I.E RETOCR DE ROCÀMBOLË
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h ai • «Icpouil.^i «.oui tic me» tÿlemciils, tout en meiia^nal le» matelot» de faite feu >ur le l>arü. ^Pège W3 ;
un mol de ruplure; j'ai pris soin do faire perdre ma trace.
— Et cette trace?...
— U m'aimait tant, qu'il l'a retrouvée.
— Et il a osé venir ici ?
— Oui.
— Et vous ne m’avez pas éveillé.
— D'abord, vous étiez ivre.
— Qu'importe !
— Ensuite, je ne suis pas femme 1 jeter à la porte un homme qui s’est conduit avec moi loyalement.
— Et qui s’est ruiné, sans doute? fit Tippoavec dédain.
— Vous vous trompez, mon ami.
— En vérité !
— La fortune de l’homme dont je parle est inébranlable.
— Allons donc!
— Dix rongeurs comme moi s’acharneraient après elle, qu’elles ne l’entameraient pas.
L’orgueil et la Ldousie de ce voleur de trésors étaient au supplice.
Roumia avait, comme on dit, trouvé le joint.
o- Mais quel est cet homme? s'écria-t-il.
— Son nom vous est inconnu.
— Le nom d'un homme aussi riche. Pourtant. .
— Mettez que c’est un Tartare , un Turc ou un Mongol.
— Mais, dit Tippo-Runo qui, dans sa rage, conservait cependant toute sa lucidité d’esprit , puisqu'il était si riche, pourquoi l'avez-voua quitté pour mol?
— Parce qu’on m'avait dit que vous l'étiez davantage.
— 11 est certain, répondit le voleur de trésors, évi-
demment Hait * d’ ce compliment, il est certain que je suis plus tiche que personne en Europe.
— C'est ce que tout le monde croit ici.
— A Londres?
— A Londres et il Taris.
— Vous voyez bien...
— C’était ce que ja croyais moi-même.
Tippa tressaillit.
— Et ce que je ne crois plus, dit froidement U Belle Jardinière.
Tippo fit un pas en arrière.
— Je n'avais pas jugé utile de me renseigner, pour* suivit-elle, et je vous avais cru sur parole.
— Vous aviez eu raison.
— Attendez, l'homme dont Je vons parle et qui me connaît bien est venu cette nuit et m'a dit :
* — Si le major était plus riche que moi, je m’inclinerais. »
— Vraiment? dit Tippo d’un ton ralilettr.
« — Mais le major, a-t-il poursuivi, est un aventurier et un imposteur. Il a apporté do l'Indu qilltqurs s ics de roupies et peut-être une ou deux poignées de diamants. Cela durera deux ou trois mois, au bout desquels il s’esquivera en vous souhaitant meilleur» chance. »
Tippo-Runo fut pris d’un gros rire.
— Ah ! il croit cela? dil*ll.
— Et il le prouve,
— Comment?
— Aucun banquier de Taris, ni do Londres, ni de Francfort, ni de Vienne, n'Ii un million à vous.
— C est vrai.
— Vous ne possédez pas un pouce de terre, soit en Angleterre, toit en France.
— C’est vrai ençoré.
— Fnfin, le vice-roi t!ca Inde», consulté par le télégraphe, a répondu que vous étles pai 11 api è» avoir rés* li r une modcstc-aisancB.
— Tout cela est exact, étais, dit froldamCnl îlppo- Bnno, j'ai des millions accumulés les uns sur les autres.
— Où sonl-i's ?
l.'Anglo-Indien regarda à son tour Rouniia.
il la regards cotnmo le vautour sa proie, le reptile des tropiques l’étre qu’il fascine et veut engloutir.
— Bah I dit-il après un moment de 6tlence, si je vous lo disais, ce'a vous coûterait trop cher...
Itoumia eut un éclat de rire ■
— Et si js vaux savoir, A mon tour, moi ? dit-elle.
Il y eut ca’.co Tippo-Runo et la Belle Jardinière un tBoiionit de silence.
Tous deux s'observaient, cl chacun d’eux, sans doute, so disait : < Êerai-jo le plus fort ? >
Enfin Tippo-Runo reprit:
— Ainsi, chère belle, je suis un aventurier I
— On le dit, du moins.
— Et je dévore quelques poignées d'or péniblement amassées, continua-t-il d’un ton moqueur.
C’est cela même, dit-elle.
Cependant, je vous l’ai dit, il n’est pas un grand seigneur de Paris ou de Londres qui ait autant d'or que moi,
— Cest possible, mais votre parole ne me suffit
pas.
—> Vous voulez voir mon or ?
*-* Ottl.
— Prenez garde I
— * A quoi donc, s'il voua plaît 1
— A une chose bien simple, comme vous allez voir. J» crains tes voleurs.
— C’est votre droit.
— Jusqu'à présent un seul homme est dans la confidence du lieu où j'ai caché mon trésor.
— Puisquo voua avez un confident, dit-elle d'un ton mlllUir, vous pouvei fort bien en avoir deux.
— Ce confident, poursuivit Tippo-Runo, est devenu mon esclave. J’ai sur lui droit de Vie et de mort. Cette situation-là vous conviendrait-elle 1
— Si J'ai les trésors à ma disposition, oui.
— Mail, chère belle, reprit Tippo-Runo avec calme. Il faut d'abord que je voua dise comment cet homme est devenu une chose que je puis briser comme «.a jouet.
— J# vous écoute.
El la Relie Jardinière attendit, calme et souriante b confidence do srtn terrible adorateur.
— L'Iiotnm» dont je vous pari" a commis un crime qui peut le conduire à l'échafaud. J'ai la preuve de son crime.
-*• Ah !
— Ri Bet homme me trahissait, sa tète tomberait. Un mot adressé à l'atlorney-géniral suffirait pour Cela.
— Bon I ditRoumia, je comprend».
— Voua, au contraire, dit Tippo-Runo, vous n’avez smts doute jamais commis de crime.
— Qu'en savez-vous?
— En eussiez-vous Commis, je n’én aurais pas la preuve.
— Et cette preuve, si je vous la donnais ?
Elle parlait résolùment, et Tippo-Runo tressaillit.
— Mais non, reprit-elle, tout cela est parfaitement inutile. Vous me faites, d'ailleurs, des contas à dormir debout. Ce qu'on m'a dit do vous est la vérité... et je vous vais parler franchement.
— Voyons, dit froidement Tippo-Runo.
— L'homme qui est venu ici cette nuit a une fortune au grand soleil. Je le trouve suffisamment riche et je tiens pour sage quale connu doit toujours être préféré ù l'inconnu.
Ceci posé, Caston — il se nomme ainsi — est un fort beau cavalier, un homme de cœur et un galant homme.
Je ne l'aimais pas hier, mais le coup de poignard qu'il m'a donné m’a rcconcit>ce avec Loi. La fenune aime qui elle craiut.
J'ai donc l'intention de vous serrer cordialement la main quand j'aurai dormi quelques heures, car je dois être affreuse ce matin, ét do vous dire un ou revoir qui no sera qu'un adieu déguisé.
Tippo ne sourcilla pas.
— El si je vous montrais mon trésor?
— Voilà précisément ce dont je vous défie.
— Eh bien ! le défi est accepté.
— Sans conditions?
— Ah! pardon, dit Tippo-Runo; une fois quo vous sauras oh est mon or, vous ne me quitterez plus.
— Puiserai-je à même!
— Naturellement.
— J’accepte. Et, dit Routnia en souriant, comme je ne suppose pas que vos trésors soient enterrés ici, partdns!
— Ab! pas tout de suite, fit— U.
— - Encore une défaite !
— Non, mais il faut que je prenne mes précautions.
— Contre qui?
— Contre vous.
Sur ces mots, Tippo sonna.
Un des deux domestiques parut.
Celui-là était le même qui s’était embarqué avec lui à Calcutta.
Nature passive, obéissante, cet homme, qui était un Anglo Indien, était dévoué Corps et âme à Tippo-Rüno.
Si Tippo lui avait commandé de mettre, en plein jour, le feu à la ville de Londres, il l’eût fait sans hésiter. '
II’ se nommait Nepluno.
— Nepluno, lui dit Tippo en lui montrant la Bel’c Jardinière, tu vois madame?
— Oui, maître.
— Tu vas demeurer auprès d’elle jusqu’à ce que je revienne.
— Oui, maître.
— Non pas dans celte chambre, mais dans b couloir qui se trouve là.
L’Angio-Indien s’inclina.
— Si elle fait mina de sorlir, tu la tueras, ajouta Tlppo-Ruuo avec calme.
Et il luj remit le poignard qu’il avait à la main.
— Maintenant, madame, ajouta Tippo-Runo en se tournant vers la Belle Jardinière, prenez patience quelques heures seulement.
— Jusques à quand? demanda-t-elle,
— Jusqu'à ce soir.
— Ah!
— A la nuit, je viendrai voui prendre.
— En voiture!
— Non, dans une barque.
— Et d'ici là?...
— Nepluno est une brute qui ne connaît qua moi et exécute mes ordres avec une aveugla obrismee. Ja lui ai commandé do vous tuer, si vous tentiez de vous échapper. Il le fera, le cas échéant. Vous voilà avertie... Adieu, madame.
— Monsieur, dit Itoumia, le retenant d’un geste,
facccple tout cela, mais à une condition cependant.
— Laquelle?
— Cet homme demeurera en dehors.
— Soit.
— Vous pensez bien que je n’ai nulle envie do sauter par la fenêtre.
— Cela doit être, répondit Tippo-Buno, car elle est à quinze pieds du sol, et vous vous tueriez cerla'n >• ment.
Et sur ces mots, il sortit.
Roumia demeura seule.
Neptuno était dans le couloir, son poignard à la main, mais il ne pouvait voir ce qui se passait dans la chambre.
Or Roumia, une heure après le départ de Tippo- Runo, caressait une jolie colombe blanche parfaitement apprivoisée, et qu’e'le avait achetée, disait-elle, à un oiseleur de Londres.
La colombe voletait par la chambre, se posait rà et là sur les meubles, sur les dressoirs et sur le dossier du lit.
Roumia s'assit alors devant un guéridon, et elle écrivit le billet suivant :
« Surveillez la maison. Ce soir. Tippo m’emmène dans une barque. Suives celte barque; nous sommes sur la trace. >
Ce billet écrit, elle le plia menu et le glissa sous le ruban qui servait de collerette à la colombe.
Puis elle ouvrit la fenêtre, et la colombe s'envola.
— Voilà, murmura la Belle Jardinière avac un sourire, une combinaison que cet imbécile de Tippo-Runo n'avait point prévue.
LVII y-, ,.
Pendant toute la journée, Roumia no revit pas le major. <• « , .
Elle ne sortit pas de sa chambre, bien quo Neptuno lui eût offert de la laisser descendre au jardin pouf prendre l'air.
Une heure après son départ, la colombe était revenue
Elle s'était abattue sur le rebord de la croisée demeurée ouverte. . • ■ i
Le billet que Roumia avait attaché au ruiian qui lui servait de collier avait disparu.
Eu revanche, le gentil volatile avait sous l'aile un autre billet qui ne renfermait que ces deux mots :
Ou veille,
I.a journée s'écoula, A l'entrcc de la nuit, Tippo- Runo revint.
Le brouillard, par extraordinaire, était moins épais que les jours précédents, et la Relie Jardinière put apercevoir fort distinctement, sur la Tamise, le can.it dans lequel Tippo-Runo était venu.
Deux matelots le moulaient.
LF, DERNIER MOT DE IIOCAMBQLE
Car ce n’était point une de ces barques plates qui font le service entre les deux rives du fleuve et servent à transporter les ouvriers des ports.
Cétait le canot d'un navire de commerce, et sur la proue on lisait en lettres blanches sur un fond noir le nom de Wrtt-India.
— Chère belle, dit le major en entrant, êtes-vous toujours décidée?
— Toujours.
— Vous voulei voir mes trésors ?
— Ceat à cette condition seulement, répondit-elle, que je ne vous quitterai pas.
— Qu'il soit donc fait ainsi que vous le désirez.
Et le major déposa sur un meuble un petit paquet qu’il avait sous le bras.
— Qu'est-ce que cela? demanda la Relie Jardinière.
— Vous aliea voir.
Tippo-Runo développa le paquet, et Roumia vit un capuchon de grosse laine qui devait se serrer autour du cou par une gaine, et au milieu duquel était percé un trou unique.
Ce trou était placé, non vis-à-vis les yeux mais en face de la bouche.
11 était destiné, non à voir, mais à respirer.
— Que voulez-vous donc faire de cela? fit Roumia.
— Cest une coiffure que je vous apporte.
— A moi?
— Sans doute.
— Mais dans quel but?
— Ne vous ai- je pas dit que je m’entourais de quelques précautions ?
Et Tippo eut un sourire railleur.
— Je suis persuadé, reprit-il, que quand vous verrez mes trésors, vous les trouverez respectables, mais enfin, il faut tout prévoir. Vous pouvez avoir un regain d'amour pour l'homme dont vous me parliez ce matin.
— Eh bien ?
— Et m’abandonner, si riche que je sois... Je ne veux pas que vous puissiez savoir eu quel lieu je vous
al conduite.
— Voilà qui m'est parfaitement indifférent, dit-elle.
Et elle tendit complaisamment la tête à Tippo-Runo pour qu'il la couvrit du capuchon.
Mais auparavant elle avait jeté par la croisée ouverte un rapide regard sur la Tamise.
A vingt brasses du canot que montait tout à l’heure Tippo-Runo était amarrée une grosse barque pontée, de celles qui servent à transporter du charbon.
Cette barque était là depuis peu, car Roumia la voyait pour la première fois.
Un homme qui fumait était sur le pont et tenait la
barre.
L'unique voile carrée de la grosse barque s’enflait péniblement.
— 9 c’est eux, pensa Roumia, ils auront de la peine à nous suivre.
Tippo lui mit le capuchon sur la tète, et elle n'opposa aucune résistance.
— Maintenant, dit-il en la prenant par la main, suivez-moi.
Roumia descendit l'escalier, soutenue par Tippo- Runo, elle foula le sable du jardin, puis le sol humide de la berge.
Alors Tippo la prit dans ses bras et l’assit au fond du canot.
Puis d'un ton de commandement :
— Nagez ! dit-il aux deux matelots.
Le canot se mit en marche, et comme il passait auprès de la grosse barque à charbon, l’homme qui se tenait à la barre et que Roumia avait aperçu de la fenêtre, cet homme, disons-nous, tourna la tête, de manière que Tippo-Runo ne pût le voir.
Non-seulement Tippo-Runo ne put le voir, mais encore, celle lourde embarcation qui ressemblait à toutes celles qui transportent le charbon sur la Tamise, n'attira nullement son attention.
11 ne vit pas même un gros chien de Terre-Neuve, noir et blanc, qui se tenait à l'avant de la barque.
Le canot filait bon train ; en quelques minutes, il eut pris sur la grosse barque une avance considérable.
.Mais alors l'homme qui fumait fit un signe, et le chien tomba à l'eau.
Fuis, nageant sans bruit, plongeant quelquefois, l'intelligent animal sc mit à suivre le canot.
Cependant Roumia étouffait sous son capuchon et se trouvait plongée dans les ténèbres les plus épaisses.
Mais elle était résolue à aller jusqu’au bout.
D'ailleurs n’obéissait-elle pas à celui qui était devenu son maître, en vertu d'un pouvoir mystérieux? Rocambole ne lui avait-il pas ordonné de découvrir à tout prix le lieu où Tippo-Runo cachait ses trésors?
La traversée fut longue.
Pendant plus d’une heure, Roumia entendit le bruit des avirons qui frappaient l'eau avec une régularité indiquant qu'ils étaient maniés par de vrais marins.
Puis enfin, le canot s'arrêta, et un léger choc apprit à Roumia qu'il venait d’accoster un navire.
En même temps, Tippo-Runo la reprit dans se3 bras.
Elle se sentit enlever, et, aux oscillations qu'elle éprouva, elle comprit que son guide, tout en la portant d'une main , se cramponnait de l’autre à l’échelle de tribord.
Enfin il toucha le pont.
Un homme qui attendait Tippo-Runo eh haut de l'échelle lui dit :
— Tout est prêt, monseigneur.
— Nous sommes seuls?
— Absolument seuls. J'ai envoyé tous mes hommes à terre.
— Et la cabine î
— Elle est disposée selon vos ordres.
— Cest bien, dit Tippo.
Roumia entendait tout cela, mais elle ne voyait rien.
Tippo l'entraîna jusqu'au grand panneao.
Ce ne fut que lorsqu'elle eut traversé le faux-pont qu'il lui dit :
LE H F. TOUR RE ROCAMBOLE
Pu.» l'trlanJjlw retiiitil I» aviron». (Paru s»:. )
— Maintenant, yous pouvez ùter votre masque...
Roumia put alors regarder autour d’elle.
Elle vit l’homme qui avait adressé la parole 11 Tippo- Runo en l'appelant monseigneur.
C’était John Happer, le capitaine du Wesl-lntlia.
Le navire paraissait désert.
— Chère belle, dit Tippo-Runo, vous allez voir que je ne suis pas un aventurier.
U la fit entrer dans la cabine de John Happer.
Sous le lit, Q y avait une natte indienne.
En soulevant celte natte on mettait h découvert un panneau de boiserie.
Tippo pressa un ressort, le panneau s’ouvrit.
Alors Roumia put voir une excavation profonde ménagée entre la cale et l’entrepont.
John Happer, qui tenait une lanterne à la main, descendit dans cette cachette, et soudain, aux rayonnements de cette lanterne, elle parut s’enflammer.
C’étaient les monceaux d’or et de pierreries qui flamboyaient.
— Eh bien ! suis-je un aventurier ? répétait Tippo- Runo d’un ton moqueur.
LVIU
Comme Roumia était parfaitement renseignée par avance sur la fortune du major Linton et qu’elle avait joué une véritable comédie en paraissant en douter, elle ne manifesta ni surprise , ni admiration à la vue de tant d’or accumulé.
— C’est bien, dit-elle en regardant Tippo-Runo, vous êtes vraiment riche !
— Ah I vous trouvez ?
— La preuve en est que je reste avec vous.
Un sourire passa sur les lèvres de Tippo-Runo.
— Je l’espère bien, dit-il; et puis, vous voudriez partir maintenant, qu’il serait trop tard.
— Vraiment?
— Sans doute. Je vous le prouverai tout à l’heure. Venez avec moi.
Il fit un signe è John Happer, qui remonta et referma le panneau.
— Conduis-nous, lui dit-il alors, dans la cabine da madame.
John Happer passa devant et traversa l’entrepont dans toute sa longueur.
Là, il poussa une autre porte, et la Belle Jardinière se trouva, non au seuil d'une cabine de marin, mais d'un vrai boudoir de petite maîtresse.
Les boiseries étaient recouvertes d'une étoffe de Smyrne aux tons harmonieux et d'un merveilleux coloris.
Un épais lapis jonchait le sol.
Pour meubler ce réduit de six pieds carrés, on avait dévalisé les magasins les plus opulents de l’ébénisterie anglaise.
Cétait un palais en miniature.
Tippo-Runo s'enferma avec (tournis et lut dit alors :
— Voilà votre demeure, chère amie,
— Comment ! ma demeure f
— Sans doute.
— Provisoire, j’imagine !
— Pour deux ou trois moij,
— Hein I
— Nous allons voyager.
— Bah!
— Que vous importe, puisque je suis riche. ..
— C’est vrai , dit-elle; mais Je «b me trouve pas très-grandement logée.
— Quand nous serons en pleine mer, vous pourrez monter sur le pont.
— Où allons-nous?
— C'est ce que je ne puis vous dire aujourd'hui,
— Et... à quand le départ?
— Demain soir, un peu avant le cuucher du soleil, si le vent se maintient et si le temps est baau,
— Alors je puis retourner à t°rre aujourd'hui.
— Non, certes.
• — Pourquoi donc ?
— Mais parce que vous avez maintenant mon secret et que mon secret ne doit pas courir les rues de Londres.
Elle haussa les épaules.
— Croyez donc à l'amour des hommes! murmura-telle.
— L’amour n'çxclut pas la défiance , répondit-il avec cynisme.
Elle ne répliqua rien et parut se résigner à celte captivité momentanée.
— Cela ne doit pas nous empêcher de souper.
— Qui donc nous servira ?
— John Happer.
— Qu'est-ce que John Happer ?
— Le capitaine de ce navire , qui m'appartient , comme lui, John Happer m'appartient également.
— Ah!
Tippo-Runo frappa du poing sur la cloison.
John Happer accourut.
— Donne-nous à souper ! djl Tippo-ltuno.
Cinq minutes après, le capitaine, devenu provisoirement domestique, roulait devant lui une table toute servie.
— Maintenant, laisse nous... ordonna Tlppo.
Mais comme John Happer se retirait, Roumia l’arrêta d'un geste.
El regardant Tippo :
— Est-ce que vous ne me rendrez pas ma tourterelle?
Le» prisonniers , depuis Pellisson , ont le droit do eharmer leur solitude et leur captivité par la compagnie d'un animal quelconque, fùt-ce une araignée.
<— Qu'à cela ne tienne ! dit Tippo.
Et il s'adressa à John Happer.
«— Prends le canot, dit-il, et va chercher la tourterelle de madame.
John Happer disparut et Tippo-Runo se mit tranquillement à souper.
Ce n’était pas une raison parce qu'il changeait d’habitation , pour qua Tippo-Runo changeât rien à ses habitudes.
Il aoupa comme à l'ordinaire et but pareillement.
A deux heures du matin, il était ivre-mort et roulait sous la table.
Alors Roumia se leva et courut à la porte.
Mais cette porte était fermée en dehors.
Elle eftt Inutilement brisé ses ongles pour essayer de l'ouvrir.
Soua la soie aux couleurs chatoyantes, il y avait du chêne ferré et massif.
— Prisonnière ! murmura-t-elle avec colère. H faut pourtant que le Maître sache que Tippo part demain.
A trois heure* du malin une clef tourna dans la serrure.
C'était John Happer qui revenait, portant à la mai i la cage et la tourterelle endormie.
Il jeta un regard sur Tippo-Runo, secoua la tête cl murmura :
— Le canon do l’amirauté ne le réveillerait pas, il faut attendre.
— Vous avez donc quelque chose à loi dire ?
— D'important 7
— Très-important. Mois ça ne fait rien.
Et il sortit, refermant la porte avec précaution,
Mais la cabine avait une fenêtre , c'est-à-dire un sabord.
Roumia l'ouvrit et Pair de la nuit entra frais et humide dans la cabine.
Puis elle regarda Tippo, toujours étreint par l’ivresse.
Tippo ne devait s'éveiller que dans deux ou trois heures.
l.a Belle Jardinière tira de son sein un carnet, en arracha un feuillet et, avec un crayon, traça dessus ces mots :
< Je suis à bord d'un navire dont j'ignore le nom. Mais le capitaine se nomme John Happer, Les trésors sont dans la cale.
< Nous levons l'ancre demain soir. A bon entendeur, salut !
< Roumia. a
Ce billet écrit, elle attendit patiemment.
Bientôt un rayon de faible clarté entra dans le sabord.
Alors h lourlerelle qui dormait la tète sous son aile, s'éveilla cl se mit à roucouler,
Rouraia attacha le billet sous son aile, la prit sur son doigt et s’approcha du sabord.
El la tourterelle s'envola.
Tippo dormait toujours.
Mais la tourterelle n'alla pas loin sans doute, car moins d'une heure apres, elle était de retour.
Au billet de Roumia, on répondait par un autre, et il ne contenait que ces trois mots.
Toutrstpiêl.
Roumia caressa l’oiseau et le remit dans sa cage.
En ce moment Tippo-Runo commença à s’agiter sur le lit de repos où U était étendu.
L’ivresse se dissipait, et un sourire vint aux lèvres do b Belle Jardinière qui murmura :
— Il était temps 1
Rétrogradons maintenant do quelques heures et reportons-nous au moment où le canot remontait la Tamise, portant Tippo-Runo et la Belle Jardinière la tète couverte d'un capuchon de laine.
On s’en souvient, une grosse birquo.à charbon remontait aussi le cours de la Tamise.
Un homme qui se trouvait h la barre avait mémo détourné la tète quand le canot avait passé bord à bord.
Enfin un chien qtii se tenait A l'avant de la barque, sur un signe de cet homme était tombé à l'eau et s'était mis h nager dans le sillage du canot.
Un autre personnage était alors monté de l'intérieur de la barque sur le pont.
C'était Marmouset — comme le premier, on l'a deviné sans doute, n’élait autre que Bocambole.
— Il a passé prés de nous, dit celui-ci, sans nous voir, ■
— H est tout entier à ses amours, sans doute.
— Ou i ses trésors...
— Enfin, Boinnia est sur la trace t
— C'est au moins ce que nous dit b billet apporté par la tourterelle.
— Encore un joli moyen que vous avez trouvé là, Mail, -e, fit Marmouset en souriant.
— 11 n'est pas de moi, répondit Rocamboîe. On s'en servait au moyen âge et on s'en sert encore dans toutes les Flandres.
— Bon! mais le chien?...
• — Le chien est un superbs animal que j'ai ramoné de Terre-Neuve, où je me suis arrêlé en revenant de l'Inde. Sois tranquille, au lieu de remonter dans Londres, le canot descendrait-ii la Tamise et traverserailil b Manche que Loïc ne le quitterait pas.
— Sans doute, mais...
— biais, reprit Hocaotbole, que i le canot s9 sera arrêté, Love reviendra.
— Ah!
— Et il nous conduira jusqu'à l’endroit où il l'a
laissé.
La barque remonbit toujours péniblement le courant dont tout à l'hcuro le canot de Tippo-Runu semblait sc jouer.
Marmouset et Rocamboîe n’étaient plus, comme la veille, d’élégants gentlemen vêtus avec une exquise distinction.
Ils avaient les mains et le visage noircis ei portaient de grosses vareuses brunes et le chapeau ciré.
— Maître, reprit Marmouset, je comprends que Tippo-Runo n’ait pas mis Roumia dans sa confidence jusqu'à ce jour.
— Mais ce que tu ne comprends pas, c'est que moi, dit Rocamboîe, je n’ai pu découvrir où sont les trésors?
— Justement.
— Voici près d’un mois quî je cherche et ne trouve rien, continua le Maître. Il est positif que Tippo-Runo n'a déposé ses fonds chez aucun banquier, ni à Paris, ni à Londres, ni à Edimbourg, ni à Dublin.
— 11 n'est pourtant pas homme à les enfouir.
— Non, mais il attend...
— Quoi donc?
— Que la curiosité publique se soit calmée à son endroit et qu’on ne s’occupe plus de lui.
— Qu’est-ce que cela peut lui faire?
— Il craint en outre que les derniers événements de l’Inde auxquels il a été mélé ne soient présentés sous leur vrai jour, à l'Amirauté.
— Ah!
— Et dans ce cas, il aime aubnt laisser son argeat à l'abri.
— Enfin où peut-il l'avoir caché?
— Un moment, dit encore Rocamboîe, j'ai pensé que les trésors étaient demeurés à bord du Wetl-lntiia qui se trouve à l’ancre dans le bassin des docks.
— Eh bien !
— Mais j'ai reconnu que cette supposition n’était guère admissible.
— Pourquoi?
— Parce que John Happer serait homme à tout déménager par une nuit sombre, ou mieux encore à lever l’ancre et à prendre b mer pour quelque destination inconnue.
Tandis que Rocamboîe partait ainsi et que la barque continuait sa marche pesante, un bruit traversa l’espace.
C'était un long aboiement.
— AU! dit Rocamboîe, voici Love qui revient.
En effet, peu après, le chien apparut, nageant lotsjours, dans le cercle de lumière décrit par le fanal de proue de la barque.
— U parait que le canot n'est pas allé loin, dit Marmouset.
Le chien, ayant aperçu son maître, tourna sur lui— même et se remit à monter le courant.
Feulement il nageait lentement pour que la barquo pût le suivre.
Cela dura une demi-heure environ.
— Hé! mais, dit tout h coup Rocambole, nous voici dans le bassin des docks.
— Bon ! fit Marmouset.
— Et voilà le Wesl-lndia.
Le brick, en effet, se balançait sur s;s ancres dans le bassin ; et le chien s'était mis à nager à l’entour.
L'œil perçant de Rocambole eut bientôt aperçu le canot qu’on avait amarré au bas de l'échelle de tribord.
— Me serai-je trompé! murmura-t-il, et les trésors seraient-ils à bord du navire!
Sur ces mots, il largua l'unique voile de la barque.
— Que faites-vous, Maître! demanda Marmouset.
— Je jette l'ancre.
— Est-ce que nous allons rester ici!
— Oui.
— Jusqu’à quand?
— Je n'en sais rien.
Et Rocambole s'enveloppa dans son caban et se coucha sur le pont de la barque, désormais immobile, à trois encablures du West-lndia.
Le chien remonta à bord à l'aide d'une corde que Marmouset lui jeta et qu'il saisit avec les dents.
Un quart-d'heure après, Rocambole, qui feignait de dormir, entendit un léger bruit et leva la tète.
Un homme descendait dans le canot du H al-lndia, une lanterne à la main.
Rocambole le reconnut.
C'était John Happer, le capitaine.
— Le voilà tout à fait guéri de ses blessures , murmura le Maître à l’oreille de Marmouset. U est leste comme un gabier.
— Quel est cet homme !
— John Happer.
— Est-ce que nous allons le suivre?
— Non.
— Pourquoi !
-- Parce que, s’il quitte son bord, il y reviendra.
En effet, moins d’une heure après, le canot qui s’était éloigné rapidement du Wesl-lndia était do retour.
Rocambole vit monter sur le pont du navire John Happer, qui portait à la main la cage de la tourterelle.
— Oh ! oh 1 dit-il à Marmouset, Rouoiia ne s'endort pas.
— Comment!
— Elle a envoyé chercher son messager.
— Ah!
— El au point du jour nous aurons de ses nouvelles.
— Alors, qu'allons-nous faire !
— Tu vas rester ici et observer tout ce qui se passera à bord.
— Et vous?
— Moi je vais à terre attendre la colombe à l'endroit où elle vient d'ordinaire.
El Rocambole, se débarrassant de son caban, se jeta résolùment à l’eau, trouvant cela plus simple et plus
commode que de manoeuvrer la barque vers le quai.
Un baiu froid n’était rien pour Rocambole.
Il gagna le quai, se secoua comme un caniche et tout ruisselant encore, se mit à courir bravement dans la direction du Wapping, ce bienheureux quartier qui est la providence de quiconque a besoin d'aide, sans aucune intervention de la police.
Naturellement il s’en alla chez Calcraff, le taveroier du roi George.
Calcraff le vit entrer sans étonnement et le conduisit derrière le comptoir, dans une petite chambre où se trouvait une garde-robe assez variée.
Rocambole changea de linge et de vêlements, puis ii revint dans la salle commune.
Il y avait peu de monde.
Quelques matelots, quelques Irlandais, deux ou trois femmes en haillons qui buvaient du gin.
A une table, dans un coin, un homme vidait seul et silencieusement une pinte de pâle ale.
Rocambole le regarda et tressaillit.
— Où diable ai- je vu cet homme! se dit-il.
Puis il se fit une lueur dans son esprit :
— Hê ! se dit-il, c’est un ancien compagnon du bagne de Toulon. Comment diable est-il ici!
Cet homme était vêtu d’une veste bleue sur Ici manches de laquelle s'étalaient deux galons de laine mélangés d'argent.
Son chapeau ciré, sa chemise bleue joints à ses insignes, le désignaient suffisamment comme un maître timonier.
Comment le forçat était-il devenu marin, et le marin sous-officier?
C'était là ce qui intrigua Rocambole au point qu'il tira sa montre pour voir s'il avait le temps de courir cette nouvelle aventure.
Sa montre marquait trois heures du matin.
Or, l'endroit où la colombe de Roumia avait coutume d'apporter les messages de sa maîtresse, n'était autre que la fenêtre de la mansarde occupée par l'Irlandaise.
L'Irlandaise demeurait à deux pas de la taverne de roi George, dans cette maison jadis habitée par Gipsy et sur le toit de laquelle la danseuse passait lestement chaque nuit pour aller voir son cher sir Arthur Newil.
On était en automne, et il n'était jour qu’à cinq heures.
Au jour seulement, Roumia lâchait sa tourterelle, les pigeons ne voyageant pas la nuit.
Rocambole avait donc deux heures devant lui.
Le temps est toujours de l’argent, comme disent
les Anglais.
Rocambole savait par expérience que le meilleur des auxiliaires est le hasard, et ce ne fut pas une vaine curiosité qui le fit aller s’asseoir en face du buveur solitaire.
Qui sait s'il n'allait pas tirer grand parti de cette
rencontre fortuite!
Il |>ut voir alors de l'autre c&lê du mur. (râpe 531'’-
— Bonjour, camarade, dit-il.
l.e maître timonier fronça légèrement le sourcil et il crut d'abord avoir affaire à un matelot.
— Tu viens trop tard, camarade, dit-il.
— Pourquoi donc ?
— J'ai tout mon monde.
— Plalt-il?
— Et l'équipage que John Happer m’a chargé do recruter est au complet.
A ce nom de John Happer, Rocambole eut besoin de tout son sang-froid pour étouffer un cri de surprise.
11 cligna de l’œil, et, baissant la voix, il" dit au timonier :
— Je te fais mon compliment, tu t'es joliment tiré d'affaire.
— Moi? dit cet homme en tressaillant.
— Est-ce que tu n'es pas allé là-bas?
— Où ça ?
Kocainbolc u'avait pas le lempsde faire des phrases; il cessa donc sur-le-champ de parler anglais et dit en français au marin :
— Nous avons mangé des gourganes ensemble à Toulon.
Le marin devint livide.
— Vous vous trompez, balbutia-t-il.
— Tu étais le numéro 41 , poursuivit froidement Rocambole.
Ce détail était si précis, que le pauvre diable se prit à trembler.
— Et de ton vrai nom, si j'ai bonne mémoire, tu t'appelles Joseph Couturier ou Roudurier ; je ne sais pas au juste, il y a si longtemps !
— Camarade, murmura l’ancien forçat dont lus dents s’entrechoquaient de terreur, si tu as du cœur.
tu ne me vendras (as. Ce que tu dis est vrai. Je tue suis évadé et jetais bien le numéro 41. Mais personne n’en sait rien en Angleterre, et grâce à ma bonne corn duite, je suis devenu ce que tu me vois.
< Je n’ai pas beaucoup d’argent, mais ce que j’ai, Je le partagerai avec toi. >
Il était bouleversé, et parlait d’un ton suppliant,
Rocambolo sc prit à sourire !
— Tu ne me reconnais donc pas, toi? fit-il.
— Non... cependant... il me semble... Ah !... c’est impossible I...
— Tu me reconnais?
— I -e 117! balbutia l’ancien forçat.
— Lui-mémc, dit Rocambole,
Soudain la physionomie du limonier ai rasséréna ; son cœur battit moins Vite et l’effroi qui s’était d’abord emparé de lui se calma.
Cenl dix-sffd, c'est-à-dire Uocambote, était devenu à la suite de son audacieuse évasion, le héros légen» d dre du bagne de Toulon.
il avait arraclié un homme ii la guillotine, Il avait arrêté le coopérât dans sa chute.
Un homme comme lui no jiouvait tuer.
— Oit ! dit Joseph Couturier, Je n’ai plus peur, ce n Yst pas toi qui mo voudras.
— Non, si tu m’obéll.
Il se reprit h trembler.
— C’est que, dit-il, Je suis devenu honnête.,,
— Moi aussi.
— Ht je ne veux plus trimtlltr.
— Moi non plus.
— Alors, dit l'ancien forçAt avec soumission, que voulez-vous faire de mol?
— Je veux to donner le moyen de racheter ton passé.
— Vrai ?
— Cent dix-scpl n’a jamais menti.
— C’est vrai. Du moins on le disait au bagne de Toulon.
— Et on avait raison do lu dire.
Puis Rocambnle, demanda une pinte d'ale, et comme Calerait l’apportait lui-même, il lui dit :
— Ce garçon-là peut-il avoir confiance en moi ?
— Comme en moi-môme, répondit simplement Calcraff.
Or Calcraff n’avait jamais trompé personne, et cette réponse seule eût suffi pour rassurer le timonier, si le nom de cent dix-scpl ne l'eftt déjà fait.
— Veux-tu m'obéir? répéta Rocaniboie.
— Oui.
— Aveuglément?
— Oui.
— Alors, écoute.
Que se passa t-ll entre Rocambole ell'anclen forçai? Calerait lui-même ne le sut point.
Mais un peu avant le jour, Rocambole s’en alla en murmurant :
— Je crois bien maintenant que je liens Tippo-Runo.
11 s'en alla droit au logis de l'Irlandaise.
Celle-ci dormait.
Rocambole l’éveilla on frappant à la porte.
• — Qui est là? dit elle d’une voix enrouée par le gin.
— Moi, le Maître : ouvre.
Rocambole entra et ouv rit la fenêtre.
L’aube naissait et les étoiles disparaissaient sous le Ciel gris cendré.
Tout à coup un battement d'ailes sa fit entendre, et la tourterelle de itoumia vint s'abattre sur l'entaM ment de la croisée.
Rocambole s'empara du message et le lut.
— C'est partait, dit-il.
Et il écrivit cette réponse ;
< Tout est prêt. >
Puis, tandis que la Colomba s'envolait :
— Si Nadir était ici, murmura-t-il, il verrait que tout finit per arriver. Nous avions rêvé six mois trop têt la conquête du It cst-Indla, Mais à présent, je crois bien que le HYil-fmlitt est à nous.
LXt
Cependant Tippo-Runo après avoir, comme à l'ordinaire, cuvé son vin, s’éveilla avec le premier rayon du soleil.
Quand il se fut suffisamment frotté les yeux, le major regards autour de lui.
Roumia s’était endormie sur une pile de coussins; la tourterelle était dans sa cage.
Le sabord seul était ouvert.
Pourquoi ?
Le major s’en approcha ; puis il regarda la Délie Jardinière endormie.
— Qui sait si elle n’a pas songé à se sauver? dit-il.
Mais celta supposition lui parut absurde tout de suite et il murmura en souriant :
— On no quitte pas un hqmmc aussi riche que moi. Il faisait chaud ici, elle aura eu besoin d’air.
Comme il faisait celle réflexion, deux coups discrets furent frappés à la porte de la cabine.
— Entrez ! dit le major.
l.a parte, qui était verrouillée en dehors, s’ouvrit et John Happer entra.
— Je suis venu celte nuit, dit-il, majs votre Honnaur était hors d’état de m’entendre.
— Avais-tu donc quelque chose d’important à me dire ? demanda Tippo-Runo.
— Sans doute.
— Voyons ?
— D'abord j'ai renouvelé mon équipage,
— Mais parce qu’il est inutile que nous ayons à bord des matelots ramenés de l'Inde.
— Tu as raison.
— D'autant mieux que quelques-uns me paraissent avoir des soupçons.
— Sur l'existence du trésor ?
— Oui.
LE RETOUR de rocàmbole
MO
— John Happer, tu es un honni te homme.
— Vous vous trompez, répondit le capitaine, je suis Un coquin ainsi que vous; mais comme j'ai tout intérêt h vous servir, je vais droit mon chemin.
Tippo-Huno ne se ficha point de cette opinion émise par John Happer sur leur commune moralité.
— Ainsi, dit- il, tu as de nouveaux matelots?
— Je n'ai pas gardé un seul des anciens.
— El les nouveaux sont-ils bons marins !
— Excellents. J'ai chargé de les recruter un homme que je t onnais do langue main.
— Ah!
— C'est un ancien forçat français qui est un marin de premier ordre.
— Un forçat?
— Oui, en rupture de ban.
— Singulier choix!
— Dame I fit John Happer, comme nous pouvons le dénoncer, il sera à nous corps et âme.
— Je vois que mon système to parait bon, fil Tippolluno en riant. Quand serons-nous prêts?
— Mon. avis, dit John Happer, est que ce soir nous sortions du bassin.
— Bon !
— Nous irons nous ancrer en pleine Tamise, à une lii-ite d'ici, à (tou près en face de votre cottage.
— El puis?
— Et t ous appareillerons demain au petit jour
— C'est fo. l bien, dit Tippo-Runo. Maintenant, veuxtu savoir où nous allons?
— Oh ! dame ! répondit naïvement John Happer, je vous avoue que cela nie serait agréable. Itisn ne dé* | go Me un marin comme ce qu’on appelle la detlinutivn I hui imite.
— Eli bien ! nous allons faire un voyage «l'explora- . lion sur les cotes orientales d'Écosse.
-Ali!
— J'ai fait acheter là-bas, à six lieues d'Edimbourg un vieux manoir perché sur un roc, au bordée li mer. C'est là que je veux mettre mes trésors en sûreté.
— Excellente idée ! dit Tippo-Runo. Maintenant, . confidence pour confidence.
— Vous souvenez-vous de l'homme qui a voulu faire sauter le U'es/-liiiliu et qui s'est jeté à la nage ?
— Pardieu I d.t Tippo-Runo, c’était le Français | Avatar, l'ami du rajah. Heureu-ement il s'est noyé. |
— Vous croyoz ?
— Oh ! j’en suis sûr. Tous les journaux de l'Inde ont annoncé qu’on avait repêché son cadavre ainsi que celui de l'Indien Nadir.
— Eh bien ! dit froidement John Happer, les jour- ! naux se sont trompés.
— C'est impossible.
— Avatar est parfaitement vivant.
— Allons donc !
— Et il est à Londres.
Tippj-lluno pâlit.
— 11 est à Londres, répéta John Happer; mais il n'y a pas longtemps.
— Hein ?
— Attendez donc, reprit le capitaine ; vous vous souvenez pareillement qu'après son audacieuse tentative de s'emparer du navire, nous avons dressé un procès-verbal que nous avons fait signer de tout l'équipage?
— Sans doute.
— Ce procès-verbal suffira pour le faire condammer à mort parle conseil de guerre, s'il tombe jamais aux mains de l'autorité maritime.
— Mais il faut qu'il y tombe.
— On l'arrêtera aujourd'hui même.
— Oui.?
— La police anglaise.
— Mais où?
— A l’hôtel de Bristol, dans le Strand, oit il vit c i parfait gentleman.
— Es-lu bien sûr de tout ce que tu me dis là ?
— Très-sûr.
— Tu l'as donc vu?
— Oui.
— Oû et quand ?
— Il y a deux jours, au théâtre de Covent-Cardan.
Je l’ai fait suivre par un de mes matelots, mais il
a perdu sa trace. Alors j'ai promis à cet homme une forte récompense s'il retrouvait le gentleman et, celte nuit même, je l'ai vu.
— El il l'avait retrouvé ?
— C'est lui qui m’a appris qn* Avatar logeait à f hôtel de Bristol.
— Soit, dit Tippo-Huno, dont le front était baigné par quelques gouttes de sueur. Mais la police te croirat-elle ?
— Je vais m'en aller à l'Amirauté déposer les pièces d'accusation.
— Et puis ?
— En même temps, mon homme ira citez un constable et lui indiquera la retraite du coupable.
— (.‘est parfait, dit Tip,>o-Huno en s’essuyant le front. Mais c'est égal j'aurais préféré que ce diable d'homme sc fût noyé.
— O11 le fusillera et cela reviendra au même.
Comme John Happer parlait ainsi, un soupir s'échappa des lèvres enlr’ouverlcs de la Belle Jardinière.
— Chut! fit Tippo-Runo.
Roumîa rouvrit les yeux et manifesta un étonnnoment si bien joué, en se retrouvant dans la cabine du Il e sl-lntlia, que John Happer et Tippo-Runo eussent juré par tous les saints du paradis qu'elle avait dormi réellement,
LXU
Marmouset était demeuré en faction sur la barque à charbon, immobile à deux encablures du brick le Wesl-lmlia.
Mais rien d'extraordinaire ne setait proJuit à bord
de ce navire, pendant le reste de la nuit, et personne n'avait monté sur le pont.
Au jour, et un peu avant le lever du soleil, le terreneuve qui était couché à l’avant de la barque dressa tout à coup les oreilles.
Ce mouvement attira l'attention de Marmouset.
Le chien so leva et tourna la télé vers le quai.
Alors Marmouset aperçut un homme debout qui lui faisait des signes.
Pour tout autre que Marmouset, cet homme n était pas Rocambole.
Le Maitre avait de nouveau changé d’altitude, de costume et de visage.
Il avait voûté sa taille, couvert son v isagc do larges favoris roux, si tête d’une épaisse chevelure grisonnante en broussaille, et un tatouage ornait sou cou qui paraissait entrer dans les épaules.
Si Rocambole voulait ressembler à quelqu'un, en ce moment, c’était évidemment h John Happer.
La barque il charbon portait suspendu à son arriére un petit canot d'une dizaine de pieds.
Marmouset le mit à flot, sauta dedans, s'empara de a godille et gagna le quai.
— Suis-moi, dit Rocambole, au moment où il posait le pied sur le parapet.
Ce ne fut que dans une rue voisine du quai que Rocambole donna à Marmouset l’explication de sa conduite.
— Tel que tu me vois, lui dit-il, je ne suis plus Rocambole.
— Ah !
— Je suis John Happer.
— Le capitaine du HVs(-J«rfi«?
— Justement.
— Je ne comprends pas, dit Maruiouscl-
— Attends, ce soir à minuit, je prends le commandement du HVsf-/inlirt, et tu es mon commis au» écritures.
— Mais... Tippo-Runo ?...
— Tippo-Runo, quand je monterai à bord, sera prisonnier à fond de cale.
— Qui donc s'emparera de lui ?
— Toi.
— Allez toujours, Maitre, dit Marmouset, car jusqu'à présent, je ne comprends pas un mot de toute celle énigme.
— C'est fort simple, reprit Rocambole : John Happer et Tippo-Ituuo doivent partir ce soir pour une destination inconnue.
— Comment le savez-vous ?
-- Par un billet de Roumia que m'a apporté la colombe.
— Fort bien.
John Happer a congédié tout son équipage. 11 n’a pas gardé un mousse de l'ancien. Il a chargé un homme dont il se croyait sùr do lui recruter dix matelots résolus'
— Et cet homme?...
— Dont il se croit sùr, m’appartient corps et âme.
I Je n’ai pas le temps de te dire pourquoi ni comment, i Tu verras.
— Où allons-nous?
— Au roi George, chez Calcraff.
— Nous y trouverons cet homme?
— Et nous y verrons venir John Happer tout à l'heure.
Tout cela était encore obscur pour Marmouset, mais i! jugea inutile de questionner Rocambole.
Une demi-heure après, il était installé avec lui et Joseph Couturier, le maître timonier, dans une salle enfumée au premier étage de la taverne, où Calcraff avait coutume de mettre ceux de ses clients qui avaient à parler d’affaires sérieuses.
— Tu es sùr quo John Happer va venir ? disait Rocambole.
— J'ai rendez-vous avec lui à neuf heures pour lui présenter mes dix matelots. Sur votre ordre, ceux-ci : ne viendront qu’à dix heure», et nous aurons le temps d'expédier John Happer,
— Et tu m’assures qu'aucun d’eux ne le connaît intimement ?
— Aucun, j’en suis certain, n’a navigué avec lui. Il y en a deux qui prétendent l’avoir rencontré il y a cinq ans dans les mers du Sud ; mais, ajouta le limonier, vous vous êtes si bien fait sa tête, que cela n'a pas d’importance.
— A l’œuvre donc, dit Rocambole.
La salle où ils se trouvaient était en communication avec une autre plus petite.
— Je vais attendre là, dit Rocambole. Il pourrai' me reconnaître en entrant, et essayer de résister. Il faut le surprendre.
• En même temps, Rocambole, qui avait sous sa veste un petit paquet enveloppé dans un numéro du Times, passa dans la pièce voisine et se tint derrière la porte. , Marmouset dempura auprès du limonier.
Quelques minutes après, neuf heures sonnèrent à l'église Sainl-I’aul.
— Attention 1 dit Joseph Couturier.
Et il appela Calcraff.
I Le t .vernier monta, apportant trois doubles pintes.
— Tu n’as personne en bas? lui dit le limonier, i — Non. Ce n’est pas l'heure de dîner.
I — Tu es sourd, n’est-ce pas?
— Sourd et aveugle. Mais ma cave est ouverte et il y a dedans une belle futaille vide qui fera votre affaire.
Et Calcraff sortit en riant.
Quelques minutes après, un pas lourd retentit dans : l’escalier.
— Le voilà! dit Joseph Couturier.
En effet, John Happer entra.
— Je t’ai fait attendre, dit-il, mais j’ai passé à l'Amirauté, où j’avais quelques petiles affaires à régler. En même temps, j’ai pris mes papiers de bord. Qu'est-ce que ce jeune homme?
— Un de mes matelQis.
— Bien. El les autres?
J — Ils vont venir. .. —
('.'cuit la lie Ile Jardinière. ;Paae ;.aj.)
— Alors, buvons un coup.
Mais au moment où John Happer, sans défiance, se versait A boire, la porte de la petite salle s'ouvrit, un sifflement se fit entendre, une cordo s’enroula rapide autour du cou du capitaine, qui se trouva renversé sur le sol, à demi étranglé. Rocambole s'était souvenu des leçons qu'il avait prises do scs anciens ennemis les Étrangleurs.
Le petit paquet qu'il avait tout A l'heure sous la vesto n’était autre chose qu'un lazzo, et ce lazzo venait d'abattre John Happer comme une masse.
Le timonier et Marmouset se jetèrent sur lui et le maintinrent étendu sur le sol.
En même temps, Rocambole parut et, lui appuyant son poignard sur la gorge :
— Mon bon John Happer, lui dit-il, il faut nous obéir sur-le-champ ou mourir, le temps est cher, et nous n'avons pas le moyen de le dépenser inutilement.
John Happer était un homme prudent, il avait vu Rocambole A l’œuvre, et savait ce dont il était capa-
ble. Aussi n'essaya-t-il ni de crier, ni de résister.
En un tour de main, Joseph Couturier, sur un signe de Rocambole, avait lié pieds et poings au capitaine.
Alors Rocambole appela Calcraff, vers lequel John Happer tourna un regard rempli de colère et de reproche, et lui demanda de quoi écrire.
Puis, s’adressant de nouveau à John Happer :
— On va vous délier la main droite, et vous allez écrire sous ma dictée.
On avait relevé John Happer et on l'avait assis devant la table sur laquelle CalcralT déposa une plume et de l’encre.
— Et si je refuse 1 dit John Happer.
— Vous serez mort dans dix secondes.
John Happer se résigna.
Alors Rocambole lui dicta le billet suivant :
* A son Excellence le major I.inton,
« Je vous envoie mon maitre d’équipage, qui va prendre le commandement du. navire avec ses dix matelots dont je réponds comme de moi. Il fera sortir le brick du bassin et ira m’attendre A une lieue au-
de so is de Londres. A minuit je serai il bord, prit à exécuter vos ordres.
« Je reste A terre jusque-là pour régler différentes affaires.
« John ÎUrrrn. »
Quand ce billet fut écrit, plié, et que le capitaine y eut mis l'adresse, Rocambole appela de nouveau la discret Calcraff.
— Tu me réponds de cet lionune pendant dix jours! lui dit-il.
— Oui, dit Calcraff. Il sera à merveille dans la futaille vide dont je vous ai parlé, au fond de ma cave, et dans dix jours!...
— Tu le laisseras libre d’aller à la rechorche du West-lndia, répondit Rocambole d’un ton moqueur.