‹ [Le Dernier mot de RocamboleChapitre 76 sur 100 · I.K RETOL'K DK ROfiA.MBOLE · texte numérisé non relu

I.K RETOL'K DK ROfiA.MBOLE

Calme et Iioj4, je jutaisMij peu me auucier de au puissance. jl’iac iM.]

Puis l’eunuque rentra dans le harem et attendit la nuit.

Comme à l’ordinaire, le rajah Osmany, dédaignant ses autres femmes, était venu faire sa cour à la bello Daï-Kôma.

Comme toujours Dal-Kùma l’avait repoussé.

Et elle se lamentait de plus belle, lorsque l’eunuque, après le départ du rajah, se présenta devant elle.

— Perle d’Orient, lui dit-il, pourquoi pleures-tu?

— Parce que mon père a f.iit d’une femme libre une esclave, répondit-elle.

— C’est vrai, dit l’eunuque, mais on délivre les esclaves.

Elle secoua la tète :

— Hélas ! dit-elle, je suis le bien du rajah et tùt ou lard il faudra bien que je me déci.le à lui obéir.

— Tu trahirais donc tes serments ?

Et l’eunuque la regarda fixement.

59* uvi;aiso>.

Daï-Kôma tressaillit :

— Tu sais donc, dit-elle, quo j’ai fait des serments ?

— Oui, à Rhamsès.

Khamsès était le nom du beau fiancé laissé à Bénarès.

— Tu connais Rhamsès ?

Et un rayon do joie brilla au travers des larmes de Daï-Kôma, comme le soleil à travers la pluie.

— C’est lui qui m’envoie.

Elle étouffa un cri.

kougli continua :

— Rcgardc-moi. 11 y a huit jours, j’étais encore un homme; mais, pour parvenir jusqu'à toi, j’ai consenti . à me sacrifier. Je suis le serviteur de Rhamsès.

— Et il l’envoie vers moi ?

— C’est-à-dire, répondit Kougli, que si tu veux me suivre, tu seras libre dans quelques heures.

— Libre !

iflfi

— Et sur la route (le llénarès, où Rhamsès t'attend.

Daï-Kôtna joignit les mains.

— Oh ! dit-elle, 11e te railles-tu pas do nia misère, et n'es-tu pas un serviteur du rajah qui veut m'exposer ù une tentation 7

— Je te dis, répéta l'eunuque, que je suis un serviteur dévoué do Rhamsès.

Dal-Kùma fut obligée do se rendre k t'évidenco, cor, a l'heure où tout le harem sommeillait, l'eunuque entra dans sa chambre, et lui dit :

— Le moment est venu : suis-moi.

Et il lui jeta sur la tête un voile qui la couvrait tout entière.

Puis il la conduisit dans une salle où, pendant le jour, se tenaient les femmes de service ut les suivantes des favorites du rajah.

Il prit un pincoau trempé dans un vase rempli d'une substance liquide noirâtre, et avec ce pincoau, il lit disparaitre le idanc visage de Dal-Kùma sous une couche de noir d'ébùne.

Or comme la plupart des femmes employées dans le harent étaient des négresses, l’heiduque, c'est-à-dire le chef des eunuques qui veillait â la porto, voyant passer Daï-Kùma que Kougli tenait par la main, la prit pour une de scs servantes, et lui ouvrit la porte.

Tous deux sortaient.

Le nègre Hussein se promenait sur la place, et à un coup de sifllctdc Kougli, il s'approclia.

Kougii lui dit :

— Voilà la femme !

Et il plaça dans la main du nègre la main de Rai* Koma. qui avait été noircie comme sa ligure.

— Tu no tiens donc pas avec moi 7 demanda-t-elle avec un accent d'effroi.

— Non, répondit Kougli, mais tu poux suivre cet homme, il est comme moi un serviteur dévoué de Rhamsès.

Daï-Kùma le crut, et elle se confia au nègre Hussein.

Celui-ci la prit par le bras et tandis que Kougli rentrait dans le harem, il la conduisit vers la porte de ia forteresse.

Les choses se passèrent comme l’avait prévu Mortar.

Dans le poste de soldats, il y avait un chef, qui regarda te nègre et lui dit :

— Qui es-tu ?

— Un soldat du rajah, répondit Hussein :

— Quelle est cette femme ?

— I.a mienne.

— C'est vrai, dit M rîar. qui était en sentinelle, je les connais tous les deux.

— Où vas-tu à cette heure? demanda encore le chef.

— Nous allons à une fète do mariage aux flambeaux «fins la ville, répondit le nègre.

L'officier fit un signe, Mortar ouvrit la porte et le nègre et sa compagne en franchirent le seuil.

Daï-Kùma était libre.

Le palanquin et l’escorte envoyés, non par Rhamsès

mais pat ie traître Tippo-Huno, attendait au schoultry indiqué ; et bien avant le Jour, Dai-Kôma, qui croyait aller rejoindre son fiancé, était loin-de la ville sainte de Nnrvor, la capitale du rajah Osrnauy.

Ce ne fut que lo lendemain, longtemps après le lever du soleil, quo l'on s'aperçut au harem de la disparition de Dal-Kùma.

Prévenu en toute hâte, le rajah s'y rendit, poussant do grands cris, et voulut faire périr l’heiduque dans les supplices.

Mais alors Kougli, qui n’avait consenti à un épouvantable sacrifice que par soif du paradis de Viclmou, Kougli dit au rajah :

— N'aocusex personne que mol.

— Qu'est-devenue Üal-Kùma7 lui demanda-t-on.

Le nègre eut un sourire d’orgueil.

— A celte heure, dit-il, elle est bore de ta puissance, et dans les bras de Tippo-Huno.

A ce nom, le rajah jeta un cri.

Alori, avec une joie mouïo, le nègre lui raconta la trahison de son premier ministre; et, oubliant un moment son amour pour Raï-Kôma, pour ne songer quà l'ingratitude de celui qu'il avait comblé de bienfaits, le rajah versa des larmes de rage.

Kougli ne voulut pas jouir seul des joies effrénées du paradis de Vtchnou.

Il dénonça ses deux complices, Mortar l’Indien et le nègre Hussein.

Tous les trois avaient péri dans les supplices le matin môme du jour où Moussamy et moi nous arrivâmes à Nnrvor.

Mais Dal-Kùma était maintenant au pouvoir de Tippo-Huno, et nous trouvâmes le rajah faisant d'horribles serments de vengeance.

Je passe sur dos événements de peu d'importance.

Six mois après, l'empire du rajah était en feu.

Tippo-Huno, levant l'étendard de la révolte avait passé aux Anglais, entraînant dans sa désertion les deux tiers de l'armée du rajah.

Nous étions assiégés dan . Narvor.

Osmany n'avait plus autour do lui que cinq ou six mille hommes résolus et i dèles.

Un matin que nous avions visité les forts de la ville et passé en revue les derniers moyens de défense qui nous restaient, le rajah me conduisit dans la pièce la plus reculée de son palais et me dit :

— Tu es le dernier homme en qui j’ai mis toute ma confianco parce que tu es Français, je vais donc t'initier à un secret duquel dépend l'avenir de ma race, je mu livre à toi comme à un frère.

— Parlez, prince, répondis-je, votre confiance ne sera point trahie.

Le rajah me dit alors :

— La première chose que l’on apprend aux gens de

LF. RETOUR Dff ROOAMBOLE

ma race, depuis un siècle, c’est à se défier de PAng! -terre. Il y a cent ans, l’Inde était gouvernée par des rois puissants, et un peuple heureux et libre vivait des bords du Gange à ceux de l'Euphrate.

Les Anglais sont venus; par la force quelquefois, par la trahison le plus souvent, ils sont parvenus à réduire en servage d’abord et à anéantir ensuite tous ces rois et tous ces peuples.

Je suis un des derniers représentants de l’indépendance indienne.

Mais je sais le sort qui m’attend.

Au faite de ma puissance, bien avant la trahison de ce misérable Tippo-Runo que j’ai comblé de mes bienfaits, j’avais prévu le jour où il se pourrait faire que l’Angleterre voulût me fouler aux pieds, et anéantir ma race. Et ma race ne doit point périr.

Je mourrai, moi, demain peut-être, les armes à la main.

Avec moi disparaîtra la dernière terre libre du sol indien; mais il faut que ma race me survive !

Qui sait? dans bien des années peut-être, un homme issu de mon sang, so lèvera, qui, protégé par le vieux génie de l'Inde, parviendra h chasser l’étranger et à rendre la liberté à son pays.

— Vous voulez me charger de votre fils? lui dis-je.

— Oui. Je veux qu’après ma mort tu l’emmènes en Europe, et que tu lui apprennes à haïr les Anglais.

Et , comme il me voyait faire un mouvement qui trahissait en moi une certaine inquiétude :

— Oh ! me dit-il, ne crains rien. Depuis dix ans j’ai accumulé des richesses mystérieuses qui lui permettront de vivre selon son rang.

— Mais, prinec, interrompis-je, vous oubliez notre situation.

— Je n’oublie rien.

— Nous ^pmmes assiégés dans votre dernière ville.

— Sans doute.

— Tôt ou tard, il faudra succomber.

— J’ai prévu le dénoftment, puisque j'ai fait le sacrifice de ma vie.

— Alors, votre fils tombera au pouvoir des Anglais...

Il ne me répondit pas tout d'abord.

— Vos richesses deviendront leur proie.

11 eut un sourire mélancolique, et hochant la tête il me dit ;

— Tu te trompes !

— Vous avez trouvé un moyen de sauver votre fils?

— Oui.

— Et vos richesses ?

— Oui. Mon fils est en sûreté, mes trésors aussi.

Et comme je le regardais avec étonnement, il poursuivit ;

— Cet enfant que mon peuple salue, que Kôli-Nata, ma première femme, serre sur son cœur avec transport. ce jeune prince en qui ceux qui m’entourent ont vu longtemps l’héritier de mon trône, n’est pas mon fils.

| Mon étonnement fut si grand que le rajah continua aussitôt :

— U y avait deux ans que Kôli-Nata était mère. Une nuit, je fis enlever mon enfant dans son berceau et on lui substitua l’enfant d’une autre femme.

— Ainsi, m’écriai-je, le princc Ali?...

— Le prince AU n’est pas mon fils.

— Mais lo fils de Votre Altesse?...

— Il est loin d’ici, et il ignore son origine. Quand je serai mort, tu la lui apprendras.

Je regardai le rajah avec une sorte de stupeur.

Il continua :

— Il y a, à Calcutta, dans la ville Noire, la ville indienne, comme on l'appelle, un pauvre homme qui exerce l’humble profession de tailleur.

11 est vieux et voûlé, il est pauvre, en apparence du moins, et son unique soutien es! un jeune garçon de douze ans qui travaille jour et nuit.

Ce tailleur, qui répond au nom turc de Hassan, est un ancien serviteur de ma famille.

L’enfant qu’il élève et qui l’appelle son père, c’est mon fils.

— Ah ! m’écriai-je.

— Quand tout sera perdu, reprit le prince, lorsque j’aurai livré ma dernière bataille, frappé mon dernier coup d’é|>ée, rendu mon dernier soupir, tu te mettras en route pour Calcutta.

— Oui, prince.

— Tu iras trouver le tailleur et tu lui montreras cet anneau.

En même temps, Osmany tira de son doigt une bague dont le chaton portait une inscription indienne qui voulait dire : souviens-toi.

Puis il la mit à mon doigt, ajoutant ;

— Le tailleur te montrera alors le jeune enfant. Puis il te conduira au fond de la cave de son humble maison, et tu verras là plus d’or et de pierreries qu’il n’y en a dans le palais du roi de Lahore.

C’est le patrimoine de mon fils.

Tu es intelligent et fidèle, poursuivit le rajah. Tu sauras bien emporter ces richesses en Europe, sans éveiller la cupidité des Anglais; tu sauras bien emmener mon fils avec toi, lui apprendre que son père est mort pour l’indépendance de l’Inde, cl qu’il lui transmet son héritage de haine pour la Grande-Bretagne.

— Je ferai cela, répondis-je.

Il me donna sa main à baiser, et me dit :

— J'ai foi en toi !

Les Anglais poussaient le siège avec vigueur, lui garnison sc défendait héroïquement ; mais chaque jour un pan de rempart s’écroulait sous le canon de Tippo-Runo.

Chaque jour aussi, les vivres devenaient plus rares, et il avait fallu expulser de la ville ce qu’on appelle les bouches inutiles.

Enfin, un soir, le rajah me dit :

— U faut renoncer à défendre Nanror plus long-

temps, tenter une sortie, essayer de passer au travers des lignes anglaises et gagner les montagnes.

Là, peut-être résisterons-nous avec plus de succès.

Le plan était hardi, mais il n’était pas impraticable.

La saison de ces pluies torrentielles dont les pays brûlants ont seuls le secret, était venue.

Le rajah assembla son conseil de guerre et il fut décidé qu'on attendrait une nuit obscure et tourmentée et qu’on tenterait une sortie.

Deux jours plus tard l’occasion parut favorable.

La nuit était sombre, la pluie tombait à torrents; l’armée anglaise était réfugiée sous les tentes.

En moins de deux heures tout fut prêt.

Les femmes et les enfants furent placés sur des éléphants au centre de l’armée formée en carré.

Puis les portes s’ouvrirerit, et le rajah sortit silen- . deux à la tète de ses trouj»es.

Les Anglais surprit essayèrent de nous barrer le chemin ; mais ils ne tinrent pas contre l’impétuosité des soldats d’Osmany.

Ce fut un beau combat, court et meurtrier, livré à Ja clarté des éclairs et au bruit du tonnerre.

L’année anglaise fut culbutée et nous pûmes nous retirer au nord de la ville, dans une vallée profonde.

Mais là une nouvelle armée se dressa devant nous.

Quand lo jour parut du sommet des montagnes voisines, des milliers d’hommes descendirent et nous enveloppèrent.

Ce n’étaient plus des Anglais; c’étaient les soldats de Tippo-Runo, le rebelle.

Le combat recommença, il se prolongea jusqu’au soir, il recommença le lendemain, plus acharné et plus meurtrier.

Les compagnons du rajah tombaient un à un, et bientôt nous ne fûmes plus autour de lui qu’une poignée d’hommes.

Enfin, une balle l’atteignit au liane et il tomba de cheval.

Je le reçus dans mes bras.

Il fixa sur moi son œil mourant et me dit ;

— Souvicns-toi I

Puis il ajouta d’une voix éteinte :

— Et venge-moi!...

Ce fut sa dernière parole.

Quelques secondes après, le rajah Osmanv était mort me confiant son fils et emportant dans la toml>e la promesse quo je venais de lui faire : de poursuivre sans relâche le traître Tippo-Runo.

Tippo-Runo savait que j'avais échappé au piège qu’il m’avait tendu et que j'étais parvenu à tuer l'éléphant bourreau.

11 savait en outre que j’avais combattu à la droite du rajah.

Et quand notre défaite fut complète, il donna des ordres terribles me concernant.

Cependant je parvins à m'échapper.

Durant plusieurs semaines, le visage noirci pour me rendre méconnaissable, j’errai dans les montagnes, poursuivi, traque comme une bète fauve.

J’évitais les villes, les villages et jusqu’aux habitations isolées.

Tout le pays était tombé au pouvoir des Anglais, par conséquent de Tippo-Runo, et je savais bien que si je tombais vivant aux mains de scs partisans, je périrais dans d’affreux supplices.

Mais mon étoile me protégeait.

Au bout d’un mois de celte vie errante et vagabonde, je pus gagner les plaines de ITlindoustan, arriver dans la région paisible, demander l’hospitalité à un colon anglais qui n’avait jamais entendu parler de moi et no soupçonna point la part quo j’avais prise dans la dernière guerre, et passer chez lui quelques jours.

Un mois après, j’arrivais à Calcutta.

Là, j’étais sauvé.

Alors je songeai à tenir ma promesse, à retrouver Hassan, et cet enfant qui n’était autre que le fils du malheureux Osmany.

Tout le monde connaissait Hassan le tailleur dans la ville Noire.

Le maître du premier schoultry dans lequel j’entrai m’indiqua sa maison.

C’était une humble demeure dans laquelle certainement on n'eût jamais soupçonné l’existence d’un trésor.

Le vieillard était assis sur le pas de sa porte.

Je m’approchai de lui :

— Tu te nommes Hassan ? lui dis-je.

— Oui, me répondit-il, que veux-tu ?

— Connais-tu cela?

Et je lui montrai l’anneau que le rajah m’avait mis au doigt.

Soudain le vieillard tressaillit et me fit entrer précipitamment dans sa maison dont il referma la porte sur nous.

— Tu viens de la part d’Osmany ? me dit-il.

— Oui.

— Comment va-t-il?

Cette question m'arracha des larmes ;

— Il est mort, répondis-je.

Et je lui racontai la trahison de l'infâme Tippo-Runo et la mort héroïque du rajah.

Le vieillard m’écouta, pâle, frémissant, les yeux secs.

Puis, quand j’eus fini, il me dit avec cet accent de résignation qu’on ne trouve que chez les hommes de l’Orient :

— Dieu l’a voulu.

Hassan était mahométan et, par conséquent, il croyait à un Die t unique.

— Où est l'enfant ? lui demandai-je.

— Il se baigne, me répondit-il. Tu le verras dans moins d’une heure.

— Et les trésors ?

— Je vais te les montrer.

l'n ruisseau me permit d’étaneher la soif ardente qui me dévorait. (Page 400.)

Il prit alors une lampe, souleva une trappe qui mit à découvert les marches d'un escalier, et me dit :

— Suis-moi.

Je descendis sur ses pas dans la cave do la maison.

C’était un étroit caveau complètement vide.

Hassan eut un sourire triste :

— Tu vas voir, me dit-il.

Et il s'approcha du mur et se mit avec son poing fermé, à frapper sur les pierres.

Page 1