I.XIII
Nous l’avons dit, John Happer était prudent ; il tenait à la vio et, en dehors du son métier de marin, il ne s’exposait pas à la légère.
Aussi, en présence du stylet do Rocambole, se laissat-il garrotter de la meilleure grAce du monde.
Calcrall, qui ne se mêlait de rien, eut cependant l'obligeance de prendre un flambeau pour éclairer Rocambole, lu maître timonier et Marmouset dans l’escalier de la cave
Dix minutes après, John Happer avait pour domicile une futaiile vide, en perspective un coup de poing de CalcralT s'il criait, et pour espérance, la promesse de la liberté dans dix jours.
Cela fait, Rocambole et scs deux compagnons remontèrent dans la salle, firent disparaître toute trace de lutte, et attendirent les dix matelots, qui arrivèrent bientôt à la file.
Le timonier les présenta au faux John Happer l’un après l’autre; et aucun d’eux no s'avisa un seul instant de soupçonner qu'il n'avait pas devant les yeux le vrai capitaine du West-lndia.
— Tu as mes ordres, dit Rocambole à Joseph Couturier.
— Oui, capitaine.
— Rendez-vous à bord et attendez-moi ce soir, h minuit, en dehors du bassin.
En même temps, et comme les matelots sortaient sur les pas do Joseph Couturier, Rocambole prit Marmouset par le bras et se mit h causer avec lui.
— Est-ce qu’il est des nôtres! demanda un matelot au limonier en montrant Marmouset.
— C'est notre commis aux écritures, répondit ce dernier.
— Tu comprends pourquoi je ne veux pas faire mon apparition à bord, en plein jour, disait Rocambole à .Marmouset.
— Parfaitement.
— Quand vient le soir, Tippo-Runo soupe et se grise. Quand il est gris, il dort.
— Bien... à bord ticlio d'échanger un regard avec
Boumia.
— Bon!
— Et fais-lui comprendre qu'il serait utile d'aider l’ivresse de Tippo-Runo par un léger narcotique.
Marmouset lit un signe de tête affirmatif.
— S’il e.-t endormi quand je monterai à bord, tout ira bien.
— E»l-ce tout!
— Tout absolument. Va-t'en.
Le limonier. Marmouset et les dix matelots quittèrent la taverne.
Rocambole y demeura quelque temps encore, causant tranquillement avec Cdcr.dT.
l’uia il passa dans cette salle qui lui servait de vestiaire, et il en ressortit un quart d'heure après, redevenu parfait gentleman.
Alors il se dirigea vers les beaux quartiers de Londres, el quand il fut dans le Strand, il entra dans un bureau télégraphique.
Huis il expédia la dépêche suivante :
Madame. Valida KiMVeff, Itvtel de Belgique, Foltstone.
Affaire conclue. Vous partir avec enfant et Milon. Train de unit pour France.
Avxtah.
Il ne rentra pas à son hôtel tout de suite, s'eu alla déjeuner dans Piccadilly , puis alla lire les journaux air club, dans Pall-Mall, et finit par y Jincr.
— Il y a bien longtemps, pensait-il, en écoulent le; hâbleries d'un gentleman de province, son voisin dj table, grand chasseur de renard — il y a bien longlcin » que je n'ai eu une journée tout entière à me croiser les bras.
En effet, Rocambole n'avait plus rien à faire, avant d'aller prendre le commandement du West-lndia, rien, si ce n'est d'entrer à l'Iiôtel île Bristol et d'y preudro différents papiers et son sac à argent.
Il s'y rendit vers huit heures.
Comme il traversait ia cour, une femme en haillons se dressa devant lui.
C'élail l'Irlandaise gigantesque.
— Que veux-tu! lui demanda-t-il étonné, car il l'avait largement rétribuée le malin et ne comptait plus la revoir.
— Je vous ai cherché partout, répondit-elle.
— Pourquoi!
— Chez Calcraff, dans le Wapping, dans White-Chap Ile. Enfin, je suis ici depuis midi.
— Eli bien ! qu’y a-t-il !
— La tourterelle est revenue.
Rocambole tressaillit, et fronça le sourcil.
— Avec un moi sage!
— Oui.
— Où cst-ilT
— Le voilà.
! t rirlainLise lui mit dans la main un petit bidet plie en quatre.
Rocambole n’osa s’approcher du bec de gaz qui brûlai! dans la cour.
Il demanda sa clef, fit signe à l'Irlandaise de le suivre et monta dans sa chambre.
Là, il ouvrit le billet cl lut en pâlissant :
* John Happer sait que vous êtes à LonUres..Il vous « a dénoncé à l’Amirauté.
• Ne rentrez pas à l’Iidlel de Bristol. >
— Oh ! oh ! fit Kocambole, voilà un message qui a sa j valeur. Il s'agit de décamper au plus vite.
Et tandis qu'il prenait à la hâte son sac de voyage, son paletot et ses papiers, il dit à l'Irlandaise :
— Ou 'as-tu fait de la colombe?
Je l’ai gardée, pensant quo vous répondriez.
— Tu as bien fait, partons...
Mais Rocambole n’eut pas le temps de se diriger vers h porte.
On frappa, et il entendit ces mots distinctement :
— Au nom de la loi, ouvrez I
— Diable! pensa Rocambole, l’Amirauté n’a pas perdu de temps.
Et avant d'ouvrir, il dit rapidement à l’Irlandaise :
— Je vais écrire un billet. Tu l'attacheras sous l'aile de la colombe et tu la lâcheras demain au petit jour.
Puis il ouvrit et se trouva face à face avec deux officiers de police.
— Le major Avatar? dit l'un d'eux.
— C’est moi.
— Monsieur, reprit le policcman, nous avons mission de vous arrêter.
— Moi!
— Vous, monsieur : voilà le mandat.
— De quel crime suis-je donc coupable?
— Vous êtes accusé d'avoir voulu, dans lo golfe du Bengale, révolter l’équipage du brick le Wesl-hidia.
— Bah !
— Et d'avoir essayé de. le faire sauter. .
— Messieurs, dit poliment Rocambole, il y a évi— , déminent méprise; mais comme ce n'est pas vous que je dois convaincre, je suis prêt à vous suivre. Permettoz-moi seulement d'écrire deux lignes à un de mes amis qui viendra certainement me réclamer.
Et il prit son carnet, traça quelques mots en français et au crayon sur un feuillet qu'il déchira et remit à l'Irlandaise.
Puis s'adressant aux policemen :
— Marchons maintenant, messieurs, dit-il.
Cependant le calme le plus grand avait régné à bord du Wat-lndia, durant toute la journée.
Joseph Couturier, le nouveau chef de timonerie, était arrivé vers midi avec son équipage et il avait remis à Tippo-Runo le billet que John Happer avait écrit sous le poignard de Rocambole.
Ce billet n'avait inspire aucune défiance à Tippo- Runo.
U s’était même dit quo si John Happer restait à
terre, c’était uniquement pour assurer l'arrestition de Rocambole.
Tandis qu’il était sur le pont, Roumia, demeurée seule, s’était empressée d'écrire deux lignes à Rocambole pour l'avertir du danger qu'il courall, et de les confier à l'intelligent volatile, qui avait pris sa volée par le sabord.
Une heure, puis Beux, puis une partie de la journée s'étaient écoulées.
La colombe ne revenait pas.
Tippo-Runo descendit dans la cabine et dit à Ffoumia :
— Je vous engage à monter sur le pont : Il fait un temps superbe, et vous pourrez faire vos adieux à Londres.
Roumia le suivit.
La première personne qu’elle aperçut fut Marmouset.
Elle respira.
Marmouset profitait d'un moment où Tippo-Runo causait avec le chef de timonerie pour passer derrière et lui glisser ces mots :
— Le Maître ira à bord cette nuit. Soupez de bonne heure. Narcotique.
Elle fit un léger signe do tète, et rejoignit Tippo- Runo.
La colombe ne revenait pas ; mais les paroles do Marmouset avait rassuré Roumia.
A six heures du soir, Tippo dit à Roumia :
— Nous partons.
— Ah I fit-elle avec indifférence.
— Nous allons sortir du bassin et demain matin , nous descendrons à la mer.
En effet, Joseph Couturier donnait dos ordres, obéissant au faux John Happer dont Tippo-Runo approuvait les instructions ; on bissait les ancres, et bientét lo Wett-lndia sortit majestueusement du bassin des docks et descendit la Tamise.
U était nuit, lorsqu'il s’arrêta à l’endroit indiqué.
Roumia avait trouvé le moyen d'échanger quelques mots avec Marmouset, qui n’inspirait, du reste, aucune défiance à Tippo-Runo.
— Le Maître court un gran 1 danger, lui avait-elle dit.
— Un danger ?
— Oui, John Happer est à terre.
— Je le sais.
— Et il l'a dénoncé...
Marmouset eut un sourire :
— John Happer n'est pas à craindre, dit-il:
— Vous croyez ?
— J’en suis sûr, car il est en notre pouvoir.
Cette réponse rassura Roumia.
— Mais ma colombe n’est |*is revenue, dit-elle.
— C'est que le Maître l'aura gardée, jugeant inutile d'éveiller les soupçons do Tippo-Runo. Il vous la rapportera.
A dix heures du soir, Tippo-Runo demanda à souper et s'enferma avec la Belle Jardinière dans la cabino dont il avait fait pour elle un véritable pelais.
— Ma toute belle, dit-il 4 Roumia, il est fort possible que lorsque John Happer montera 4 bor.l, je sois déjà parti pour ce pays des songes dans lequel le vin de Porto me sert de guide quotidien.
— Si vous avez des instructions pour lui, laissez-les moi, répondit Roumia.
— Je veux qu'il attende mon réveil pour lever l'ancre.
— Vous serez obéi, dit Roumia.
Tippo sè mit 4 table, but et mangea comme 4 l'ordinaire.
11 ne s'aperçut pas que dans son dernier verre de Porto, Roumia laissa tomber une pincée de poudre noirâtre.
C’était le narcotique prescrit.
Et 4 peine eut-il vidé ce dernier verre que Tippo- Runo se renversa brusquement ' sur le divan oit il était assis et ferma les yeux. .
Alors Roumia ouvrit la porte de la cabine et Marmouset entra.
— Il dort pour quarante-huit heures au moins , ditclle en souriant, et les deux canons qui sont sur le pont pourraient éclater 4 scs oreilles, il ne se réveillerait pas. Quelle heure est-il ?
— Minuit, dit Marmouset.
— Alors, le Maître ne peut tarder...
— Je l’espère.
Roumia et Marmouset laissèrent Tippo-Runo ivremort dans la cabine et montèrent sur le pont.
La nuit était claire et la lune brillait au ciel.
Uno barque descendait la Tamise et semblait venir droit sur le West-lndia.
— Voil4 le Maître, murmura Marmouset.
Tous deux attendirent pleins d'anxiété. La barque approchait.
Elle passa près du navire et ne s'arrêta point.
Ce n'était pas lui.
— Il me semble, dit le Maître timonier, s'approchant 4 son tour de Marmouset, que le Maître se fait attendre. B est plus de minuit.
Marmouset ne répondit pas. L’inquiétude commençait 4 le gagner, d'autant plus qu’il se souvenait main-
tenant que John Happer était arrivé 4 la taverne du roi George en disant qu’il revenait de l’Amirauté.
Les heures s'écoulaient.
Plusieurs barques descendaient le fleuve ; mais aucune n'accostait le West-lndia.
Et Rocambole ne paraissait pas.
— Oh ! s'écria tout 4 coup Marmouset, il est arrivé malheur au Maître, certainement.
— Je le crains, murmura Roumia , non moins anxieuse.
— Je vais aller 4 terre, continua Marmouset. Il faut que je le retrouve.
Et s’approchant de Joseph Couturier :
— Fais mettre le canot 4 l'eau, lui dit-il .
Mais, en ce moment, on entendit un battement d'ailes dans les airs, et, levant la tête, 4 travers les premières clartés de l'aube , Marmouset et Roumia aperçurent un oiseau qui planait au-dessus du pout.
— Ma colombe ! s'écria Roumia.
— Un message du Maître 1 exclama Marmouset joyeux.
La colombe so reposa d'abord sur le grand mât, puis elle descendit en voletant et vint s'arrêter sur l’épaulo de Roumia.
Elle avait un billet sous l'aile.
Tous deux s'en emparèrent, et Marmouset lut d’une voix émue, ces lignes tracées au crayon :
« Je suis prisonnier. Mais percer un mur de prison « n’est pour moi qu'un jeu : ne vous inquiétez pas de « moi.
« Jetez 4 fond de cale Tippo-Runo endormi.
« Levez l’ancre et faites voile pour le Havre.
< Je vous rejoindrai.
t Rocambole. »
— Que faire? murmura Roumia.
— Obéir, répondit gravement Marmouset. Est-ce que le Maître a jamais manqué 4 sa promesse?
11 nous rejoindra. Partons !
Et le West-lndia se couvrit de voiles et descendit ' majestueusement la Tamise , emportant Tippo-Runo endormi et les trésors volés par lui.