‹ Le dernier oblatChapitre 17 sur 27 · XV. — LES ADIEUX · texte numérisé non relu

XV. — LES ADIEUX

Nous ne nous appesantirons pas sur la scène funèbre que nous n'avons fait qu'indiquer, et sur les douloureuses cérémonies qui la suivirent; d'ailieurs à peine la duchesse de Lorges et M. Duval eurent-ils appris la mort de la baronne, qu'ils partirent chacun de son côté pour Hendon. Seulement, par une'délxaiesse que l'on s'expliquera facilement, la duchesse n'amena point Henri, et M. Duval n'amena point Edouard. Grâce à l'amitié de l'une, et grâce à l'intermédiaire de l'autre, Cécile, se trouva donc avoir d'un côté les affectueuses consolations dont elle avait besoin, et de l'autre, l'appui, si indispensable en pareille circonstance, d'un homme d'allaires.

La baronne fut enterrée dans le cimetière du village. Depuis longtemps elle avait choisi la place qu'elle devait occuper, elle l'avait fait bénir par le prêtre.

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La douleur de la marquise fut vive; elle aimait sa fille autant qu'elle était susceptible d'aimer; mais son caractère n'était pas de ceux que la douleur impressionne profondément : elle datait de celte époque où la sensibilité était encore une exception.

Avant de retourner à Londres, M. Duval lit toutes ôflres de services à Cécile, mais sans lui dire un mot des anciens projets arrclés enfre lui et la baronne. Cécile répondit, avec cet accent de reconnaissance auquel il n'y a point à se méprendie, que si elle avait un service quelconque à réclamer, elle ne s'aiîresserait point à d'autres qu à lui.

La marquise et la duchesse avaient eu une lo^ue conférence : la marquise avait exposé à la ducfesse son intention bien positive de retourner en France. La ferme volonté de !a baronne avait seule 'çu le pouvoir d'empêcher sa mère d'accompiir ce projet qu'elle nourrissait depuis longtemps. Elle n'avait jamais pu comprendre cette confiscation de biens dont elle avait cependant subi les conséquences, et elle croyait que son procureur lui trouverait quelque moyen de revenir sur les ventes nationales qu'elie trouvait parfaite* ment illicites.

Le surlendemain de renterrement de la baronne^ elle fit donc appeler Cécile dans sa chambre, et lui annonça qu'elle eût à se tenir prèle à partir pour la France.

Cette nouvelle frappa Cécile d'un profond étonnement. Elle n'avait jamais eu l'idée qu'il viendrait un jour où elle pourrait quitter le village qui était devenu pour elle une patrie, ce cottage où elle avait été élevée, ce jardin où elle avait passé sa jeunesse, au milieit de ses anémones, <Ie ses lis et de ses roses, cette cham-

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bre où sa mère, ange de douceur, de patience et de pureté, avait rendu le dernier soupir, et enfln le petit cimetière où elle dormait du dernier sommeil. Aussi fit-elle répéter deux fois à la marquise cette invitation de se préparer au départ, et lorsqu'elle fut bien convaincue qu'elle ne se trompait pas, elle se retira dans sa petite chambre pour se préparer à la révolution qui allait se faire dans sa vie; car dans cette vie si calme, si pure et si paisible, tout changement était une révolution.

D'abord il sembla à Cécile que ce qu'elle regrettait seulement, c'était ce village, ce cottage, ce jardin, cette chambre et ce cimetière; mais en creusant plus profondément sa pensée, elle trouva que l'image de Henri était quelque peu mêlée à toutes les choses qu'elle regrettait.

Alors elle commença à se trouver bien malheureuse de quitter l'Angleterre.

— Elle descendit d'abord dans son jardin.

On en était, comme nous l'avons dit, arrivé à ces dernières belles journées d'automne, suprême sourire de l'année qui s'en va : chaque tleur en s'inclinant semblait saluer Cécile; chaque feuille en tombant semblait lui dire adieu. Les abris des douces matinées du printemps et des chaudes soirées de l'été avaient perdu tout leur mystère. L'œil pénétrait à travers les massifs, plongeait derrière les berceaux. L'oiseau ne chantait plus invislljle et caché dans le feuillage, mais on le voyait sautillant, inquiet sur la branche elleuillée, comme s'il eût cherché un abri contre les neiges de l'hiver. Or, il sembla pour la première fols à Cécile, qu'elle éta't comme l'oiseau. L'hiver aussi allait venir pour elle, cl en quittant le cottage, elle perdait son re-

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luge maternel, son abri accoutumé, sans qu'elle sût encore quel toit de chaume ou d'ardoise lui était réservé dans l'avenir.

Puis, elle partie, en quelles mains allait tomber son beaujardin? Tous ces arbres, toutes ces plantes, toutes ces fleurs dont elle étudiait la vie, dont elle comprenait le langage, dont elle devinait la première pensée, qu'allaient-ils devenir quand elle ne serait plus là, comme un centre vivant, pour tout faire vivre de sa vie en attirant tout à elle? Peut-être ce jardin serait-il livré à des enfants destructeurs et méchants, qui briseraient pour le plaisir de briser, ou à quelque locataire ignorant, qui ne saurait pas même le nom de ces amies dont elle savait l'âme. Sans doute elle trouverait en France d'autres fleurs, d'autres plantes, d'autres arbres; mais ce ne seraient pas les arbres qui l'auraient vue grandir sous leur ombre, ce ne seraient point les plantes qu'elle aurait arrosées de ses mains, ce ne seraient pas les fleurs, si on peut le dire, qui , de générations en générations, l'auraient récompensée {!e ses soins maternels avec leurs plus suaves parfums, îson, ce seraient des étrangères, et la pauvre Cécile allait être pareille à ces jeunes filles qu'on tire du couvent où elles ont été élevées, qu'on arrache des bras de leurs compagnes chéries, pour les jeter dans un monde où elles ne connaissent personne et où elles-mêmes sont inconnues.

11 y avait dans ce petit jardin tout un monde de pensées pour Cécile.

EHe le quitta cependant, mais ce fut pour monter dans la chambre de sa mère.

Là, il y avait tout un monde de souvenirs.

La chambre avait été conservée telle qu'elle était

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du temps de la baronne. Chaque chose était h sa place; Cécile, qui avait cru passer sa vie à Hendon, avait voulu se faire illusion à elle-même, et en effet, une fois enfermée dans cette chambre où la vie avait imprimé tous ses souvenirs, et oij la mort n'avait laissé aucune trace, Cécile pouvait croire sa mère sortie pour un instant et prête à rentrer d'une minute à l'autre.

Aussi, depuis la mort de sa mère, Cécile était venue plus d'une fois s'enfermer dans cette chambre : le véritable soulagement de la douleur a été donné par le Seigneur à l'homme qu'il a créé pour la douleur : ce sont les larmes; mais quelle que soit la douleur humaine , il y a cependant des instants où les larmes tarissent comme des sources desséchées; alors la poitrine s'oppresse, alors le cœur se gonfle, alors on demande des larmes, et les larmes épuisées ne veulent pas venir; mais dans ce moment qu'un souvenir oublié se représente à Tesprit; qu'un son, rappelant l'accent habituel de la personne perdue , murmure à notre oreille; qu'un objet à son usage frappe nos yeux; aussitôt celte aridité du cœur disparaît, aussitôt les larmes jaillissent plus abondantes qu'auparavant, aussitôt les sanglots qui nous étouffaient s'élancent, et la douleur, par son excès, se vient en aide à elle-même.

Or, c'était cette ressource des larmes que Cécile trouvait à chaque pas dans la chambre de sa mère.

D'abord, en entrant, et en face de la porte, le lit où elle avait expiré ; au pied de ce lit , le ci ucifix qu'elle avait baisé en recevant les derniers sacrements; entre les deux fenêtres, dans un vase de porcelaine, le lis qu'elle tenait à sa main quand eVc élait morte, et qui, à son tour, paie cl languissant, mou-

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rait eonime elle ; sur la cheminée, la petite bourse en fllet enfermant quelques pièces de monnaie et une pièce d'or; dans les coupes à côté, une ou deux bagues ; entre les coupes, la pendule qui avait continué de marquer Tlieure jusqu'au moment où, oubliée à son tom' au milieu de la douleur générale, elle s'était arrêtée, comme un cœur qui cesse de battre ; puis enfin, dans les commodes et dans les armoires, le linge, le vêtement , les robes de la baronne ; tout était là.

Et, comme nous l'avons dit, chacune de ces choses était un souvenir pour Cécile. Chaque objet lui rappelait sa mère, dans une situation particulière ou dans une altitude habituelle. C'était dans cette chambre enfin, quand ses larmes étaient taries, qu'elle revenait chercher des larmes.

Et voilà qu'il lui fallait quitter cette chambre comme elle quittait son jardin, cette chambre où sa mère se survivait, par la mémoire que chaque objet semblait avoir gardée d'elle. En quittant cette chambre, elle se séparait une seconde fois de sa mère. Après que le corps était mort, c'était en quelque sorte la mémoire qui mourait à son tour.

Cependant il n'y avait point à réagir contre un ordre de la marquise; la marquise avait hérité du pouvoir maternel de la baronne; c'était à la marquise à mener maintenant la vie de Cécile vers le but caché que l'avenir lui marquait.

Cécile alla chercher son album.

Puis, comme si, se déliant d'elle même, elle eût voulu matérialiser sa douleur, elle fit un dessin du lit, de la cheminée, puis des meubles les plus importants de la chambre mortuaire.

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Puis elle fit un dessin de la chanibre elle-même.

Alors, comme la journée s'avançait, elle appela la femme de chambre de sa mère, et elle demanda à la marquise la permission d'aller dire adieu à la tombe de sa mère.

C'était, comme nous l'avons dit, un de ces cimetières protestants, sans croix et sans tombeaux, un champ commun, un asile général, un enclos où la poussière retournait en poussière sans qu'une seule inscription indiquât ni l'individualité du mort ni la piété des vivants. Le culte protestant est ainsi fait : culte raisonné, système algébrique qui a essayé de tout prouver, et dont le premier lésultat a été de tuer la base de toute religion poétique, la foi.

Seule, la tombe de la mère de Cécile se distinguait de toutes ces tombes, qui n'étaient que des monticules plus ou moins gazonneux, par une petite croix noire où, en lettres blanches, on lisait le nom de la baronne.

Mais cette tombe et cette croix étaient dans un angle du cimetière, sous de beaux arbres toujours verts, et présentaient un aspect pittoresque que n'avait aucune autre partie de ce triste champ de deuil.

Cécile vint s'agenouiller devant cette terre fraîchement remuée, qu'elle baisa tendrement. Déjà, dans sa pensée, trop pauvre qu'elle était pour élever un monument à sa mère, elle avait transporté les plus belles roses et les plus beaux lis de son jardin sur cette tombe : au printemps prochain, elle devait venir là respirer l'âme de sa mère dans le j)arfum de ses lleurs. C'était encore une consolation à laquelle il lui fallait renoncer. Jardin, chambre, tombe, il lui fallait dire adieu à tout.

Cécile fit un dessin de la tombe de sa mère.

Puis, à mesure qu'elle faisait ce dessin, sans qu'elle

sût comment ni pourquoi, ce fantôme de Henri qui, pendant les jours qui venaient de s'écouler, était toujours vaguement resté au fond de sa mémoire, devenait plus distinct, plus visible, plus présent pour ainsi dire. 11 lui semblait qu'exilé un instant de sa vie par les événements qui venaient de la troubler, il y rentrait plus intime , plus nécessaire qu'auparavant ; sa pensée était comme un lac troublé par un orage, qui garde quelque temps son agitation, mais qui, à mesure que l'orage se calme, l'eprend sa pureté et réllédiit de nouveau les objets qu'il réfléchissait auparavant.

Et à mesure que son dessin avaitrait, il semblait à Cécile que non-seulement Henri vivait dans son souvenir , mais encore qu'il était là matériellement et en personne.

En ce moment elle entendit un léger bruit derrière elle; elle se retourna et elle aperçut Henri.

Henri était si présent à sa pensée, qu'elle ne s'étonna point de le voir.

Cela ne vous est-il point arrivé à vous, à moi, à tout le monde, de sentir par un instinct magnéti(|ue, de voir avec les yeux de l'âme, pour ainsi dire, une personne aimée s'approcher de nous, et sans avoir tqurné le regard de son côté, de deviner qu'elle doit cire là et de lui tendre la main ?

Henri, qui n'avait pas pu venir trois jours auparavant avec sa tante, était venu seul, non pas pour se présenter chez la marquise, ce n'était pas son iiîtention, mais pour visiter ce petit coin de terre qu'il sentait bien que Cécile avait dû visiter tant de fois.

Le hasard avait fait qu'il y avait rencontré Cécile.

Pourquoi l'idée de ce pieux pèlerinage n'était-ellc pas même venue à l'esprit d'Edouard ?

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Cécile, qui ordinairement osait à peine regarder Henri, lui leudit la uiain coiriiiic à un irère. Henri prit la main de Cécile, la serra el lui dit :

— Oh ! j'ai bien p'curé sur vous, ne pouvant pas p-eurer avec vous. — aL Henri, dit Cécile, je suis bien heureuse de vous voir.

Henri s'inclina.

— Ouij continua Cécile, car j'ai pensé à vous; j'ai nn grand service h vous demander. —Oh! mon Dieu, à quoi puis-je vous èlre bon, mademoiselle? s'écria Henri. Disposez de r«ioi, je vous en supplie. — ?»I. Henri, nous partons : nous quittons l'Angleterre, peut-être pour longtemps, peut-être pour toujouis.

La voix de Cécile faiblit, et de grosses larmes roulèrent sur SCS joues; mais elle fit un efibrt sur elle-même et continua :

— ^ï. Henri, je vous recommande la tombe de ma mère. — Mademoiselle, dit Henri, Dieu m'est témoin que cette tombe m'est aussi chère qu'elle vous l'est à vous-même; mais, moi aussi, je quitte l'Angleterre peut-être pour long'emps, peut-ôtie pour toujours. — Vous aussi? — Oui, mademoiselle. — Mais oii allez-vous donc? —- Je vais... je vais en France, répondit Henri en rougissant. — En France! murmura Cécile en regardant le jeuiie homme.

Puis, comme elle sentit qu'elle rougissait à son tour, e'ie laissa retomber sa tête sur sa main en murmurant :

— En France!

Cette parole venait de changer toute la destinée de Cécile : celte parole venait d'éclairer tout son aveuir.

Henri venait en France! Dès lors elle comprenait la

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possi]}ilité de \'.\lc en France, qu'elle iravaU pas comprise jusque-là.

Eile pensa que la France était sa terre natale, tandis que TAugleierre n'était que sa patrie d'adoption.

Eile pensa que c'était en France seulement qu'un parlait celte langue maternelle, qui était sa langue à elle, la langue de sa mère, la langue de Henri.

Eile pensa que son séjour, si doux qu'il fût à l'étranger, n'était toujours qu'un exil. Elle pensa que sa mère lui avait dit avant de mourir : « J'aurais cependant bien voulu mourir en France. »

Eti'ange puissance d'un mot qui soulève le rideau qui nous cachait tout un horizon!

Cécile ne demanda rien autre chose à Henri, et comme sa femme de chambre lui faisait observer qu'il était tard et que Ja nuit allait venir, elle salua Henri et s'éloigna.

Au moment de quitter le cimetière, elle jeta un regard en arrière, et elle vit Henri assis à la même place où elle s'était assise.

A la porte, un domestique attendait, monté sur un cheval et tenant un autre cheval en maiiî.

Henri, comme il l'avait dit, était donc venu exprès pour faire cette visite à la tombe de la baronne, et il allait s'en retourner après l'avoir faite.

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