‹ [Le Dernier mot de RocamboleChapitre 95 sur 100 · I.es gens de cette sorte aiment le bruit et la publicité · texte numérisé non relu

I.es gens de cette sorte aiment le bruit et la publicité

La pensée dominante du condamné à mort est de bien mourir sous les yeux de la foule.

Je vais donc aller voir Rocambole.

Mais oùî

J avais oublié de demander à l'homme de Timoléon dans quel bagne il était.

Or, il y a douze ans, Brest et Hochcforl existaient encore -

Je ne pouvais donc pas m’exposer à perdre quinze jours pour faire le voyage de Toulon, tandis que celui que je cherchais serait peut-être à Rochefort ouit Brest.

Le plus simple était donc de m'en aller à la préfecture de police, et de m'adresser au bureau des prisons.

Il était huit heures du matin, aucun bureau n’est ouvert avant dix heures. J'avais donc le temps de faire mes préparatifs de départ.

Il était évident que je pourrais partir le soir même, que la Patrie m'obtiendrait une passe de chemin de fer et que le surlendemain je serais soit à Toulon, soit à Brest, soit à Rochefort.

Bergerelle, qui se promettait d'èlre du voyage, fit ma petite malle, j’endossai un vêlement noir, et à dix heures précises j’étais au bureau des prisons.

De toutes les administrations, la plus court aise est sans contredit la préfecture de police.

Je trouvai un sous-chef qui me reçut avec la plus grande politesse et se mil à ma disposition aussitôt que je lui eus expliqué le but de ma visite.

— Monsieur , me dit-il , je ne suis ici que depuis quelques mois, et je ne sais absolument rien de ce que vous me demandez. Mais je vais me renseigner et dans une demi-heure vous serez satisfait.

U m'installa dans son cabinet, m'offrit las journaux du matin, et me laissa.

J'attendis non point une demi-heure, mais une heure.

Au bout de ce temps, le sous-chef revint.

C'était bien lui, et cependant ce n'était plus lui.

Qu’il me soit permis de m’expliquer t

Quand il avait quitté son bureau il était aimable, souriant, empressé. Peut-être était-il un de mes lecteurs habituels et, par suite, désireux de m'être agréable.

Je le vis revenir calme, froid, sévère, et il me paru! vieilli de dix ans.

— Monsieur, me dit-il, avec une politesse glacée, j'ai transmis voire demande à M, le chef de bureau.

Le chef de bureau en a référé à M. le préfet de police.

M. le préfet a fait compulser les livres d’écrou et je suis chargé de vous répondre que la personne dont vous parlez ne figure sur aucun d'eux.

— Comment! m'écriai-je, il n'y a pas de forçat du nom de Rocambole ?

— Monsieur , me répondit sèchement le sous-cbef de bureau, au bagne on n'a pas de nom, on est inscrit sous un numéro.

Et d'un geste il me fit comprendre qu'il était inutile d'insister.

Quand je fus dans la rue, ou plutôt sur le quai, je m'accoudai sur le parapet, et comme Manchet, le valet de l'immorlel d'Arlagnan, je me mis à faire des ronds dans l'eau.

On a depuis ce lemps-Ià ajouté à la langue verte une formule qui dépeint fort bien ma situation d’alors.

Je venais de remporter une veste.

Autant par profession que par gofit, je suis observateur, et le changement d'attitude, de formes et do physionomie du sous-chef de bureau ne m'avait point échappé.

Le mystère, au lieu de s'éclaircir, se compliquait étrangement.

On me disait que Rocambole n'existait pas. Mais pourquoi me 1“ disait-on avec cette politesse aiguë et tranchante qui contrastait si fort avec la manière avenante dont j'avais d’abord été reçu?

Et nouvel Œdipe, je me pris corps à corps avec cotte énigme nouvelle.

Et, comme Œdipe, je finis par deviner.

L'administration ne se soudait pas qu'on fit un roman sur Rocambole.

Pourquoi î

C'étail facile à comprendre. Les Valets de coeur avaient dû être une association dangereuse, travailler dans les sphèros élevées de la société; et il était plus que probable qu'ils avaient été mêlés b de certains événements qu'il était inutile de rappeler.

Mais le romancier prend son bien où il le trouve.

Et puis j'étais devenu curieux comme un lecteur.

Et je remontai en voiture, me disant :

— A tout prix, je dénicherai Rocambole.

Le bon Schiller m’avait écrit la veille au soir.

Quand je rentrai de mon infructueuse excursion, je trouvai une nouvelle lettre de lui.

« Monsieur Delamarrc (de la maison Delamarre,

« Martin Didier, etc.), me disait-il, veut < te voir tout de suite. »

Je courus chez M. Delamarre, qui m'invita à déjeuner, et me dit :

— Mon cher enfant, j’ai reçu des réclamations pour votre titre les Valets de cœur. Cliangez-le.

— Mais, monsieur...

— Je ne puis vous eu dire plus long. Changez votre litre.

Il me sembla que la voix de Al. Delamarre ressemblait en ce moment à celle du sous-chef de bureau.

Je n'insistai pas, mais bien que je n'aie pas l’honneur d'être Breton, je suis doué d'une jolie dose d’enléiement, et je rentrai chez moi avec la volonté bien arrêtée de raconter l'histoire de Hocambole si je ta savais — et môme si je ne la savais pas.

Le soir, Claudin et moi nous fumions tranquillement un cigare chez D.. un peintre qui vient d'être décoré, il y a huit jours, et qui alors habitait les hauteurs du quartier Saint-George. Nous étions grimpés sur la toiture de zinc de son atelier, et nous avions Paris sous nos pieds.

Paris étincelant de lumières et laissant monter jusqu’à nous sa respiration cyclopéenne.

Tout à coup je jetai mon cigare et je m'écriai :

— J'ai trouvé !

— Quoi? me dit Claudin, l’histoire de Rocambole !

— Non, mais le titre de mon roman.

— Voyons?

— Les Drames rfe Paris.

— Excellent. Mais Rocambole ?

— J'inventerai son histoire, si je ne puis faire mieux, répondis-je. Mais j’ai le pressentiment, ajoutai-je, que cette histoire, je la saurai.

Comme on le va voir, je ne me trompais pas.

Laissez-moi ouvrir une parenthèse.

L'histoire de Rocambole était destinée à la Pairie. Il est donc juste que je vous donna au Irait, mi physionomie de ce journal.

La Pairie habitait et habite encore rue du Croissant; ses bureaux communiquaient avec la rue des Jeûneurs.

La rue du Croissant et la rue des Jeûneurs , au milieu de ce Paris des Mille et une Nuits que nous fait depuis dix ans M. le préfet de la Seine, ont conservé leur cachet d'originalité assez laide, et j’espère bien que M. le sénateur Haussmann passera par là un de ces jours.

La rue des Jeûneurs est toute au commerce des étoffes et des draps.

La rue du Croissant toute aux journaux.

Au numéro 12, c'est la Patrie, au numéro 16, le Siècle, à gauche et à droite une fouie de boutiques ouvertes chez les marchands de vins pour la vente d'une trentaine de petits et grands journaux.

Vers le milieu, à droite de ta ruo des Jeûneurs, il y a ce qu’un notaire appellerait un vaste immeuble.

Trois grandes cours bordées de hautes constructions, le tout loué aux plus importantes maisons de gros de Paris, et formant la propriété de M. Uelamarre, le directeur d'alors du journal la Pairie.

lin tout jeune homme, un conscrit de lettres, ou un fruit sec littéraire qui avait un roman en quatre volumes sous le bras, se présentait à la Patrie par la porte de la nie du Croissant.

U monlait au premier étage, (aujourd'hui c'est au

second) demandait à voir le rédacteur en chef et était reçu par Philippe.

Quétait-ce et qu'est-ce encore que Philippe ?

L'n homme entre deux âges, à l’œil intelligent, au sourire aimable et un peu caustique, que l'on prenait au premier abord pour un garçon de bureau et qui était, au fond, l'homme de confiance de M. Uelamarre.

Philippe toisait le nouveau venu.

Il semblait deviner ce qu’il avait dans son sac.

Il flairait un bon ou un mauvais roman.

Si, à son idée, le roman était bon, si le romancier juvénile marquait bien, Philippe lui disait d’un tan protecteur : -J

— M. Delamarre n’est pas visible. Mais laissez-moi votre manuscrit et revenez dans huit jours.

Cinq fois sur dix, Philippe avait eu un flair excellent.

Ce roman était lu et reçu.

Si Philippe, au contraire, avait affaire à un de ces bohèmes de brasserie qui, au lieu de travailler, passent leur vie à dénier du talent à tout homme arrivé, il lui ouvrait à deux battants la porte du cabinet du bon Schiller.

Ce bon Schiller a bien mérité ce nom que lui ont décerné tous ceux qui le connaissent.

il a un aimable sourire, une voix sympathique ; il a usé des flots d'éloquence souvent pour faire triompher une cause obscure qui lui paraissait juste.

Ce bon Schiller recevait l'auteur, gardait le manuscrit, le remettait le soir même à M. Delamarre.

M. Delamarre se bornait à cette question :

— Par où est entré l'auteur ?

— Par la rue du Croissant.

— Ah !

Ce ah ! était un arrêt de mort.

M. Delamarre aimait qu’on s’adressât directement à lui.

Un an après, le manuscrit dormait encore dans les cartons de la Patrie et n'avait pas été lu.

Tout le secret de Philippe consistait en ceci : Il déposait respectueusement sur la table de nuit de M. Deiamarre, qui demeurait rue des Jeûneurs, le manuscrit du jeune homme qu'il avait pris sous sa protection.

Si la vengeance est le plaisir des dieux, la reconnaissance est quelquefois le bonheur des ltommes... de lettres, et je déclare ici que c'est à Philippe que je dois ma collaboration de huit années à la Patrie.

Depuis que mon premier feuilleton s'était étalé dans les colonnes du journal, j'entrais par la rue des Jeûneurs.

M. Delamarre aimait à me voir : il me faisait causer, il se plaisait à feuilleter ma jeune imagination.

Je m’en allai donc ce jour-là à dix heures frapper à la porte de son cabinet.

J'apportais mon nouveau titre: Les Drames ni Paris.

— Parfait ! me dit M. Delamarre. Le titra est excellent. Voyons le sujet 1

— Mon pian riest pas fini, répandis-je.

LA VÉRITÉ SUR ROCAMBOLE '

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