‹ [Le Dernier mot de RocamboleChapitre 94 sur 100 · BÛ · texte numérisé non relu

BÛ

quatre ans, que je venais d’employer le premier argent mignon que m’eût donné la littérature à m’acheter un ch . val et un panier que je montrais quatre nu cinq heures par jour sur le boulevard, ce qui m'a fait alors une collection d’ennemis des plus variés, vous me trouverez, u’est-ce pas, beaucoup plus naïf que vaniteux, et vous me pardonnerez d’avoir osé, ce soir-li, quitter mon paletot pour m'en aller en blouse au rendez-vous qui m’était assigné?

J'avais scrupuleusement observé la mise en scène. 11 ne me manquait plus pour refaire les Mgslirei tfr Paris qu'une toute petite chose, l'inimitable talent d'Eugène Süe.

Voulez-vous me dire, je vous prie, si l'on doute de quelque chose à vingt-quatre ans, surtout quand on soupe avec Gustave Claudin?

Donc, à neuf heures du soir, les mains dans mes poches, ma casquette enfoncée sur mes yeux, je fis mon entrée citez le père Bravard, le marchand de vins de la rue de Flandres, à la Villette.

Ici, j’avoue encore, à ma honte, que mon apparition ne produisit aucune sensation.

Deux auvergnats jouaient à V Impériale dans un coin de la salle attenante au comptoir et que deux chandelles éclairaient ,i grand'peine.

I.e père Bravard, un gros homme réjoui, m'apporta une chope et j’attend s.

Les auvergnats ne levèrent pas même les yeux.

Un maçon soupait d’un morceau de fromage et d’un demi-litre de vin.

11 ne me regarda pas et continua son repas.

Enfin, un quart d'heure après un homme entra qui regarda à droite et à gauche, et s'en alla, ne trouvant pas, sans doute, la personne qu'il cherchait.

J'attendis encore.

Une demi-heure plus tard, le même homme revint. J'eus le temps de l'examiner.

Il était vêtu d’une redingote noire percée aux coudes, coiffé d’un chapeau déformé, chaussé de grosses bottes éculecs.

Sa figure, niaise et commune, était encadrée par un collier de barbe sale.

Il me regarda avec plus d’attention ; je lui fis un signe, et il s’approcha.

— Est-ce vous qui m'avez écrit? lui demandai-je.

Sa physionomie exprima une sorte d'étonnement

naïf.

— Qui doue que vous êtes? me dit-il.

Je lui dis mon nom ; son étonnement redoubla.

J’avais alors de petites moustaches blondes, un air juvénile et gringalet qui ne répondait nullement à ina littérature.

J’ai passé quinze ans de ma jeunesse à écrire des romans noirs peuplés de pourfendeurs et d'aventuriers; j ai abusé des échelles de soie, des poisons multicolores, des Irapes qui s’ouvrent et engloutissent leurs victimes; et je ne suis jamais entré dans une maison où on ne me connaissait pas, sans qu'on me dit : « Ah ! mon Dieu! et nous qui vous croyions brun, grand,

carre des épaules, la moustache en croc et l’air farouche! •

J'avais heureusement dans ma poche la lettre qu’on m’avait écrite, et cet homme me dit naïvement ;

— Je n’aurais jamais cru que c’était vous.

— C'est donc vous qui m’avez écrit ?

— Oui.

— Et vous ne me connaissez pas de vue ?

— Non.

— C'est donc le garçon du pavillon d’Artnenonville qui vous a parlé de moi?

— Je ne sais pas ce que vous voulez dire.

— - Alors, comment avez-vous eu l'idee de m'écrire?

— J*ai vu sur le journal que vous alliez parler des Valets de ctrur.

— Boni

— Et, comme j’étais de la bande à Timoléon...

— Qu’est-ce que Timoléon?

— Celui qui a arrêté Rocambole.

— Mais, qu’esl-ce que Rocambole?

11 me regarda avec une sorte d’hébétement.

— Comment ! vous ne le savez pas ! me dit-il.

— Non.

— Pourtant les t'alrfideoeni'et lui ça ne fait qu’un.

— C’est pour savoir tout cela que je suis venu.

Je fis apporter du vin et je me mis à questionner mon inconnu.

Certes i! n’était pas muet; il était même assez loquace, et il bavarda pendant plus de deux heures, au bout desquelles je lui donnai quarante francs, dont il se montra fort satisfait.

Mais ce qu’il me raconta était si confus, si obscur, si inint iligible que je n’y compris qu’une seule chose : c'est qu’il y avait une bande de malfaiteurs dont le chef s'appelait Rocambole, de son nom de guerre ; que ca Rocambole était au bagne, et qu’un homme qui faisait de la police en amateur, une sorte de Vidocq au petit pied appelé Timoléon avait contribué h son arrestation.

Je quittai donc ie cabaret fort mécontent du peu de clarté du récit que m’avait fait ce brave homme et je rentrai chez moi me disant :

— Décidément, j’aurai plutôt fait d’inventer l'histoire des valets de cœur.

Cependant M. Delainarrc (de la maison Martin Didier, Delamarre et C1*, ancien garde du corps, ancien régent de la banque de France, etc.) m’avait fait écrire, lé jour même, par le bon Charles Schiller, le secrétaire aimé de la rédaction de la Pairie, [ otir me demander de la copie.

Je répondis h Schiller :

< Mon cher ami,

< Donne-moi huit jours et tu verras... »

Que verrait-il?

Je n'en savais absolument rien. Mais il y a si longtemps que j’écris au bas de mon feuilleton ces mots sacramentels : « La suite, fi demain » que j’étais convaincu que le demain dont je pariais aurait une suite.

LA VÉRITÉ S UK ROCAMBOLE

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