‹ [Le Dernier mot de RocamboleChapitre 88 sur 100 · SIS · texte numérisé non relu

SIS

sonnier de guerre, se sauver du naufrage qui allait avoir lieu et l'emmener de vive force.

Nadir et moi nous avions concerté le plan.

L'entnnt couchait dans la propre cabine de Tippo- Runo, qui ne le quittait pas plus que son ombre.

11 était convenu qu'au moment où le navire toucherait et où le craquement se ferait entendre, Nadir se précipiterait dans la cabine, s'emparerait de lui et sauterait à la mer en le tenant dans ses bras.

Ce qui devait arriver était fort simple, du reste, en dehors de la vie de l’enfant, qu’il fallait sauver à tout prix.

Sur les dix ou douze matelots qui restaient à bord, einq ou six, comme beaucoup de marins, du reste, ne savaient pas nager et se noveraient infailliblement.

De ce nombre était le seul homme qui pouvait encore sauver le navire, c'est-à-dire le mabre timonier.

Si les autres gagnaient la terre à la nage, ils ne songeraient guère qu’à eux, se soucieraient peu de sauver le navire, dont ils ignoraient la réelle cargaison et d'ailleurs, étaient tellement inférieurs aux fils de Sivab que ta lutte, si elle s'engageait, ne pouvait être ni longue ni douteuse.

Tippo, dopuis que la frégate anglaise avait mis en fuite les prétendus pirates chinois et coulé la jonque, Tippo-ltuno, disons-nous, se montrait fort tranrfutlle.

Dallait, de temps en temps, par pur acquit de conscience, visiter John Happer, qui était hors d'état de quitter le lit; montait sur le pont après chaque repas, et après avoir fumé une heure ou deux, redescendait et se couchait fort tranquillement.

A mesure que la nuit s’avançait, la brume s'épaississait.

Je savais que nous n’étions plus qu’à deux ou trois milles de la côte, mais je ne la voyais plus.

Seule, la lueur du feu allumé par Singhi et ses compagnons nous apparaissait à demi-effacée, comme ces réverbères qu’on entrevoit dans le brouillard de Londres.

Cependant, lo gabier de misaine l’aperçut et la signala.

— C'est le fanal de poupe d’un navire, répondit Nadir.

— Mais nous gouvernons droit dessus, observa le gabier.

— Nous saurons bien l'éviter, répondit Nadir.

Néanmoins, il fallait se hâter, car le jour n’était pas

loin.

J’avais fait larguer tout oe que nous avions de toile, et nous courions vers le rescif avec une rapidité vertigineuse.

Tout à coup, un homme monta sur le pont.

C’était Tippo-Runo.

Tippo s’él: it réveillé en sursaut, et, pris d'une vague inquiétude, il était monté sur le pont.

D'abord, il avait pu voir que tout était dans Tordre accoutumé.

Cepeudant une chose l'avait frappé ;

La clarté du fanal de poupe se projetait tout en-

tière sur le visage de Nadir qui tenait alors la barre.

, C'était la première fois, depuis notre départ, que Nadir était à ce poste.

Tippo lui eu fit la remarque.

Nadir lui répondit tranquillement :

— Je connais les parages où nous sommes, ayant longtemps exercé dans le golfe la profession de pêcheur. Dans le-combat qui a eu lieu, nous avons perdu notre meilleur pilote, et c'est ce qui a décidé le commandant à me mettre à la barre.

La réponse était si plausible que, d'abord, elle satisfit Tippo-Runo.

Je ne bougeais pas de mon banc de quart, et le capuchon toujours rabattu, j’avais si bien, pour Tippo Runo, la tournure et la 'voix de M. Murphy qu’il ne pouvait me reconnaître, bien que, jadis, nous nous fussions tramés fort souvent face à face.

L’air était humide. Tippo qui tenait à sa santé, depuis qu’il roulait vivre en bon gentleman, descendit dans l’entrepont et prit le chemin de sa cabine.

Pour y arriver, il lui fallait passer devant celle du malheureux capitaine.

Or John Happer souffrait tellement de ses blessures que son stoïcisme l’abandonnait et que la douleur lui arrachait de véritables hurlements.

Tippo, attiré par ces cris, entra.

Le capitaine se tut à sa vue.

— Comment est la mer? dit-il.

— Bonne.

- Et le temp9 ?

— Un peu brumeux.

— Qui est à la barre ?

— Un des Malais.

John Happer tressaillit.

— Qui donc l’y a placé ? demanda-t-il vivement.

— Votre second.

— M. Murphy?

— Oui.

— Cesi impossible.

— C’est pourtant lui qui a pris le quart.

John Happer pris d’une subite émotion, voulut se lever et ne le put.

— AHez prier M. Murphy de venir me parler, dit-il.

Tippo remonta sur le pont.

J’avais eu la fatale inspiration de quitter mon banc de quart, et je me promenais sur le pont en fumant.

Le navire n’était plus qu’à un demi miUe de l’écueil.

Tippo m’aborda brusquement.

Je m’y attendais si peu que je fis un pas en arrière.

— Dortnez-moi un peu de feu, monsieur, me dit-il en français.

Je ne lui répondis pas et me contentai de lui tendre mon cigare.

Tippo le prit et l’approcha du sieri.

Ce fut l’histoire d’un quart de seconde.

La cendre tombée, Tippo aspira fortement et la lueur du cigare projeta sur mon visage.

Tippo jeta un cri.

11 m’avait reoonnu’...

XLVU1

Le bruit de la mer avait couvert le cri de Tippo- Ituno. •

Mais il n’y avait pas à hésiter. Je le saisis vivement à la gorge et, lui appuyant mon poignard sur le cœur :

— Si tu appelles, lui dis-je, tu es mort!

■ Tippo-Runo était sans armes.

Les matelots du navire n'avaient rien vu, rien entendu.

Seul, Nadir avait compris qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire entre Tippo et moi.

Maintenant qu’il ne s'agissait plus de sauver le navire, mais bien de le perdre, Nadir pouvait abandonner la barre.

Nous courions sur l'écueil et, dans quelques minutes, toutes les puissances de la terre n'auraient pu empêcher le Wesl-lndia de se briser.

Nadir accourut.

Il Me trouva tenant Tippo-Runo au collet. Il devina tout.

Tippo était lèche. 11 me savait homme à le tuer s'il poussait un cri, s’il essayait de se débattre.

Pâle, frémissant, il me regardait avec une morne épouvante.

- Misérable, disais-je tout bas, si ou accourt tu es un homme mort. Avant qu’on ne soit venu à ton aide, je t’aurai planté mon poignard dans le cœur.

Et comme Nadir s'approchait :

. — Descends, lui dis-je en indien, prends l’enfant et saute avec lui à la mer.

— Mais toi!

— Ne t'inquiète pas de moi, je te rejoindrai.

— Mais le navire!... dit encore Nadir.

— Maintenant il est perdu, no vois-tu pas la côte!

En effet, le feu allumé par Singhi flamboyait maintenant comme un phare, et il n’y avait plus de doute à avoir. Nous allions toucher dans quelques minutes.

Nadir se précipita vers le grand panneau et disparut.

Deux minutes s'écoulèrent, deux siècles.

Pendant ces deux minutes, je tenais toujours Tippo- Runo immobile sous mon poignard.

Il n'esait même pas tourner la tête.

’ Un bruit m’arriva.

Ce fut d'abord un cri et comme une lutte étouffée.

Puis un autre bruit lui succéda.

Quelque chose tombait à la mer.

El un nouveau cri se fit entendre.

A n'en plus douter, Nadir s’était emparé de l’enfant, avait lutté corps à corps, et après l’avoir terrassé s’était jeté à la mer avec lui, par un sabord. .

Alors, me ruant sur Tippo-Runo, je le renversai sous moi.

U jeta un cri, je levai mon poignard pour frapper. Mais soudain deux bras vigoureux m'enlacèrent et une voix retentissante se fit entendre sur le pont :

— La barrei tribord ! ordonnait-rlle.

Cette voix était celle de John Happer.

Le capitaine blessé, ne voyant pas redescendre Tippo-Runo, avait deviné qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire.

Tout mourant qu'ii était, il s'était traîné hors de son lit, jusque dans l’entrepont.

Là, s’approchant d'un sabord, il avait eu les yeux brûlés par l’éclat de ce feu sur lequel nous nous dirigions avec une infernale vitesse.

Et soudain il avait deviné le danger, retrouvé des forces, appelé le maître timonier qui s'était éveillé surle-champ, et crié :

— Trahison i trahison !

Tous deux s'étaient élancés sur le pont.

C'était le maître timonier qui s’était élancé sur moi, tandis que John Happer courait la barre et donnait une vigoureuse impulsion en sens inverse.

Le navire vira brusquement de bord.

Il était temps.

Le feu que nous avions à tribord, se trouva tout à coup à bâbord.

Car g liez les voiles! amenez les bonnettes ctias cacatois? ordonnait Jobn Happer qui commandait debout, auprès du gouvernail.

A cette voix retentissante et bien connue, l’équipage se prit à obéir comme un seul homme.

Tout à l’heure le navire était perdu; maintenant il était sauvé.

Tippo-Runo, le maître limonier et moi nous formions un groupe informe.

Doué d’une force peu commune, je tenais Tippo sous mon genou, et je me défendais avec succès contre mon autre adversaire.

Mais le limonier appela à son aide, et deux matelots accoururent.

Je me relevai lestement, renversai le timonier d’un coup de poignard et voulus m’élancer vers la muraille et de là me jeier à la mer. •

Un troisième matelot me barra le passage.

Je n’avais qu’un chemin libre devant moi.

Célait le grand panneaa.

Brandissant toujours mon poignard, je sautai dans l’entrepont.

I.e timonier qui s’était relevé tout sanglant, Tippo et deux matelots me poursuivaient.

Mais j’eus le temps de gagner la cabine de John Happer et de m'y enfermer.

Enfoncez la porte! criait Tippo-Runo. A mort le traître, à mortl

La porte de la cabine avait une ouverture à trou leur de tête.

Par cette ouverture, qui permettait au capitaine de surveiller l'entrepont, je vis dégringoler quatre ou cinq matelots à la suite de Tippo-Runo et du maître timonier.

La porte ne pouvait résister longtemps.

Heureusement, je venais de trouver un auxiliaire inattendu dans la cabine de Jobn Happer.

Deux jours auparavant, quand il craignait d’étre attaqué par les prétendus pirates chinois. 1s capitaine

avait fait monter sur le pont plusieurs barils de poudre.

Un de ces barils avait été ensuite descendu dans sa cabine.

Auprès du lit, sur une table, étaient les pistolets du capitaine.

Je m’en emparai et les braquant sur le baril de poudre, j’attendis.

La figure rougeaude du timonier se montra à l'ouverture.

— Ouvriras-tu, brigand? hurlait-il avec fureur.

— Si vous enfoncez la porte, répondis-je, vous êtes tous perdus, je fais sauter le navire !...

Là s’arrêtait le manuscrit de Rocambole.

Marmouset avait passé six ou huit heures à Io dévorer, et il arrivait au dernier feuillet sans avoir le dénotaient de cette étrange histoire.

Comment Rocambole avait-il pu quitter le bord du West-tTidia'!

Avait-il rejoint Nadir et l'enfant du rajah?

Mystère!

Enfin quel était le mot de cette énigme qui paraissait rattacher Nadir à la Belle Jardinière ?

Mystère encore.

Et quand il eut terminé cette lecture, Marmouset dit à Milou :

— Mais ce n’est pas fini?

— Le maître, répondit Milou, se réserve de vous dire la suite de vive voix.

— Mais quand ?

— Lorsqu’il vous reverra.

— Et où le retrouverai-je?

— Voilà ce que nous saurons demain.

— Pourquoi pas aujourd’hui ?

— Je ne sais pas.

Marmouset regarda Milou :

— Mais enfin, dit-il, allons-nous sortir d'ici?

— Oui.

— Quand ?

— Quand vous voudrez.

— Eh bien! alors, tout de suite, s'écria Marmouset. J’ai soif de grand air et de lumière. Les murs de ce souterrain pèsent sur moi comme une montagne géante.

y- Partons, dit Milon.

Huit jours après, nous eussions retrouvé Marmouset et Milon à Londres.

Tous deux arrivés le matin par le premier train étaient descendus dans la Cité, à l’hôtel de Hanovre.

Marmouset était vêtu avec la correcte élégance d’un parfait gentleman.

Milon passait pour son intendant.

Comment et pourquoi avaient-ils quitté Paris?

C’est ce que nous allons vous dire.

Lorsqu'ils furent hors de ce souterrain qui s'éten-

dait sous la mystérieuse villa de Saint-Mandé, U était nuit.

Milon dit alors à Marmouset :

— Voici les instructions du maître : nous irons coucher à Paris, dans le petit hôtel de l’avenue Marignan.

— Bon! fit Marmouset.

— Et demain nous partirons pour Londres.

— C’est là que le maître nous attend, sans doute? — Je ne sais pas. Il m’a commandé <ie descendre dans la Cité à l’hôtel de Hanovre. Voilà tout ce que je puis dire.

— Nous J’y trouverons sans doute, lui ou Vanda, dit Marmouset.

— Je ne sais pas, dit encore Milon,

— Marmouset avait donc couché avenue Martgnan. Le lendemain il était allé chez lui où ses gens commençaient à s’inquiéter fort de son absence.

11 avait décacheté quelques lettres insignifiantes, écrit un mot au président du club des Asperges, mis en ordre quelques affaires, et le soir, à cinq Lettres, il était à la gare du Nord, où il retrouvait Milon.

Le lendemain matin, ils arrivaient à Londres et descendaient à l’hôtel de Hanovre.

Là, Marmouset fut quelque peu étonné, quand il inscrivit son nom sur les registres de l'hôtel, de voir que ce nom était accueilli avec la plus parfaite indifférence.

— Le Maître n’est donc pas venu ici? dit-il à Milon. — 11 parait que non, répondit le colosse.

Ils attendirent toute la journée, n’osaut sortir et espérant toujours que Rocambole viendrait.

Mais Rocambole ne vint pas.

Alors Marmouset dit à Milon :

— Tu vas attendre ici, moi je vais courir la ville. Peut-être rencontrerai-je le Maître.

Il fit sa toilette du soir avec un soin minutieux ; alla dîner au club West-lndin, où il avait été présenté l’été précédent et résolut de passer sa soirée au théâtre Covent-Garden.

Il y avait foule ce soir-là.

Une étoile dramatique, la diva *** chantait 1a Muette de Portin.

Toute l’aristocratie anglaise était venue l’applaudir. — Je trouverai certainement le Maître ici, pensa Marmouset..

Et il entra.

Mais il eut beau promener sa lorgnette de loge en loge, nulle part il n’aperçut Je major Avatar.

En face de lui, une loge était vide.

Le premier acte avait été joué tout entier, le second commençait, et cette loge inhabitée contrastait singulièrement avec le reste de la salle qui était comble. Marmouset eut une espérance.

— Le Maître, se dit-il, a sans doute loué cette loge pour hii et Vanda, et ils vont venir.

Marmouset se trompait.

La porte s’ouvrit et un homme et une femme entrèrent.

LE RETOUR FIE ROCAMROI.E

iVoclié *ur le sabord. Je rU le melheurcui jeune bomine ili^aialirc -oo« les vaf net. .Pag»1 510.)

Ce n'était pas Rocambole, ce n’était pas Vanda; et cependant Marmouset ctouffa un cri de surprise.

Cette femme qui souleva, en entrant, un murmuro d’admiration — c’était Itoumia la bohémienne, qu plutôt la Belle Jardinière, plus étincelante, plus rayonnante de beauté et de jeunesse que jamais.

L'homme qu'elle accompagnait et sur le bras duquel elle s’appuyait avec une confiante sérénité , était de taille moyenne et entre deux âges.

Mis avec une distinction parfaite et une exquise simplicité, doué d'un grand air de noblesse, cet homme se trouva soudain le point de mire de toutes les lorgnettes, et parut se complaire dans ce rôle de curiosité qu'on lui faisait jouer.

Marmouset, qui partait maintenant l'anglais avec une pureté parfaite, après avoir dominé l'émotion que lui avait fait éprouver la subite apparition de la Belle UG* UVItAISOS.

Jardinière — Marmouset, disons-nous, se psncha sur son voisin de droite et lui dit :

— Je prie votre Honneur de m'excuser, mais j'ai eu l’avantage de dîner avec votre Honneur aujourd'hui même, à Weit-ludia- club.

— C'est vrai, répondit le gentleman qui salua Marmouset.

Les présentations se trouvant tàiles, l'Anglais n'avait plus aucune raison de ne point causer avec Marmouset, et la conversation s'établit aussitôt sur un pied de parfaite intimité.

— Voilé, dit Marmouset, un gentleman qui fait quelque sensation.

— En effet, répondit son interlocuteur.

— Sa femme est très-Lelle...

— Oh ! certainement. Mais ce n'est pas pour sa femme qu'est la curiosité du moment.

— Vh!

— L’est pour lut... .pour lui seul...

— Quel est donc ce personnage?

— Le major Linton.

A cc nom, Marmouset tressaillit.

Le gentleman continua :

— Le major Linton arrive des Indes.

* En vérité!

— Oit il a fait une fortune colossale, même pour l’ Angleterre où, cependant, il y a des fortunes royales.

— Quelle fortune a-t-il donc ?

— On ne sait pas. Mais la maison Barl y, une de nos premières maisons de banque, a à lui une trentaine de millions en comptes courants.

— l’este! fit Marmouset.

— On prétend que le major a rapporté eu Europe des tonnes de diamants et de perles.

— Mais comment a-t-il fait cette fortune?

— En trafiquant de l’opium.

— El le voici fixé à Londres ?

— .'ourla saison, oui. Mais il passera, dit-on, l’hiver dans une résidence princière qu’il vient d acheter dans le pays de Galles.

Marmouset commençait à voir poindre le doigt de Kocambole.

— Et sa femme, dit-il, vient-elle de l’Inde aussi ?

— Voilà ce qu’on ne sait pas.

— Vraiment?

— Le major est arrivé avec elle ; mais on croit que c’est une Française.

— 11 l’aurait donc épousée à Paris ?

— Cest probable.

Marmouset éprouva tout à coup, pendant qu’il causait, cette sensation singulière qu’on ressent quand un regard pèse sur vous.

11 leva la tête et vit la lorgnette de la Belle Jardinière obstinément braquée sur lui.

— Elle me reconnaît, pensa-t-il.

Et il se mit à 1 1 regarder à son tour.

11 lui sembla alors qu’un sourire mystérieux et discret glissait sur les lèvres de la bo iiémienne.

— C est trop d’audace ! pen»a-t-il.

Le major Union paraissait touL entier au spectacle | et s’occupait fort peu de sa compagne.

Celle-ci, en revanche, ne perdait pas Marmouset de vue.

Et Marmouset se posait alternativement ces deux questions sans pouvoir les résoudre :

Est-elle avec le major Linton par ordre de Rocambole?

Ou bien a-t-elle pu échapper à Rocambole , et le hasard seul a-t-il tout fait?

Il attendit la fin du spectacle, sortit un des premiers et alla se placer au bas du péristyle, pour voir sortir la Belle Jardinière.

Mais en ce moment, une main s’appuya sur son épaule.

li se retourna :

— Le Maître I murmura-t-il.

En effet, Rocambole était devant lui.

Un sourire effleurait les lèvres de Rocambole.

— Tu es un peu surpris, n’esl-ce pas ? dit-il à Marmouset.

Tu vas l’ètre bien davantage tout à l’heure.

— Ah!

— Attendons...

En prononçant ce mot, Rocambole se jeta vivement derrière une des colonnes du péristyle.

— Que faites-vous? demanda Marmouset.

— Tu le vois, je me cache.

Eu ce moment le major Linton descendait le grand escalier donnant le bras à la Belle Jardinière.

La figure du traître était épanouie.

Il y avait sur ce visage devenu rose et frais, une insolence contenue, une satisfaction béat.1 et provocante qui semblait dire : « Le mal seul est heureux en ce inonde ! *

fout cela nuancé d’un imperceptible dédain à l'adresse de l'humanité tout entière.

Évidemment cet homme méprisait les hommes, dont il s était tant servi !

Il les méprisait à ee point de leur présenter comme sa femme une créature du hasard, rencontrée on ne •avait où, et il éprouvait comme une joie vaniteuse à voir le monde s’incliner devant elle, comme il s’inclinait devant ses millions.

Rocamb.de, abrité derrière la colonne, caché à demi !>ar M irmouset, se pencha vers celui-ci :

— Regarde bien cet homme, dit-il.

— Je sais qui c’est, répondit Marmouset.

— Tu le sais?

— C’est Tippo-Runo.

— Précisément.

— Mais il est une chose que je ne comprends pas.

— L’heure de comprendre n’est y oint venue pour toi encore, dit Rocambole en souriant.

La Belle Jardinière passait auprès d’eux.

Tout entier à cette ovation de respectueux silence et de curiosité réservée dont il était l’objet, le major Linton regardait droit devant lui, portant un peu la tète en arrière, l’œil superbe, embrassant la foule d'un coup d œil et n’arrétant ce coup d’œil sur personue.

Cette distraction permit à Roumia de tourner un peu la tète et de jeter un sourire à Marmouset, stupéfait de tant d’audace.

Mais en regardant Marmouset, elle aperçut Rocambole.

Soudain, le sourire disparut de ses lèvres et son visage prit une expression craintive et pleine de soumission.

Rocambole et Marmouset suivirent le couple des yeux.

Un carrosse de gala attendait le fastueux major et sa compagne à la porte de Govent-Garden.

Quand ce carrosse se fut éloigné, Rocambole | ri! Mai mouset par le bras :

— Maintenant, mon fils, viens avec moi.

Et il l’emmena dans un publit-house du voisinage qui commençait à s’emplir de cette foule nocturne qui se lève avec les étoiles et ne se couche qu’aux premières clailés de l’aube.

Le peuple de Londres ne parle pas français. Rocambole était bien sùr qu’on s’exprimant dans cette langue, il ne serait entendu par personne.

.Néanmoins, ils se placèrent dans le coin le plus isolé et le plus obscur de la salle à boire, et le Maître dit alors :

— Il y a huit jours que le major Linton est amoureux fou de la Belle Jardinière. •

— Mais on la croit sa femme à Londres?

— Oui.

— Comment cela si? peut-il faire?

— Il l’a amenée de Paris avec lui.

— Eh bien ?

— Mon ami, reprit Rocambole, cette femme terrible qui .tenaillait un vieillard, qui a rendu idiot le marquis de Maurevers, qui faisait fouetter son fils, qui .«liait !»• faire périr par le plus épouvantable des supplices, es! maintenant une esclave soumise à nies moindres volontés.

— Je m en suis aperçu, d.t Marmouset ; tuais que1 est votre but, Maître, en lui livrant le major sir Edwards Linton?

— Mon but est de faire rendre gorge à* ce dernier. — Et l’enfant du rajah ?

— Il est sauvé.

— Où e;t-il?

— A Paris.

— Maître, reprit .Marinouset,me permettez-vous une autre question?

— Parle.

— Que sont devenus et le général de Fencstrange, M. de Maurevers, et le fils de ce dernier.

— M. de Fenestrange est mort.

' — Ali !

— Maurevers est dans une maison de santé à Paris. On espère le sauver.

— Et l’enfant ?

— Vartda s’est chargée de lui. Du reste, je ne crains plus Roumia, et quand j’aurai réglé mes comptes avec le major, nous reviendrons à Paris, où nous nous occuperons de déposséder le baron de Maurevers de la fortune de son cousin le marquis.

— Vanda est donc restée à Paris ?

— Non, elle est ici.

Rocambole demeura un moment silencieux, alluma un cigare et poursuivit :

— Je vois bien qu’une nouvelle question brùlo te> lèvres.

— En effet, fit Marmouset en souriant.

— Tu voudrais savoir comment j’ai pu m’échapper du West- India, rejoindre Nadir et l'enfant du rajah?

— Oui.

— C’est bien simple. La cabine de Jolui Happer dans laquelle je m’étais emfermé avait, comme les autres, un sabord pour fenêtre.

Je portais autour des reins une ceinture pleine d’or. Quand on a de. l'or, on n’a pas besoin d’autre chose. Je me dépouillai donc de mes vêlements, tout en menaçant les matelots de faire feu sur le baril, s’il.tentaient de forcer la porte.

Puis, quand je fus nu comme un ver, je m’élançai vers le sabord.

Jusqu'à la. dernière minnt», j’eus mon pistolet à la main.

Ce ne fut que lorsque tout mon corps fut hors du nav ire et que je ne demeurai plus que cramponné au sabord de l’autre main, que je le jetai comme une arme inutile.

En même temps je me laissai tomber à l’eau.

Le jour commençait à poindre.

Je me mis à nager vigoureusement, mais j’étais à l»eine à vingt brasses du navire que vingt ballns firent jaillir l’eau autour de moi.

Je plongeai ; on me crut atteint .

Une minute après je revins à la surface, et de nouveau on fit feu sur moi.

Je replongeai, et bientôt je fus hors de portée. Après deux heures de lutte contre la mer, j’arrivai à me cramponner à un rocher à fleur d’eau.

I ne heure plus tard, une pirogue vint à mon secours. Nadir et quatre fils de Sivah la montaient; j’étais sauvé.

— Maître, dit Marmouset, vous ne m'avez pas dit non plus là fin de l'histoire de Nadir avec Roumia.

— Plus tard, répondit Rocambole, i eus n’avons pas le temps aujourd’hui.

— Oh I

— Tu as bien autre chose à faire.

Marmouset attendit.

— Tu vas rester ici.

— Bon!

— Tout à l’heure une femme va venir.

— Roumia ?

— Non, une Irlandaise qui s’approchera de toi et te montrera un souverain.

— Et puis?

— Tu la suivras.

— Où me canduira-t-elle?

— Chez Roumia ; et ce que Roumia te demandera, tu le feras.

Marmouset frissonna légèrement.

— Ne crains rien, dit Rocambole en souriant, elle est à nous...

Et il sortit seul du public-house.

Marmouset attendit.

Marmouset attendit environ une heure.

Au bout de ce temps, et comme les buveurs devenaient plus rares et s’en allaient un à un, il vit entrer

une espèce de mendiante de taille gigantesque qui vint s’asseoir près de lui.

Un souvenir lointain traversa l'esprit de Marmouset.

Cette femme, il l'avait déjà vue.

Mais où?

C'était là ce qu'il ne pouvait préciser.

La mendiante frappa de son poing ferme sur la table :

— Du giu ! cria-t-elle

A cette voix, le souvenir dq Marmouset s'éclaira.

Cette femme n'était autre quo l'Irlandaise qui, quelques années auparavant, avait aidé à enlever la pauvre

Gipoy.

Marmouset eut un battement de cnmr vi lient, et une sourde colère s'empara de lui.

Heureusement, il avait acquis un sang-froid et une haute raison qui ne l'abandonnaient jamais complètement.

— Je ne suis pas ici pour mes propres affaires et mes rancunes, se dit-il, je suis là pour obéir au Maître. Attendons celle qui doit venir.

Marmouset ne pouvait supposer que celle qu'il attendait no fût autre que l'Irlandaise.

Aussi fit-il un brusque haut-le-corps , lorsque cette femme qui s'était assise à la table voisine de la sienne se pencha vers lui, disant :

— Êtes- vous prêt ?

— Prêt à quoi ? demanda-t-il.

— A me suivre.

— Vous!

— Sans doute.

— Où donc?

— Là où le Maître m’a dit de vous conduire... auprès de Roumia.

Marmouset n’en pouvait plus douter.

La femme annoncée n'était autre que l'Irlandaise.

— Eh bien ! dit-il, bois ton gin, je te suis.

Et il jeta une demi-couronne sur la table, faisant signe à la servante du public-house que c'était pour payer son verre de grog et la demi-pinte de gin de l’Irlandaise.

Celle-ci sortit la première.

Quand ils furent dans la rue, elle se tourna vers Marmouset et lui dit en souriant :

— Cela vous étonne peut-être de me voir avec vous, maintenant.

— Dame, fit Marmouset, j'ai peine à croire que le Maître s’adresse à des misérables telles que toi.

— Je sers fidèlement ceux qui me payent.

— Je l'espère pour toi, dit sèchement Marmouset.

Et Us se mirent en route.

— C’est un peu loin, dit encore l’Irlandaise.

— Marchons, dit Marmouset en allumant un cigare.

L'Irlandaise était vêtue de haiUons sordides, ou

plutôt d'un haUlon unique, c’est-à-dire d'une longue robe à capuchon qui la couvrait de la tête aux pieds et qui paraissait asBcz ample pour que, à la rigueur, elle eût d’autres vêlements en dessous.

Ils sc dirigèrent vers lo pont de Loudres.

— Est-ce qu’eUe me conduit encore à Hampstead? pensait Marmouset.

Il faisait une belle nuit anglaise, c'est-à-dire un de ces jolis brouillards jaunes qui ne permettent point d’y voir à quatre pas devant soi.

Lorsque l'Irlandaise fut auprès du pont, elle s’arrêta.

— Où allons-nous donc ? demanda Marmouset.

— Venez toujours.

Et elle prit l'escalier qui descendait du quai sur la berge.

Marmouset avait un bon revolver dans sa poche et un poignard sous son gilet. Il était tranquille.

Avec ces deux compagnons, il fût allé au bout du monde.

Il descendit donc vers la berge, sur les pas de l'Irlandaise.

Là, une de ces surprises qu'adorait jadis Rocambole, lui était réservée.

L’Irlandaise, qui le tenait par la main — car les réverbères du pont tic perçaient de leur lueur indécise que très-imparfaitement lo brouillard — l'Irlandaise, disons-nous, dégrafa le haut de sa robe, qui glissa soudain le long de ses épaules et de sa taille et s'arrondit à ses pieds.

Alors Marmouset put voir que la femme était devenue homme; ou plutôt que la géante s'était métamorphosée en un matelot vêtu d'une veste brune et d’un pantalon de toile grise.

La chemise bleue des marins rabattait son large col sur les épaules de l'Irlandaise.

— Au canot ! dit-elle.

— Ah! nous nous embarquons ? fit Marmouset.

— Sans doute, répondit-elle.

— Nous allons donc bien loin ?

— Hors de Londres.

Marmouset savait obéir, le Mailr î avait ordonné, et Marmouset entra dans un canot que l'Irlandaise détacha.

Puis elle prit les avirons, poussa au large et se mit à nager vigoureusement, comme le plus habile marinier de la Tamise.

Marmouset s'était assis à l'arrière.

— Le Maître a des bizarreries singulières, pensait-il, et une puissance de fascination que |>ersonne n’aura possédée avant lui, bien certainement. U prend des esclaves, et ces esclaves obéissent avec un dévouement aveugle.

Le canot descendait au milieu de l'obscurité.

En passant devant les docks, l'Irlandaise se dressa et dit ;

— Nous avons du vent, tant mieux ! nous irons plus vite.

Elle dressa le mât qui était couché au fond du canot, hissa la voile échancrée, prit l'écoule dans sa main et, laissant les avirons, elle alla s'asseoir à la barre.

La voile s'enlia et dès lors le canot fila comme une fièclie.

Marmouset voyait fuir dans le brouilard qui i'enve-

Céiiit Roania, plu» rtiiKel*nl<*, pl«« rayi nnante de buute et de Jeune <e ipe j.uuis (paga Sii .

loppait les pâles lumières des becs de gaz, qui semblaient ensuite s’éteindre une à une.

Puis une obscurité complète se Gt.

— Nous sommes hors de Londres, dit l’Irlandaise.

— Et allons-nous loin encore ?

— Dans quelques minutes nous serons arrivés.

En effet, au bout d'un quart d'heure environ, dans l’obscurité profonde, Marmouset vit luire tout à coup une nouvelle clarté sur la rive gauche.

— Qu’est-ce que cela ? dit-il.

— La maison oit vous allez.

Et ce disant, l'Irlandaise lâcha l’écoute, et la voile devenue folle se mit à s’enrouler autour du mit.

Puis l’Irlandaise ressaisit les avirons et nagea vigoureusement vers le bord.

Alors à travers le brouillard, Marmouset put voir un petit pavillon carré entouré d’un jardin dont les murs arrivaient jusqu'au bord de la Tamise.

Ce pavillon était éclairé à une des fenêtres du premier étage.

— Cest là, dit l’Irlandaise, qui sauta sur la berge pour amarrer le canot.

— Ah ! Gt Marmouset.

— Voyez-vous oeue porte ?

— Oui, dit Marmouset, qui remarqua une petite porte pratiquée dans le mur du jardin.

— Eh bien ! prenez cette clef.

— Bon!

— La porte s'ouvrira devant vous. Ensuite vous traverserez le jardin, et quand vous serez au bas du perron de la maison, vous frapperez trois coups dans vos mains : c'est le signal.

— Tu ne viens donc pas avec moi ? demanda Marmouset à l’Irlandaise.

— Non, répondit-elle.

Et sautant de nouveau dans le canot, elle poussa au large, laissant Marmouset seul sur la berge du fleuve.

LU

Marmouset hésita cependant un moment.

Pourquoi l'Irlandaise qui l'avait conduit jusque-là s’en retournait-elle précipitamment?

Un soupçon traversa même son esprit.

Ne pouvait-il se faire que l'Irlandaise ne fiu pas la femme que lui avait annoncée Rocambole, mais bien un émissaire de sir Edwards Linton ?

Cette supposition, qu'ilaccueillit l’espace de quelques secondes, lui parut absurde.

— Allons ! se ditril, quoi qu’il arrive, en avant!

Et il introduisit la clef qu'on venait de lui remettre, dans la serrure de la petite porte.

La clef tourna, la porte s’ouvrit, et Marmouset se trouva dans le jardin.

La lumière brillait toujours dans io lointain au premier étage de la maison.

Lueur discrète, mystérieuse, qui annonçait le rendezvous.

Marmouset caressa le manche do son rerolver et refermant la porte, il se mit résolùment en marche.

Une allée d'arbres conduisait directement de la porlc du jardin au perron.

Quand il toucha la première marche. Marmouset qui ne quittait pas ries yeux cette lumière qui lui avait servi de guide, frappa trois coups dans sa main

Puis il attendit.

Tout aussitôt, la lumière changea de place et passa d'une croisée à l’autre.

Alors Marmouset moula les marches du perron, et, en même temps, la porte de la maison s’ouvrit.

Un rorridor plongé dans l'obscurité se présenta alors à notre héros.

Mais une voix de femme se fi! entendre disant :

— Par ici, monsieur, par ici.

Marmouset avait reconnu la voix de Rouniiq et il entra dans le corridor.

Tout aussitôt une main prit la sienne et la voix dit encore :

t— Venez, suive/.-moi.

Marmouset se laissa entraîner dans les ténèbres.

C’était bien la Belle Jardinière qui le conduisait par la main.

Au bout du corridor, ils trouvèrent un escalier dont les marches étaient couvertes d'un épais tapis.

Mais, comme si cette précaution n'eùt pas suffi, Ruomia dit tout bas :

— Marchez sur la pointe du pied.

— Nous ne sommes donc pas seuls ici ?

— Non, le major est là-haut

— Dans la pièce où j’ai vu une lumière?

— Oui.

Marmouset observa la recommandation.

Ils arrivèrent au premir repos de l’escalier et la Belle Jardinière poussa une porte sur sa gauche.

Marmouset se trouva alors dans une petite salle également plongée dans les ténèbres, mais au milieu de laquelle brillait un point lumineux de la largeur d'une pièce de vingt francs.

C’était un trou pratiqué dans le mur ; et, par ce Irou passait un rayon de cette lampe que Marmouset avait aperçue d’en bas.

— Collez votre œil à ce judas pt regardez, -dit Koumia.

Marmouset obéit.

I! put voir alors de l'autre côté du tpur, une sorte de large ottomane en cuir couleur noisette sur laquelle un homme était étendu tout de son long.

Cet homme dormait, les vêlements en désordre, son gilet blanc souillé de quelques taches de vin.

Auprès de l'ottomane une table supportait deux couverts, les restes d'un plantureux souper et un certain nombre de fiacons vides.

— li dort, dit Kouuiia.

Marmouset se pencha vers elle :

— Grâce, sans doute, à quelqu’un de ces parfums mystérieux que vous aimez à employer '!

— Non, il est ivre.

— D'opium ?

— De vin.

S’ils n'eussent été dans les ténèbres, bien certainement Roumia aurait vu glisser un sourire -dédaigneux sur les lèvres de Marmouset.

Il semblait à celui-ci que la Belle Jardinière se relâchait sensiblement de ses excentriques habitudes pour recourir à des moyens tout à fait vulgaires.

Mais elle devina sans doute sa pensée :

— Cela vous étonne? dit- elle.

— Sans doute.

— C’est que le major Linton n’est pas le marquis de Maurevers.

Elle prononça ce nom d’une voix sourde qui apprit à Marmouset que, si elle était devenue l'esclave de Rorambole, elle n’avait cependant point renoncé à sa haine pour le meurtrier île Perdito.

Et comme Marmouset ne répondait pas, elle reprit :

— Le major a vécu dans l'Inde trop longtemps pour n'en pas savoir aussi long que moi sur les parfums, I s narcotiques et les poisons. C’est par mes charmes seulement que je dois opérer et lui arracher son secret.

— Ali ! il a un secret ?

— Sans doute.

Puis étonnée de cette question, Roumia dit encore :

— Le Maître ne vous a donc rien dit ?

— II m'a dit qu’on me conduirait ici.

— Et puis ?

— Et puis que je vous retrouverais. >.

— Alors écoutez, dit Roumia. le major a apporté une fortune immense de l'Inde.

— Je sais cela.

— Celle forlune, le Maître la veut.

— Je le sais encore. Mais où est elle ? voilà ce que nous ne savons pas.

— Non, poursuivit Roumia, le major est méfiant. Il a enfoui ses trésors. Où ? personne à Londres ne le sait. Il est fou de moi, et pourtant je n'ai pu obtenir la moindre confidence à ce sujet.

— Il n’a pointant pas gardé son or en lingots, dit Marmouset.

— Au contraire. Seulement où l'a-t-il enterré ? Voilà ce que nous cherchons à savoir, le Maître et moi.

— Mais puisque le major vous aime...

— il m'aime parce que je suis belle ; mais son amour jusqu'à présent ressemble à la satisfaction de l'homme qui a payé un prix fou un cheval de race. Son coeur n'y est encore pour rien.

— Eli bien ?

— S'il était jaloux, il m'appartiendrait, continua Roumia.

— Alt ! vous croyez ? Cependant il vous montre dans Londres.

— Oui, certes.

t— On Vous admire..!

LE fiF.TOUR Ï)E ROCAMBOLE

— 11 en est Datte, niais voilà tout.

— Et vous croyez qu'il peut devenir jaloux ?

— J’en suis sûre. ,

— Comment !

— Si vous jouez le rôle que le Main e vous a destiné.

— Je suis prêt, dit Marmouset.

— Alors, écoulez-moi.

Et la Belle Jardinière fit asseuir Marmouset auprès d’elle, sur un canapé, à deux pas de ce trou par lequel on apercevait le major endormi.

LUI

Cependant le major Linton, ou Tippo-Runo, car c'était bien le même personnage, dormait fort tranquillement.

Il est des hommes chez qui l’ivresse est passée à l’étal d’habitude régulière.

Depuis plus de vingt ans, le major avait coutume de se griser eu soupanl.

11 dormait quelques heures par là-dessus, cuvait tranquillement son vin et s'éveillait ensuite comme si de rien n’était.

Tippo-Runo, que le manuscrit de Rocambole nous a laissé voir pour la dertiière fois, à bord du ll’esf- India, n’était pas arrivé directement à Londres à son retour des Indes.

Il s’était arrêté en France et avait même passé plusieurs jours à Paris.

C’était là qu'un soir il avait vu au foyer des Italiens, la Belle Jardinière.

Le hasard les mettait-il en présence ?

Dans celte rencontre fallait-il voir le doigt de Rocambole ?

Celte dernière hypothèse ét il la plus admis-iblc.

l’n homme qui remue des millions à la pelle ne doit jamais désirer quelque chose en vain.

Du moins, telle était l’opinion de Tippo-Runo.

Le lendemain, en effet, il obtenait un rendez-vous de Roumia, et trois jours plus tard, ils parlaient pour Londres.

La Belle Jardinière s'était trompée eu disant que Tippo-Runo n’était point jaloux.

U était possédé au contraire de la plus tenace et de la plus cruelle des jalousies — il haïssait le passé. Aucune fortune princière, pensait-il, ne pouvait tenir contre la sienne.

11 avait jugé Roumia. Roumia était une courtisane, et l’or avait sur elle tout pouvoir.

Tippo pouvait satisfaire ses plus ruineux caprices avec le vingtième de ses revenus.

Tippo ne craignait donc ni le présent, ni l’avenir.

Aussi la menait-il partout, à Covent-Garden, à Hyde- Park, aux courses d’Epsom, et le soir s’endormait-il tranquillement après avoir vidé une demi-douzaine de bouteilles de vin de Porto.

Mais le passé l’obsédait.

Assurément Roumia avait aimé, peut-être aimait-elle ehcore !

Oui ? Tippo ne le savait pas et l’habile comédienne avait su s'envelopper, à cet endroit, d’un mystère profond.

Elle avait même souvent laissé échapper quelques mots vagues qui avaient exaspéré le major.

Tippo avait, dans le passé, un rival qui régnait despotiquement encore peut-être dans le cœur de Roumia.

Mais Roumia demeurait impénétrable.

Or donc, cette nuil-là, en revenant du spectacle, Tippo-Runo avait conduit la Belle Jardinière dans cette petite maison du bord de la Tamise aux porles de Londres.

Cuinmc à l'ordinaire, il avait soupé, s’était grisé et endormi.

Les autres fois, son ivresse était si bien réglée qu’il s’éveillait au petit jour et regagnait tranquillement son lit.

Mais cette nuit-là, comme l’heure de son réveil était loin encore, un cri aigu se fit entendre.

Tippo bondit sur l'ottomane où il était couché et ses yeux s’ouvrirent brusquement.

Le cri qu'il venait d’entendre était un cri de douleur.

— Roumia ! appela-t-il.

La Relie Jardinière ne lui répondit pas.

Il s'élança dans la pièce voisine ei se heurta à quelque chose qui gisait sur le parquet.

C'était la Belle Jardinière.

Le brouillard de la nuit s'était dissipé et un rayon de lune glissait à travers la fenêtre ouverte.

Roumia immobile, couchée sur le parquet paraissait morte.

Le major se pencha sur elle tout frémissant .

Il la prit dans ses bras et l’appela.

Elle ne répondit point.

Tout à coup Tippo poussa un cri. Ses mains venaient de rencontrer quelque chose d’humide qui couvrait les épaules di-mi-nues delà Belle Jardinière.

Ce quelque chose était du sang.

Alors Tippo jetant u i nouveau cri, se pendit aux cordons des sonnettes et les secoua avec fureur.

Les deux domestiques qu’il avait amenés et qui couchaient dans les combles des pavillons accoururent avec de la lumière.

Le major transporta Roumia sur un lit et l’examina.

Elle avait une blessure à l’épaule — blessure sans aucune gravité, du reste, mais d’où s’échappait du sang en abondance.

11 lui fit respirer des sels.

Roumia ouvrit les yeux et le regarda avec une expression de terreur.

— Roumia, disait le major, Roumia, que s’est- il passé ?

— Rien, rien... balbutia-t-elle.

— Mais ce sang !

— Je me suis heurtée à un meuble.

— Vous mentez ! dit Tippo.

— Kon... non... ce n’est rien.

— C'est un coup de poignard que vous avez reçu.

— Je ne sais pas.

— Qui donc est entré ici ?

— Personne.

Et elle regardait autour d’elle avec une sorle d'épouvante. .

La fenêtre était ouverte, elle dirigea ses yeux de ce côté et parut comprendre.

En même temps Tippo-Runo fut mordu au cœur par l’aiguillon de la jalousie.

Et comme si ell ? eût voulu que cet aiguillon pénétrât plus avant encore, Roumia regarda de nouveau la fenêtre et poussa un soupir de soulagement.

Tippo eut un rugissement de fureur.

Il laissa Roumia aux mains de deux domestiques occupés à panser sa blessure, et s'élança dehors.

Il arriva dans le jardin.

Là le sol humide portait une empreinte de pas.

Une botte fine, étroite, annonçant un petit pied, était çà et là profondément marquée sur le sable des allées.

Tippo se mil à suivre celte trace.

Elle descendait jusqu’à la petite porte du jardin.

Cette porte était demeurée ouverte.

Alors Tippo, ivre de rage, remonta dans le pavillon, congédia d’un geste impérieux les deux domestiques, et demeurant seul avec Roumia , lui dit brusquement :

— Un homme est venu ici celte nuit et vous a donné lin coup de poignard. Quel est cet homme ?

Roumia secoua la tête :

— Ne me le demandez pas, dit-elle, je ne puis le dire.

— Et si je veux le savoir, moi ! fit Tippo d’un ton menaçant.

— Impossible !

— Je le veux •!

— Tuez-moi plutôt, dit-elle résolument.

Soudain Tippo jeta un nouveau cri, quelque chose tle brillant gisait dans un coin.

Ce quelque chose était un poignard.

Le poignard sans doute qui avait frappé Roumia.

Et Tippo-Runo, s’en emparant, revint vers la bohémienne et lui dit :

— Parle, ou je te tue !

UV

La Belle Jardinière demeura calme sous cette menace de mort.

Cependant la jalousie de Tippo-Runo lui montait du cœur au cerveau ; et le cerveau s’affolait peu à peu.

— Parle, ou je te tue 1 dit-il.

Alors, de courbée qu'elle était, elle se mit sur son séant et le regarda.

Jamais elle ne l’avait regardé ainsi.

Jamais il n’avait vu ce regard étincelant et froid comme une lame d’acier qu on agite au soleil; jamais il n’avait vu ce rire moqueur et cruel qui glissait maintenant sur les plus belles lèvres du monde.

— Ah ! dit-elle, vous voulez que je parle ?

— Oui.

— Vous voulez savoir î

— Oui, dit Tippo-Runo.

Et sa main se crispait sur le m; nclie du poignard, tandis que ses narines se gonflaient et qu? son sein se soulevait avec effort, tant était terrible l’orage qui gron lait en lui.

Elle ne sourcilla point, elle ne pa rut pas épouvantée.

— Puisque vous le voulez, dit-elle, je parlerai.

Il respira bruyamment.

— Ah ! tuas peur? dit-il.

— Non, je n’ai pas peur de cette mort dont vous me menacez, répondit-elle; mais je veux être franche avec vous, car j’ai horreur de ces scènes de jalousie qui paraissent vous plaire infiniment.

U y avait dans sa voix un accent sourd«meot railleur qui acheva de déconcerter Tippo-Runo.

Roumia reprit :

— Je jouerai cartes sur table avec vous. Je ne suis ni une honnête femme, ni une femme sentimentale et romanesque, je suis une courtisane. Seulement, je veux un palais et non une maison, et mes petites dents que vous comparez à des perles sont asse2 bien trempées pour croquer vos lingots.

Ceci étant posé, mon cher major, j’ai écouté vos doléances amoureuses, parce que, me disait-on, vous étiez fabuleusement riche.

— Je comprends cela, dit froidement Tippo-Runo, et si j’étais à votre place, je ne me conduirais pas autrement.

Ce langage pervers avait rendu à ce misérable toute sa présence d’esprit ordinaire.

— Mais, dit-il encore, tout cela est fort bien sans doute, mais ne m’apprend en aucune façon...

— Quel est l’homme qui est venu ici, cette nuit?

— - Justement.

— El qui a voulu me tuer, à telle enseigne que je porte les marques de ce poignard?

— C’est cet homme dont je veux savoir le nom, dit Tippo avec un geste de colère.

— Attendez donc alors, et écoutez-moi bien.

— Voyons?

— Quand vous ui’avez rencontrée à Paris, poursuivit Roumia, j'avais des chevaux, des diamants, une maison montée et pas de dettes. Cependant je dépensais plus de trois cent mille francs par an.

— Eli bien?

— Cela vous prouve qu’avant que le major sir Edwards Linton, revint de l’Inde avec ses trésors, il y avait de parle monde des gens qui m'aimaient assez pour alimenter mon luxe.

Chacune des paroles de la Belle Jardinière entrait au cœur de Tippo-Runo comme une pointe d’épée.

Elle avait trouvé le défaut de cette âme cuirassée !

Tippo n’eût {tas été jaloux d'un pauvre diable d'amoureux; il rugissait comme un lion blessé à la pensée qu’un homme pouvait songer à mettre autant d’or que lui aux pieds de Roumia.

Celle-ci coutinua :

— Quand je vous ai suivi, je me suis bornée à écrire

Page 1