n’est h perdre tout à fait une cause déjà compromise.

Il ne jeta donc pas un cri, il ne chercha mémo pas à se débattre; muet, immobile, il attendit son sort avec une apparente impassibilité.

La Belle Jardinière dit à l'Espagnol :

— Détachez cet enfant !

On délia le pauvre petit, qui n’osait plus crier, de peur qu’on ne le fouettât encore.

— Et emmenez-Ie ! ajouta la bohémienne.

Alors Marmouset vit le mur à coulisses reprendre sa place première, et le poteau, l’enfant, les bourreaux, tout disparut.

De nouveau, il était seul en présence de la Belle Jardinière.

Celle-ci sc pencha sur lui :

— Je n’aime pas causer avec un homme à terre, dit-elle.

Ht le prenant par les épaules, avec une vigueur dont on ne refit point jugée capable, elle le porta sur le divan placé contre le mur et s’v assit.

— Maintenant, dit-elle, causons!

Marmouset leva sur elle un œil chargé de mépris et ne prononça pas un mot*

Quant au marquis de Maurcvers, il était toujours évanoui et gisait auprès du divan.

Elle le poussa du pied en disant :

— Nous n’avons plus à nous occuper de lui, sa raison est éteinte de nouveau, et il va rentrer dans son rêve opiacé.

Alors sc plaçant en face de Marmouset, les bras croisés sur la poitrine, l’œil plein d’éclairs, la lèvre ironique, elle dit à son prisonnier :

— Je sais qui tu es : tu te nommes Marmouset , ion premier maître est un bandit du nom de Rocambole. Mais Rocambole est parti, il est mort sans doute, et tu n’es pas de taille à jouer le même jeu que lui.

« Tu as commencé par être voleur et mendiant; puis tu es devenu riche, et ce n’est pas moi qui inc serais jamais jetée au travers de ta prospérité et do ton bonheur.

« Mais tu as été imprudent, tu as voulu savoir.

« Je venge l’homme que j’ai aimé, c’est mon droit. Tu as essayé d’enrayer ma vengeance, je te frappe, c’est mon droit encore !

« Une femme était ta complice, tu vois ce que j’en ai fait, elle est folle t

« Moi seule pourrais détruire mon œuvre et lui ren-

dre la raison, mais je n’ai pas de ces sottes générosités.

« Dans cinq jours j’aurai quitté Paris; dans huit à bord d’un navire, entre le ciel et l’eau, emmenant avec moi ces deux victimes, je me serai soustraite pour jamais à la curiosité importune de ceux qui rêvent encore depénétrer le mystère qui enveloppe pour tous la disparition du marquis de Maurcvers.

« Dans cinq jours, une pauvre folle, à demi morte de faim sera trouvée dans les décombres de cette maison, auprès d’un cadavre.

« Les fous ne sont pas crus quand ils parlent, et les morts ne parlent pas.

« La folle, c’est ta complice.

« Le cadavre, tu l’as devinée, n’cst-ce pas !

« C’est le lien.

« Elle eut un éclat de rire strident.

• Car enfin, dit-elle, lu n’as pas espéré, j’imagine, que je te ferais grâce ?

— Tucz-moi, dit Marmouset, je vous méprise.

Elle se prit à rire de plus belle.

— Bah l dit-elle, tu es candide et naïf en ton audace, mon maître; et tu te dis peut-être que je vais l’envoyer dans l’élemité d’un coup de poignard ou d’un coup de pistolet. Allons donc !

« Je n’ai pas l’intention davantage de te faire hacher en morceaux, ou de te faire décapiter. Le sang me répugne.

« Je t’ai trouvé un supplice bien digne d’un homme d’imagination tel que toi. »

Marmouset continuait à la regarder avec dédain.

— Tu es instruit, poursuivit-elle, et lu dois savoir que les Chinois sont des maîtres en raffinement de cruauté.

« Le duc de Fenestrangc, que tu as vu tout à l’heure, avait étudié leurs procédés, et c’est de lui que je tiens celui que je vais t’appliquer.

« Je te condamne* à mourir par la privation de sommeil. »

Marmouset était brave; il avait fait le sacrifice de sa rie ; et cependant , il ne put s’empêcher de frissonner.

— On meurt au bout de cinq jours, achcva-t-ellc avec son rire cruel. Vraiment ce n’est pas trop long!...

Et elle frappa pour la troisième fois dans ses mains, et à ce signal les bourreaux reparurent.

— O Rocambole ! murmura Marmouset, dans le fond de son cœur, Rocambole, où êtes-vous ? et ne viendrez-vous donc pas à mon aide ?

Les iMîurreaux revenus, la Belle Jardinière leur dit d’un ton ironique :

— Tenez compagnie à monsieur.

Puis elle ajouta, regardant Marmouset :

— Je viendrai prendre de tes nouvelles de temps en temps.

LE RETOUR DR ROCAMBOLE

Enlii, an tionmm «rruapi sur une pile (le <ou-sins lui «pparol. (Pa?c IT7.)

Et elle sortit.

Marmouset avait lutté. Marmouset avait été brise par mille émotions et il sentait une torpeur toute physique s’emparer de ses sens.

L'Espagnol et son complice s'étaient assis auprès de lui.

Marmouset, si las qu’il fût, les regardait et se demandait comment ils s'y prendraient pour l'empéchcr de dormir.

En même temps aussi, il songeait à Rocambole et se disait :

— Ah ! si je savais que le maître fût à Paris, je ne désespérerais pas.

Deux heures s’écoulèrent.

La surexcitation morale triompha chez Marmouset de la lassitude physique.

Pendant ces deux heures, il eut les yeux ouverts et les bourreaux, n’eurent rien à faire 50e LIVRAISON.

Mais enfin la fatigue l’emporta. Ses yeux se fermèrent.

Soudain un épouvantable coup de tam-tam se fit entendre.

.Marmouset rouvrit les yeux et bondit sur lui-même autant que le lui permirent ses liens.

L'Espagnol venait de frapper sur un tambour de cuivre avec une baguette de fer.

C'était le supplice qui commençait.

Vingt fois, pendant les quatre ou cinq heures qui suivirent, Marmouset ferma les yeux, vingt fois la tmrible tam-tam se fit entendre.

Mais on s'habitue aux bruits les plus stridents.

A mesure que le temps passait, l’engourdissement p! ysique devenait plus grand.

Alors l’Espagnol dit à son compagnon :

— Va chercher le seau.

Celui-ci sortit et revint peu après avec un seau d’eau glacée dans laquelle llottait une éponge.

Et chaque fois que Marmouset fermait les yeui, l'Espagnol lui exprimait l’éponge sur la tête.

Douze heures s'écoulèrent.

La Belle Jardinière reparut.

— Allez vous reposer, mes fidèles, dit-elle; j'ai dormi et je puis veiller à mon tour.

Marmouset commençait à éprouver d'intolérables bourdonnements dans les oreilles, et sa télé était lourde cemme un boulet de bronze.

Néanmoins la vue de son ennemie lui donna du courage.

Peut-êire eût-il demandé grâce aux deux hommes ; il se roidit contre la bohémienne.

Pendant deux ou trois heures encore, il lutta de luiméme contre le sommeil.

Mais enfin ses yeux se fermèrent de nouveau et soudain il jeta un cri de douleur.

La Belle Jardinière venait de le piquer au bras avec une épingle d'or qu'cllo avait prise dans sa chevelure.

Les bourdonnements dans les oreilles augmentaient et Marmouset sentait sa raison s'en aller.

Chaque fois que ses paupières s'abaissaient, la terrible épingle se rougissait de son sang.

Le délire le prit.

Et dans ce délire, il lui sembla entendre un bruit sourd et lointain, comme celui d'une bêche qui travaillait sans relâche au-dessus de sa tète.

Mais n'était-ce pas le résultat de ce bourdonnement qu'il avait dans les oreilles et qui allait toujours augmentant?

La Belle Jardinière, elle, paraissait no rien entendre.

A demi couchée sur le divan auprès de Marmouset, elle s’était fait apporter une lampe sur un guéridon et lisait tranquillement â sa lueur.

, Douze autres heures s’écoulèrent.

Le délire fit place chez Marmouset â une extrême faiblesse.

Le besoin de dormir était devenu si impérieux que souvent son implacable ennemie était obligée de le ç4qucr deux ou trois fois de suite pour qu'il rouvrit les yeux.

Les bourreaux vinrent relayer leur maîtresse.

L'Espagnol portait un petit réchaud rempli de charbons ardents et dans le réchaud Marmouset, frissonnant, reconnut la terrible tige de fer avec laquelle il avait vu torturer le vieux duc de Kenestrango.

Mais le besoin de sommeil devenait si impérieux, que, bien qu'il eût deviné l'usago qu'on allait faire de la tige de fer q é rougissait lentement, ses yeux se fermèrent encore.

Alors l'un des bourreaux lui découvrit l’épaule.

Marmouset se laissa faire et ne se débattit point. Il dormait.

La tige rougie toucha son épaule, il se réveilla en rugissant.

Le troisième supplice commençait, et il dura douze autres heures pendant lesquelles Marmouset ne vit puiut la Belle Jardinière.

Chaque fois que ses yeux se fermaient, la chair fumait en criant sous le fer rouge.

Marmouset hurlait, le sang lui coulait par les narines, et une fièvre ardente le brûlait ; de temps en temps, il lui semblait encore entendre le bruit mystérieux de cette bêche qui travaillait toujours.

Tout à coup l'Espagnol et son compagnon se regardèrent inquiets, étonnés...

Eux aussi, ils avaient entendu ce bruit étrange et l'Espagnol s'élança en dehors en disant :

— Il faut réveiller madame.

Alors Marmouset eut un vague espoir, cl un peu d'énergie lui revint.

La Belle Jardinière accourut.

Marmouset vit l'Espagnol lever la main vers la voûte de la sale; il vit la Belle Jardinière pâlir...

Il entendit distinctement ce bruit qu'il avait pris longtemps pour le résultat d’une hallucination...

Et tout â coup le plâtro de la voûte se détacha par fragments.

Tout â coup encore une pierre oscilla et tomba aux pieds do la Belle Jardinière, qui fit un pas en arrière.

Celte pierre, qui fut suivie d'une autre, laissa voir soudain une ouverture triante, et soudain aussi deux hommes s'élancèrent l'un après l'autre, comme une grappe humaine, par cette ouverture, et la Belle Jardinière jeta un cri.

A ce cri d'épouvante, Marmouset, à demi mort, répondit par un cri de triomphe , et la vie lui revint.

Rocambole et son fidèle Milon venaient de tomber comme la foudre, le poignard aux dents, le revolver a i poing, au milieu de scs bourreaux.

Marmouset était sauvé !...

L'émotion de Marmouset fut si forte qu'il faillit s’évanouir.

Mais déjà Milon était auprès de lui et, avec son poignard, coupait les liens.

En même temps Rocambole posait sa main sur l'épaule de la Belle Jardinière épouvantée, et lui disait :

— Tu ne me connais pas de vue... mais je vais te dire mon nom...

— Rocambole ! exclama Marmouset.

Mais Rocambole secoua la tâte et dit ;

— Pour madame, non, je ne suis ni Rocambole, ni le major Avatar... je suis...

Il s'arrêta et la regarda fixement :

— Je suis celui qui doit venir de l'Inde, dit-il.

Ce lut un coup de théâtre.

Cette femme hautaine et cruelle tout à l’heure qui avait condarmri Marmouset à une mort épouvantable, ce démon qui, depuis cinq ans, torturait le marquis de Maurcvers, ce monstre qui faisait fouetter les enfants et frappait les vieillards avec une tige de fer rougie, changea tout à coup d’altitude et tomba à genoux.

Elle s’agenouilla, non point en suppliante qui demande grâce, mais en esclave qui attend scs ordres.

LE RETOUR HE ROCAMBOLË

Et Rocambolc la tint pendant un moment, palpitante, pleine d’effroi et d’obéissance, sous son œil dominateur.

l.e marquis de Maurevers dormait toujours de son lourd sommeil opiacé.

Rocambolc le regarda un instant :

— C’est bien, dit-il, il n’est pas mort... il en reviendra... si tu avais des poisons qui tuent, j’en ai rapporté qui ressuscitent.

Puis il s’adressa à Marmouset :

— Et toi, depuis quand es-tu ici ?

— Je ne sais pas au juste, répondit Marmouset, mais il y a au moins deux jours.

— Et Vnnda on est elle ?

Marmouset étendit la main derrière lui :

— Dans ce souterrain, dit-il, elle est folle.

Rocambole regarda sévèrement la Relie Jardinière.

— Grâce, dit-elle, je lui rendrai la raison.

— Je l’espère bien, répondit-il froidement.

Alors Marmouset fut témoin d’une scène non moins étrange qq’inattendue.

Il avait conservé quelques lueurs de raison, au milieu de scs tortures, et, par conséquent, en voyant apparaître Rocambole comme un libérateur, il s'attendait h ce que celui-ci et son fidèle Milon feraient sur-le-champ justice de la Belle Jardinière et de scs étranges complices. *

11 n'en fut rien.

Rocambole remit son revolver et son poignard à la ceinture et dit h la Relie Jardinière :

— Je suis arrivé h temps pour eux et pour toi. Si je les avais trouvés morts, ta dernière heure était venue.

Elle était toujours courbée et, pour ainsi dire, prosternée devant lui.

— Lève-toi, dit-il, esclave, j’ai besoin de tes services...

Et la Relie Jardinière se leva et dit :

— Maître, ordonnez, j’obéirai.

— Je crois, murmura Marmouset, que tout ce que je vois et entends n’est qu’un rôve et que le délire m’a repris.

Rocambole entendit ces paroles :

— Toi, dit-il, tu as besoin de repos. Couche-toi... et dors...

Marmouset frissonnait, lui aussi, sous le regard du Maître.

— Dors ! répéta celui-ci.

— J’av soif !... balbutia Marmouset, dont la gorge était aride et qui continuait à rendre du sang par les narines.

Rocambole regarda la Belle Jardinière.

Celle-ci se tourna vers l’Espagnol qui, ainsi que son compagnon , était muet d’étonnement , et prononça quelques mots dans ccttc langue mystérieuse que seuls les bohémiens comprennent.

L’Espagnol sortit et revint une minute après, portant un plateau sur lequel se trouvait un verre de vin qu’il présenta respectueusement à Marmouset.

Celui-ci hésitait à le prendre.

— Mais bois donc , dit Rocambole, d’un ton d’autorité.

Marmouset n’hésita plus.

11 vida le verre d’un trait ; puis il retomba comme anéanti sur un amas de cailloux qui avait été son lit * de supplice et ses yeux se fermèrent, obéissant plus encore peut-être à l’influence magnétique du regard do Rocambole, qu’à cette lassitude inouïe qu’il éprouvait.

Alors Rocambole sc tourna vers la Belle Jardinière.

* — Suis-moi, fît-il.

Combien d’heures d’un sommeil profond, léthargique, sans rêves, Marmouset dormit-il!

Il ne le sut pas lui-mème.

Lorsque enfin, ses yeux se rouvrirent, il était toujours dans cette salle bizarre où Rocambole était arrivé à son secours.

Mais Rocambole avait disparu.

• Disparue aussi la Belle Jardinière, et avec elle le marquis de Maurevers.

Marmouset était seul, plongé dans une demi-obscurité, car la salle n'était éclairée que par une lampe à globe dépoli suspendue au plafond.

La brèche faite par Rocambole avait été refermee, et toute trace en était effacée.

— Mais où suis-je donc ! s’écria-t-il en se levant.

A ces paroles la porte s’ouvrit et Milon entra.

— Ah ! dit Marmouset, est-ce bien toi T

— C’est moi.

— Où sommes-nous?

— Dans le souterrain de Saint-Mandé.

— Et Vanda ?

— Le Maître l’a emmenée.

— Et elle?...

Marmouset ne put réprimer un léger frisson en faisant ainsi allusion à la Belle Jardinière.

— Partie avec lui.

— Étrange ! murmura Marmouset.

— Je suis de votre avis, dit Milon, mais vous savez bien que le Maître a toujours son idée.

— Mais il est donc bien vrai qu’il est de retour, s’écria Marmouset, dont le cerveau était confus encore. Je l’ai donc vu !

— Comme vous me voyez.

— Et il est parti ?

— F.n vous laissant ceci.

Et Milon mit une lettre volumineuse sous les yeux de Marmouset.

Celui-ci lut :

Histoire du major anglais sir Edwards Linton, recueillie par le major Avatar.

Et Marmouset se mit à dévorer les pages de ce manuscrit, qui était l'œuvre de Rocambole.

UneJettre adressée à Marmouset aocompagnait la manuscrit de Rocambole.

« Mon cher enfant, disait le Maître , je n'ai point .

LE DERNIER MOT UE ltOGAMBOLE

châtié ce monstre femelle qui s’appelle la lielle Jardinière. Elle a pourtant torturé M. de Maurovcrs, qu'hclas ! on ne rappellera jamais complètement à la raison et à la santé; elle a voulu te faire périr dans d'épou- •vanlables supplices.

« Quelques heures encore et ni loi , ni ma chère Vanda, n'eussiez plus été de ce monde.

« Cependant, je ne frappe pas cette femme et je vais lui fournir les moyens de racheter ses crimes.

• Pourquoi?

« Ceci est mon secret; — un secret que tu devineras à moitié du reste, quand tu auras pris connaissance du manuscrit que je te laisse.

« Je quitte de nouveau Paris , mais pour quelques jours seulement.

« J'emmène Vanda, je te confie 11 mon fidèle Milon.

« A mon retour — je vais à Londres — j'aurai besoin de ton dévouement , de ton intelligence et de cet or de Gipsy , notre pauvre morte , que tu n'as accepté qu'à titre de dépôt.

« Tu as entendu parler souvent de celle Inde mystérieuse où vivent les Etrangleurs , nos anciens adversaires.

«L’Inde est aussi la patrie d'hommes nobles et grands qui ont lutté au grand jour , comme les Tuligs luttaient dans L'ombre, contre la tyrannie et le joug de l'étranger.

« Parmi ces princes qui ont refusé de subir le joug de l'Angleterre, il en est un qui a préféré mille fois la mort à la servitude, et ce prince a été mon ami.

• Roeambole le forçat a clé, pendant deux aiuié, s, le compagnon d'armes, le frère de l'homme le plus noble du monde. Il a vécu de sa vie , partagé les mêmes périls, et il ne l’a quitté que mort.

« J'ai fait un serinent à mon prince bien-aimé, au moment où son œil mourant s'arrêtait une dernière fois sur moi, un serment solennel et dont l'accomplissement sera le couronnement de l'œuvre de réhabilitation que j'ai entreprise.

« Ce serment , je le tiendrai , mon ami , et tu m'y aidoras.

« C’est pour cela que je n’ai pas tué la Belle Jardinière.

« il me faut un instrument terrible dans la main, et cet instrument c’est la bohémienne Roumia.

« Us donc, et au revoir...

■ ItocAsmoix. a

Après avoir pris connaissance de cette lettre, Marmouset se tourna vers Milon.

— Ainsi donc le Maître est à Londres.

— Oui, répondit le colosse.

— Quand est-il parti ?

— Hier soir.

— Et il t’a commandé de demeurer auprès de moi ?

— Sans doute.

- ici?

— Alt ! dame ! fit Milon, savez-vous que vous avez dormi soixante heures , pendant lesquelles, je vous ai fait constamment avaler des cuillerées du bouillon sans parvenir à vous éveiller.

« Il est vrai que vous aviez absorbé un narcotique dans le verre de vin qu'on vous avait apporté ; cc qui nous a permis de panser vos blessures et vos brûlures saus vous faire souffrir.

— Fort bien, dit Marmouset, mais ce n’est pas là ce que je te demande.

— Quoi donc? fit Milon.

— Dois-je rester ici ?

— Le Maître l'a dit : il est inutile que Marmouset, rentre dans Paris, avant d’avoir pris connaissance du manuscrit que je lui laisse.

— C'est bien, je resterai.

— D'ailleurs , continua Milon, il y a ici des provisions, du vin, et nous pouvons boire cl manger.

— Ma foi ! dit Marmouset en souriant , quelque obéissance respectueuse que j'aie pour le Maître et quelle que soit rnou impatience de prendre connaissance de son manuscrit, je t'avoue que je meurs de faim et de soif.

— Attcndcz-moi, alors.

F.t Milon sortit, et revint peu après, poussant devant lui une table toute servie.

— Comment apjiellcrons-nous mon repas ? demanda Marmouset. Je veux être pendu si je devine au fond de ce souterrain, l'heure qu'il est.

— il est minuit, dit Milon.

— Alors, soupons.

— Et je vais souper avec vous, car moi aussi j'ai grand’faim, ajouta le vieux colosse.

Il était une chose qui excitait la curiosité de Marmouset peut-être autant que le manuscrit laissé jur Roeambole.

— Mais, enfin , dit-il à Milon , comment êtes-vous venus à mon secours ?

Milon raconta alors , non sans baisser les yeux et s’accuser de son peu d'intelligence , pour la millième fois peut-être, ce qui lui était advenu après le départ de Marmouset; et comment l'incendie avait en partie dévoré le petit hôtel de l'avenue Marignan; comment, cn-uilc, il avait été trouvé pleurant et à demi fou par Roeambole.

Celui-ci lui avait fait des questions et Milon lui avait répété les indications données à Marmouset par l'Espagnol.

Alors Roeambole n'avait pas hésité à venir à \ incarnes.

Mais il avait fallu attendre la nuit

La nuit venue, tous deux étaient aoseendus dans le puits et avaient constaté l'éboulemcnt de la voûte du souterrain.

ils avaient alors entrepris de percer une autre galerie.

Ce travail avait duré deux jours et uue nuit.

Marmouset savait le reste.

— Et inon malheureux cocher ? demanda-t-il.

— On l'a retrouvé, à demi mort de faim, dans l'oubliette qui s’était ouverte sous scs pas, répondit Milon.

Marmouset acheva son repas , alluma alors un

Alor*, te ptafaiit en faee du )lai-nn<u«ct. (P»pc 4M.)

tigare et entama la lecture du manuscrit dont le premier chapitre portât ce ti»re un peu m lodramaliquc :

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