I.K KKTOl'R lie ItOCAMBULIî
Je I'jI rue, nol, nomme elle punit *oii« me* fenîlre*. (Picn M6.)
généralement au point du jour que le bûcher s'allume, la malheureuse femme qui doit être brûlée est laissée seule sous une tente, au milieu de ses colliers de perles, dd scs bijoux et de ses parures, quelle dispose en ordre pour les jeter ensuite le lendemain, pièce par pièce, dans le bûcher, avant de s’y précipiter ellemême.
« Pendant cette nuit suprême, des musiciens entourent la tente et font entendre des chants bizarres qui achèvent l’œuvre d'exaltation commencée chez la victime, par cette promenade triomphale de deux jours.
• Il n’est pas rare que la pauvre femme, quand sa dernière heure est venue, ait complètement perdu la raison et souvent même la parole.
« (Test là-dessus que je compte.
. — Comment cela ?
— J’aurai soin de vous prévenir dans la soirée. Par quel moyen, je l’ignore encore, mais enfin je vous 57* livraison.
préviendrai. Vers minuit, vous vous approcherez du campement des Hindous.
» La plupart seront ivres de danses funèbres, de boisson et d’opium.
« Les musiciens eux-mêmes auront été gagnés par celte fièvre délirante que le bruit monotone de leurs instruments ne fera qu’entretenir.
« Mais il y aura quatre hommes parmi la troupe qui ne seront ni ivres, ni endormis, ceux-là : ce sont les frères de la victime.
« En partant, ils ont juré d’observer un jeûne rigoureux jusqu'à l’heure où leur sœur monterait sur le bûcher.
t C’est à ces quatre hommes que vous aurez affaire.
— Pour enlever la belle Kôli-Nata?
— Oui... laquelle, bien certainement, opposera une vive résistance, à moins que la terreur de la mort ne sc soit déjà emparée d’elle ; auquel cas nous la trou-
veroiis en proie à une sorte de stupéfaction ou de stupeur.
— Mais enfin, dit le capitaine Harris, il faudra se baltre à coups de sabre et de pistolet ?
— Peut-être...
— Et si ivres que soient les autres, ils. viendront certainement au secours des frères de Kêli-Nata.
Sir Edwards se prit à sourire.
— C’est pour cela, messieurs, dit-il, que ]e vous ai dit avoir besoin de quatre hommes résolus. D'ailleurs quatre Anglais valent dix Indiens pour le moins.
— Je parie pour vingt, reprit fièrement sir Jack.
— Mais, dit un des autres officiers, ce prince Osmany, le nouveau rajah, est donc un homme civilisé.
— Plus que son frère.
« Et il a compris tout ce qu'avait de révoltant pour l'humanité cet usage barbare qui veut que la femme ne survive pas à son époux ?
• Il avait de bonnes raisons pour cela.
— Vraiment ?
— Oui, dit le major avec un mystérieux sourire.
— Quelles étaient donc ces raisons?
— 11 est amoureux fou de Kêli-Nata ?
— La veuve de son frère ?
— Qu'importe ! si je la sauve, le rajah sera mon ami et le vêtre, messieurs.
— Bon ! dit sir Jack, mais une chose me parait difficile, sir Edwards.
— Laquelle ?
— Sauver la belle indienne est une entreprise que certainement nous mènerons à bonne fin.
— Je l’espère.
— Mais qu'en fera le nouveau rajah ? car enfin, lés montagnards scs sujets, si elle revient auprès de lui, la reconnaîtront.
— Tout cela est prévu, répondit sir Edwards.
— Ah!
— Kêli-Nata a une sœur qui lui ressemble, autant que l'épi blond et mftr ressemble à l’épi vert encore.
« Toutes deux sont des filles d'un riche marchand d’opium de Chandernagor.
« La blonde sœur de la brune Kêli-Nata est fiancée au prince Osmany.
c Le prince la doit aller chercher en grande pompe, dans le premier quartier de la nouvelle lune.
— Eh bien T
— Eh bien ! le marchand d'opium et sa seconde fille se sont secrètement entendus avec Osmany.
< Kêli-Nata enlevée, nous la conduisons à Chandernagor.
— Bon.
— Un médecin indien, qui possède entre autres secrets merveilleux celui de rendre d’un rouge ardent la plus noire des chevelures, opère chez Kêli-Nata cette métamorphose.
. — Oh ! j'y suis, dit sir Jack. Kêli-Nata prend le rêle de sa sœur.
— C’est ceh, messieurs, répondit le major.
Et il se leva, ajoutant :
— A demain I
— Où allez-vous donc, sir Edwards? demanda alors le jeune officier de cipayes.
— Je vais me mêler au cortège de Kêli-Nata.
— Ah ! c'est juste.
— Et pour cela, dit sir Edwards, je vais quitter mes habits anglais pour revêtir les brayes flottantes, la petite veste et le turban des Hindous.
— Fort bien, dit le capitaine Harris, mais où nous reverrons-nous demain?
— Tout è l'heure encore, je l’ignorais; mais il me vient une inspiration, dit le major.
— Voyons ?
— Le cortège funèbre , après avoir fait le tour de cette partie de Calcutta que nous appelons la ville noire, ne manquera pas de terminer’ sa procession solennelle par la pagode qui se trouve dans 1a ville Llanche, c'est-à-dire le quartier européen.
i Cette pagode qui existe depuis plusieurs siècles est très-vénérée des Hindous; ils y font de préférepec leurs dévotions , à la veille de quelque acte important ou solennel.
« Je suis persuadé, ajouta le major, que c'est par là que la pauvre veuve finira ses stations.
— Alors vous nous y donnez rendez-vous?
— L’un de vous se tiendra aux abords de la pagode à partir de demain et attendra l’arrivée du cortège.
— J'irai, moi, dit sir Jack.
— Fort bien, reprit le major. Je ne sais pas si vous me reconnaîtrez, car j’aurai pris mon air tout à fait indien.
« Mais après que le cortège sera sorti de la pagode, enlrez-y.
— Ensuite?
— Il y a dans un coin une statue colossale du dieu Sivah.
« Vous trouverez au pied de cette statue une boulette de mais que vous recueillerez.
« Dans celte boulette sera enfermé un morceau de papier, et sur ce morceau do papier quelques lignes au crayon. »
En prononçant ces dernier», mots, sir Edwards Linton serra la main de ses futurs compagnons d'armes et les quitta.
Un esclave tenait son cheval en main à la porte du pavillon.
Sir Edwards sauta en selle, mit le cheval au galop et quelques minutes après, il entrait dans Calcutta.
Son képi, recouvert d'une large bandelette de toile abritait aux trois quarts son visage, selon la mode adoptée par les Européens sous le ciel brûlant des Indes.
U traversa donc la ville Noire sans attirer autrement l'attention do la population indigène qui grouille dans ce quartier ; puis il atteignit la ville Blanche at s’arrêta
devant une maison de belle apparence entourée d'un jardin.
A peine eut-il fait entendre sa voix que la grille s’ouvrit à deux battants.
Deux serviteurs noirs accoururent avec les marques du plus profond respect.
Le major était chez lui.
Dans l'Inde, les officiers jouissent d’une paye trèsélevée, et les appointements d’un major sont de près de cent mille francs.
De plus, le major passait pour riche.
Cette fortune, qui venait accoltrc ses émoluments et lui permettait de vivre h Calcutta dans une véritable opulence, était— elle patrimoniale, ou bien avait-elle une origine .mystérieuse.
Les uns disaient oui, les autres non.
Le major ne jouissait pas dans l’armée anglaise d'une réputation bien nette.
On prétendait qu’il avait livré traîtreusement à la Compagne les secrets d’un petit prince indien qui était son ami et avait eu foi en lui, et .que cette première trahison n’était pas étrangère à son opulence.
Mais, sous ce ciel ardent, les passions des Européens font place à une parfaite indolence, et chacun cherche à vivre le plus paisiblement du monde, sans trop s’inquiéter de son voisin.
Donc le major avait scs ennemis, mais il avait aussi ses amis, lesquels puisaient dans sa bourse, comme sir Jack, par exemple* qui était un cadet sans patrimoine ; et ceux-là parlaient de lui avec admiration et respect.
Le major traversa donc en descendant de cheval, un vestibule de marbre dans lequel une fontaine, placée au milieu, entretenait une agréable fraîcheur ; puis après le vestibule deux ou trois salons luxueux, meublés à l’européenne, et il pénétra enlin dans une dernière pièce où il s’enferma.
C’était la salle de bain.
11 so lava de la poussière du voyage, fit ses ablutions comme un véritable disciple de Mahomet et appela son valet de chambre Ali.
Ce dernier était un Hindou mahométan qui lui était dévoué corps et âme depuis le jour où lo major l’avait arraché à une mort certaine, dans un de ces voyages mystérieux qu’il entreprenait quelquefois dans l’intérieur du pays.
Ali, condamné à mort, allait être pendu, quand le major l’avait sauvé.
Ali parut :
— bien de nouveau? demanda le major.
— Rien, maître.
— As-tu vu passer la veuve du rajah et sa suite?
— Oui, répondit Ali.
— Quand?
— Ce matin.
— Sais-tu où ils sont maintenant?
— Je crois, répondit l’Hindou qu’ils ont fait la sieste dans le schoultry du Serpent-Bleu , et ils pourraient
bien y être encore ; car les danses des aimées ont commencé.
Le major, tout en causant avec son fidèle serviteur, avait opéré sa métamorphose.
Ce n’était plus un officier anglais; ce n’était même pas un cipaye.
C’était un honnête habitant de l’Afghanistan , faisant le commerce des perles, des saphirs et de l’opium.
Il était chaussé de babouches , portait une braye blanche rayée de bleu, une veste k paillettes d’or sur une étoffe bleu-sombre, un turban blanc sur sa tête à demi rasée, et à sa ceinture, un crick inoffensif — car à le voir ainsi accoutré, avec son air calme et débonnaire, on eût juré que jamais cet homme n’avait eu une querelle avec ses semblables — pas même une querelle d’amour.
Le major ouvrit au fond de la salle de bain une petite porte qui donnait sur une cour intérieure.
11 sortit par cette porte, traversa cette cour, et aucun autre serviteur ne le vit quitter la somptueuse demeure.
Une heure après, il entrait dans le schoultry du Serpent-Bleu, et, comme l’avait dit Ali, il y trouvait encore la veuve du rajah et sa suite.
Les danses de bayadères avaient commencé, en effet.
Sous un vaste hangar de bambous, accroupie à l’orientale sur une natte de pur cacbemyre, la pauvre veuve promenait autour d’elle un] regard déjà brillant d’épouvante et de folie.
Ses parents l’entouraient, faisant entendre des chants bizares.
Quatre bayadères dansaient, en proie à une vertigineuse exaltation.
Le major pénétra sous le hangar et s’approcha de la victime.
La plupart des assistants reconnurent sur-le-champ sir Edwards Linton pour l'Hindou de Bénarcs qu’ils avaient vu à la cour du rajah défunt.
. Se joindre au cortège d'une veuve qui va monter au bûcher est un honneur qu’on lui fait à elle et à scs parents.
Sir Edwards fut donc bien reçu.
On lui tendit la main. On lui apporta une pipe et des confitures sèches, tandis que les bayadères dansaient, et, parlant le plus pur sanscrit, il s’assit auprès des parents, les jambes repliées sous lui, le tuyau de sa pipe à la bouche.
Les danses durèrent jusqu’après le coucher du soleil.
Puis les bayadères étant tombées épuisées de fatigue, on les emporta.
Alors les instruments firent un moment silence, et les parents, les amis, toute la suite, en un mot, de Kûli Naia, se leva.
Après la promenade en plein jour, venait la promenade aux flambeaux.
Kôli-Nata, que les brahmines n’avaient cessé de catéchiser depuis la mort de son époux, en était arrivée à ce degré d’exaltation qui ne permet plus de séparer la vie réelle du rêve.
Elle parlait tout haut de son époux défunt, du paradis de Vichnou où on l’attendait pour une grande fête ; elle pleurait, riait et chantait en môme temps.
On lui ampna, non plus un cheval, mais un éléphant noir qui portait sur son dos une espèce de tour dans laquelle on la fil monter.
Puis les uns à pied, les autres h chev al l’escortèrent et, de nouveau on parcourut la ville, h la lueur de grandes torches de pin résineux et parfumé.
Cette marche funèbre et triomphale se prolongea jusqu’au jour.
Quand les étoiles pâlirent, on revint au schoullry.
Là, on prit quelque repos et on laissa passer les heures brûlantes de la journée.
Lorsque la brise de mer commença à souffler, on se remit en marche.
C’était le dernier pèlerinage qu’on allait accomplir. Le cortège quitta la ville noire et entra dans le quartier européen.
Puis il se dirigea vers la pagode du Serpent-Bleu. Les Européens , les Anglo-Indiens , tous ceux que l’Angleterre rallie sous sa bannière à titre de sujets ou de vaincus, encombraient les abords de la pagode.
Lo cortège eut de la peine à se frayer un passage à travers la foule.
Le major qui, sous son déguisement indien, n’avait pas quitté un seul instant les frères de Kôli-Nata, aperçut dans celte foule le jeune lieutenant de cipayes, sir Jack.
Il passa auprès de lui ; sir Jack 11e le reconnut pas. On fit entrer l’éléphant dans la pagode et les brahmines commencèrent leurs prières ; puis vinrent des derviches tourneurs, et ensuite d’autres prêtres indiens qui branlent perpétuellement la tête de gauche à droite.
Ces cérémonies bizarres se prolongèrent jusqu'au coucher du soleil.
Mais le major savait ce qu’il voulait savoir.
Les frères de Kôli-Nata qui tenaient d’autant plus à ce que leur sœur se montrât fidèle à la tradition, que le marchand d’opium, leur père, était fort riche et que l’héritage qu’il destinait à sa fille allait leur revenir, les frères , disons-nous , avaient confié au prétendu marchand de Bénarcs le secret qu’il avait hâte de faire connaître à sir Jack, c’est-à-dire le nom du lieu où le bûcher serait dressé.
Quand la veuve sortit de la pagode, sir Jack y entra. La boulette de maïs était au pied de la gigantesque statue de Sivah.
11 s’en empara et l’ouvrit.
Le major avait écrit en anglais :
« Le bûcher s’élèvera à deux lieues de la ville, au « nord, dans une vallée sauvage qu’on appelle le
« Champ des perles roses . Nous y serons campés ver»
« minuit. »
Tandis que sir Jack prenait connaissance de ce billet et rejoignait les trois officiers qui devaient l’assister dans cette aventureuse expédition, le cortège avait quitté la \illc Blanche et regagné la ville Noire.
Là, il s’élait tout à coup dispersé. Les uns étaient entré dans le sclioultry, les autres, échangeant des signes mystérieux, s’étaient dirigés à droite et à gauche.
Quant à la veuve, elle était entrée avec son éléphant noir sous le hangar de bambous où, la veille, le major avait trouvé les bavadères dansant.
C était le moment où la police anglaise devait se montrer et agir, au moins pour la forme.
Un cordon de cipayes, commandé par un officier anglais entoura le hangar dont les portes s’étaient refermées.
Puis l’officier frappa.
Un Hindou parut et dit :
— Que demandez-vous ?
— Nous voulons voir la veuve du rajah.
— La veuve du rajah n’appartient plus à la terre, lui fut- il répondu.
L’officier fit enfoncer les portes, et les cipayes entrèrent.
L’élépliant était toujours là avec la tour d’ivoire sur le dos.
Mais la veuve n’était plus dans la tour.
Les cipayes visitèrent, toujours pour la forme, les maisons voisines et ne trouvèrent point Kôli-Nata.
La veuve était condamnée et devait mourir.
L’officier anglais, convaincu qu’il avait fait son devoir jusqu’au bout, lit sonner la retraite et rentra avec sa troupe dans le quartier européen.
Pendant ce temps, un à un, les Indiens se rendaient au rendez-vous, par divers chemins.
Et le major qui n’avait pas quitté les frères de la victime, avait aidé à enlever Kôli-Nata et à protéger sa fuite à travers la ville Noire.
Pendant ce temps aussi sir Jack et ses trois compagnons montaient à cheval et partaient bien armés pour le Champ des perles roses.
A la journée brûlante avait succédé une de ces nuits fraîches et embaumées, sombres avec leur ciel étoilé, silencieuses; cette nuit devait être, du moins on le pensait à Calcutta, la dernière que passerait sur la terre la belle Kôli-Nata, la veuve du vaillant rajah Nijid-Kouran.
Le champ des Perles roses, en dépit de son nom gracieux, est un vallon sauvage que ferment au nord, à l’est et l’ouest de hautes montagnes rocheuses.
Au sud, c’est-à-dire en descendant vers Calcutta, le voyageur rencontre une de ces foréLs impénétrables qui servent d’asile aux tigres et aux panthères.