‹ [Le Dernier mot de RocamboleChapitre 75 sur 100 · VUI · texte numérisé non relu

VUI

Tippo-Runo — continuait le manuscrit de Rocambole — était, après le rajah Osmany, le plus grand dignitaire du pays, et résister *à ses ordres ne m’était possible à la rigueur que si j’avais été à la tète dos troupes dont j'avais le commandement.

Néanmoins, je flairais un piège.

Que pouvait me vouloir cet homme qui m’avait

donné, à plusieurs reprises, des marques de son aversion et de son antipathie?

J'étais monté à cheval n'emmenant avec moi qu'une faible escorte de cavaliers et de serviteurs, et je cheminais une partie du jour côte à côte, aux bords du Gange, avec le messager de Tippo-Runo.

11 s'était présenté seul et je fus quelque peu surpris, vers le soir, en arrivant à la lisière d’une de ces forêts magnifiques qui mirent leurs arbres gigantesques dans les Ilots du Gange, je fus un peu surpris, dis-je, de voir une troupe nombreuse d’hommes à cheval ou montés sur des éléphants qui paraissaient m'attendre.

— Qu'est-ce que cela? demandai-je à mon guide.

— Ce sont des gens de guerre que Tippo-Runo envoie à ta rencontre pour te faire honneur, me répondit-il.

— Ou pour me faire prisonnier, pensai-je.

Et, dés lors, je me fiai à mon étoile, à cette étoile mystérieuse qui me protège depuis que j’ai changé de vie et que le repentir est descendu dans mon âme.

L’escorte s'était refermée autour de moi et de mes cavaliers»

Le messager de Tippo-Runo n’aurait eu qu'à Caire un signe pour que nous fussions écrasés et broyés sous les pieds des éléphants.

Cependant, après avoir cheminé une partie de la nuit, nous arrivâmes sains et saufs à la résidence de Tippo-Runo.

Le terrible et puissant ministre m’attendait, couché sur une natte de paille de riz, en une salle où des esclaves brûlaient des parfums et dont une fontaine jaillissante rafraîchissait sans cesse l’atmosphère.

A ma vue, il se leva, vint à moi avec empressement et me tendit b main à l'anglaise.

Puis il ordonna qu’on nous laissât seuls.

Quand scs officiers et ses esclaves furent sortis, Tippo-Runo changea subitement d’attitude, de manières et de langage.

Il s’assit à l’européenne, et m’indiquant pareillement un siège, il me parla en français.

— J’ai voulu vous voir, me dit-il, parce que je suis convaincu que nous allons nous entendre.

Je le regardai et j'attendis.

— Vous êtes Français, me dit-il.

— Oui, répondis- je.

— A trois mille lieues de son pays, un Français est toujours un aventurier...

Et il eut un sourire quelque peu dédaigneux.

— Je n'en veux pour preuve, ajouta-t-il, que votre arrivée à la cour du rajah, et votre entrée dans son année.

— Soit, lui dis- je, je suis un aventurier,

— C’est pour cela que je vous répète, me dit-il en souriant, que nous allons certainement nous entendre.

J’attendis encore. •

Sa physionomie cauteleuse et rusée avait pris tout à coup une grande expression d’énergie.

— Écoutez, reprit-il, le rajah Osrnany est un prince puissant, en apparence tout au moins.

— Et un peu en réalité, sans doute, dis-je avec fermeté.

— Mais continua-t-il, la puissance d’un prince indien qui a l’Angleterre à sa porte est sujette à bien des vicissitudes.

— Dieu merci ! répondis-je, le rajah peut résister longtemps.

— Vous croyez ?

— Et à moins qu'il ne soit trahi...

— Ah! dit-il, vous pensez alors qu’il peut être trahi!

— Ne l’a-t-il pas été déjà?

Et je le regardai fixement.

11 jeta loin de lui le cigare qu'il fumait et me dit avec un accent de dédain suprême :

— Tu penses bien, aventurier, que si je t’ai fait venir, c’est pour parler avec toi à cœur ouvert. Je sais ce que lu penses de moi...

— Ah!

— Tu es convaincu que j’ai trempe dans la conspiration du fils de Nijid-Kouran.

— Je pense mieux que ceb, Tippo-Runo, répondisje, mon regard dans ses yeux.

— Voyons ?

— Je pense que c’est toi qui as ourdi la conspiration.

— Tu as raison, me dit-il froidement.

— Eh bien ! que veux-tu de moi ?

Et j’étais calme et froid et paraissais peu me soucier de sa puissance en parlant ainsi.

— Ce que je désire, me répondit-il, c'est d'abord te raconter mon histoire.

— J’écoute.

— Je ne suis pas Indien, je ne m’appelle pas Tippo- Runo, continua-t-il.

— Je le sais, vous êtes Anglais.

— Ah ! tu sais cela ?

— Vous vous nommez le major sir Edwards Lin ton.

— Je vois que tu es bien informé : alors suppose une chose.

— Laquelle ?

— C’est que je suis resté fidèle à l’Angleterre.

— Vous ?

Et je ne pus m’empêcher de prononcer ce mot unique avec un accent de dédain suprême.

— Oui, reprit-il, depuis dix ans, je suis demeuré Anglais.

— En livrant à l’Angleterre des batailles, sans doute?

— Qu’importent les moyens, si le but poursuivi est enfin atteint?

— Excellence, lui dis-je, je n’ai que peu d’hibfleté pour deviner les énigmes.

— Alors, écoute- moi.

Et il poursuivit avec un grand calme :

— Nijid-Kouran était un petit prince, et l’Angleterre l’eût facilement écrasé.

— C’est pour cela que vous avez aidé son frère Osrnany à devenir tout-puissant?

t.K RETOUIt DE KOC.VM ROLE

— Cest-h-dire que je me suis servi d'Osmany pour asservir tous les petits princes rebelles h l'Angleterre.

— Boni

— 11 s réuni dans ses mains tous les peuples épars qui faisaient à l'Angleterre une guerre de partisans. Maintenant, il suffit d'une bataille rangée, pour que l'Angleterre extermine cette agglomération, et détruise k jamais la puissance du rajah.

Il s'arrêta un moment et me regarda.

— Eh bien ! demandai-je, où voulez-vous en venir î

— Tu vas le savoir, me répondit-il.

Mon attitude câline et résolue avait quelque peu impressionne sir Edwards Union ; néanmoins, il joua avec moi caries sur table.

— Sais-tu bien, me dit-il, que moi, qui ai su me

faire aux mœurs indiennes h ce point (jue nul n'osait afiirmer, en me voyant, mon origine anglaise , j'ai horreur de l’Inde, et de ce ciel d'airain et de cette vie orientale que je mène depuis plus de vingt ans I -- C’est pour cela, sans doute, que vous voulez trahir le rajah? * j

— Peut-être... fit-il, je suis Anglais, je livre Osmar.y à mon pays. Si j'agissais autrement, c'est l'Angleterre

que je trahirais.

— Et que vous donne-t-clle en échange de tant do

fidélité? '.i

— Ah ! voilai dit-il avec un sourire, j'ai soif de . beaucoup d'or.

— Vous en avez pourtant beaucoup ici? *

— L'Angleterre m’en domfera plus encore. •),

— Les coffres du rajah sont pleins et vous y puisez

à volonté. 4

— L'Angleterre me donnera ces coffres ; et je retour- •

nerai en Europe d'où je suis parti cadet sans fortune, et je pourrai mener une vie princièro à Paris ou à Londres.

— Excellence, dis-je alors à Tippo-Runo, tout ce que vous me dites là ne m’apprend point pourquoi vous m'avez fait venir T

— Pour te proposer d’ètre avec moi.

— Contre le rajah?

— Naturellement.

Je secouai la tète.

— Vous m’avez traité d'aventurier, lui dis-je, et vous avez eu raison, mais je ne suis pas un traître?

— Ainsi lu refuses?

— Assurément.

il ne témoigna ni colère, ni surprise.

— Je m’y attendais, me dit-il; à présent’ tu peux te retirer, et advienne que pourra. Mais tu ne repartiras pas sans avoir goûté de mon hospitalité, je t’invite à dîner.

— Il va m’empoisonner, pensai-je.

Tippo-Runo me retint trois jours consécutifs et me traita magnifiquement.

Nous prenions nos repas en tête à tête, et, comme s'il eût deviné mes craintes, il touchait le premier à tous les mets.

J’étais en partie rassuré. Seulement qu'étaient devenus les officiers quo j’avais amenés!

C’était pour moi un mystère.

• Peut-être le premier ministre les avait-il fait étrangler dès la première nuit, peut-être s'était-il contenté de les emprisonner.

Toujours est-il que je ne les avais point vus depuis mon arrivée.

Le troisième jour, Tippo-Runo me dit :

— Tes paroles honnêtes ont porté leur fruit ; elles sont descendues au fond de ma conscience et l’ont

éclairée.

< Je ne trahirai pas le rajah. Tu peux prendre ma main et la serrer. •

J’aurais voulu lo croire, mais son œil faux démentait l’accent de franchise de sa voix. ,

Tippo-Runo me dit encore :

Il est inutile, quand tu verras le rajah, de jeter

le trouble dans son esprit. Tu peux compter sur ma fidélité.

— S’il en est ainsi, répondis-je, comptez sur mon silence.

Je trouvai à la porte de la résidence du premier ministre mon escorte et je ne pus maîtriser ma joie.

J’avais cru mes compagnons morts. Leur vue achevait de me rassurer.

Ce|iendant Pu i d’eux manquait. Je le remarquai et demandai de ses nouvelles.

Un de mes officiers me répondit avec tristesse :

— Il est allé hier à la chasse au tigre et il a péri.

— Celui dont on m’annonçait ainsi la fin tragique était un jeune Indien, du nom de Moussami, qui m’avait donné en plusieurs circonstances de grandes marques de'fidélité, et j’éprouvai un véritable chagrin.

Tippo-Runo, qui m’avait accompagné jusqu’au seuil de sa demeure, me dit alors :

— Il est un usage indien que tu connais sans doute. Quand un personnage de distinction fait une visite à un autre personnage, si le visité veut faire honneur au visiteur, il lui rctiont sa monture et lui donne une des siennes. Je garde donc ton cheval et je te donue le plus beau de mes éléphants.

En effet un éléphant blanc et gris, espèce très-rare, même dans l’Inde, m’était réservé.

U était richement caparaçonné et portait sur sa croupe une tour d’ivoire incrustée de pierreries.

C’était la selle magnifique dont Tippo-ltuno me faisait présent.

Nous nous mimes en route.

Aucun soldat, aucun officier de Tippo-Runo ne nous accompagnait; je n'étais entouré que de ceux que j'avais à mon service.

— Comment! me disais-je au bout d une heure de marche, cet homme serait-il assez naif, connaissant maintenant ma fidélité au rajah, pour me laisser aller après m'avoir confié sos secrets? -

Je pars seul avec mes compagnons, mais nous tomberons certainement dans quelque embuscade où nous serons tous massacrés.

Vers le soir de la première journée du voyage, nous atteignîmes une grande forêt.

C'est là que nous serons attaqués, me disais-je.

Je me trompais encore.

La nuit s'écoula, les premiers rayons de l'aube arrivèrent.

Tout à coup mon éléphant, qui avait jusqu'alors cheminé paisiblement, obéissant à la baguette au moyen de laquelle je lui indiquais la direction à suivre; mon éléphant, dis-je, lova la tête, étendit sa trompe et parut aspirer l'air violemment. Je sentis tout son corps trembler.

— C’est un tigre, pensais-je.

Mes compagnons paraissaient étonnés de ces signes étranges, et comme moi, ils croyaient à la présence d'un tigre.

Mais aucune bête fauve ne parut.

L’éléphant avançait toujours, et à mesure qu'il avançait, il donnait des marques d'inquiétude plus grande.

Enfin un bruit sortit des profondeurs de la forêt.

Ce n'était pas le cri rauque du tigre, ni le sifflement du boa-constrictor ; c'était un miaulement bizarre, qui peut-être était l’œuvre d’une voix humaine.

Soudain mon éléphant prit aa course et, devenu subitement furieux, il renversa et foula aux pieds ceux de mes compagnons qui se trouvaient auprès de lui.

Puis avec cette vitesse incroyable et qu’on serait loin de supposer chez ces lourds pachydermes, mais qui laissent bien loin derrière eux la rapidité du cheval, il s'élança en pleine forêt, passant avec une adresse inouïe à travers les arbres sans se heurter ni ralentir sa course.

Je voulus sauter, au risque de me rompre bras et jambes du haut de cette tour dans laquelle j’étais assis ;

mais sans doute l'éléphant devina mon intention, car sa trompe se rabattit sur son cou, s'allongea jusqu’à moi, me saisit par les épaulos et me maintint prisonnier dans la tour.

En rqômc temps, il précipita sa course avec une furie croissante.

Je n'avais cependant point perdu tout mon sangfroid, et, voyant que mes compagnons ne se précipitaient point à ma poursuite afiu de me porter secours; je commençai à supposer que l’or de Tippo-Runo les avait corrompus.

En effet, ils ne s’étaient môme pas dérangés de la route que nous suivions tout à l'heure, et bientôt, tant la course de l’éléphant était rapide, ils eurent disparu à mes yeux.

En môme temps aussi, je me souvins que les Indiens, tirant parti de la merveilleuse intelligence de l’éléphant, dressaient quelquefois un de ces animaux au rôle terrible de bourreau.

Le condamne était placé sur le dos do l’éléphant ; s'il voulait descendre, la trompe de l'éléphant le saisissait et le réduisait à l’impuissance.

Puis à un signal donné par le maître de l’éléphant, l'aniinal justicier se mettait en route.

Où allait-il? nul ne le savait.

L’éléphant a des pudeurs étranges; de même qu’il cache avec soin le lieu qu’il a choisi pour sa sépulture, de môme celui qui doit attenter à la vie d’un homme le veut faire sans témoins.

L éléphant marchait donc pendant plusieurs heures, souvent plusieurs journées, emportant le condamné.

Puis, arrivé à l'endroit qu'il avait choisi d'avance pour le lieu de l’exécution, il saisissait la victime avec sa trompe et la jetait violemment à terre.

Quelquefois il se contentait de lui poser son énorme pied sur la poitrine et de l’écraser sans la faire souffrir.

Quelquefois aussi, 11 la lançait contre un tronc d’arbre, et le malheureux se brisait le crâne.

D’autres fois même, il la perçait de scs défenses.

Je ne pouvais plus en douter, j’étais au pouvoir d’un éléphant bourreau.

Et le miaulement bizarre que j’avais entendu n’était autre que le signal donné par le maître de l'éléphant, caché sans doute dans les branches de quelque arbre touffu.

Tippo-Runo avait merveilleusement calculé sa vengeance et ma mort.

Le. terrible pachyderme accélérait de plus en plus sa course.

A la forêt avait succédé une vaste plaine couverte de hautes herbes, mais ou, çà et là, on voyait des traces de culture et d’habitation.

— Ce ne peut être dans cet endroit, me disais-jc, que je suis condamné à périr. Tai du temps devant moi.

Or, il y avait une chose que Tippo-Runo n’avait pas calculée, c’est que j'avais rapporté d’Europe un revolver de Devismes, 1# prince des arquebusiers français, qui se chargeait avec des balles explosibles.

La balle ordinaire glisse sur la peau de l'éléphant, et si elle y pénètre ce n’est jamais assez avant pour le tuer sur place.

Mais la balle conique à pointe d’acier dont on so sert pour le lion, le tigre et la baleine, produit un autre résultat.

L’éléphant m’avait assujetti avec sa trompe; mais il m’avait laissé l’usage de ma main droite.

Cette main prit le revolver à ma ceinture.

Si je tuais l’éléphant sur le coup, j’étais sauvé.

Mais si la mort n’était pas instantanée, j’étais perdu !

Jamais en ma vie, je n’avais couru un pareil danger, moi qui ai si souvent vu la mort de près.

Néanmoins, j'armai le revolver et je visai l’éléphantj uste au-dessous de moi, c'est-à-dire à la nai: sauce du cou.

Il n’était pas très-facile de faire feu à coup sûr, cl en voici la raison :

La peau de l’éléphantcst non -seulement rugueuse et très-dure à entamer , mais elle est encore très-ridée et forme comme des 'anneaux mouvants ou plutôt des écailles qui sc rident comme le sable du désert sous l’action du vent.

Il fallait donc choisir un moment où cette peau se trouverait tendue.

Alors la balle aurait une pénétration certaine , traverserait la couche de graisse , arriverait à la chair et ferait explosion à l’intérieur.

Je visais à gauche, de façon à pouvoir arriver dans la région du cœur.

L’éléphant foulait les hautes herbes avec l’agitation d’un tigre.

Çà et là, et de distance en distance, la plaine était

coupée par des fossés.

L’éléphant les sautait un à un comme eût pu le faire un cheval de chasse.

En ces instants, la peau de son cou sc tendait.

Je saisis donc le moment où il franchissait un dernier fossé et je fis feu.

L’animal fit un bond terrible; en même temps les courroies qui attachaient la tour d’ivoire se brisèrent et je fus lancé avec elle de côté, tandis quo l'éléphant tombait dans le fossé comme une masso inerte.

La balle avait fait explosion dans le corj>s du monstrueux animal, à côté du cœur et l’avait foudroyé.

J'étais sauvé.

Mais je portais sur mes épaules les rudes étreintes de sa trompe et cette course insensée m'avait brisé.

Je me relevai cependant , à demi étourdi , ina*s n’ayant rien j>erdu de ma présence d’esprit.

Je ramassai mon revolver qui avait échappé à ma main, lors de ma chute; et le remettant à ma ceinture, je regardai autour de moi et cherchai à m’orienter.

J étais au milieu d’une immense plaine ; la forêt que nous avions traversée naguère m’apparaissait rnain-

tenant dans le lointain comme une ligne bleuâtre.

Si je voulais retrouver les bords du Gange et par conséquent mon chemin , il me fallait revenir en arriére, traverser toute cette forêt et m’exposer à mille dangers.

Neanmoins, je n’avais pas d’autre parti à prendre.

Je me mis donc en route.

Mais au bout d’uhe heure de marche, mes forces me trahirent.

Je fus obligé de m’asseoir sur l’herbe, auprès d’un ruisseau qui me permit d’étancher la soif ardente qui me dévorait.

Quand on a l’oreille près de terre, les sons les plus lointains vous arrivent facilement.

Tout à coup j’entendis un bruit sourd, quelque chose qui ressemblait au roulement éloigné du tonnerre.

* J’eus bientôt reconnu le trot sourd et rapide à la fois d’un éléphant.

Tippo-Runo faisait-il courir après moi ?

Le cornac de lelépliant-bourreau avait-il mission de savoir si l’exécution était accomplie?

C’était probable.

Couché dans l’herbe , mon revolver au poing , j’attendis.

Les pas du pachyderme se rapprochaient avec une effrayante rapidité faisaient trembler la terre autour de moi.

Je levai un peu la tête. J’arrachai les hautes herbes et je regardai.

Soudain un cri de joie m’échappa.

L’éléphant dont j’avais entendu la course précipitée, n’était plus qu’à trente ou quarante mètres de moi, et je pouvais reconnaître l'homme qui le montait.

C’était mon fidèle Indien Moussami qu’on m’avait dit, chez Tippo-Runo, avoir succombé dans une chasse au tigre.

— Moussami ! m’écriai-je.

Et je me dressai tout debout au milieu des herbes que ma tète dominait entièrement.

Moussami jeta un cri, l'éléphant s’arrêta.

— Ah ! maître, me dit l’Indien, voici trente heures que je cours après vous, et je n’espérais plus avoir le bonheur de vous retrouver vivant.

— Tu me cherchais? lui dis-je.

— Oui , j’ai pu me dérober , et j’ai appris qu’on vous avait confié à l’éléphant-bourreau. Comment donc avez-vous pu lui échapper ?

— Je l’ai tué, répondis-je.

Il me regarda avec stupeur et me dit d’un air de doute :

— On ne tue pas un éléphant.

— Je te prouverai le contraire tout à L’heure , répondis-je. Mais d’abord , conte-moi tes aventures ; d’ou viens-tu?

— De chez le traître Tippo-Runo.

— Tu n’es donc pas allé à la chasse au tigre ?

— Non.

— Alors que t'est-il arrivé ?

— Dès le jour de notre arrivée chez Tippo, reprit Moussami , on a essayé de me gagner , car on savait que je vous étais dévoué.

« J’ai résisté.

« Alors on m’a emprisonné au lieu de me mettre b mort, ce que Tippo-Runo avait ordonné tout d’abord

« Mais il y avait auprès do lui une aimée qui s’était éprise d’amour pour moi, qui avait sollicité ma gréa* et l’avait obtenue.

« C’est elle qui a ouvert la nuit dernière , quelques heures après votre départ, les portes de ma prison.

« — Ton maître est perdu, m’a-t-elle dit.

« Alors elle m’a raconté qu'on- vous avait donné pour monture i’éléphant-bourreau.

« Comment vous prévenir? vous étiez parti.

« Et puis vos officiers étaient tous gagnés à Tippo- Runo.

« Cependant quand j’appris que le bourreau était un éléphant femelle je ne perdis pas tout espoir.

« L’aimée était toute-puissante ; elle me donna un anneau d’or qui devait me faire reconnaître d’un chef militaire dont l’habitation est à deux lieues de celle de Tippo.

« Courbé sur l’cncolurc d’un cheval rapide, je courus chez ce chef.

« A la vue de l’anneau d’or de l’aimée, il me dit :

« — Ordonne, j’obéirai.

« — Je veux un éléphant mâle, lui dis- je.

« Quelques minutes après, monté sur l'animal que vous voyez, je me remettais en route.

« L’éléphant a l'odorat aussi bon que l’ouïe.

« Au bout d’une heure de marche , il dressa les oreilles, fit entendre un cri guttural, et donna tous les signes de la folie amoureuse.

« Évidemment l’éléphant femelle, c’est-à-dire le bourreau avait passé par là.

« Dès lors , je me fiai à son instinct , et nous nous mîmes à courir sur vos traces.

« Vous le voyez, ajouta Moussami, l’éléphant ne s’est pas trompé. Mais où est le vôtre ? »

A mon tour je racontai à l’Indien comment j'avais pu me débarrasser du monstrueux pachyderme ; je lui montrai mon revolver et pour lui faire comprendre l’effet foudroyant des balles coniques Devismes, j’ajustai un tronc d’arbre et je fis feu.

La balle entra, l’arbre se fendit comme si une mine avait éclaté au milieu.

Je montai ensuite à côté de Moussami sur le dos de son éléphant, et nous nous mimes en route, non plus du côté du Gange, mais vers les montagnes derrière lesquelles s’élevait la ville capitale du rajah Osman y.

Au bout de quelques heures nous trouvâmes une habitation.

Je mourais de faim et de lassitude.

Néanmoins après avoir mangé, je ne pris que quelques heures de repos.

11 était urgent de sortir au plus vite du cercle militaire que commandait Tippo-Runo , afin de ne pas retomber entre ses mains.

UC 11 ET 0 li 11 DE ROCAMBOLK

11* ont troavé Koli-.NiU «Uns une exaltation irèj-graink- (Pape *33.)

Vers le soir, Moussami me dit :

— Tippo a trahi le rajah.

— Je le sais.

— U a gagné tous les chefs des forteresses , et quand les Anglais viendront, on lui en ouvrira les portes.

— Heureusement, répondis-je, nous aurons le temps de prévenir Osmany.

Moussami hocha la tête :

— Trop lard, dit-il.

— Pourquoi, trop tard?

— Parce que la moitié de l'armée est gagnée par Tippo.

— Qu’importe ! répondis-je, si l'autre moitié demeure fidèle au rajah T

— Mais le rajah croira-t-il h la trahison de Tippo t demanda Moussami d'un air de doute !

— Je lui en donnerai des preuves.

L'Indien eut encore un geste d'incrédulité.

— Le rajah, dit-il, aime Tippo autant que Tippo hait le rajah, et je sais pourquoi...

— Ah ! tu le sais ?

— J'ai passé quelques heures auprès de l'aimée qui possède tous les secrets de Tippo et elle me les < livrés.

— Eh bien ! parle...

— Le rajah aime Tippo parce que, autrefois, Tippo a sauvé K6li-Nata des flammes.

— Bon!

— Tippo hait le rajah parce qu’il est jaloux.

— Jaloux de qui !

— Maintenant, reprit Moussami, Kèli-Nata est uàc vieille femme : elle a plus de vingt-six ans. Osmany, tout en l'aimant et la respectant, lui a donné une compagne, la belle Dai-Kùma, qui n'a que quatorze ans, et est belle comme le jour.

— Et Tippo Taime ?

— A en mourir. Aussi veut-il la ruine d'Osmany pour avoir Daï-Kéma.

Le misérable !

— En outre , les Anglais lui ont promis beaucoup d'or s'il leur livrait Osmany et son fils, qui est l’héritier du Irène.

— Mais, dis-je, comment l’aimée sait-elle tout cela ?

— L 'aimée aimait Tippo ; elle a appris sa trahison ; elle a su que Tippo convoitait la femme du rajah, et elle a voulu se venger !

« Va, m'a-t-elle dit en me quittant, tâche de sauver ton maître ; mais, si tu ne le peux, rejoins Osmany, jelte-toi à ses pieds , et dis-lui que Tippo est un traitre!... »

Le récit de Moussami me parut devoir faire une vive impression sur le rajah.

Nous voyageâmes toute la nuit suivante et une partie du lendemain.

Au moment oit le soleil monte au zénith et oit la chaleur devient étouffante , une ville blanche et coquette, à demi cachée sous l'ombrage d'une forêt vierge, nous apparut au flanc des montagnes.

C'était la ville sainte, comme l'appelaient le t montagnards — la cité bénie que le rajah Osmany avait choisie pour capitale.

Mais , comme on va le- voir, le rajah n'avait pas besoin de mes révélations pour être convaincu de la trahison de Tippo-Runo.

XJ

La capitale du rajah se nommait Nartor. tint triple enceinte de fossés ot de murs fortifiés l'entourai*.

Bâtie au flanc d’une montagne, elle avait une ceinture de prairies qui descendaient jusqu'à la plaine fertile et au-dessus d'elle une forêt ombreuse ( levait ses grands arbres d'essences diverses pour la préserver des rayons du soleil.

Quand on avait franchi la triple enceinte et qu’on entrait dans la ville, on trouvait des maisons blanches, des fontaines qui entretenaient dans chaque rue une perpétuelle fraîcheur et des jardins pleins de fleurs et de fruits.

Au centre de la ville était le palais du maître, une autre ville dans la ville, également fortifiée et qui pouvait, eu besoin, si l'ennemi franchissait les trois première* enceintes, servir de refuge â toute la population de Narvor.

Cela s’était vu du reste.

Il y a plus d'un siècle, le roi d'Oude assiégea Narvor.

Le siège dura plusieurs mois, car Narvor était défendu par une population vaillante et un chef intrépide.

Mais enfin la première enceinte tomba, puis la seconde, puis la troisième.

Les habitants se réfugièrent dans la forteresse.

La forteresse résista et le roi d’Oude découragé finit par lever le siège.

La foriéressc qui servait de palais au rajah Osmany était vaste, renfermait des rues, des places publiques et des jardins.

Mais pour y pénétrer, il fallait faire partie de la maison militaire du rajah.

Un Indien ordinaire en était banni.

Au milieu de la forteresse s'élevait un bâtiment carré, sans fenêtres et qui prenait jour par en haut.

C'était le harem d'Osmany.

Deux eunuques noirs veillaient jour et nuit à la porte.

La femme légitime seule a le droit de sortir et se montrer au public ; les odalisques du souverain ou les autres femmes vont voilées au bain et â la promenade et nul n’a le droit de les approcher.

Le harem est situé sur une vaste place ; â l'angle de cette place est un scho .ltry, c'est-à-dire un cabaret dans lequel les soldats de la garde personnelle du rajah se réunissent après la sieste et boivent en devisant de leurs affaires et de leurs amours.

Or, un soir, quarante-huit heures avant mon arrivée à Narvor, deux soldats, assis sur un banc à la porte du schoultry causaient à voix basse.

L'un était un Hindou de pure race ; l'autre avait un mélange de sang noir dans les veines.

— Crois-tu au paradis de Vichnou? disait l'Hindou.

— Je ne sais pas, répondit naïvement le nègre.

— 11 faut y croire.

— Pourquoi 1

— Parce qu'il existe et que ceux qui y vont y jouissent des félicités infinies. •

Le nègre épanouit ses lèvres charnues et montra ses dents blanches ; puis il parut attendre que son compagnon lui fit la momenclature des joies de ce paradis mystérieux.

— As-tu vu la dernière femme du maître J demanda l'Indien.

— La belle T

— Oui.

— Comment aitrals-Je pu la.voir? le rajah ne permet pas qu'elle ôte son voile, même le soir, mais l'eunuque Ri umafi prétend qu'elle éclipse en beauté toutes les reine de l’Inde.

— C’c ,t vrai.

— Co ment peux- tu le savoir !

— Je le sais parce que je l'ai vue.

— Toi?

— Ou . moi, et à visage découvert. F.h bien ! poursuivit THidou, le dieu Vichnou réserve des milliors de femme aussi belles qu elle h quiconque ira dans son parai’ s.

Un rayonnement sensuel dilata les yeux du nègre.

— Mais comment faut-il faire pour y aller ? dcmanda-t-il naïvement.

— Il faut risquer sa vie pour un homme qu'aime le dieu Vichnou. Si on meurt, on va tout droit dans 1e paradis.

— Bon !

— Si on survit , Vichnou vous protège jusqu'à l'heure de votre mort naturelle.

— Et alors ?

— Alors, quand votre âme a quitté votre corps, Vichnou ouve les portes de son paradis, et vient à la rencontre de votre âme avec ces milliers de femmes

qui toutes, je puis te l’affirmer, sont plus belles que la dernière femme du rajah.

Le nègre devint peusif ; puis, après un silence :

— Mais, dit-il, quel est l'homme qui a su conquérir l’amitié du dieu Vichnou?

— J’en connais un.

— Ali !

— C’est Tippo-Runo, le premier ministre du rajah.

— Vraiment ! fit le nègre.

— Et celui qui mourra pour Tippo-Runo s’en ira tout droit au paradis de Vichnou, où il retrouvera un corps jeune et beau, blanc comme du lait.

— Comment ! moi qui suis noir?...

— On donnera à ton âme un corps semblable h l’ivoire.

Le nègre réfléchit encore ; puis il dit tout à coup .

— Je veux bien mourir pour Tippo-Runo. Mais tu m’assures que le paradis dont tu parles existe réellement?

— Si je ne le croyais pas, me préparerais-je, moi aussi, à jouer ma vie pour plaire à Tippo-Runo?

Le nègre regarda l'Hindou avec une curiosité croissante.

L'Hindou reprit :

— Tippo-Runo est plus puissant que le rajah luimôme. Quand Tippo-Runo* veut une chose il faut quelle soit.

— Et que veut Tippo-Runo ?

— Il est amoureux d'une femme, et il veut s’en emparer.

— Ah ! il a assez de trésors pour l'acheter, quel que soit son prix.

— Elle n’est pas à vendre.

L’étonnement du nègre augmenta.

— C'est la dernière femme du rajah, dit THindou qui s'appelait Mortar.

Le nègre fut si étonné de cette confidence qu'il laissa échapper la tasse de thé qu’il avait à la main.

L’Hindou continua :

— Tippo-Runo s’est juré d’avoir la femme du rajah, et il l’aura.

— Les mura du harem sont épais.

— C’est vrai.

— Les portes sont doublées de fer.

— On les ouvrira.

— Mais qui ?

— Écoute, dit l’Hindou, je te donne à choisir : ou mourir sur-le-champ...

Et il lui appuya sur la gorge la pointe de son kandgyar.

— Ou me foire le serment que tu ne révéleras jamais ce que je vais te dire.

— Sur ma part de ce paradis que tu me promets, dit le nègre, je te jure que mon oreille gauche ne saura rien de ce que tu auras confié à mon oreille droite, et que la tombe ne sera pas plus muette que moi.

— C’est bien, je te crois.

— Parle donc, fit le nègre.

— Tippo-Runo est si bien avec le dieu Vichnou , reprit Mortar l'Hindou, que ses serviteurs n’hésitent pas à lui faire des sacrifices, auprès desquels la mort n’est rien.

— Comment cela ?

— Tippo-Runo a un nègre appelé Kougli. C’est un nègre comme toi, mais un nègre de la côte occidentale, de ceux qui sont rouges plutôt que noirs ot qui sont si beaux que les aimées et les bayadères se meurent souvent d’amour pour eux.

— Bon I fit le nègre.

— Kougli était adoré de la belle Namouna, la bayadère qui danse à Calcutta, dans la ville blanche, en s’accompagnant avec une grappe de grelots.

« Namouna et lui devaient s’épouser, et Tippo Runo, dont il était le favori, avait promis de les doter richement.

« Eh bien ! Tippo-Runo a dit à Kougli :

« — J'aime la femme du rajah et j’ai compté air toi. Il faut que tu pénètres dans le harem.

« Kougli a répondu qu’il était prêt.

« Et Kougli a abdiqué sur-le-champ son rÜe d’homme pour obéir à Tippo-Runo.

— Je ne comprends pas, dit le nègre.

Mortar reprit :

— As-tu vu le nouvel eunuque noir qui vientquel-

quefois, en sortant du harem, so désaltérer avec nous dans le schoultry ? •

— Oui, certes.

— C’est Kougli.

— Lui?

— Lui-rftéme. Tu vois bien que Tippo-Runo a des serviteurs dévoués.

— Mais, reprit le nègre, parce qu’il est dans le harem du rajah, ce n’est pas une raison pour qu’il puisse enlever la jeune femme.

— Seul, il ne le pourrait pas, car les eunuques peuvent bien franchir la porte du harem, mais non celle de la forteresse; et une femme ne peut en sortir qu'avec l’homme qui dit être son mari.

— Eh bien ?

— Eh! bien! la nuit prochaine, Kougli sortira du harem avec la femme du rajah.

— Bon !

— Et il nous la confiera.

— A nous ?

— A nous deux. C’est à nous de la faire sortir de la fortoresse; ensuite, si nous réussissons, Tippo nous comblera de richesses.

— Et si nous sommes surpris ?

— Le rajah nous fera trancher la tète ; mais nous irons dans le paradis de Vichnou.

Toutes ces explications ne suffisaient pas au nègre.

— Mais, dit-il encore, la jeune femme consentira donc h suivre l’eunuque ?

— Oui.

— Pourquoi ?

— Parce que lorsque son père l’a vendue pour dix mille bourses au rajah, elle avait un amour au cœur.

— Elle aimait un Indien de Bénarès, jeune et beau, et Us s’étaient juré fidélité. Tippo savait ccia et il a donné les instructions à Kougli en conséquence. Kougli dira à la femme du rajah : « Je suis le fidèle serviteur de l’homme qui vous aime et que vous aimez I » Et elle le croira et consentira à le suivre.

— F.t nous î

— Nous lui tiendrons le môme langage.

Le nègre hésitait encore.

— Tu crois donc, dit-il, que nous pourrons sortir de la forteresse ?

— Oui.

— Comment ?

— La femme du rajah sortira du harem parfaitement voilée, et, de plus, elle aura tciiU sa figure en noir. N’as-tu pas une femme noire comme toi ?

— Oui.

— Tu prendras la femme du rajah par la main, lu te présenteras à la porto et tu diras, en soulevant un coin du voile : — C'est ma femme. — Passez, répondra la sentinelle.

— Tu crois ?

— J’ai de bonnes raisons pour cela ; car cette sentinelle, ce sera moi.

— Ah 1 c’est différent, fit le nègre.

— Quand tu seras dans la ville, poursuivit Mortar, tu te rendras avc<? ta prétendue femme au schouitry •Je la Perle bleue , et tu y trouveras un pabnquin et une escorte envoyés par Tippo- Runo. Seulement tu diras à ta compagne :

— C'est ton fiancé qui nous envoie tout cela.

— Bien î dit le nègre.

— Maintenant, acheva Mortar, es-tu décidé à me • servir?

— Oui, si tu me jures que le paradis de Vichnou existe.

— Je te le jure.

— C’est bien, dit le nègre. J’accepte.

En ce moment, la porte du harem s’ouvrit et un eunuque noir parut.

Le récit que l’Indien Mortar avait fait au soldat noir était exact.

La nouvelle femme du rajah Osmanv, l’enfant de quatorze ans qui répondait au nom de Daï-Kôma, se lamentait depuis son entrée au harem.

Dai-Kôma aimait un beau jeune homme de Bénarès qui la devait épouser, et quelques mois auparavant encore, les deux familles parfaitement d’accord avaient célébré les fiançailles.

Mais l'or est le levier du monde, en Orient comme en Occident, dans.l’lnde comme à Paris.

Un officier du rajah passant par Bénarès avait été reçu par le père de Dai-Kôma, très- honoré d’une semblable visite.

L'officier avait vu la jeune fille et, à son retour à

Narvor, il en avait fait un tel récit au rajah qui commençait à trouver que toutes ses femmes, la belle Kôli-Nata elle-même, étaient bien vieilles, que celui-ci lui avait commandé de retourner à Bénarès et de l’acheter à n’importe quel prix.

Les larmes, les supplications de Daï-Kôma avaient été inutiles.

Son père l’avait vendue pour dix sacs de roupies, et l’avait livrée aux gens du rajah.

Ceux-ci, en l’emmenant à Narvor, s’étaient arrêtés dans la résidence de Tippo-Runo.

Le premier ministre avait vu Daï-Kôma et s’en était épris.

Cet amour avait déterminé l’explosion de toutes les passions mauvaises qui germaient dans le cœur et le cerveau du major anglais.

Daï-Kôma avait donc été conduite au harem du rajah Osmnny.

Depuis qu’elle y était, elle pleurait nuit et jour, et s’obstinait h se dérober aux transports du rajah.

Osmnny sentait son amour se décupler de cette résistance, mais il était patient comme tous les orientaux et il se disait :

— Il est impossible qu'elle ne s’aperçoive point enfin que je suis digne de son amour.

Il y avait un mois queîïaï-Kôma se lamentait, lorsqu'un nouvel em i joe fut ad nis au strail.

C’était un nègre appelé Kougli.

Kougli fut attaché sur-le-champ au service de Daï- Kôma.

Kougli, le serviteur dévoué jusqu'au fanatisme de Tippo-Runo, avait lentement préparé l’enlèvement île Daï-Kôma.

11 s’était abouché d'abord avec plusieurs soldats de la garde personnelle du rajah, et, sous divers pre* textes, il avait sondé leur fidélité.

Mais jusqu’à l’heure ofi nous l’avons vu sortir du harem et se diriger vers le schouitry, à la porte duquel devisaient l’Indien Mortar et le nègre Hussein, il n'avait encore trouvé que le premier qui consentit à le servir.

Le premier avait embauché le second.

Mortar, en voyant Kougli s’approcher, cligna de l’œil.

- — Tu as à me parler, fit le nègre en l’abordant.

— Oui, dit Mortar.

L’eunuque examina celui avec qui Mortar s'entretenait tout à l’heure.

— Quel est cet homme? dit-il.

— Un homme qui veut aller dans le paradis de Vieil nou, répondit Mortar.

— Est-ce vrai? fit Kougli en regardant le nègre Hussein.

— C’est vrai, dit le nègre.

Et son œil brilla d'une sensualité bestiale.

Il était évident que cet homme était sincère , et que ce qu’il avait promis de faire il le ferait.

L’eunuque et les deux soldats restèrent dans le schouitry et burent ensemble du thé et du rhum, en prenant leurs dispositions pour la nuit suivante.

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