‹ [Le Dernier mot de RocamboleChapitre 98 sur 100 · SKI · texte numérisé non relu

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— C’est juste.

— Celui-là, c’est le numéro Cent-tlix-*epl.

Je m’étais pris à rêver, et je regardais l'enfant qui était maintenant sur les genoux de sa mcre, qui le couvrait de baisers.

Un soupçon avait traversé mon esprit.

J’étais venu à Brest pour voir Rocambole ; qui me disait que le forçat qui avait sauvé l’enfant n’était pas lui T

Nous quittâmes le débit de boissons et nous reprîmes notre excursion à travers les petites rues noires do Recouvrance.

Enault s’arrêtait de temps en temps, regardait une maison, avait un moment d’espoir, puis sc remettait un route.

71' LIVKA1SO.V

Ce n’était pas celle-là.

Comme nous montions vers les fortilications, nous entendîmes une musique militaire et nous nous arrêtâmes.

L’école des mousses venait de manœuvrer à terre...

Tous ces bambins marchaient fièrement au son du clairon, et au 'pas gymnastique, l’arme sur l’épaule gauche.

La population se pressait sur leur passage.

Jeunes femmes, petites fillettes, vieux soldats et vieux matelots, formaient la haie pour les voir.

C’était l'avenir qui passait.

Plus d’une mère, apercevant son fils dans les rangs, lui envoyait un baiser avec ses doigts.

Plus d'un loup de mer disait de sa rude voix émue :

— J’étais comme ça, moi.

Quand l'école fut passée, Knault jeta un cri.

— Je me reconnais, dit-il.

— Où cela ?

— Ici. Je me rappelle bien maintenant... les mousses passaient sous nos fenêtres et c'est la . .

Et il me montrait une maison sur la gauche.

Cet e maison bâtie en briques avait une grande porte.

Enault, pris d'une subite émotion, me disait :

— Oui... oui... c'est bien cela... nous demeurions au second... il doit y avoir une cour avec des arbres, et au milieu de cette cour un puits.

Nous entrâmes.

\ Recouvrance, les concierges sont inconnus ; on entre partout et tout druit.

On monterait jusqu'au sixième étage d'une maison que personne ne vous arrèteiait pour vous dira :

— Oit allei-vous ?

Quand nous fûmes dans le vestibule, Enault s'arrêta :

— C'est singulier, me dit-il, l'escalier était à droite, il me semble.

— Et celui-là esta gauche.

— On aura changé l’escalier de place.

La maison avait bien une cour ; mais il n’y avait pas de puits.

— On l'aura comblé, me dit Enault.

— Je n’ v ois pas d'arbres non plus, lui dia-je.

— Cn h s aura coupés.

Neanmoins, comme il n'était pas bien sûr, nous sortîmes.

— Si ce n’est pas celle-là, me dit-il, c'est une maison à peu près semblable de la même rue 7

Vingt pas plus loin nous trouvâmes une autre maison absolument semblable k celle que nous quitliuns.

— La voilà ! s'écria Enault.

L’escalier était à gauche du vestibule, mais il n'y avait pas de cour.

— On aura bâti, tue dit-il, il y a si longtemps I...

Une vieille femme descendait l'escalier, nous l’interrogeâmes.

— Ya-l-il longtemps que vous de eurez ici 7

— Plus de quantité ans, répondit-elle.

Enault lui parla de son père qui était, je crois intendant militaire.

La vieille l'écoula, puis elle lui dit :

— C'est bien possible... il y a toujours des officiers dans la maison ; il y en a eu de tout temps.

Nous n'étions pas plus avancés.

Un quart d’heure après, nous trouvions une troisième maison.

— Oh ! cette fois, s’écria Enault, c'est bien ici.

Il y avait un puits dans la cour, et des arbres, et l'escalier était à gauche.

Ma. heure usinent les arbres étaient jeunes, le puits paraissait tout neuf et nous aperçûmes sur la porte le millésimo de 1840.

— On aura reconstruit la maison, me dit mon pauvre ami, mais c'est bien elle !

— Tu m'as déjà dit cela des deux autres...

— C’est désolant et bizarre tout de même, reprit-il , de ne pouvoir retrouver la maison où l'on est né.

— Comment ! répondis-je, mais au lieu d'une, tu en retrouves trois... et tu vas ressemblera Homère dont sept villes se disputaient l'honneur de lui avoir donné la jour.

Enault accepta ce compliment sans trop de protestations, et noua quittâmes Recouvrance.

il était nuit.

Noua retraversâmes le port en bateau et nous remontâmes cette horrible rue de Siam jusqu'à la hauteur du champ de bataille.

C'est là que se trouve le caf ; des officiers de marine ; c'était là que nous avions alfaire, comme on va le voir.

J'avais à Paris un ami, un capitaine de dragons, l'homme le meilleur et le plus bourru du monde. 11 était plus chatouilleux de mon honneur que du sien, et bien souvent il a cassé mon cordon de sonnette à cinq heures du matin, p >ur m'apporter un numéro de l'ancien Figaro, direction Bourdin, lequel numéro était consacré en partie à démontrer aux populations que j’étais un crétin de la plus belle venue.

Mon bourru capitaine était, dans ces occasions solennelles, accompagné d'un autre capitaine.

Tous deux venaient me demander mes instructions pour me servir de témoins.

Je prenais connaissance du numéro incriminé, et le leur rendais en disant :

— Mais on ns parle que de mes livres.

— Eh bien 7

— Eli bien I ça ne me regarde pas. Ces messieurs ont bien le droit de les trouver mauvais.

Mon excellent capitaine ne comprenait pas et se retirait en maugréant.

Or, je rt'ai jamais vu de capitaine plus répandu que ce capitaine-là.

Il connaissait tout le monde, dans l’armée et hors de l’armce, dans la marine et dans les colonies.

— Vous allez à Brest, m'avait-il dit. Attendez donc, j'y connais du monde.

Et il m'avait donné deux douzaines de lettres de recommandation, dont dix pour des lieutenants de vaisseau, trois ou quatre pour des capitaines, une pour un contre-amiral et enfin une dernière pour un cousin à lui que j'avais rencontré à Paris, et qui était enseigne à bord de la Némésis.

L'enseigne Marjoiin, c'était son nom, était un tout jeune homme, très-aimable, très liant et qui certainement se mettrait en quatre pour nous être agréable.

Nous entrâmes donc au café de la Marine, et bientôt tou'es ment lettres furent distribuées.

Brest devint plus gai. On nous offrit du punch et nous reçûmes cet accueil courtois, quoique un peu froid et cérémonieux, qui est le propre des officiers de trier, toujours plus réservés que ceux de terre.

M. Marjuliu nous reconduisit à l 'hôtel et nous donna rendez-vous pour le lendemain, huit heures du matin, aux portes de l'Arsenal :

LA VÉRITÉ SUR ROCAMBOLK

Je lui avais parlé de Rocambole.

C'était la première fois qu’il entendait prononcer ce nom.

— Mais, me dit-il, soyez tranquille, si cet homme est au bagne de Brest, le commissaire du bagne ne fera aucune difficulté, et vous |x>urre; l’interroger tout il voire aise.

Je ne pus lui cacher le singulier accueil que j’avais reçu trois ou quatre mois auparavant à la préfecture de police.

Il se mit à rire et me dit avec cet accent d’orgueil qui caractérise si bien les marins :

— Vous oubliez qu’ici nous sommes chez nous T

Kl sur ces mots, il nous souhaita le bonsoir.

Quand on est entré dans l’Arsenal, quand on a dépassé le parc à boulets, on aperçoit devant soi une sorte de rampe qui forme deux coudes brusques.

Au bout du premier on trouve la corderie et la voilure, vastes bâtiments qui se prolongent jusqu’aux scieries. Puis on tourne la rampe, on lève la tête et on voit une immense façade percée de nombreuses fenêtres grillées, de voûtes profondes, de portes basses et cintrées.

Cette façade, ce bâtiment gigantesque placé à un Côté, au-dessous de la ville, au-dessus du port, auquel on arrive par cette rampe, on l’aperçoit aussi bien du bas de la rue Siam que des hauteurs de Rccouvrance.

C’est le bagne !

Au coup de canon, cette «ombre demeure, silencieuse à ce point, jusque il , qu'on l’aurait dite inhabitée, celte demeure, disons-nous, s’emplissait tout à coup d'un immense murmure, de bruits sourds et de cliquetis étranges.

Les portes s'ouvraient, les forçats descendaient à la fabrique, enchaînés deux par deux, rangés par escouade et conduits par lea argousins.

M. Marjolin, notre complaisant cicerone, avait voulu nous faire jouir de ce coup d'o-il.

Nous l’avions trouvé à la portede l’Arsenal à l’heure indiquée.

Nous étions entrés avec lui et nous étions devant le bagne lorsque les forçats sortirent.

Nous pûmes les voir presque un à un, les examiner successivement, ces maudits de la société, A mesure qu’ils passaient devant nous.

Les uns, qui n’avaient point perdu tout sentiment humain, courbaient la tête en apercevant des étrangers.

Les autres, soumis, résignés, nous regardaient avec indifférence.

D’autres attachaient sur nous un oeil cynique et moqueur.

Enault et moi, nous tressaillîmes tout A coup, et je pressai le bras de M. Marjolin en lui disant :

— Le voilà !

— Qui?

— Le forçat qui a sauvé l’enfant.

Nous lui avions raconté cette histoire la veille, tandisqu’il nous reconduisait A notre hôtel.

— Ah ! fit-il, je le connais. C’est le numéro Cent dix-sept, un très-bon forçat.

Au bagne, dans la langue usuelle de quiconque se trouve en contact avec les condamnés, on dit un bou et un mauvais forçat.

Le mauvais forçat est celui qui se montre cynique, sans repentir, indiscipliné, travaille le moins possible, s’ingénie à se faire envoyer à l'infirmerie et essaye de s’évader.

Le bon forçat est, par conséquent, tout le contraire.

Cent-dix-sept était un bon forçai.

Quand il pissa près de nous, il salua M. Marjoün, non point seu'ement parce qu’il devait le saluer, mais très-certainement parce qu'il y trouvait une satisfaction réelle.

Le jeune officier, chargé pendant quelques mois d’un service dans l’Arsenal, s’était trouvé en conlact avec les forçats, et s'était montré fort bon pour eux.

Il nous regarda aussi avec une certaine curiosité bienveillante, et parut se souvenir de nous avoir rencontres le jour précédent.

Sa figure intelligenteet distinguée, son regard calme, sa démarche presque hautaine , m'impressionnèrent plus alors que la veille.

Quand il fut loin, je dis A M. Marjolin :

— Je jurerais que c'est lui.

— Qui, lui?

— Rocanibule.

— Rien n'est plus facile A savoir, me dit-il, allons à l'écrou.

Nous entrâmes en effet, chez le greffier en chef du bague.

— Mon cher monsieur, lui dit M. Marjolin, y a-t-U moyen de savoir le nom du numéro Cent-dix-sept !

— Rien n’est plus facile, répondit le greffier.

il se leva de son bureau, s'approcha de l’immense casier qui renfermait les livres d'écrou et prit celui qui correspondait au numéro cent dix-sept.

Puis ayant cherché la page correspondante, il la mit sous nos yeux.

Voici ce que nous lûmes :

• Joseph Kipart, condamné aux travaux forcés A perpétuité par la Cour d’assises ds Seine-et-Oise. Né à Paris. Agé de trente ans. Recommandé A l'administration comme très-dangereux. »

Comme Timoléon avait changé tous les noms dans son manuscrit, ce nom de Joseph Fipart ne m’apprenait absolument rien.

M. Marjolin me dit:

— Je ne vois rien qui ressemble A Rocambole, dans cette note-là, si le personnage qui répond à ce nom est tel que vous me l’avez dépeint.

— Sauf ces mots, répondis-je en posant mon doig sur le livre d'écrou : liecommandé comme très-danijereux.

— tl y a beaucoup de forçais dangereux, comme l’entend l'administration, dit I enseigne en suuriant.

— On appelle ainsi tous ceux qui songent às’évader.

— Et je puis vous affirmer, nous dit le greffier en chef, que l'administration s'est trompée pour celui-là.

— Vraiment î

— Il est ici depuis cinq ans.

— Bon !

— Et jamais il n'a cherché à s'évader : c'est un bon forçai.

M. Marjolin ajouta :

— U m'a même semblé qu’on le traitait avec douceur.

— C'est vrai, dit le greffier, c'est un homme courageux. Dernièrement il a sauvé un enfant qui se noyait.

— Est-il porté sur le tableau des grâces ?

— Non, il a refusé.

Ces mots produisirent sur nous quelque étonnement.

Le greffier continua :

— Ses notes sont excellentes; après cet acte de courage, il a été appelé chez le commissaire, qui l'a félicité, et lui a annoncé son intention de le porter sur le tableau. 11 a répondu que sa condamnation était juste, qu'il avait perdu le droit de rentrer dans la société et qu'il était résigné à finir ses jours au bagne.

— El il a trente ans! m'écriai-je. Sait-on pourquoi il a été condamné ?

— Pour assassinat, dit le greffier. Mais nos livres d’écrou ne font jamais mention du crime. Et quand le forçat est mort ou libéré, ce n’est pas ici qu'on peut puiser des documents sur lui.

— C'est égal, murmurai-je. il a beau s’appeler Joseph Fipart...

— Vous pensez que c’est Rocambole ?

— Oui.

— Nous avons un autre moyen de le savoir.

— Lequel !

— C'est de le lui demander, répondit l'enseigne.

— Rocambole ? murmurait le greffier, un singulier nom !... et que j’entends prononcer pour la première fois.

En effet, nous eûmes beau questionner le greffier en chef, il nous répondit avec une ab solue bonne foi :

— Jamais je n’ai entendu prononcer ce nom ; même par les forçats. S’il y a au bagne de Toulon un forçat qui se nomme Rocambole, personne ne le sait, je vous le garantis.

M. Marjolin nous disait, de son côté :

— 11 est fort rare, sinon inouï, qu’un forçat qui a eu un nom célèbre dans lesÿimalcs du crime, ne cherche pas a faire survivre ce nom ici, où l'homme n’est plus qu'un numéro ; et, d'après ce que vous me dites, l’homme dont yous parlez, aurait été un criminel célèbre.

— Certes, oui.

— Néanmoins, poursuivit l'enseigne, je vous renouvelle ma proposition.

— Qui consiste ?

— A venir visiter la Némésis qui est en rade. Je vais faire armer un canot, et deux mots dits à un argousin-chcf suffiront pour que nous ayons dans notre équipe de forçats le numéro Cent-dix-sept.

La proposition de M. Marjolin était trop séduisante, comme vous le pensez bien, pour que je songeasse à la refuser.

Moins d’une demi-heure après nous sortions du port dans un canot manœuvré par douze forçats.

Un treizième était à la barre.

El ce treizième, c'était le Cent-dix-sept.

J'allai m'asseoir auprès de lui.

— Y a-t-il long-temps que vous êtes ici f lui demandai-je.

— Cinq ans, me répondit-il.

Sa voix était calme, résignée, plus mélancolique que triste.

— Et vous y êtes à perpétuité !

— Vous le voyez à mon bonnet vert.

— Ne prenez pas, lui dis-je en baissant la voix, les questions que je vous adresse pour de l'indiscrétion ou de la curioisté banale.

Il me regarda et parut attendre que je m'expliquasse.

— Je vous ai vu hier dans la rue Jean-Rarl , continuai-je.

— Oui... en effet... il me semble vous avoir aperçu, monsieur.

— Un enfant vous a sauté au cou I

— Oui. C'est le petit d’Yvonne Slouarec , la femme d'un gabier d'artimon à bord de la Valeureuse.

— On m’a dit que vous lui aviez sauvé la vie.

— C'est vrai, dit-il simplement. L'enfant était sur le quai à jouer. Ses petits camarades le poursuivaient ; il prend son élan pour leur échapper, et, arrivé au bord du quai, ne peut se retenir et tombe à l'eau.

« J'étais à demi -chaîne et par conséquent maître de nies mouvements.

< Du pont de la Némésis, qui était dans le port et où nous échargions des gueuses de fonte, j'avais tout vu.

< L'eau est noire, dans le port; elle n'a aucune transparence. L'enfant avait disparu.

« Il y avait beaucoup de monde sur le quai, mais personne n'osait se jeter à l'eau.

< J’enroulai ma chaîne autour de mes reins et je me laissai tomber du haut du pont de la Némésis.

i Je nageai jusqu'à l'endroit où l’enfant avait disparu ; je plongeai à plusieurs reprises, et enfin je fus assez heureux pour le ramener.

• 11 était évanoui; mais on parvint à le ranimer.

« Depuis ce lemps-là le pauvre petit vient me sauter au cou toutes les fois que je liasse devant sa maison, et sa mère est bien bonne pour moi.

— Est-ce que vous ne souffrez pas beaucoup ? lui dis-je.

— Je subis ma peine, répondit-il.

— Mais vous devez avoir des heures de désespoir î

— Non, je suis résigné.

LA VÉRITÉ SUR ROCAMBOLÉ

T «mii aa<«jtôi il «<■ d^tiarrassa •!«* «on ralian. (Pi** 3C”.

— Vous devez regretter le momie où vous av vécu 1

Il tressaillit et ine regarda.

Puis, après un nouveau silence :

— Je ne regrette rien, dit-il. J’ai été condamné jus tentent et je suis mort au monde.

Je fis alors un signe â Enault.

Ce signe avait été convenu â l'avance entre nous.

Enault m’appela tout haut par mon nom, en me disant:

— Vois comme la rade est splendide, en ce moment 1

Cent dix-sept tressaillit de nouveau ; il sembla

même qu’il me regardait avec curiosité.

J'avais, comme on le pense bien, calculé cet effet, et je m’étais tenu ce raisonnement:

— « Au moment où j’allais commencer la publication des Drames île Paris et me servir des notes de Timoléon, un homme m'a abordé un soir au coin de la rue Bellefond, me disant qu’il était en correspondance avec Rocambolc et que celui-ci s’était ému h l'annonce de mon roman.

« Donc, si Cent dix-sept n’était autre que Hocambole,

si ma tre, d’ailleurs, qu'il fût de lui, cet homme se trahirait en entendant prononcer mon nom. >

En effet, je venais de remarquer un tressaillement chez cet homme, et il me parut de bon augure.

— Puisque vous savez qui je suis, lui dis-je, vous ne vous étonnerez pas de la question que je vais vous faire.

— Je tâcherai d’y répondre, monsieur.

— Je cherche un forçat du nom de Rocambolc.

— Ah ! fit-il.

— Le connaltriez-v us? ,

— Non.

Je remarquai chez lui un léger frémissement des narines. Cependant son visago demeura impassible, et il ajouta :

— C’est un singulier nom, en effet.

— C’est vrai.

— Mais êtes-vous sûr qu'il soit au bagne de Brest ?

— Très-sûr. On me l’a affirmé à Paris.

— C’est possible, dit-il avec indifférence. Mais ici nous n'avons plus de nom.

— Pardonnez-moi, continuai-je avec une certaine émotion, mais il m'a semblé...

11 me regarda arec plus d'attention.

— Que vous n'étiez ni un criminel vulgaire, ni un homme de moyenne éducation, poursuivis-je.

Il ne répondit pas.

— Vous avez dû appartenir au inonde élevé, continuai-je. Peut-être...

Il m'arrêta d'un geste.

— Monsieur, me dit-il, je suis mort au monde, je vous l'ai dit.

— Et il ne vous reste pas un rayon d’espoir au cœur!

— Non, monsieur.

— Eh bien ! repris-je, laissez-moi aller jusqu'au bout.

— C’est que j’essaye d'oublier, me dit-il, et il y a de la cruauté à me forcer à me souvenir.

11 disait cela simplement, avec tristesse, mais sans amertume.

— Oh ! lui d's-je, si j'avais pu douter encore, je ne douterais plus maintenant.

— De quoi donc ne douteriez-vous pas, monsieur ?

— C est vous, c'est bien vous.

Il fixa sur moi un regard dont je ne pus supporter la froide limpidité.

— Je ne vous comprends pas, dit-il.

— C’est vous qui êtes Hocambole ?

Un sourire vint à ses lèvres :

— Je m’appelle Joseph Fipart, me répondit-il, comme vous pourrez vous en convaincre par le livre d’écrou.

El il y eut alors dans son geste, dans son œil, dans son attitude, quelque chose d'étrange, de dominateur, qui me subjugua.

Je sentis que cet homme me courbait, en ce moment, sous sa propre volonté.

Il ne voulait pas être interrogé. Je ne trouvai plus un mot et j'allumai un cigare pour me donner une contenance.

Bientôt le canot aborda l'échelle de tribord de la Némésis.

Je voulus alors glisser deux louis dans la main du Cent-dix-sept.

U me refusa, sans hauteur, mais avec fermeté.

— Excusez-moi. monsieur, dit-il, mais je n’accepte jamais rien.

Nous visitâmes la Némésis.

Quand nous repartîmes, Cent-dix-sept n'était plus à la barre et se trouvait canfondu avec les autres forçats.

Nous revînmes à terre.

Je fis part à M. Marjolin de l’insuccès de ma tentative.

— Vous voyez bien , me dit-il, que ce n’e>t pas Rocambole.

— J'ai la conviction que c'est lui. an contraire, répliquai-je.

— Eh bien ! me dit l'aimable officier, je vais me mettre en campagne, et je vous assure quej’aursi des renseignements.

— Quand ?

— Demain.

Mais comme on va le voir, les renseignements de M. Marjolin devaient arriver trop lard, car en rentrant b l’hôtel, le soir, je trouvai une lettre à mon adresse.

Qui donc pouvait m'écrire à Brest T

l.a lettre ne venait point par la poste, elle avait été apportée par un commissionnaire.

Ce commissionnaire l’avait jetée sur la table du bureau et s'étiit retiré sans m t dire.

L’écriture de la suscriplion m’était inconnue, l'enveloppe était d'un papier commun et grisâtre.

Je l’ouvris.

* Monsieur, me disait-on, Rocambole désire vous voir, il se fie à votre loyauté, attendez-le ce soir è onze heures, dans votre chambre, et prévenez qu’on laisse monter. »

Je tendis la lettre è Enault.

11 la lut et haussa les épaules.

— Mou bon ami, me disait-il, tu es la victime d'une jolie mystification.

— Plalt-il ?

— Sans doute, comment veux-tu que Rocambole vienne ici ? au coup de canon les forçats sont réintégrés dans le bagne et il n'en reste plus un seul dans les rues de Brest.

— Peut-être s'est-il évadé.

— Non, je crois le contraire, moi.

— Voyons!

— Tu as parlé de ce forçat introuvable, presque fantastique, au café de la Marine. 11 y avait là plusieurs jeunes officiers, des aspirants moqueurs, des enseignes enchantés de se moquer d’un Parisien naïf.

— Eh bien ?

— On va t'envoyer tout à l’heure un Rocambole de convention.

— Je reconnaîtrai bien le vrai, sols tranquille.

— Pour cela, il faudrait que tu l'eusses vu...

— Mais je l'ai vu !

— Où ? quand î et comment !

— Puisque je t’affirme que c'est le Cent-dlx-cept.

— Tarare ! murmura Enault, je crois bien que tu deviens fou.

Et il prit possession de sa chambre, me laissant fumer un cigare à ma fenêtre.

Onze heures n’étaient pas loin: la rue de Siam, presque déserte, était éclairée par la pleine lune qui brillait au ciel de tout son éclat.

Chaque fois qu'un rare passant remontait la rue j'avais un battement de cœur.

Mais le passant s’éloignait, et j'en étais pour mes frais d'émotion.

Enfin onze heures sonnèrent aux horloges voisines.

Il n'y avait plus personne dans la rue.

Tout à coup j’entendis un bruit de voiture, et je vis

LA VÉRITÉ SUR ROCAMBOLE

apparaître deux lanternes au coin de la rue de la Mairie.

A Brest, les fiacres sont rares, les équipages de maître le sont plus encore.

A part le sous-préfet et quelques hauts fonctionnaires, deux ou trois armateurs retirés et une douzaine de propriétaires, personne n’a de voilure.

Aussi, en été surtout, passé dix heures du soir, les piétons n'ont pas à craindre d’èlre écrasés.

La voilure qui tournait la rue de la Mairie était une voiture de maître; cela se voyait aisément & ses grandes lanternes blanches munies de bougies.

Mais elle ne fixa mon attention que médiocrement, attendu que je ne pouvais pas supposer que Rocambole viendrait en voiture.

Cependant mon émotion et mon anxiété me reprirent, lorsque je vis l'équipage entrer dans la rue de Siam et venir s’arrêter à la porte de l'hôtel.

Un homme en descendit.

* Il était enveloppé dans un caban qui, au jour, devait être bleu d'ordonnance, et sur les manches duquel la lune fil étinceler des broderies.

Décidément ce n était pas, ce ne pouvait être Rocambole.

J'attendis encore.

Mais il n'y avait pas cinq minutes que la porte cochère de l’hôtel s’était refermée sur l’homme au caban qu’on frappa deux coups discrets A la mienne.

J’allai ouvrir.

Je tenais ma bougie A la main et sa lumière tomba d’aplomb sur mon visiteur.

J’avais devant moi un homme de taille moyenne, aux cheveux grisonnants, portant des favoris roux qui lui encadraient tout le bas du visage.

Sous le caban je vis un uniforme d’officier de marine.

— Pardon, monsieur, lui dis-je, je crois que vous vous trompez.

J’avais hâte de me débarrasser de cet intrus, dans l’espoir de voir apparaître Rocambole.

— Non, monsieur, me répondit-il, je ne me trompe pas, et c’est bien A vous que j’en ai.

Sur ces mots il entra et force me fut de fermer ma porte.

Tout aussitôt, il se débarrassa de son caban, et en dix secondes ses cheveux gris, ses favoris roux tombèrent et je poussai un cri d’étonnement.

Dans le brillant officier, je venais de reconnaître le forçat Centdix-sçpt.

— Vous ! m’écriai-je.

Il mil un doigt sur sa bouche :

— Parlez bas, monsieur, me dit-il, vous pourriez me perdre.

J’élait stupéfait.

— C’est donc vous qui êtes Rocambole !

— C’est moi.

Puis attachant sur moi ce regard magnétique dont j’avais déjA subi l’infiucnce :

— Monsieur, me dit-il, je vous crois un homme d’honneur et je me fie A vous.

— Oh ! soyez tranquille, répondis-je. Mais comment avez-vous pu venir ici 7

— 11 y a bal A la Mijorité, me répondit-il, et pour ne pas vous (aire attendre, j’ai pris la voiture de l’amiral G... Comme il ne quittera le bal qu’à cinq heures, j’ai le temps de la lui renvoyer.

Mon étonnement se changeait en stupeur.

— Mais enfin, lui demandai-je, comment êtes-vous sorti du bagne?

— Ce serait trop long à vous raconter, me dit-il, et puis c'est un secret que je désire garder. Du reste, je serai rentré bien avant le coup de canon.

— Vous rentrerez !

— Mais sans doute.

— Comment I m'écriai-je, vous êtes hors du bagne, vous avez scié vos fers, vous pouvez sortir de Brest, grâce au déguisement sous lequel vous êtes venu et vous hésitez ?...

— Je vous dirai même mieux, monsieur, répondit-il, en sotiriaut. Si je voulais sortir de Brest tout A l’heure, rien ne me serait plus facile. La voiture de l'amiral, qui a une maison de campagne A Lambezeliec, passerait les deux portes sans même être visitée.

— Et vous rentrerez au bagne !

— Après avoir causé avec vous.

— Mais quel homme êtes-vous donc?

— Je suis, me répondit- fi, un homme qui a été un grand coupable et qui s’incline sans murmurer devant le châtiment.

— Vous vous repentez ?

— Oui. D'abord...

— Et... ensuite?

— Écoutez, monsieur, me dit-il, si je suis venu ici, croyez bien que ce n'est ni un intérêt d'argent, ni le désir de poser, naturel aux gens de ma profession, si tant il est vrai que l'infamie en soit une.

• 11 vous a plu d'écrire un roman dont je suis le héros.

« J'en ai lu la première partie. Tout n'est pas rigoureusement exact, et un homme, cent fois plus misérable que moi, a laissé percer sa haine dans les notes qu’il vous a données.

— Vous venez me demander des rectifications ?

— Non, dit-il avec indifférence, il n’est question que de moi. Laissez cela ainsi. Mais pour la suite...

— Vous me donnerez des notes, vous?

— Oui, monsieur. Vous les recevrez A Paris avant quinze jours; et, ajouta-t-il en souriant, je ne vous les ferai point payer, moi, comme Timoléon, A qui vous avez souscrit quatre mille francs de billets.

— L’argent vous est donc devenu indifférent ?

— Je n’en ai pas besoin. Si j’en voulais...

Il compléta sa pensée par un sourire et n’alla pas plus loin.

— Mais, enfin, lui dis-je, vous restez donc au bagne, repentant et résigné ?

— D’abord.

— Et ensuite?... répétai-je.

JiltH

Il était debout devant moi , pâle , triste , presque hautain.

— Ensuite ? lit-il, vous voulez le savoir!

— Oui.

— J'ai a i cœur une ardente affection, une affection de frère.

— Vous avez une sœur ?

Un amer sourire crispa ses lèvres.

— Pas tout â fait, me dit-il. Un jour, j'ai rencontré un homme sur le pont d'un navire. Cet homme était un marin, parti jeune de France, et qui y revenait après une absence de vingt ans.

« Une mère, une sœur l'attendaient.

< Il était marquis, l'attendait en France une grande situation de fortune; il n'avait qu'à paraître, pour que le monde lui ouvrit ses portes à deux battants.

« Par une de ces fatalités étranges, que rien ne saurait expliquer, j'étais de l'âge de cet homme, j'avais sa taille, je lui ressemblais... une mère devait s'y tromper...

— Après! demandai-je avec anxiété, car je vis une larme qui roula lentement de ses grands yeux d'un bleu sombre, sur sa joue pâlie.

MV

— Après ! reprit-il eu essuyant cette larme qui roulait sur sa joue, le navire sur lequel nous revenions en France, cet homme et moi, fit naufrage.

— Et il se noya î

— Non. Nous nous sauvâmes à la nage : nous abordâmes une petite Ile, et là, j'assassinai le malheureux.

« Vous devinez lo reste, n'est-ce pas !

• Affublé de ses habits, muni de ses papiers, j'arrivai à Paris.

« Sa mère et sa sœur me tendirent les bras... »

11 s'arrêta de nouveau, dominé par une impérieuse émotion.

Je lui avançai une chaise, car il était demeuré debout jusque-là.

Il s’assit, et s'efforçant de sourire :

— C'est la corde douloureuse de mes souvenirs que vous faites vibrer en ce moment, me dit-il, pardonnezmoi.

Puis il reprit :

« Pendant deux ans, Paris entier m’a pris pour un vrai marquis, celte mère m’a appelé son fils, cette jeune fille son frère.

« Et je les ai aimées toutes deux, avec adoration.

« Celle que j'appelais ma mère est morte dans mes bras, après m’avoir béni, et j'ai pleuré de vraies larmes.

« Celle que j'appelais ma sœur ignore encore et qui je suis, et ce que je suis devenu. Elle ne le saura jamais.

« C'est pour cela que je reste ici, comprenez- vous î

« Un sentiment honnête et pur est tombé un jour dans mon àrne vile et corrompue et l'a touchée.

« Si une étoile tombait du ciel dans la fange, ne

croyez-vous pas que la fange deviendrait étincelante comme du rubis !

« Oui, n'est-pas !

« Eh bien ! cet amour devenu fraternel m’a sauvé.

< Je me suis repenti.

— Et vous ne sortirez jamais du bagne ! lui demandai-je.

— Jamais, à moins que...

11 parut hésiter.

— A moins? insistai-je.

— Qu’il me fût donné de racheter mon jiassé.

Mais comme s’il se fût repenti d’avoir prononcé ces

derniers mots, il se hâta d’ajouter :

— Mais ce n’est point de cela qu'il s'agit et ce n'est pas pour cela que je suis venu vous voir.

J'attendis qu'il s'expliquât.

— Vous avez maintenant le secret de mon cœur. J’ai une seule affection au monde, et je viens vous supplier, vous qui allez écrire mon histoire, de la respecter.

— Que voulez-vous dire !

— Ceci. Changez bien les noms, déguisez bien les details et les événements. Si la femme dont je vous parle venait ii deviner la vérité, je crois qu'elle en mourrait.

Il me demandait cela avec des larmes dans la xoix.

Je lui pronds tout ce qu'il voulut.

— Excusez-moi, me dit-il alors, mais il se fait tard. L'Amiral peut avoir besoin de sa voiture et il est temps de la lui envoyer. Perniettez-moi donc de vous quitter .

El il rajusta ses favoris et la perruque de cheveux grisonnants, remit son caban, qu'il avait ôté un moment, replaça sur sa tête sa casquette galonnée, et je me pris alors à le regarder.

Le diable lui-même n’aurait pas deviné en lui un forçat.

— Ainsi, lui dis-je quand il fut prêt à partir, je recevrai vos notes !

— Dans quinze jours. Adieu, monsieur...

Je voulus lui tendre la main, il refusa.

— Non, me dit-il, ma main est souillée... Si jamais je me réhabilite...

Il n'acheva pas et fit un pas vers la porte.

— Ne vous reverrai-je donc jamais? lui demandai-je.

— Si vous restez à Brest, et que vous reveniez à l’Arsenal, vous m’apercevrez. Mais, me dit-il, j'ai encore une grâce à vous demander.

— Parlez.

— Personne à Brest ne sait mon vrai nom. Si vous venez à l'Arsenal, ne le prononcez pas.

— Votre recommandation est inutile. Nous partons demain.

— Ah!

— Mais laissez-moi, à mon tour, vous faire une dernière question.

Sa main qui déjà pressait le bouton de la porte, s'arrêta.

— Comment se fait-il, lui dis-je, que votre procès n'ait pas fait plus de bruit ?

— A Paris il eût eu un grand retentissement ; mais

LA VÉRITÉ SCR ROt'.AMBOLE

now

Le plus petit Kurridon devenait un nraeie. (Paire Hét.t

j'ai été jugé à Versailles, ei il y avait Unit de gens intésessés à ce que cette affaire fût étouffée, qu'on m’a jugé à huis-clos.

— Je comprends.

Il me salua une dernière fois et sortit.

Penché à ma fenêtre, je le vis sortir de l'hôtel et monter en voiture.

Le garçon de nuit lui ouvrit la portière avec les marques d'un grand respect.

Puis la voiture disparut à l’angle de la rue de la Mairie, et alors je me frottai les yeux pour être bien sôr que je ne dormais pas.

Il n’en était pas de môme de mon compagnon de voyage.

F.nault était rentré dans sa chambre, avait allumé deux bougies et s’était mis à travailler.

Je frappai, il ne répondit pas.

La clef était sur la porte, j'entrai.

Je le trouvai les deux liras allongés sur son papier et sa tête sur ses deux bras.

Une liordée de coups de canon ne l’eût pas réveillé. Il avait écrit environ huit lignes.

.J’en conclus qu’il s 'était endormi bien avant l’arrivée de Bocambole, et je me retirai sur la pointe du pied.

Le lendemain, en effet, j’étais encore au lit quand il entra dans ma chambre.

— F.h bien ? me dit-il.

— Eh bien I quoi ? fis-je d'un air dépité.

— As-tu vu Rocambole !

— Non.

— J'en étais sûr. Ces messieurs les aspirants t'ont mystifié. C’est clair.

— Je commence à le croire.

— Et il y a autre chose que tu ferais bien de croire aussi, me dit-il d'un ton moqueur.

— Quoi donc ?

— C’est que Rocambole n'existe pas.

— Oh ! par exemple !

— Et c’est un hardi coquin appelé Timoléon qui s’est moqué de toi.

— Après cela , lui dis-je avec indifférence, c’est bien possible.

— Alors tu renonces à le chercher T

— Tout à fait.

— Qu’allons-nous faire aujourd’hui ?

— Prendre la diligence et nous en aller.

— Je ne demande pas mieux, répondit Enault qui brûlait de retourner A Morlaix , oh il avait fait une conquête.

Mais comme nos impressions de voyage ne sont point du domaine de ce récit, je me borne à vous dire que dix jours plus tard nous étions à Paris.

Plusieurs lettres m’attendaient.

Une de Bergerette qui demandait à faire la paix; une autre du bon Schiller qui me disait ;

« M. Delimarre (de la maison Delamarre, Martin Didier et Cie) désire commencer la seconde partie do ton roman un peu plus tût. On a baissé depuis ton départ.

> Mets-toi donc !■ la besogne le plus vite possible. >

Je répondis h Schiller :

• Je suis prêt A commencer dans huit jours. >

Enfin le surlendemain de mon arrivée, un facteur des messageries impériales se présenta chez moi.

Comme ce fut Bergerette qui alla’ lui ouvrir , vous devinex, n'est-ce pas, que j'avais répondu à sa lettre.

Le facteur portait aous son bras un registre et A la main un paquet.

Le timbre de Brest me lira sur la nature de ce colis.

C'étaient les notes que m'avait promises Rocambole.

C’étaient bien, en effet, les notes du forçat qui m’arrivaient sous une enveloppe de toile cirée.

Je passai toute la nuit A les lire.

Elles avaient la longueur d un volume in- 8*.

Combien do volumes ai-je fait avec cela ? Je n'en sais rien.

Mais c'est qu’aussi celui qui les avait écrites ne s’était pas complu aux développements.

C’était un véritable sommaire ; mieux que cela même, un compte-rendu de sténographe.

Orthographe irréprochable, style négligé, mais clair et qui sentait l'homme qui avait été mêlé longtemps A des gens d'éducation.

Si le criminel était hors ligne, évidemment l'homme n’était pas otdinaire.

ÇA et IA un paysage en quatre coups de crayon, un caractère dessiné en dix lignes accusaient chez ce condottiere moderne une nature essentiellement artiste.

Et quelles connaissances pratiques de certaines choses 1

U savait sur le bout du doigt la vie élégante, le high-life, la haute vie, comme disent les Anglais.

Et le cheval ! et la chasse I et les femmes du demi et du quart du monde 1

Je ne pus, en terminant, me défendre de cette réflexion que j’accompagnai d’un soupir :

— Quel dommage que les gens du vrai monde soient moins intelligents que celui-IA. en général, et non en particulier, bien entendu !

Les notes de Rocambole rapprochées de celles de Timoléon jetaient un jour tout nouveau sur cette association mystérieuse des Valets de coeur.

Au fond, le sujet était identique et en dépit des noms changés chez l’un et cliex l'autre, je connaissais les mêmes personnages ; mais là cessait la similitude.

Le récit de Rocambole était humain ; on sentait, on éprouvait, on frissonnait parfois, on s’attendrissait aussi, en le lisant.

Celui de Timoléon ressemblait, au contraire, à un réquisitoire.

On devinait que cet homme n'avait eu qu’un but, assombrir ce tableau déjA si sombre et achever d’avilir cet homme déjà couvert de crimes.

Huit jours après, j’étais A l'œuvre et laissant de côté le travail de Timoléon, je ne me servais que de celui de Rocambole.

Les Valets de cœur parurent.

On a toujours mauvaise grâce A parler de soi ; cependant, qu'on me le pardonne ! je dois dire que le succès des Valet» de cœur dépassa de beaucoup l'Mérilage mystérieux.

J'avais vu Rocambole; je pouvais donc le dépeindre hardiment, correctement.

Ses notes étaient trop considérables pour que je pusse me borner A une seule partie.

Je les divisai donc en deux.

Les Valet» de cœur terminés, j'annonçai une suite qui aurait pour titre : les Exploits de Rocambole.

Puis je me reposai quelques mois.

Mais, durant mon repos, il m’arriva une singulière aventure, comme on va le voir.

Depuis uno quinzaine d’années , je me lève régulièrement A cinq heures en été, A six heures en hiver. Dans cette dernière saison, je commence donc toujours A travailler A la lumière.

Il m’arriva, vers le milieu de novembre, de me lever un matin et de me trouver en face de ma table de travail sans une feuille de papier.

J'ai des confrères qui achètent des rames de papier blanc.

Si je les imitais, l’épouvante s’emparerait de moi et je n’écrirais jamais uno ligne.

Le public y gagnerait peut-être, mais mon budget...

Or, n’en déplaise A quelques bons petits camarades qui, dénaturant mon nom, m’ont appelé Ponsun du Travail, je suis né paresseux et je mourrai tel.

Pour me mettre A la besogne, chaque matin, je me fais une foule de raisonnements plus ingénieux et plus perfides les uns que les autres.

Ma volonté lutte avec ma paresse comme une mère avec son fils qui ne veut pas aller A l'école.

LA VÉRITÉ SUR ROCAMBOLE

Cela voua explique pourquoi je n'ai jamais que deux ou "trois cahiers de papier à lettre chez mo .

Je me raconte, en les achetant, que ce sont les derniers, et j'ai la bonne foi momentanée de croire à la parole que je me danne.

Donc, ce matin-là, je n'avais paa de papier.

Mais pas un feuillet, et l'imprimerie attendait.

Il y a un aimable homme, à la /'«(rie : tête fière, intelligente, toujours jeune ; hors de i’atelier de typographie, c'est un gentleman parfait.

Dans l’ateli r, cet homme charmant, me faisait alors l'effet de la tête do Méduse.

C'est M. Auguste Salomon, le metteur en pages.

— Je n'ai plus de copie ! me disait-il d'un air terrible.

Et sa jolie figura devenait pour moi laide à faire peur, du jour où j'étais en cours de publication à la Pairie.

Elle m'apparaissait dans mes rêves, elle me poursuivait y table, au bain, à la promenade ; il me sem blait toujours l'entendre me crier :

• Je n'ai plus de copie ! >

Et ce matin-là, c'était vrai. Il n'y avait pas up feuillet dans son carton, pas une ligne sur le marbre.

A huit heures et demie, un venait chercher mon feuilleton.

Je ne pouvais pourtant pas me piquer une veine avec un poignard et l'écrire avec mon sang sur ma chemise.

On m'aurait accusé de voler M. Barginel de Grenoble, qui a écrit, voici quarante ou cinquante ans, un roman qui a fait la joie de ma douzième année, et qui s'appelle la Chemise eanglunte.

Le plus simple était d'acheter du papier.

Mais où 7

Les papetiers ne travaillent que pour les gens du monde, ils ignorent que les gens de lettres se lèvent à l'heure où les premiers se couchent — il n’y a pas à six heures du matin un seul papetier ouvert à Paris.

Je ne connaissais aucun de mes voisins, per la raison bien simple que je venais de quitter Ut rue Bellefond pour le boulevard Montmartre ; mais ce ne serait vraiment pas la peine de s’efforcer d'étre ingénieux dans ses livres, si on ne l'était un peu pour soiméme.

Apres deux minutes de réflexion, voici ce que je trouvai :

Le restaurant Vachette est ouvert toute la nuit ; et on y trouve du jiapier.

Je m'habillai donc et je traversai le boulevard sous une petite pluie fine qui me fil envier la condition heureuse des papetiers.

Aujourd'hui, je me serais borné à demander du papier au maître d’hôtel, en m’autorisant du chef actuel de l'établissement, M. Brébant. qui est bien plus notre ami à tous que notre restaurateur...

Mais alors?.,.

Je demandai donc bravement à souper, moi qui n'avais pas faim et je m'installai dans le petit salon du

premier, qui est si bruyant et si pittoresque les nuits

de bal d'opéra.

On m'apporta tout ce que je demandai et je ma mis à travailler... et à souper,..

Une seule personne était dans le salon, à l'autre bout, sirotant un verre de n'importe quoi.

C’était un homme bien couvert, mais ta mine délabrée, son linge frippé, set bottes mouchetées de fange disaient qu'il avait passé la nuit.

Son œil atone décelait cette ivresse calme, froide, abrutie, des buveurs d’absinthe de profession.

Si j'avais l’honneur déire législateur, jé mettrais sur l'absinthe un impôt tel qu’il fsudrait être archimillionnaire pour en boire un verre le dimanche.

Cet homme me regardait écrira avec une curioeifé presque bienveillante, lorequele garçon qui metêrveit m'appela par mon nom.

Ce fut un coup de théâtre.

L'œil atone devint ainistre et flamboyant ; le corps plongé dans une molle langueur se roidil ; le visage béhélé retrouva soudain une lueur d'intelligence.

Et cet homme se leva, et, à mon grand étonnement, il vint s'asseoir devant moi. pose les deux coudes sur la table, et me regardant en face, il me dit :

— Vous n’avez donc pas peur d’un coup de poignard !

Les ivrognes m’inspirent plus de dégoût que de crainte.

Néanmoins je jugeai prudent de me lever et de me mettre en garde contre toute agression.

il ne bougea pas, lui, maie me regardant avec des

yeux féroces, il ajouta :

— Je n'étais pas à Paris, qusnd vous vous êtes permis de raconter tout de travers l'histoire des Valets île mur. le ne suis ici que d'hier, et depuis hier je vous cherche... Puisque le hasard se charge du rapprochement, nous allons causer, heinî...

Le garçon avait quitté la salle.

Mon singulier adversaire et moi noue étions Seuls.

Je ne suis ni un hercule ni un boxeur de premier ordre, mais j’ai pratiqué à peu près tous les exercices du corps, depuis l’équitation jusqu’à l'escrime, en passant par cette science vulgaire, mais utile, qui a nom la savate.

Je commençai donc par faire un bond en arriére laissant la table enlro nous ; el comme je n'avais pas de poignard, je m'armai fort tranquillement du couteau qui m'avait servi à manger du pété de foie gras.

11 est vrai que ce couteau était rond, mala enfin c'était un couteau.

Mon attitude lit-elle réfléchir cet homme 7

Je n'en sais rien.

Mais au lieu de se ruer sur moi, il baissa ta voix au contraire, et, se rasseyant, il me dit :

— Voua vous trompez, monaieur, ce n’est pas ici que je veux m'expliquer avec vous.

Mi

Je ne perdis point ma position de défense et j'attendis.

U continua, toujours à vois basse et me regardant avec ses grands yeux féroces r

— Je suis un des Valets de cœur. On a condamné Rocambole, mais moi je m’en suis tiré. Ils ne me repinceront pas, soyez tranquille.

— Mais enfin, lui dis-je, que me voulez vous ?

— Je veux que vous ne parliez plus des Valets de cœur.

— Ab ! vous voulez ?. ..

— Oui, je le veux. Et tenez-vous pour averti.

Sur ces mots il se leva de nouveau et fit un pas de retraite.

Puis, clignant de l’œil ;

— Vous auriez la partie trop belle ici, ajouta-t-il. On m’arrêterait.

Et il sortit, oubliant de payer ce qu’il devait.

I,e garçon revint ; je le questionnai.

— C’est un ivrogne, me dit le garçon. Il vient ici toutes les nuits et il cherche toujours querelle h quelqu’un.

— Comment, toutes les'nuits ?

— Oui, monsieur.

— Depuis longtemps î

— Depuis plus d’un an.

Ces mots me rassurèrent complètement.

Cet homme qui se donnait pour un Valet de cieur et qui se disait arrivé de la veille à Paris, n’était qu’un buveur d’absinthe plaisant et lugubre.

Il avait trouvé drôle de jouer ce rôle-là vis-à-vis de moi.

Je terminai donc tranquillement mon feuilleton.

Le lendemain, je ne pensais plus à cette petite mésaventure, et mon feuilleton continuait à paraître.

Deux jours plus tard, en rentrant chez moi, après le spectacle, en traversant mon cabinet et m’approchant de ma table de travail, je fis tout à coup un pas en arrière, et il me passa dans le dos un léger frisson.

J’avais vu Rocambole au bagne, j’avais lu ses notes, et ses notes et celles de Timoléon étaient parfaitement d’accord sur un point, l’existence d’une bande de malftiteurs appelés les Valets de cœur.

Or partout oh ces gens-là, jadis, avaient coutume de commettre un méfait, ils laissaient une trace de leur passage.

Cette trace était une carte — et cette carte un Valet de cœur.

A en croire les notes de Timoléon et celles de Rocambole, on avait quelquefois trouvé ce Valet de cœur cloué avec un poignard sur la poitrine d’un homme assassiné. ,

Or, ce que je venais d’apercevoir sur ma table de travail, au milieu, c’était une carte, et cette carte était un Valet de cœur !...

On m’avait fait grâce du poignard ; mais la carte était fixée à mon appuie-main par une épingle.

Stupéfait, un peu ému, je la pris, je la tournai et la retournai dans mes doigts.

Au dos, il y avait deux mots écrits au crayon : Prenez garde!

Était-ce un ami ou un ennemi qui m’avertissait ?

Je ne passai pas, comme bien on pense, une fort bonne nuit et, j’agitai très-sérieusement la question de savoir si je ne cesserais pas, sous un prétexte quelconque, la publication d’un livre dont les droits d’auteur me paraissaient devoir être payés en coups de couteau.

Mais, comme je l'ai dit, j’avais alors vingt-quatre ans, et à cet âge-là il n’y a pas d’insomnie complète.

J’avais donc fini par m’endormir et il était bien prés de huit heures — moi qui me levais à six — que j’étais encore au pays du cauchemar.

Un bruit m’éveilla, on frappait à ma porte.

— Monsieur, me dit mon domestique, un homme désire vous voir tout de suite : il est dans votre cabinet.

Mon léger frisson me reprit.

— Comment est-il î demandai-je ; a-t-il mauvaise mine !

. — Mais non, monsieur. Seulement, il est très-grand.

— Ahl

— Et large à proportion.

Je sautai à bas de mon lit et passai dans mon cabinet à peine vêtu.

lin homme m’y attendait en effet ; une manière de géant, à l'air bonasse, du reste, et qui me salua respectueusement :

— Vous ne me reconnaissez peut-être pas, monsieur ? me dit-il.

— Non... cependant... il me semble...

Et, en effet, mes souvenirs était fort confus.

— C’est moi qui vous ai abordé un soir rue Bellefond.

— Bon ! pensai-je, nous y voilà! c’est un valet de cœur!

— Monsieur, reprit cet homme, vous avez eu une vilaine histoire, il y a trois jours.

— Mais...

— Un homme vous a fait des menaces, su café Vachette.

— Cest vrai.

— C’est pour cela que je viens, monsieur.

— Comment ? m’écriai-je, vous aussi, vous ne voulez pas que je publie mon roman ?

— C’est tout le contraire, puisque cela plaît à Rocambole. ,

— Alors pourquoi venez-vous ?

— Pour vous protéger.

Mon étonnement devenait de l’ébahissement.

Le colosse continua :

— Vous êtes allé à Brest, n’est-ce pas ?

— Oui.

— Vous avez vu le Maître ?

— Qui ça, le Maître ?

— Rocambole donc, nous l’appelons ainsi, et du fond du bagne, il nous commande et nous lui obéissons.

— Bien.

LA VÉRITÉ SUR ROCAMBOLE

C'rtail une ranrrt rritrcnlr riait un vuiri dr r«nr. tojtehli.

— Il vous a envoyé scs note* et c'est avec cola <|Uo vous travaillez?

— Sans doute.

. — Et bien ! voilà ce que Venturc ne veut pas croire.

— Qu'est-ce que Venture ?

— L'homme qui vous a cherché querelle.

— C'est donc réellement un valet de cirur.

— Oui, monsieur.

— Elil ne veut pas de la publication du roman ?

— C'est-à-dire qu'il a juré de vous tuer, à moins qu'on ne lui montre une lettre du Maître.

— Et celte lettre ?

— J'ai écrit à Brest. Je l'attends. Vous l'aurons dans trois jours. Mais, d'ici là...

— Eh bien ?

— Vous me permettrez de ne pas vous quitter.

— Je cours donc un sérieux danger?

— Oui, monsieur; vous ferez même bien de no pas sortir sans moi.

— Je ne sortirai même pas du tout, si cela |>eul vous faire plaisir.

— Cela vaut encore mieux ; car Venture n’est pas

seul; il sont quatre ou eiuq à avoir ces idées- là. Hereusemenl que. quand le Maître aura parlé...

— Croyez-vous qu'ils lui obéiront ?

— Ah ! certainement oui, allez ! acheva le colosse avec un accent de conviction qui passa de ses lèvres dans mon esprit.

Je me résignai.

Pendant trois jours, je ne quittai pas mon domicile, et je ne vis Parisque du haut de m >rf balcon qui donne, du reste, sur le boulevard.

Le colosse s'était installé chez moi, ne faisait pas de kruil, partageait mes repas et me [variait alors de Ro* cambole comme il eût parlé d’un saint.

Le quatrième jour, il se mit sur le balcon vers huit heures du soir, posa deux doigts sur sa bouche et siffla.

— Que faites-vous?

— J'avertis un camarade.

— Pourquoi (aire ?

Un coup de sifflet qni semblait pat tir du café Mazarin domina le bruit des voitures qui grinçaient sur le macadam détrempé.

Le colosse se retourna vers moi.

— Cela veut dire, monsieur, que le Maître a écrite! que vous pouvez être tranquille. Venture ni les autres ne feront plus rien pour vous chagriner.

Et il s'en alla, sans vouloir accepter même une gratification.

Depuis ce jour U, en effet, je n'entendis plus parler de Venture ; mais l'homme n'est pas parfait, comme l'a prouvé dans un petit chef-d'ieuvra notre cher et regretté camarade Lambert Tbibousl, et je gardai rancune b cet homme qui m'avait fait passer une si mauvaise nuit.

Aussi, plusieurs années après, lorsque je Os représenter à l'Ambigu le drame de R icuiubolt en collaboration avec Anicet et Blum, nous arrangeâmes-nous pour que, au second acte, Venture Ml tué d'un coup de pistolet, au fond d'une barque en face de l’Ile deCroissy. par Rocambole lui-même.

Je ne crois pas qu'il en soit mort, mais il a été certainement très-bumilié de quitter la pièce avant le cinquième acte, et cela lui apprendrait venir molester un pauvre romancier qui fait tranquillement ton feuilleton pour ne point irriter M. D tlamarre (de la maison Delamarre, Martin Didier et €*.).

Les Valeli île cieur eurent plus de cent feuilletons.

Leur dénomment atteignait juste la moitié des notes que m'avait fournies Rocambole.

Je demandai un nouveau repos, et je fus interrompu pour deux ou trois mois.

Mais, pendant cette interruption, la suite des aventures de mon héros courut, comme on va le voir, un sérieux danger.

Les Tables tournailles venaient de passer l’océan, portées à bras tendus par un médium américain , et de se produire dans le monde à la stupéfaction générale.

Vous vous souvenez tous, n'est-ce pas, qu'il y a une dizaine d'années, ce fut une passion, une fureur, une rage.

Le plus petit guéridon devenait un oracle, et l’esprit d'un grand homme quelconque vous faisait la politesse de le venir habiter et do répondre, par l'intermédiaire de son pied unique, à toutes vos questions.

Je pourrais bien vous raconter , sans quitter la plume, une vingtaine de volumes fabriqués avec des anecdotes sur les tables tournantes. Mais, rassurezvous, je ne vous parlerai que de celle de la Pairie.

Avec cet esprit ingénieux, chercheur, toujours avide de l'inconnu, qui le caractérisait, M. Delamarre ne pouvait pas laisser passer inaperçu le nouveau phénomène.

Un jour il invita à dîner toute la rédaction, et nous dit:

— Mes enfants, je vous réserve pour ce soir une petite surprise; je vous montrerai un médium, et, Dieu aidant, nous trouverons le mot de l'énigme.

En effet, au dessert, on vit apparaître un homme tout de noir vêtu, au visage ascétique, aux yeux inspirés, devant lequel on plaça une petite table, et qui nous dit gravement :

— Oui voulez-vous que j'évoque ?

Chacun n >rama un grand homme quelconque de l'antiquité ou du moyen âge. M. Delamarre. qui s'amusait fort, prit la parole et nous dit :

— Vous savez que la Pairie a accueilli les réclamations des habitants de Montmartre, qui se plaignent de n'avoir pas d'eau potable. Je compte les soutenir trèschaudement auprès de l'administration, et pour cela je ne négligerai rien.

• Or les vieilles chroniques nous appreunent qu'au temps du roi saint Louis on trouvait è Montmartre d’excellente eau.

« D'où venait-elle 1 Les chroniques ne nous le disent point, mais saint Louis doit le savoir.

< Monsieur le médium , évoquez-nous donc saint Louis. >

M. Delamarre avait un sourire un peu moqueur sur les lèvres, car je jure bien qu'alors il ne croyait guère aux tables tournantes.

La table commença à s'agiter imperceptiblement sous les mains du médium ; puis elle leva un pied, et frappa trois Coups.

L'esprit évoqué nous annonçait qu'il était dans la table et tout è fait è notre disposition.

Vous savez tous comment s'établissait une conversation entre les vivants et les morts qui faisaient élection de domicile dans un guéridon.

La table frapp il du pied autant de coups qu'il en fallait pour désigner la place des lettres dans l'alphabet ; on unissait ensuite les lettres, puis les mots, et on obteuail ainsi la réponse de l’esprit.

On demanda donc à saint Louis qui voulait bien nous répondre, où les Montmartrois se procuraient de l'eau.

La réponse nous slupélia.

— Dans le Mançanarez, nous répondit-il en espagnol.

Nous fîmes tous un haut-le-corps.

tlomment était-il admissible que les habitants de Montmartre allassent puiser leur eau dans une rivière d'Espagne?

Ensuite, et ceci était tout aussi bizarre, pourquoi Louis l\ parlait-il espagnol à des Français ?

— Je sais bien, nous dit M. Delamarre que le bon roi avait été élevé par sa mère. Blanche de Castille, et qu'elle avait dft lui apprendre l'espagnol... Mais ce n’est pas une raison suffisante.

Et il dit au magnétiseur ;

— Demandez-lui donc s’il ne se laisse pas abuser par la confusion de ses souvenirs. Il est impossible de croire que les gens de Montmartre fissent le voyagé de Madrid chaque fois qu'ils avaient soif.

L’esprit fut interpellé de nouveau.

Il avoua qu'il n’avait pas compris notre première question et qu'il avait cru qu'ou lui parlait non des

LA VÉRITÉ SUR ROCAMBOLE

Montmartrois, mais des Madrilènes ; que pour ce qui concernait les premiers, il n‘en savait absolument rien.

— Vous devriez pourtant le savoir, dit M. Delamarre, vous qui avez été roi de France.

— Jamais, répondit l’esprit. Ce n'est pas moi.

— Vous êtes pourtant saint Louis ?

— Oui.

— Louis IX, roi de France ?

— Non.

— Qui êtes-vous donc ?

— Saint Louis de Gonzague.

On partit d’un éclat de rire et M. Delamarre dit au médium :

— Je crois, monsieur, que vous n’ètes pas très-fort sur la vie des saints.

Ce jour-là, les tables tournantes n’eurent qu’un médiocre succès.

Mais le lendemain, puis les jours suivants, on recommença des expériences.

Une foule de célébrités de l’autre monde vinrent causer familièrement avec M. Delamarre et ses rédacteurs, et ppu à peu ils gagnèrent du terrain et s'immiscèrent quelque peu dans nos affaires.

Fénelon, ayant été consulté sur le feuilleton, répondit que mon roman était immoral.

C’était son droit. Cependant le caissier prit ma défense et proposa d’en appeler à Charlemagne.

Charlemagne se fit attendre une grande demi-heure.

Mais quand il arriva, il nous fit ses excusas et nous donna pour raison qu’il était un train de lire un chant de l’ Orlando forioso quand on l’avait évoqué.

Cela me parut d’un bon augure.

On lui soumit la question, il parut réfléchir un moment et nous dit enfin :

— Fénelon aurait raison, si les Mémoires de Rocambole étaient à l’usage des couvents et des pensionnais dè jeunes filles, mais les lecteurs de la Patrie peuvent digérer cette nourriture un peu épicée.

* Je suis un homme de. bon conseil, croyez-moi, et si mon neveu Roland m’avait écouté, il n’eût point fini d’une si pitoyable façon.

« Eh bien! liez-vous à mon opinion, les romans n’ont jamais fait de mal à personne. C’est démon temps que datent tous les récits de la Table ronde, et je puis vous affirmer qu’ils eurent beaucoup de succès. »

Comme on le voit, Charlemagne me sauva ce jourlà, et Rocambole lui doit une fière chandelle.

La troisième partie parut sans interruption et cette fois, M. Delamarre me fit appeler et me dit :

— Il faut faire une quatrième partie.

— Impossible! répondis-je.

— Pourquoi ?

— Mais parce que je n’ai plus de notes.

— Bien!

— J’ai laissé Rocambole au bagne.

— Eh bien ! faites l’en sortir.

— Mais... c’est que...

— H n’y a pas de mais, me dit le directeur de la Patrie d’un ton impérieux, nous avons augmenté nos

abonnés et notre vente de la rue, il nous faut du Rocarnboie; si le vrai vous fait défaut, inventez en un autre.

Je n’eus pas le courage de résister et je taillai ma plume pour écrire :

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