‹ [Le Dernier mot de RocamboleChapitre 97 sur 100 · VUI · texte numérisé non relu

VUI

La première partie des Drames de Paris parut sans interruption.

Cela s'appelait, je l'ai déjà dit, ÏHéritage mystérieux.

Les journaux, à cette époqua, faisaient peu d'annonces, et ignoraient l'affiche rouge, verte ou jaune qui tapisse aujourd'hui si agréablement les murs de Paris.

Cependant il se manifesta une hausse dans la vents du numéro, et les abonnés augmentèrent.

Quelques gens par trop puritains réclamèrent; entre autres une vieille dame qui écrivit à la direction cette lettre qu’on me communiqua :

• Monsieur,

« Le roman de M. Ponson du Terrail est excessivement amusant, mais il est immoral. Jamais on ne me persuadera qu’une créature comme la Baccarat puisse avoir des sentiments humains.

« Ces femmes-là sont des monstres, et leu mon mari, qui était un homme de sens et un sous-chef d„ mérite dans nne grande administration, les évita toujours avec soin.

i Je n'ai pas de préjugés, croyez-lo bien, et mon âge (cinquante-sept ans) me permet de lire bien des choses.

« C’est ainsi (pie j'ai pris un véritable plaisir aux aventures du chevalier de Faublas, et que le Sapha, de M. Crébillon fils, m’a beaucoup amusée.

» Malheureusement, j’ai une fille de vingt-cjptuj ans dont l'imagination est très-exaltée, et la ieclt)» dos Drames de Paris lui est pernicieuse.

« D'un autre côté, je voudrais cependant savoir la fin, et je ne trouve aucune bonne raison à donner à ma fille pour supprimer mon abonnement à la DoJijf.

4 Ne pourriez-vous faire deux éditions : — une puqf moi, avec feuilleton — l’autre, sans feuilleton, poqr ma fille ?

• Un mot de réponse me ferait plaisir.

« Votre servante,

« llixaiETTK Athanasi, rentière, i

Un bon curé de village n’y alla pas par quatre chemins :

• Monsieur Ponson du Terrai!, disait-il, est un ini— < sérable qui a certainement commis tous les crinn-s • dont il rend son héros responsable... »

M. Delamarre, un peu ému, fit appeler le caissier.

Le caissier prit connaissance de la lettre du bon curé et répondit :

— Nous vendrons trois mille exemplaires de plus.

— Alors , continuons , dit philosophiquement le directeur de la Patrie.

L'Héritage mystérieux enjamba sur deux renouvellements et eut soixante-dix-huit feuilletons...

M. Delamarre me fit venir au soixante-quinzième et me dit :

— Est-ce que vous ne pourriez pas me faire une suite ?

— J’y compte bien, répondis-je, mais il faudrait un autre titre.

— Voyons ?

— Le club des Valets ite reeur.

Je m’attendais A voir bondir M. Delamarre. car je me souvenais de l’opposition formelle qu’il avait faite h ce titre.

Il se borna à froncer un peu le sourcil.

— Venez inc voir aux docks, me dit-il.

Peu de gens ont connu comme moi cet esprit actif, ingénieux, infaligable qui s'appelait M. Delamarre.

C’était, comme on dit, un chercheur.

Chaque jour, il s’éveillait avec une idée nouvelle, presque toujours hardie, sinon excellente. .

Un jour, il avait imaginé de faire du pain avec du

Six semaines après, dans la maison attenante aux bureaux de la Patrie, maison qui lui appartenait également, il installait une boulangerie.

Le pain ne réussit pas.

{,’gnnée suivante, M . Delamarre, dans le même immeuble, créa les docks de la vie à bon marché.

(Jiy y yen lait de tout, des aliments et des vêtements, des qhgussures et du lait, des denrées coloniales et des chapeaux.

Cela dura une année, peut-être un peu moins. Pjis on ferma boutique.

Une seule personne trouva la liquidation un peu chère, ce fut M. Delamarre qui avait vendu d'excellentes marchandises au prix des médiocres et avait galamment perdu une centaine de mille francs à cet essai philantropique

Les docks étaient alors à l’apogée de leur succès.

S'extasier sur les docks, c'était faire à M. Delamarre pn plaisir sans égal.

Je fis mieux que m’extasier, j’achetai un chapeau.

Un parapluie, une douzaine de couteaux et un panier (je pale ale.

Je m'étais conduit comme le dernier des courtisans Ut cette basse flatterie porta ses fruits.

Le soir même, on annonça en tèto de la Patrie que les Drames de Paris auraient une suite et que celte suite s'appellerait :

Le Club des Valets de cœur

Seulement , M. Delamarre m'accordait une interruption, c’est-à-dire un congé de deux mois.

Or, ce congé, je savais bien comment je i’utiliserais.

Je m’en irais à Brest, et je verrais Rocambole.

Huit jours après, ma malle était faite.

Restait à me chercher un compagnon de voyage.

J’étais en froid avec Bergerette, pour des motifs qui appartiennent trop à ma vie privée pour que je vous en fasse part.

J’écrivis à Claudin :

« Veux-tu venir en Bretagne ? »

Claudin me répondit:

v J’entre au Moniteur Universel , et eu fermant ma fenêtre, hier soir, ie ciel m’est apparu tout rouge, c'est bon signe. »

Donc pas de Claudin, pas de Be.rgcrette.

Avec qui donc partirais-je ?

J’ai un vieux camarade, un peu bizarre, un peu quinteux, peut-être, mais qui, sous le prétexte qêV est né à Brest, cote de Recouvrance, sc croit obligé à être le plus droit et le plus chevaleresque des hommes.

Cœur loyal, comme dirait Gu-tave Aimard, tète bretonne, caractère un peu pointu et ayant la déplorable faiblesse d’introduire dans ses livres d’adorables femmes blondes, phthisiques au troisième degré.

LA VfiRITÉ SUR ROCAMBOLR

Quand une femme le remarquait jadis, et ce n'étail pas rare, il lui demandait arec anxiété :

— Est-ce que vous ne toussez pas un peu 7

Sur une réponse affirmative de la belle, il tombait il

ses genoux.

le vous le présenterais bien, si vous ne le connaissiez pas déjà et si vous n'aviez lu dix romans charmants de lui.

Je me borne donc à vous le nommer — c'est Etienne

Enault.

Enault m'avait dit si souvent qu'il était Breton, et que revoir sa Bretagne était le plus cher de scs vœux, que je courus chez lui :

— Viens-tu avec moi ? lui dis-je.

U accepta. Nous partîmes.

Pas de chemin de fer alors, autre que celui de Paris à Nantes par Orléans.

Le leniemain. nous étions à Angers; le surlendemain à Rennes, et deux jours plus tard à Brest.

La Bretagne, la vraie, celle des légendes et des poèmes, la terre des chouans et des chevaliers, de la bonne duchesse Anne et des vieux rois celtes, cesse aux portes de Brest.

Quand vous avez franchi la double enceinte des fortifications et que la rue de Siam , triste, mal pavée, bontés de maisons noires, vous appareil, le cœur se serre et les tempos se mouillent d'une sueur froide.

I.’ hôtel des Vnyageuis, celui où nous descendîmes est morose à l'teil ; sa salle à manger ressemble à un réfectoire de cloître, éclairé tout au bout par une croisée unique.

On nous logea sous les toits.

A Brest, quiconque n’a ni uniforme, ni ruban rougo, est peu de chose et on ne fait guère cas de lui.

Lo voyage avait été mie fêle ; l'arrivée à Brest était une manière d’enterrement.

— Oh ! si je ne venais pas rechercher la maison oit je suis lié ! me disait F.naull.

— Ah ! si je n'avais pas envie de voir Rocambole 1 pensai- je.

Et nous dînâmes du bout des lèvres, songeant au déjeuner que nous avions fait la veille à Morlaix, la ville aux joyeux visages, aux braves femmes souriantes, aux collines vertes qui se hérissent des plus pittoresques maisons du monde.

Puis notre dîner fini, nous descendîmes vers le port par cette abominable rue de Siam dont le pavé vous meurtrit les pieds, au point de vous donner le tétanos.

Nous étions alors au printemps, en plein mois de mai, et les jours étaient longs.

lin beau soleil, presque chaud, éclairait tout le reste de la Bretagne, il ne pleuvait qu'à Brest.

Mais Brest a une réputation que les Bretons traduisent par un mot quelque peu inconvenant :

Brest disent-ils, est... le pot de chambre de la Bretagne.

Cela est vrai, il y pleut cinq jours sur sept.

Cependant il suffit d'un coup de vent pour balayer les nuages, surtout vers le soir.

Alors l'unique promenade de la ville, le cours d'Ajot, se peuple comme par enchantement, et la rade apparaît étincelante avec son horizon de collines vertes, au milieu desquelles la rivière de Chateaulin s’ouvro tout à coup un passage. Il avait plu tout le jour, il pleuvait durant notre dîner, il pleuvait quand nous sortîmes de l'hotel. Nous n'étions jaas au bout de la rue de Siam que les derniers rayons du soleil couchant percèrent les nuages et ricochèrent sur l'eau noire du port, comme des broderies d'or sur un manteau de velours.

Dieu fait bien ce qu'il fait, dit un proverbe, et ce proverbe est surtout vrai pour Brest.

Quand le ciel est gris, les maisons hideuses, noires, infectes qui bordent le port et qu'on a aujourd’hui sous les pieds , du haut de ce pont gigantesque qui n'a qu'une arche et s'ouvre pour laisser passer les vaisseaux à trois ponts, ces maisons noires, disons-nous, sont moins re|>oussantes à l'œil.

Vienne un ciel d’azur et un beau soleil, et Brest vous apparaît dans toute sa morne tristesse.

Au bout de la rue de Siam, on trouve un escalier de cent marches qui descend au port.

Le j>ont, de niveau avec la première marche, passe au-dessus des maisons.

Mais alors il n’existait pas encore ; il fallait descendre l'escalier et passer dans un vaste bateau qui vous traversait à Becouvrance.

11 était trop tard pour visiter l'arsenal et par Corné quent le bagne.

Enault me disait :

— Je suis de Recouvrance, et je voudrais revoir la maison où je suis né. Malheureusement, j’ai quitté mon pays si jeune, que j'ai oublié le nom de la rue.

Mais Recouvrance, n'est pas bien grand, allons-y 1

— Comme tu voudras, répondis-je. mais lâche de retrouver ta maison ce soir, car demain...

— Demain ?

— Nous ne quitterons pas l'arsenal.

— Nous passâmes à Recouvrance.

— Là, les maisons sont encore plus noirc9 et plus misérables que sur la rive opposée.

l!n dédale de petites ruelles tortueuses environna 1» port.

C'est là que vivent les pécheurs et les femmes dî marins.

Là grouillent des centaines d'enfants à peine vêtus qui feront un jour des hommes vaillants.

La femme du marin est économe; elle vit de > u, elle élève ses enfants avec presque rien.

Un pauvre logis lui sufGt.

Le mari est peut-être sous le ciel bleu des Indes, la femme et les enfants vivent dans oelte atmosphère goudronnée, au bord de celle mer noire, dans ces rues infectes et sous cette pluie éternelle, sans murmurer, sans se plaindre, avec l’espérance au cœur.

Quand vient le soir, pour peu qu'un rayon de soleil

glisse entre deux images et éclaire la rade, la femme du marin prend son fils par la main , et tout deux gravissent les hauteurs de Recouvrance, prennent le chemin gazonné des fortifications et vont s'asseoir tout prés de la poudrière.

C'est là le cours d’Ajol des pauvres gens de Recouvrance.

De là on découvre la rade tout entière, et sur la droite le Goulet ; la mer est calme, le ciel dément, il ne pleut pas.

La femme du marin dit à son fils en lui désignant le Goulet :

— Ton père est là-bas... tout là-bas...

— Quand reviendra-l-il ? demande l'enfant.

— Dans un an, dit la pauvre délaissée en soupirant.

Puis elle reporte son œil humide sur sa progéniture.

Le bambin a cinq ans ; l'an qui vient, on le mettra à l’école des mousses.

Qui l ui?

Quelle est la mère du mousse qui n'a vu dans ses rêves son (ils paré de l’aiguillette d'or ?

Recouvrance est dans ce lablaau. C'est la ville pauvre, la ville robuste, muette en sa tristesse et d'où sortiront des hommes.

A huit heures retentit le coup de canon qui annonce la fermeture de l'arsenal.

Celte détonation nous surprit dans une ruelle qui s'appelle fièrement rue Jean-fort.

L'ne église abandonnée se trouve au milieu.

Devant cette église, il y a une manière de place de dix mètres carrés, sur laquelle jouent les enfants du quartier.

l es mères, assises au seuil des portes, travaillent en se regardant.

Nous nous étions arrêtés en cet endroit un pau avant le coup de canon.

Parmi ces enfants qui jouaient, il en était un qui avait attiré notre attention, avec ses cheveux blonds bouclés, scs joues rosées, ses grands yeux bleus.

On eût dit un chérubin descendu du ci I dans ce cloaque.

Nous cherchâmes la mère des yeux ; et nous l'eûmes bientèt reconnue à l’expression de son regard, qui rie quittait pas l'enfant.

C'était une toute jeune femme, vin zt- trois ans peutêtre.

L'enfant en avait cinq.

Elle était blonde, lin peu pâle, un peu triste à travers un beau sourira qui épanouissait ses lèvres chaque fois que son fils tournait la tète vers elle.

Tout à coup au boutde la rue retentirent des pas sourds, mesures, frappés en cadence, avec un cliquetis métallique.

En même temps nous vîmes apparaître une escouade de forçats marchant deux par deux et conduits par deux gardes-chiourmes.

les enfants continuèrent à jouer; mais celui que nous avions remarqué leva les yeux, examina la troupe

infâme et reconnut sans doute au milieu d'elle quelqu’un qu'il aimait, car il s’élança au-devant des forçats et nous le vîmes se jeter au cou de l'un d'eux. ’

Les gardes-chiourmes ne dirent mot.

Le compagnon de chaîne du forçat s’arrêta tout naturellement.

Le forçat prit l'enfant dans scs bras, mit un baiser sur les boucles blondes de sa chevelure et le reposa à terre.

En même temps aussi sa jeune mère, qui tout à l'heure était assise sur le seuil de sa porte, se leva, vint tendre la main au forçat et lui dit quelques mots que nous ne pûmes entendre.

Puis les forçats continuèrent leur chemin, la mère alla se rasseoir mélancolique, l'enfant retourna auprès de scs petits camarades, mais il ne joua plus.

Ce malheureux, couvert de la livrée de l'infamie, au cou de qui sautait le chérubin, à qui cette belle jeune femme tendait la main, élalf-il donc le pire et le mari 7

' Pour que cela fil possible, il aurait fallu que cet homme, jadis matelot, eût été condamné à mort pour quelque acte de rébellion envers scs chefs, pu s qu'ii eût vu sa peine commuée en celle des travaux forcés ; cor, a Recouvrance, on n'eût pas toléré, sans cela, une femme do forçat.

Nous avions eu le temps de voir cet homme.

Il était grand, un peu pile, avec des yeux intelligents et doux.

Eli d ipit de la chaîne qu'il traînait, sa démarche avait qti -Ique chose de fier et de hautain.

C'élail un homme qui jiouvail avoir vingt-sept ou vingt-huit ans, et, pendant qu'il embrassait l'enfant, j'avais eu le temps de l'examiner tout à mon aise eide me graver scs traits dans la mémoire.

Ce petit événement, si naturel pourtant dans les rues de Brest, nous intrigua assez pour nous faire entrer dans une buvette qui se trouvait juste en face de l'endroit où les forçats s'étaient arrêtés.

Une vieille femme, avenante et un peu bavarde, était au comptuir.

Tandis quelle nous versait deux verres de fil-eni/uati f, je la questionnai.

— (."est donc le pare de cet cnfanl? lui demandai-jo.

— Non, me dit-elle ; r'est paul-ètre mieux qua son père.

— Que voulez-x’ous dire ?

— C'est son sauveur. L'enfant se noyait; il l'a repêché, et il s'en est fallu de peu qu'il ne se noyât lui-

méme.

Il y avait un drame tout entier dans cette réponse, et je comprenais maintenant les caresses de l'enfant et la poignée de main de la mère.

— Gomment l'appelez-vous donc ce forçai? demanda Knault.

La vieille sourit :

— Vous savez bien, dit-elle, que les forçais n’ont plus de nom.

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LA VÉRITÉ Slilt KOCAMBOLE

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