‹ [Le Dernier mot de RocamboleChapitre 92 sur 100 · I.A VÉRITÉ SUR ROCAMBOLE · texte numérisé non relu

I.A VÉRITÉ SUR ROCAMBOLE

A noire grande stupéfaction, elle avait amené deux autres valets de cœur.

Personno n'osait plus tenir.

— C'est de l'argent sùr, cependant, dit la pécheresse en souriant, il n'y a plus de valets de cœur.

On tint le coup.

Un troisième refait de valets de cœur arriva.

En ce moment le garçon à cheveux blancs franchissait le seuil du petit salon, portant un immense plateau de verres et de bouteilles.

— Les valets de cieur ont une chance d'enfer ! s’écria Claudin.

Soudain le garçon jeta un cri et le plateau tomba bruyamment sur le parquet.

Et le garçon épouvanté prit la fuite en murmurant :

— Les valets de cœur! les valets de cœur ! toujours les valets de cœur!...

Le bruit des verres cassés avait fait monter la maîtresse de rétablissement et le maître d'hotel. que le garçon A cheveux blancs avait failli renverser dans l'escalier, tant sa fuite était prérip.tée.

— Je vous avais pourtant bien recommandé, dit la belle madame Leblond à son inaitre d'Iiot I, de renvoyer cet homme : vous savez qu’il est fou !

Cet esclandre amena, comme on le pense bien, explications sur explications.

Le maître d’hotel et les autres garçons de rétablissement curent chacun leur petite version.

Le inaitre d'hotsl nous dit :

— Cet homme est venu ici, U y a huit jours, demand r de l'ouvrage.

« 11 avait de bonnes façons , nous l'avons [iris , et pendant les deux premiers jours , il a très-bien fait son service.

« Le soir du second jour, il nous a demandé la permission d'aller à Paris.

» Il devait revenir par le dernier train du chemin de fer.

« A minuit, on ferma les grilles du Bois, et comme il n'était point rentré, nous avons pensé qu'il avait couché à Paris.

« Mais le lendemain , à quatre heure;, comme on attelait la jumint au cabriolet dans lequel je vais h la balle, nous l'avons vu sortir de ce massif d'arbres qui e3t là en tirant sur le Jardin d’acclimatation : scs habits étaient en désordre, il était pâle, défait, et on voyait à la boue de s;s chaussures qu’il avait erré toute la nuit.

« — Que faites-vous donc, lui dis-je, d'où venezvous? pourquoi n'ôles-vous pis rentré 1

« U me regarda d'un air égaré :

« — fai eu peur, me dit-il.

« — Peur de quoi ?

« — Je suis sùr qu'ils sont sur mes traces.

« — Quit

« — Mas ennemis. C'est pour cela que je ne suis pas

rentré. Je pensais que peut-être ils m'attendaient dans les environs.

« — Vous avez donc des ennemis?

« Ses dents claquèrent, à celte ques'ion :

« — Dieu vous garde des valets de cœur ! me dit-il.

« Et il alla se réfugier dans l'offic1.

« De ce moment, j’ai bien vu qu'il était toqué. Mais nous sommes en automne, il vient moins de monde, et nos garçons ni us quittent facdoment. Ce qui fait, ajouta le inaitre d'hélel que je n'ai pas renvoyé ce- • lui là.

— Tiens, me dit Claudin à l'oreille, tu cherches de» sujets de roman. En voilà un...

— Plalt-il?

— Et un joli litre : les Valets de mur.

Je ne répondis pas, occupé que j etais à écouter la version du sommelier.

Celui-ci di.-ait :

— Aventure couche en haut, tout à coté do moi. Il n’y a qu’uno cloison assez mince qui sépare la mansarde qu’on lui a donnée, de celle où nous logions le chef et moi.

« Dès la première nuit qu'il a couché ici, nous Tâtons entendu tourner, retourner, se relever, se recoucher, gémir, parler tout haut.

« Le chef est allé frapper à sa porte :

* — Est-ce que vous êtes malade , Aventure ? lui a-t-il dit. .

« — Non, nous a-t-il répondu à travers la porte. Excuse z- moi, je rêvais.

« La nuit suivante, il a recommencé son vacarme.

Ça nous a intrigués et nous avons percé un petit trou dans la cloison, puis nous sommes montes les premiers pour le voir se coucher.

• Il a commencé par verrouiller sa porte et donner deux tours de clef; alors il a posé un revjlver et un pistolet sur la chaise qui lui sert de table de nuit.

« D'abord il s'est endormi.

« Mais tout à coup il s’est éveillé en sursaut et s'est mis à pousser des cris :

« — Grâce ! disait-il, grâce ! ne me tuez pas. . . je ne dirai rien... je ne suis qu'un pauvre domestique... je n'ai pas d'argent... je ne sais [>as où M. le duc serre ses valeurs., si je le savais, je vous le dirais... mais je no le sais pas... grâce ! grâce ! Ilocambole !

— Oh ! le bon nom ! s'écria Claudin.

— Un nom excellent, en effet, pensai-je, et que je retiens dès aujourd'hui.

— Mais qu'élail-ce donc que ce Rocambole ? d manda Bergerette qui s'amusait à ce récit comme à la première scène d'un mélodrame.

— Je ne sais pas, répondit la simmelier. Tout ce . que je puis vous dire, c'est que le lendemain, tandis que nous déjeunions, le chef lui demanda :

« — Comment va Rocambole?

« Il laissa échapper son assiette, qoi tomba sur le parquet avec son couteau, et prit la fuite après nous avoir regardés de travers.

La belle madame Leblond compléta le chapitre des dépositions.

— Cet homme est entré ici, dit-elle, en nous affirmant qu'il était cocher au besoin.

« Mon cocher «Hait malade hier , cl j'avais besoin d'aller à Paris.

« J’ai fait atteler, et cet homme est monté sur le siège.

• il conduit sagement et très-bien. J'ai fait plusieurs courses dans Paris.

< Vers trois heures, en sortant d'une maison de la rue Bossini, je lui dis :

• — Menez-moi rue de la Pépinière. »

« Jurque-14, il avait été fort calme; il est devenu tout

pile.

« — Jamais ! m'a-t-il répondu.

« — Comment, jamais?

« — Vous me donneriez des millions que je ne passerais pas rue de la Pépinière.

« — Mais j’ai besoin d'y aller.

— Ça ne me regarde pas. Je suis prêt à di scendre du siège; mais je n'irai pas par là... je ne veux pas être assassiné... Vous ne savez donc pas que c'était 14 qu'ils se réunissaient ?...

. — Où?

« — Les Valets de cœur !

« J'étais 4 sa discrélion; car vous pensez bien que je ne pouvais pas me mettre inoi-mème sur le siège de mon coupé.

« Je suis donc revenue ici ; seulement j'ai dit 4 Auguste de faire son compte 4 cet homme et de le renvoyer.

— C’est bien ce que j'ai fait, répondit le maître d'hùlel; mais il s'est jeté 4 mes genoux en me disant que si je le renvoyais, il ne trouverait plus où se placer; qu'ii avait des ennemis mystérieux quile poursuivaient partout.

— Mais enfin, interrompit un des joueurs, où est-il maintenant ?

-- Il a pris sa course vers la porte Maillot, dit un des garçons.

— Oh ! dit Auguste, le maître d'hùlel, soyez tranquille, il reviendra.

— Je l'espère bien, murmurai-je.

On me regarda avec un certain étonnement.

— fié ! hé ! dit Claudin , voici le romancier qui s'éveille.

« Tu cherches un sujet, mon camarade, quœvens quem devoi r /, hein ?

« En attendant, allons nous coucher, car il est près de minuit. >

Tandis qu'on attelait mon modeste phaélon, je pris 4 part le maître d'botel :

— Mon cher Auguste, .lui dis-je, voulez-vous être aimable pour moi.

— Que dois-je faire, monsieur?

— Quand cet homme reviendra, r.e le bousculez pas, ne le grondez pas, n’ayez pas l'air de vous souvenir de ce qui s’est passé.

— Mais? monsieur...

— Je liens 4 le revoir, et je serai ici demain matin.

En «ffet, le lendemain, il faisait un temps superbe,

et j’arrivais 4 huit heures du matin au pavillon d’Armennnville pour prendre le verre de madère des cavaliers.

Mais Aventure n’était pas revenu.

Pendant trois jours je déjeunai et je dînai à ArmenonvUJe.

On ne revit pas Aventure, et il ne revint pas chercher sa malle.

Cependant W. Üelamarre (Je la maison Uelamarre,

Martin Didier et O*) ancien régent de la banque, ancien garde du corps, etc., me pressait pour avoir un litre.

— Eh bien ! lui répondis-je un matio, annoncez :

Le club «1rs Valets île mur.

Le soir, l’annonce parut dans la Pairie.

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