‹ Le dernier oblatChapitre 9 sur 27 · VI. — LE COTTAGE · texte numérisé non relu

VI. — LE COTTAGE

En mettant pied h terre , la baronne voulait tout d'abord prendre une voiture pour Londres; mais !a marquise déclara que , puisqu'elle avait enfin le bonheur d'avoir quitté la France et de se trouver en lieu de sûreté , elle ne ferait pas un pas de plus sous le ridicule accoutrement dont elle avait été obligée de s'atfubler. Comme la chose ne présentait aucun grave inconvénient, la baronne y consentit; d'ailleurs, quelque extravagantes que fussent souvent les exigences de madame de la Roche-Bertaud , la baronne y souscrivait presque toujours avec cette soumission filiale

que Ton retrouve souvent encore dans les grandes familles qui ont conservé les traditions du dix-septième siècle.

En conséquence, la baronne se fit conduire dans le meilleur hôtel de Douvres, et là, malgré la fatigue de la route , avant de prendre aucun repos , la marquise ouvrit une caisse qu'elle avait cachée dans la carriole, en tira son linge et ses vêtements habituels, et, après avoir rejeté avec mépris loin d'elle les hardes populaires qui lui pesaient si fort, elle commença sa toilette qu'elle ne regarda comme achevée que lorsqu'elle fut coitlée et poudrée avec autant de soin que s'il se fût agi d'aller le soir même au cercle de la reine.

Quant à la baronne, tous ses soins étaient concentrés sur la petite Cécile qui, heureusement, avait assez bien supporté la mer ; cependant, comme elle avait hâte d'arriver à Londres et de faire le choix d'une résidence, elle fit retenir le même jour tout l'intérieur d'un coach qui partait le lendemain à neuf heures du malin pour la capitale.

On sait avec quel confortable sont exécutées les voilures anglaises; la marquise ne fit donc pas trop de dilhcu'tés pour monter dans celle-ci, surtout lorsqu'elle vit que, par les soins de sa fille, elle se trouverait isolée du reste des voyageurs.

La route se fit, de Douvres à Londres, avec la rapidité ordinaire; les voyageuses passèrent presque sans s'arrêtera Cantorbéry et à Rochester, et, le même jour elles arrivèrent à Londres.

La baronne était trop absorbée dans sa douleur pour faire attention à ce qui se passait autour d'elle, mais la marquise était enchantée; elle voyait des livrées, des armoiries et de la poudre, chose que de-

puis deux ou trois ans elle ne voyait plus en France, (le sorte qu'elle trouvait Londres la plus belle ville du monde et les Anglais le plus grand peuple de la terre.

Les deux voyageuses descendirent dans un hôtel que leur avait indiqué madame Anibron, dans Golden- Square; c'était à quelques centaines de pas de Regent's-street; la baronne envoya aussitôt une lettre à madame la duchesse de Lorges pour la prévenir de son arrivée.

Le même soir, la duchesse de Lorges accourut. La baronne et elle avaient été très-liées; la duchesse de Lorges venait lui ofirir ses services dans le cas où elle voudrait rester à Londres.

Mais ce n'éîait point Tintention de madnme de l\ïarsilly; e'ie comptait, pendant tout le temps qu'elle demeurerait à l'étranger, vivre de la façon la plus retirée; elle demanda donc purement et simplement à la duchesse si elle connaissait un joli village qu'elle pût habiter, afin de se livrer tout entière à l'éducation de sa fille. La duchesse lui nomma Hendon comme une de ces charmantes résidences qui réunissent, au voisinage de la capitale, la solitude de la campagne, et la baronne se promit d'aller dès le surlendemain visiter le petit paradis que lui recommandait son amie.

Le lendemain, la baronne et la marquise rendirent à la duchesse la visite qu'elles en avaient reçue. Le premier soin de la baronne fut de s'informer de madame Duval. C'était, comme on se le rappelle, aux soins de son mari que, selon toute probabilité, madame de ^îarsilly et sa mère devaient d'être arrivées à Boulogne sans avoir été inquiétées. La duchesse la fit

appeler, et, quelques instants après, madame Duval entra, accompagnée de son fils, charmant enfant de six ans, que l'on donna aussitôt pour compagnon de jeu à la petite Cécile.

La baronne, après avoir raconté à madame Duval les obligations qu'elle avait à son mari, s'acquitta de la commission dont elle s'était chargée. La pauvre femme écouta toutes ses paroles avec une véritable reconnaissance; il y avait plus de iro'S mois qu'elle n'avait reçu de nouvelles de son mari qui, n'osant risquer ses lettres à la poste, ne pouvait lui en faire parvenir que par des occasions qui devenaient de jour en jour plus rares. Or, depuis trois mois, les massacres du 10 août et des :^ et 3 septembre avaient eu lieu, et la pauvre femnie^ privée de nouvelles, ignorait complètement s'il n'était pas au nombre des victimes.

Lorsqu'elle apprit le contraire, elle appela son enfant, qui arriva tenant la petite Cécile par-dessous le bras.

— Henri, lui dit-elle, demandez à madame la baronne la permission de lui baiser la main, et remerciez-la du fond du cœur, car elle vient de m'assurer que vous avez encore un père. — Et m.on papa à moi, demanda la petite Cécile, où est-i!, maman?

La pauvre baronne se mit à fondre en larmes, et, prenant les deux enfants dans ses bras, elle les confondit dans le même embrassement, au grand scandale de laTnarquise.

Le soir, îa baronne reçut une lettre de la duchesse, dans laquelle celle-ci lui annonçait qu'elle ne voulait point permettre qu'elle allât seule à Hendon, et qu'elle la prendrait le lendemain dans sa voiture et visiterait

avec elle le petit village qui devait devenir sa résidence.

En effet, le lendemain la duchesse de Lorges était chez la baronne à dix heures du matin : la baronne et la petite Cécile étaient prêtes, mais la marquise n'avait pas encore achevé sa toilette.

Il y avait quelques lieues seulement de Londres à Hendon; on y fut donc rendu en deux heures. La baronne était charmée de cet aspect calme et modeste des petites maisons anglaises : femme dégoûts simples et de jouissances intérieures, elle avait, surtout depuis la mort de son mari, rêvé Tisolement et la solitude dans une de ces petites maisons comme il en surgissait à chaque pas sur sa route. Il lui semblait que, dans de pareilles demeures, Texislence devait être, sinon toujours heureuse, du moins presque toujours calme.

On arriva à Hendon : c'était bien, comme l'avait dit la duchesse, un de ces charmants petits villages anglais dont on ne retrouve, même en Hollande et en Belgique, qu'une pauvre contrefaçon. La baronne s'informa si quelques-unes de ces jolies maisons qu'elle voyait étaient à louer; on lui en indiqua cinq ou sLxqui, d'après les désignations qu'elle donna, pouvaient parfaitement lui convenir.

La baronne avait une si grande hâte de posséder un de ces jolis cottages, qu'elle se mil: aussitôt en quête, et que, dès le premier qu'elle vit, elle voulut l'arrêter, ne pouvant pas croire que celui-là ne fût pas le plus joli et le mieux distribué de tous. ]\îais la duchesse, plus au fait qu'elle de la distribution intérieure *.q ces petits logements, lui assura qu'elle en trouverait de beaucoup plus convenables que celui qu'elle croyait \\w(i merveille; et, moyennant cette assurance, madame de Marsilly continua ses perquisitions.

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En effet, au cinquième ou sixième qu'elle visita , il s'en présenta un si charmant, que la duchesse ellemême fut forcée d'avouer qu'il serait didicile de trouver mieux, et que l'on en arrêta le prix. Madame de ]\larsilly eut la faculté d'entrer en possession le jour même, si bon lui semblait, moyennant la somme de quatre-vingts livres sterling par an.

C'était une petite maison à deux étages, blanche, avec des contrevents verts, et le long de laquelle courait un treillage de même couleur, tout garni de plantes grimpantes dont les larges feuilles revêtaient, au moment de l'année où l'on était arrivé, les nuances du plus beau pourpre ; on parvenait à la façade de cette maison par une petite cour, de chaque côté de laquelle s'élevait un monticule de fleurs. Trois marches conduisaient à une porte de la couleur des contrevents, et au milieu de laquelle brillait un marteau de cuivre poli et resplendissant comme s'il eût été d'or. Cette porte ouverte, on se trouvait dans un corridor qui traversait toute la maison pour donner, de l'autre côté, sur un charmant petit jardin d'un demiarpent environ, avec une belle pelouse verte, comme on n'en voit qu'en Angleterre, une allée circulaire, voilée de temps en temps par des massifs d'acacias, d'arbres de Judée et de lilas , un cabinet rustique au fond, meublé de sa table et de quatre chaises, enfln, un petit ruisseau qui gazouillait gracieusement tout en sautillant sur des rochers en miniature, au bas desquels il formait un petit bassin qu'un rayon de soleil du Midi eût bu dans une seule journée.

Quant à l'intérieur de la maison, il était d'une grande simplicité.

Quatre portes donnaient sur le corridor du rez-de-

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chaussée : la porte de la salle à manger, la porte du salon, la porte d'une chambre à coucher et la porte d'un cabinet de travail.

La salle à manger et le salon conimuniquaientTun avec l'autre, ainsi que la chambre à coucher et le cabinet de ira va I.

Le premier avait une distribution diiférenle : l'escalier qui y conduisait donnait sur une aiiîichambre dans laquelle s'ouvraient trois portes; en face , celle d'un joli salon, et, de chaque côté, celle d'une chambre à coucher et d'un cabinet de toilette formant boudoir.

L'étage supérieur étaitréservé aux domestiques, et, outre leurs chambres, contenait une lingerie.

La marquise trouvait bien la maison trop petite, trop mesquine, et tout au plus bonne pour un pied-àterre d'été; mais la baronne lui dit en souriant qu'on irait passer l'hiver à Londres, et moyennant celte promesse, que madame de la Roche -Beriaud prit au sérieux, elle donna son uoprobation au choix de sa tille.

Mais le cottage, comme on le comprend bien, n'était aucunement meublé; il fallait tout acheter ou tout louer. La duchesse de Lorges et la marquise de la Roche -Bertaud, qui voyaient sans cesse la France chAtiée comme elle le méritait par la coalition étrangère, les émigrés rentrés à Paris, les princes légitimes replacés sur leur trône, étaient pour une location pure et simple; mais madame de Marsilly, qui voyait les choses du fond d'une douleur réelle et par conséquent d'un point de vue infiniment plus positif, calcula que irois années de location équivaudraient à l'achat; elle décida donc qu'on achèterait tous les meubles et tous les ustensiles dont on aurait besoin, invitant sa mère

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à choisir rappartement qui lui conviendrait, afin qu'elle pût le faire arranger sans relard et autant que possible à son goût. La marquise ne trouvait pas que la maison tout entière fût trop grande pour elle et pour ses robes : elle avait, disait-elle, dans son château de Touraine, des armoires dans lesquelles elle pourrait enfermer toutes les chambres du pauvre petit cottage; c'était vrai, mais on n'était pas en Touraine, on était en Angleterre : il fallait en prendre son parti et se décider. Après être montée et avoir descendu vingt fois l'escalier, avoir visité tous les coins et tons les recoins de sa dejneure future, la marquise se décida pour la chambre à coucher et le cabinet du rez-de-chaussée.

Ce choix arrêté, on retourna à Londres.

Comme la baronne de Marsilly désirait s'installer le plus tôt possible dans son logement, dès le lendemain madame de Lorges envoya son tapissier prendre les mesures.

La baronne avait protesté contre cette façon aristocratique de procéder, avouant franchement à la duchesse que toute sa fortune se bornait à cette heure à une centaine de mille francs, y compris les diamants de la marquise : mais la duchesse avait répondu qu'avec cent mille francs et de l'économie, madame de Marsilly pouvait parfaitement attendre cinq ou six années. Or, il était évident qu'on n'aurait pas même ce temps à attendre, les troupes alliées étant à peine à cinquante lieues de la capitale.

D'ailleurs on avait des fermiers, on avait des terres, on avait des ressources, on tirerait de l'argent de France.

Toutes ces raisons paraissaient si bonnes h la duchesse et à la marquise, qu'elles ne savaient pas com-

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ment la baronne ne s'y rendait pas à lïnslant même : la baronne fit une concession, elle accepta le tapissier, mais se chargea de l'achat des meubles.

Huit jours après, le cottage était prêt à recevoir ses hôtes : tout était d'une simplicité extrême, mais d'une propreté et d'un goût merveilleux.

Au reste, il avait fallu tout acheter : linge, argenterie, meubles, robes, etc., de sorte que, que'que économie qu'y eût mise la baronne, son installation lui coûta vingt mille francs.

C'était le cinquième de tout ce qu'elle possédait; il ne liii restait plus en argent comptant que ies dix mille livres de Pierre Durand, plus les soixante ou quatrevingt mille francs de diamants qui, comme nous Tavons dit, appartenaient à la maïquise.

Mais avec cela on pouvait vivre cinq ou six ans, et malgré le doute que le nnlheur passé avait fait naître pour l'avenir dans le cœur de madame de Marsilly, elle ne pouvait s'empêcher de répéter tout bas et après sa mère et madame de Lorges :

— Dans l'espace de cinq ou six ans, ii arrive bien des choses.

En ell'et, ces cinq ou six années étaient destinées à voir s'accomplir de bien graves événements.

Mais, pour le moment, nous n'avons par bonheur à nous occuper que de notre petit cottage et de ceux qui l'habitaient.

vil. — 1/l.UlCAIION.

Comme on le comprend bien, la marquise a^ait

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t'ié. (ruiie parfaile iniitililé à sa fille pour tous ics aiTaiJgeiiîcnls iHléiieurs de sa Riaisoij; aussi élailelic lestée pendant tout ce temps (liez la duchesse de Lorges qui, en écliauge, avait prié madame Luval de donner tous ses soins à l'installation de son amie.

]\îadanie Duval était Anglaise, comme nousTavons dit, d'une naissance bourgeoise, mais d'une éducation distinguée, puisque, grâce à celle éducation, elle avait pu se livrer au professorat. Outre la sympathie qu'un malheur commun inspirait à la baronne pour elle, se joignit donc !a reconnaissance de mille petits services rendus; il en résulta que pendant cinq ou six jours que les deux femmes restèrent ensemble, occupées à présider à l'ameublement du cottage, il s'établit entre elles une ccitaineliaison, dans laquelle, au reste, avec un tact parlait, madame Duval garda toujours la dislance que les convenances sociales avaientmises entre elle et la baronne.

Les deux enfants, qui ne connaissaient encore rien de tout cela, tantôt se roulaient sur le gazon de la pelouse ou sur le tapis du salon, tantôt couraient l'un après Tautre, ou en se tenant par la main, dans l'allée circulaire du petit jardin.

Au bout de huit jours tout fut prêt. Madame Duval se chargea de tiouver à la baronne une femme qui pût à la fois faire un peu de cuisine el prendre soin du ménage, et retourna à Londres.

Cela fil bien gros cœur aux deux enfants de se quitter.

Le lendemain, la duchesse de Lorges arriva, amenant dans sa voiture la marquise de laRoche-Derlaud, el une femme de chambre banraise, que celie-ci avait arrêtée pour son service particuliei-.

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La baronne vit avec inquiétude ce surcroît de domes- ' lique sur lequel elle n'avait pas compté; mais elle connaissait les habitudes aristocratiques de sa mère, et comme celle-ci avait besoin d'être servie, elle pensa qu'il serait cruel de priver la marquise de ce luxe, elle qui avait déjà tant fait de saciifices à sa position.

Certes, celle position était bien indépendante de la volonté de la baronne; madame de Marsilly, comme sa mère, était habituée à toutes les commodités d'une vie grande et élégante, et, par conséquent, comme sa mère, elle subissait tous les ennuis de la gène dans laquelle, comparativement à son opulence passée, elle allait se trouver; mais il y a de ces caractères dévoués qui s'oublient toujours eux-mêmes pour ne songer qu*à autrui. Madame de Marsilly était un de ces caractères privilégiés de la douleur; et sa seule préoccupation était pour sa mère.

Quant à la petite Cécile, elle ne savait encore rien des choses de ce monde : douleur et bonheur étaient pour elle de vains mots, qu'elle prononçait comme un écho, sans avoir la conscience de leur valeur, et sans faire encore une différence dans l'accent avec lequel elle les prononçait.

C'était, au reste, une adorable pelile fille de trois ans et demi, belle et douce comme les anges, avec tous les instincts charmants de la nature féminine; souriant aux bonnes impressions comme une fleur printanière sourit au soleil; nature heureuse qui n'attend que la fécondation de l'amom' maternel pour réunir toutes les vertus.

Aussi la baronne, qui avait apprécié cette heureuse organisation, se réserva-t-elle à elle seule le soin de !a développer.

Ce soin, du reste, lui fut facilement abandonné par !a marquise : certes, elle aimait aussi sa pelite-Olle. A la première vue, eile avait mêuie, pour des regards peu exercés, l'air de Taimer plus que ne Taimait sa mère. Elle l'appelait d'un bout à l'autre de l'appartement, elle se la faisait apporter du fond du jardin pour l'embrasser avec passion, mais, au bout de dix minutes qu'elle était près d'elle, l'enfant la gênait et elle la renvoyait à sa mère. La marquise, à quarante- cinq ans, aimait Cécile comme enfant elle avait aimé sa poupée, c'est-à-dire pour jouer avec elle à la maternité. Cécile n'était pas pour elle, comme pour sa mère, un besoin du jour et de la nuit, c'était une simple distraction de quelques instants. La marquise, dans un moment d'enthousiasme, aurait donné sa vie pour sa petite-fille, mais pour sa petite-fille, comme, au reste, pour personne au monde, la marquise ne se serait pas imposé huit jours de piivations.

Cependant, dès le premier jour, il s'établit une grave discussion entre la baronne et sa mère sur le genre d'éducation à donner à Cécile.

La marquise voulait une éducation brillante et digne en tout du rang que sa petite -fille serait appelée à remplir dans le monde, quand le roi, vengé de ses ennemis et rétabli sur son trône, aurait rendu à la baronne, en la grandissant encore des intérêts de la reconnaissance, la fortune qu'elle avait perdue. C'étaient donc des maîtres de langue, de dessin et de danse que, selon elle, il fallait donner à Cécile.

La baronne, de son côté, dillerait entièrement d'avis avec la marquise sur ce point : femme de sens et de raison avant tout, elle envisageait les choses sous leur véritable aspect. Le roi et la reine étaient prisonniers

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au Toniple; elle et sa mère étaiejit exilées, Tavenir lui semblait donc bien incertain et plus chargé de vapeurs sombres que de lueurs dorées; or, c'était pour cet avenir incertain quMl lui fallait élever Cécile. Une éducation qui ferait d'elle une femme simple, sans besoins et heureuse de peu, était donc rédncalion qui momentanément lui paraissait la plus convenable; libre à elle ensuite, si les temps chann;eaient et devenaient meilleurs, de répandre sur Texcellent fond .qu'elle aurait tissu la broderie d'une brillante éducation.

Puis, pour donner à sa fille des maîtres de danse, de dessin et de langue, il fallait la fortune qu'on avait eue et non celle qu'on possédait niaintenant. Il est vrai que la marquise oliVait de consacrer une partie de ses (lia nants à cette éducation, mais cette fois encore, la baronne, qui voyait plus loin qu'elle, tout en la remerciant du fond du cœur de son amour pour sa peliteii!!e, amour qui l'entraînait à faire le sacrifice de ce qu'elle avait de plus cher au monde, la pria de garder cette ressource pour un besoin extrême, besoin qui, si les choses conlinuaieut à marcher en France de !a mèaie façon, ne tarderait point à se faire sentir.

Au contraire, en se chargeant elle-même de cette éducation, la baronne pouvait donner à Cécile les premières notions de tous les arts et de toutes les conraissance« nécessaires à une jeune fille, et de plus, en l'enveloppant entièrement de sa surveillance maternelle, développer les instincts excellents que la nature ;!vait mis dans ce jeune cœur, tout en écartant les mauvais principes qu'une inlluence étrangère pouvait introduire dans son esprit.

La marquise, qui d'ailleurs n'aimait point à discuter, céda donc bientôt devant les ralsonneuienls de la

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baronne, et niatlanie de Marsilly, du consentement lacito de sa mère, se trouva chargée de l'éducation de Cécile.

Elle se mit aussitôt à l'œuvre. Les grandes et saintes âmes trouvent un adoucissement à leur douleur dans l'accomplissement de leurs devoirs, La douleur de la baronne était profonde, mais le devoir qu'elle s'était imposé était bien doux.

L'emploi du temps fut réglé par la baronne; elle était convaincue qu'un enfant peut apprendre, en jouant, les premiers éléments de ce que la femme doit savoir un jour. Elle offrit à Cécile le travail sous l'aspect d'un plaisir, et l'enfant s'y laissa prendre d'autant plus facilement, que tout son travail lui était indiqué par sa mère et qu'elle adorait sa mère.

Ainsi, la matinée était consacrée à la lecture, à l'écriture et au dessin; l'après-midi, à la musique et à la promenade.

Ces différents exercices de la pensée et du corps étaient interrompus {ràr trois repas, après lesquels le salon du rez-de-chaussée devenait, pour un temps plus ou moins long, un lieu de réunion.

Il va sans dire qu'au bout de quelque temps la marquise cessa de paraître au déjeuner. Le repas, qui avait lieu à dix heures du matin, dérangeait trop ses habitudes. La marquise s'était, pendant trente années de sa vie, levée entre onze heures et midi, et pas une fois ne s'était montrée à qui que ce fût au monde, pas môme, à feu son mari, sans sa poudre et ses mouches. C'était donc une trop grande gène pour elle que de se soumettre à celte discipline, elle s'en exempta, et, comme à l'hôtel de la rue de Verncuil, on lui apporta son chocolat dans son lit.

Quant à la baronne, les soins de la maison et Tétlucation de sa (i'ie occupaient tout son temps. La marquise, qui n'était ni institutrice ni ménagère, passait le sien, renfermée dans sa chambre, à lire les contes de Marmontel et les romans de Crébi'.lon fils, tandis que mademoiselle Aspasie, c'était le nom de la femme de chambre française, qui n'avait plus rien à faire dès qu'elle avait habillé sa maîtresse, brodait ou cousait près d'elle, et. élevée au rang de dame de compagnie, remplissait, par sa conversation, les interva'les que laissaient entre elles les dilVérentes lectures de la marquise.

La marquise avait bien essayé d'établir quelque communication avec ses voisins de campagne; mais la baronne, tout en laissant sur ce point toute liberté à sa mère, avait déclaré que, pour son compte, elle vivrait isolée.

L'hiver se passa ainsi. L'intérieur de la petite famille, réglé par la baronne, ne s'était pas dérangé une seule fois. La marquise seule jetait, de temps en temps, un peu de trouble dans l'emploi du temps; mais, presque aussitôt, par la constante et placide volonté de la baronne, toute chose reprenait sa marche accouiuraée.

Cependant, les nouvelles de France arrivaient de plus en plus désastreuses pour les émigrés. Un jour, plus terrible que tous les jours passés, un jour devant lequel le 10 août et le 2 septembre s'eliaçaient, s'était levé non-seidement pour la France, maispour l'Europe; ce join-, c'était le 21 janvier.

Le coup fut terrible pour la pauvre famille isolée. La mort du roi présageait celle do la reine. En outre, c'était le dernier lien rompu entre la révolution et la

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royauîo, et peul-êlre même entre la France et la monarchie. La marquise ne voulait pas croire à cette sanglante nouvelle; mais il n'en fut pas ainsi de lu baronne : elle avait toujours vu raver.ir du côté somhre, parce qu'elle le voyait à travers son deuil. Le malheur habitue au malheur; elle crut à tout, et cependant elle ne crut qu'à la vérité.

En voyant pleurer sa mère comme elle l'avait vue pleurer il y avait six mois, la petite Cécile demanda :

— Est-ce que papa a écrit qu'il ne reviendrait plus ?

Cependant les terribles événements qui se passaient en France, à part les larmes nouvelles qu'ils lui coûtaient, ne changeaient rien à la vie ordinaire de la baronne. La petite Cécile grandissait à vue d'œi! , et, pareille aux Heurs du jardin, elle semblait prête à lîeurir avec le printemps.

C'est qu'en ellet les premiers jours du printenîps élaient revenus, et tout, autour de la petite maison, avait lepris un aspect de fête : le jardin s'épanouissait, les buissons de roses se couvraient de feuilles et se chargeaient de boutons, les lilas commençaient à montrer leurs grappes de pourpre, les acacias secouaient au vent Icuis panaches parfun:és; le ruisseau, que les glaces de l'hiver avaient emprisonné dans sa coui se souterraine , reparaissait tout grelottant encore; enfin, il n'y avait pas jusqu'à la maison qui, grâce à ses fleurs grimpantes, ne reprît un air de vie, de jeunesse et de joie dont l'avait dépouillée l'hiver.

C'était une époque de bonheur aussi pour la petite Cécile. Pendant tout l'hiver, cet hiver sombre, froid et pluvieux de Londres, sa mère l'avait tenue renfer-

niée avec le plus grand soin, et l'enfant, habituée à la vie de Paris et aux exigences de Thôtel de la rue de Verneuil, n'avait pas vu une grande différence entre cet hiver et l'hiver précédent, qu'elle avait au reste déjà oublié peut-êfre; mais quand elle vit venir le printemps, cet hôte inconnu de Paris, qu'elle put en quelque sorte le toucher de la main, qu'elle vit tout naître, s'animer, fleurir, sa joie fut grande : et tout le temps qu'elle i!e donnait pas à ses petites études enfantines, elle le passait dans son jardin.

Sa mère la laissait faire : elle lui montrait le ciel éclaircissant peu à peu son voile de brouillard , et quand un rayon de soleil glissait par quelque gerçure de nuage qui laissait apercevoir l'azur du iiraïament, elle disait à la petite Cécile que ce rayon de soleil était le regard de Dieu qui se fixait sur la terre, et que ce regard divin faisait fleurir le monde.

Quant à la marquise, il n'y avait pour elle ni printemps ni hiver. Elle se levait toujours à onze heures et de;nie, mangeait son chocolat dans son lit, s'habillait, se coillait, se poudrait, mettait ses mouches et relisait pour la vingtième fois les contes de Marmontel et les romans de Crébillon fils, dont elle commentait les beautés avec mademoiselle Aspasie.

La baronne priait pour son mari et pour le roi qui étaient morts, pour la reine et pour le dauphin qui allaient mourir.

Puis, de temps en temps, on entendait dire que les armées républicaines avaient remporté quelque grande victoire, et les noms de Fleurus et de Valmy venaient retentir jusqu'au fond du petit cottage.

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