‹ [Le Dernier mot de RocamboleChapitre 72 sur 100 · LE BUCHER DE LA VEUVE · texte numérisé non relu

LE BUCHER DE LA VEUVE

Le soir approchait.

Au vent brûlant qui tombe du haut des montagnes, succédait la brise plus fraîche qui vient de la mer.

Le soleil avait disparu de ce ciel d’airain qui pèse sur l’ïnde, et quelques têtes d’hommes commençaient à se soulever ot à s’agiter au milieu des jungles qui entourent la magnifique plaine de Calcutta.

L’heure de la sieste venait de finir avec le coucher du soleil, et l'Indien s'éveillait pour respirer librement, après avoir dormi tout le jour d’un sommeil oppressé.

Aux portes de Calcutta, entre la plaine et cette partie de la ville , qu’on appelle la ville noire , quatre officiers anglais, réunis dans une maison en bambous, buvaient du thé et causaient à l'entour d’une table de wisth.

— Messieurs, dit tout à coup le plus jeune, qui était lieutenant au premier régiment de cipayes, avez-vous vu passer ce matin, en revenant de la manœuvre, le cortège de la veuve ?

— Quel cortège ? demanda un des trois autres.

— Le cortège funèbre de la veuve du rajah Nijid- Kouran.

— Non, je n’ai rien vu.

— La veuve est donc morte î demanda le plus âgé des quatre officiers.

— Pas encore...

— Alors pourquoi ces mots cortège funèbre ?

Le plus jeune, qui se nommait sir Jack Blackweld, ne put réprimer un sourire.

— Comme on voit bien, mon cher Harris, dit-il, que vous ôtes arrivé d’Europe, il y a huit jours & peine, et que vous ne savez pas le premier mot de notro Inde bien-aimée.

— Bien-aimée, soit, mais un peu chaude, dit le capitaine Harris en souriant.

Sir Jack, qui était chez lui, reprit :

— On sc fait à la chaleur, tout comme au brouillard : je suis pourtant ne à Londres auprès de Saint- Paul, et mes parchemins me font remonter à un bâtard

du roi Guillaume le Normand ; je suis donc un Anglais de la vieille roche; mais je vous avoue, en toute humilité, que je changerais avec plaisir ma garnison de Calcutta pour une des casernes de Londres.

— Donnez-moi une tasse de thé, Jack, dit le capitaine Harris. Bien. Maintenant, dites-moi quelle est cette veuve.

— C'est une Hindoue de seize ans, ce qui est fort jeune en Angleterre, et ce qui constitue, déjà une vieille femme dans l’Indo.

— Fort bien. J'ai, du reste, lu ces choses-là dans les livres. Est-elle belle ?

— Elle l’est encore.

— Et elle est veuve ?

— Du rajah Nijid-Kouran, un petit prince des montagnes qui n’a pas voulu faire sa soumission à l'Angleterre. 11 y en a comme ça uno demi-douzai ie qui tiennent encore, depuis la soumission du roi d ' hide.

— Mais vous savez, dit sir Jack avec un fourire, l'Angleterre ne se presse pas ; elle se contente le leur livrer de temps eu temps quelques combats i (signifiants, et elle leur expédie de l’opium en quan' té, ce qui est une arme autrement meurtrière que les canons rayés et les revolvers.

- Enfin, dit le capitaine Harris, ce rajah est mort.

— Il y a un mois. Hier soir, sa veuve, accom. ignée d’une suite nombreuse, est arrivée aux portes de la ville. Ils ont campé en plein air ; et pendant to île la nuit on a pu entendre la musique funèbre des In liens. Ce matin elle est montée à cheval et a fait son entrée solennelle dans Calcutta.

— Qu’y vient-elle donc faire?

— Elle vient y mourir.

— Ah ! c'est juste, dit le capitaine, j'oubliais qoe la veuve d'un Hindou monte sur un bûcher.

— Justement.

— Mais pourquoi vient-elle se brûler à Calcutta ?

— Parce que le rajah Nijid-Kouran, son époux, appartient à une des grandes familles de l'Inde et que Calcutta est le berceau de celte famille.

— Pauvre femme I dit un des deux autres officiers, elle n'a peut-être' pas grande envie de mourir.

— Je l’ai vue, moi, comme elle passait sous mes fenêtres, reprit sir Jack. Elle était fort pile et elle avait des larmes dans les yeux. Mais qu’elle en ait envie ou non, il faudra bien qu’elle monte sur le bûcher. On l’y placerait de force.

— Qui donc?

— Mais les parents et les serviteurs du défunt.

— C’est horrible! murmura le capitaine llarris; mais enfin Calcutta est une ville anglaise ?

— Sans doute.

— El l’autorité anglaise... pourrait bien...

— On voit de plus en plus que vous arrivez d’Europe, mon cher llarris. D'abord te vice-roi des Indes n'aime pas à se mêler des affaires religieuses des indigènes.

— Soit.

— Ensuite, nous savons bien que la veuve du rajah

vient mourir à Calcutta ; mais ce que nous ne savons pas, ce que la police ne sait jamais, c'est le jour, l'heure et le lieu de cetje sinistre exécution.

. « On va promener la victime en triomphe à travers cette ville immense qui se nomme Calcutta.

* Cela durera un jour ou deux, peut-être trois ; puis tout disparaîtra.

« Que seront devenus la victime et les bourreaux?

« Nul ne le saura pendant plusieurs’ jours , jusqu'à l’heure on on retrouvera, dans quelque quartier indigène èolé, les restes fumants d’un bûcher

— Oh! dit le capitaine Harris, si j'étais le vice-roi des Indes...

— Que feriez-vous ?

— Je saurais bien empéchçj de pareilles atrocités.

Sir Jack haussa imperceptiblement les épaules;

mais il n’eut pas le temps de commenter ce geste par des paroles, car l’arrivée d'un nouveau personnage vint distraire l'attention de ses hûtes.

Un cheval s'était arrêté à la parte du pavillon et un officier couvert de poussière et drapé dans les plis flottants d'un grand burnous de laine blanche, après avoir mis pied à terre, entra précipitamment dans le petit salon où ces messieurs jouaient nu wisth.

— Tiens ! s’écria Jack, le major?

— Moi-même, dit l'officier d'une voix émue.

— Comme vous êtes pâle ! sir Edwards, reprit sir Jack.

— J'ai fait cinquante lieues à cheval, sans m’arrêter, dit le major.

Et il se laissa tomber épuisé sur un siège.

— Messieurs, dit sir Jack, je vous présente le gentleman le plus excentrique du Royaume-Uni, le major sir Edwards Union.

Et las présentations étant faites, sir Jack reprit ;

— Vo is paraissez bouleversé, sir Edwards?

— J’ai besoin de quatre hommes résolus, répondit le major.

— Ah s, nous voilà, dit sir Jack. Parlez major, de quoi s’ag '.-il?

Le per innage dont l'arrivée inattendue avait produit une i: rtaine sensation parmi les quatre officiers, le major ir Edwards Linlon , en un mot, était un homme d’ nviron vingt-huit ans.

Il était J> utôt petit que grand, avait le teint bronzé, les cheveux noirs et résumait bien plus le type oriental que le type anglais.

Sir Edwards avait dû son avancement rapide à deux ou trois brillants faits d'armes accomplis durant les dernières campagnes et peut-être bien aussi à sa parfaite connaissance de la langue indoue qui lui avait permis d’accomplir de véritablos tours de force et d’audace, connue par exemple de se déguiser en Indien et de s'en aller vivre pendant plusieurs semaines «u milieu d'une peuplade insurgée Contre l'au-

LE RETOUR DK ROCAMBOLE

torité anglaise, laquelle peuplade le prenait pour un frère et lui confiait ses projets.

Ce dernier mérite était diversement apprécié parmi les officiers de l’armée anglaise.

Les uns trouvaient la conduite du major des plus courageuses, attendu qu’il jouait perpétuellement sa vie en risquant d’être reconnu par les Européens.

Les autres n’hésitaient f>as à dire que cela ressemblait singulièrement au métier d’espion ; et comme on le pense, le major avait ses détracteurs et ses fanatiques.

Mais tous s'accordaient pour reconnaître que le major était un homme d’un grand courage.

Or donc, il fallait que le major éprouvât une émotion bien vive pour ne la pouvoir maîtriser davantage ce jour-là, lui qui, d’ordinaire, savait se faire un visage impassible.

— Que vous arrive-t-il donc sir Edwards? demanda sir Jack pour la seconde fois.

Le gentleman reprit peu à peu son sang-froid et dit :

— Messieurs, comme je viens de vous le dire, j’ai galopé cinquante-deux heures à travers les jungles, et j’ai crevé quatre chevaux.

— D'où venez-vous ?

— Des montagnes qui composent le petit royaume Nijid-Kouran.

— Dont la veuve se vient brûler à Calcutta? observa le capitaine Harris.

- Précisément, dit sir Edwards, et c’est à cause de la veuve que j'ai fait ce rapide et long voyage.

Ces mots étaient de nature à piquer la curiosité des quatre ofiiiciers. .

Sir Edwards reprit :

— Vous savez comment est mort Nijid-Kouran?

— Non, dit sir Jack.

— Nijid, à la chasse, s’est laissé tomber sur le pied un de ces javelots empoisonnés dont les montagnards se servent contre le tigre avec plus de succès qu’ils ne se servent de nos armes à feu.

« La blessure était sans remède. Nijid est mort en quelques heures.

— Sans avoir fait sa soumission aux Anglais, dit sir Jack.

— Pas plus que ne la fera son frère et successeur Osmany.

— Ah ! le nouveau rajah se nomme Osmany ?

— Oui.

— Mais, dites-nous donc, sir Edwards, fit le capitaine Harris, quel rapport il y a entre votre voyage précipité et la belle veuve de Nijid ?

— Vous allez voir. J’étais en mission auprès de Nijid.

— Bon !

— Le vice-roi m'avait chargé de lui faire certaines propositions qui, tout en garantissant son indépendance de souverain, le faisaient allié de l’Angleterre.

— Oui, dit sir Jack en riant, c’est toujours ainsi que la noble Angleterre entame les négociations. Après ?

— Naturellement, je ne me serais pas présenté à la cour de Nijid dans mes habits européens.

< Vêtu à l'Hindou, parlant la langue des bords du Gange, je m’étais donné pour un Indien de Bénarès.

« Seuls, Nijid et son frère Osmany connaissaient ma nationalité.

« Nijid n’avait pas accepté mes propositions, mais il ne les avait pas repoussées non plus, lorsque la mort est venue le surprendre.

i Alors Je prince Osmany proclamé rajah m’a donné audience et m'a dit :

c — Je repousse les offres de l’Angleterre, mais je consens à ne jamais porter les armes contre elle, si vous pouvez me rendre un service.

« — Lequel ? ai-je demandé.

. « — Avez- vous vu la femme de mon frère?

c — Oui.

c — Elle est condamnée par nos lois barbares à périr dans les flammes pour hoonorer la mémoire de son époux.

« — Je le sais.

c — Que l’Angleterre la sauve, et je deviens son ami 1

— Ah ! interrompit le capitaine Harris, je commence à comprendre 1

Sir Edwards poursuivit :

— Lorsque lo prince Osmany m’a fait cette confidence, la veuve de Nijid, la belle Kùli-Nana, un nom indien qui veut dire : la perle brune , était déjà partie pour Calcutta avec une nombreuse escorte de parents et d’amis.

« Je n’avais donc pas une minute à perdre. J'ai promis au prince que l’Angleterre sauverait Kôli-Nana, et je suis parti ventre à terre.

— Et c’est pour sauver la belle Indienne que vous avez besoin de quatre hommes résolus ?

— Oui.

— Pourquoi quatre ?

Parce que j’ai tout un plan d’action, qu’un plus

grand nombre d’hommes ferait certainement avorter.

— Voyons 1 dit sir Jack.

— Mais d’abord, messieurs, dit sir Edwards, puisje compter sur vous ?

— Certainement, dirent les quatre officiers.

— Alors, écoutez.

Sir Edwards se versa une nouvelle tasse de thé, et s'exprima ainsi ï

— Messieurs, dit le major sir Edwards Limon, vous * le savez, je parle la langue hindoue avec une telle pureté que les brahmines et les lettrés s’y tromperaient.

« Quoique né à Livorpool et de vieille race anglaise, je suis venu dans l’Inde de si bonne heure que j'ai pu me plier aux mœurs indiennes et aux habitudes des indigènes.

tu mitn ftsuxxi

« Deux ans de captivité chez le roi Lchorc et mon physique ont fait le reste.

« Lorsque je dépouille l’uniforme anglais, je deviens sur-le-champ un Hindou de la plus belle eau.

— Nous savons cela, sir Edwards, dit sir Jack.

Le major reprit :

— Je m'en vais donc h travers l’Inde entière , tantôt à pied, tantôt h cheval, tantôt sur un éléphant ; j’entre dans les pagodes et les mosquées, selon l'occurrence ; je me donne tantôt pour un habitant de Delhi, tantôt pour un marchand d’opium, tantôt pour un riche propriétaire de la vallée de Kachemvre.

« Et jamais personne, en me voyant, n’a soupçonné que je pouvais être Anglais.

— Nous savons encore cela , sir Edwards , dit le jeune officier.

— Pardon, répondit le major, si j’entre dans ces développements, mais ils sont nécessaires, pour que vous compreniez le plan que j’ai conçu et combiné de concert avec le prince Osmany.

— Voyons ?

— La belle Kôli-Nata est donc arrivée à Calcutta hier soir.

— Pardon, observa sir Jack, hier soir, elle et son cortège ont campé dans la plaine et ne sont entres en ville que ce matin.

— Soit. Aujourd'hui donc toute la journée, elle aura

été promenée en triomphe de pagode en pagode, de la ville Blanche à la ville Noire.

« Ce soir elle se reposera dans une de ces auberges indiennes qu’on appelle des schuollry.

« Demain la promenade triomphale recommencera.

« Puis, le soir venu, et quelque surveillance que puisse exercer la police anglaise, bourreaux et victime disparaîtront.

« Où passeront-ils la nuit ? En quel lieu isolé, aux environs de la ville, au bord de la mer ou dans la plaine, le sinistre bûcher se dresscra-t-il? mystère.

« Mystère pour tous, excepté pour moi.

— Comment cela, sir Edwards ?

— Parce que, dès demain matin, sous mon déguisement hindou, je vais me môler au cortège funèbre.

— Bien !

— Je serai bien accueilli, car on m’a vu à la cour du rajah défunt, qui me traitait avec distinction; et dès lors, je ne quitterai plus la pauvre veuve.

« Le soir, je ferai partie du campenœnt mystérieux.

« Dans la nuit, j’aiderai à élever le bûcher. C’est alors, messieurs, puisque vous voulez bien m’offrir vos services, que j’aurai besoin de vous.

Les quatre officiers écoutaient sir Edwards avec une attention pleine de curiosité.

Il reprit :

— Dans la nuit qui précède le supplice, car c’est

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