XVII. — LE VOYAGE
Par une de ces variations atmosphériques si fréquentes sur les bords de la mer, le temps avait complètement changé, et de pluvieux qu'il était la veille, il était devenu d'une sérénité rare pour la saison dans laquelle on se trouvait. Cela permettait aux passagers de rester sur le pont, circonstance dont Henri remercia le ciel au fond du cœur, car elle lui permettait de demeurer près de Cécile qu'il eût été forcé de quitter, si quelque gros temps eût obligé les voyageuses à se renfermer dans la chambre des femmes.'
Tout ce que voyait Cécile était nouveau et intéressant pour elle. Elle se rappelait bien, comme dans un rêve, être descendue tout enfant le long d'une falaise, portée entre les bras de sa nièie; puis avoir traversé un grand espace d'eau qui était resté dans sa pensée comme un immense miroir, puis enfin avoir vu un port avec des bâtiments qui se balançaient comme des arbres que le vent courbe ; mais elle avait trois ans et demi lorsque tous ces objets avaient frappé ses yeux, et ils étaient restés dans son esprit, vagues, indistincts et flottants comme des nuages. Tout cet aspect, cette mer, ces côtes, ces navires, étaient donc des choses nouvelles pour Cécile qui, pauvre enfant, en quelque sorte attachée comme une plante au sol de la petite maison qu'elle avait habitée pendant douze ans, n'avait eu, pendant ces douze ans, d'autre hoiizon que celui qu'on apercevait de ses fenêtres ou de celles de sa mère.
Pour la première fois depuis la mort de sa mère, la vue des objets extérieurs avait donc Tlnfluence de distraire un instant sa pensée de la perte qu'elle avait faite, et comme Henri élait près d'elle, elle l'interrogeait curieusenient sur tout ce qui l'entourait. Henri répondait à toutes ses questions en homme à qui aucun détail n'est étranger , et Cécile continuait de l'interroger, peut-être moins par curiosité que pour le plaisir d'écouter la voix de Henri. Il lui semblait qu'elle entrait dans une vie toute nouvelle et que c'était Henri qui l'introduisait dans celte existence inconnue; ce vaisseau qui l'emportait vers une autre terre, sa terre natae, la détachait du passé et voguait avec elle vers l'avenir.
La traversée fut heureuse. Le ciel, comme nous l'avons dit, était aussi beau que peut l'être en Angleterre un ciel d'automne, de sorte que, deux heures après la sortie du port de Douvres, on aperçut les côtes de France pareilles à un brouillard, tandis que celles d'Angleterre étaient encore parfaitement visibles; mais peu à peu ce fut l'Angleterre à son tour qui , se confondit dans les vapeurs de l'horizon, tandis que la terre de France devint de plus en plus distincte. Les yeux de Cécile se portaient alternativement de l'une à l'autre; laquelle des deux lui serait la plus heureuse ou la plus fatale?
Vers les sept heures du soir on arl)ordaà Boulogne. Il faisait nuit depuis longtemps. La marquise se rappelait l'hôtel de la Poste, quoiqu'elle eût oublié le nom de son ancienne hôtesse : seulement, la rue où était situé cet hôtel, et qui autrefois s'appelait la rue Royale, après s'être appelée la rue du Club des Jacobins, s'appelait maintenant la rue de la Nation.
Quoique la mer eut élé tranquille, la marquise se sentait excessivement fatiguée. Henri conduisit donc Cécile et sa grand'mère à Thôtel, puis il revint pour présider au débarquement des eiï'ets.
Cécile avait entendu vingt fois raconter à sa mère les événements de celte orageuse soirée de leur embarquement. Elle avait ving. fois entendu nommer à la baronne cette bonne madame d'Ambron qui les avait accompagnées jusqu'à la mer avec tant de dévouement, et, moins oublieuse que sa grand'mère, lu jeune fille s'était rappelé son nom.
Aussi, à peine Cécile fut-elle dans sa chambre , qu'elle fit appeler l'hôtesse actuelle de l'auberge de la Poste, et, voyant à son âge que ce ne pouvait être la même personne dont si souvent elle avait entendu parler à sa mère, elle lui demanda si elle avait connu madame d'Ambron, qui tenait l'hôtel de la Poste en 1792, et si madame d'Ambron demeurait toujours à Boulogne?
L'hôtesse actuelle s'appelait encore madame d'Ambron, seulement elle était la bru de l'autre; elle avait épousé son fils aîné, et sa belle-mère s'était retirée en leur laissant l'hôtel.
Au reste madame d'Ambron demeurait dans la maison attenante, et elie venait encore passer la plus grande partie de ses journées dans son ancien domicile.
Cécile demanda si el'e ne pourrait point lui parler. On lui répondit que c'était chose des plus faciles et qu'on allait la prévenir que des voyageurs la demandaient.
Dans l'intervalle , Henri revint; on ne pouvait, à cause de la douane, débarquer les eflels que le lende-
Wl LA ROBE DE >OCE.
mail) à midi; i! venait donner avis de ce retard à la marquise et à Cécile, qui avaient d'abord manifesté le désir de partir le lendemain dans la journée; il fut alors convenu qu'on ne partirait que le surlendemain matin.
Ce départ avait été l'objet d'une grave discussion entre la marquise et sa flile. La marquise avait d'abord voulu partir en poste ; mais, pour partir en poste, il fal'ait louer ou acheter une calèche, et Cécile, qui savait par sa pauvre mère le peu de ressources qui restaient à la marquise, avait fait observer à sa grand'maman quelle économie il y aurait pour elles à partir par la diiigence; l'hôte de l'auberge de la Poste, qui éîait en même temps le directeur des voilures publiques, lui était venu en aide et avait exposé à la marquise qu'en prenant le coupé pour elle, pour sa fille et sa femme de chambre, elle serait chez elle aussi bien que dans une ca'èche ou dans une berline, et qu'elle irait presque aussi vite que par la poste.
Enfin, la ?narquise, à son grand regret, s'était laissé persuader par l'avis raisonnable, et l'on avait, pour le surlendemain, inscrit à l'article conpé les trois noms de ia marquise de la Roche-Bertaud, de Cécile de Marsiily et de m.ademoiselle Aspasie.
Henri, en apprenant ces dispositions, arrêta aussitôt une place dans l'intérieur de la diligence.
En ce moment, madame d'Ambron entra, venant se mettre, avec son empressement ordinaire, à la disposition des personnes qui l'avaient demandée.
En voyant celle digne femme, qui avait tant fait por.r sa grand'inèie, sa mère et elle, pauvres fugitives, Cécile ouvrit les bras pour les lui jeter au cou, mais un signe de la marquise l'arrèia.
— 0»'y a-t-il pour le service de ces dames? demanda madame d'Ambron. — Ma chère dame , répondit la marquise, je suis madame de la Pioche- Bertaud et voici mademoiselle Cécile de Marsillv, ma fille.
Madame d'Ambron salua; mais il était évident que les deux noms que venait de prononcer la marquise étaient parfaitement étrangers à son souvenir. La marquise s'en aperçut.
— Ne vous souvenez-vous donc pas, ma chère dame, dit-el!e, que nous avons déjà logé dans votre hôtel? — Il se peut que madame nvait déjà fait cet honneur, répondit madame d'Ambron; mais j'ai honte de dire que je ne me souviens ni vers quelle époque, ni dans quelle occasion. — Ma chère madame d'Ambron, dit Cécile, vous allez vous souvenir de nous, j'en suis bien sûre. Vous rappelez-vous de deux pauvres fugitives qui vous arrivèrent un soir du mois de septembre 1792, dans une petite charrette, déguisées en paysannes et conduites par un de leurs fermiers nommé Pierre? — Oui, oui, certainement, s'écria madame d'Ambron, je me les rappelle à merveille : la j)liis jeune des deux dames avait même une petite fille lie trois à quatre ans, un petit chérubin, un petit ange... — Arrêtez, ma chère madame d'Ambron, arrêtez, reprit Cécile en souriant, car si vous en disiez davantage, je n'oserais pas vous dire que cette petite fille, ce petit chérubin, ce petit ange, c'est.... — Eh bien? — Eh bien! c'est moi. — Comment, c'est vous, ma pauvre enfant? s'écria la bonne hôtesse. — Eh i)ien! murmura !a marquise, piquée de celte familiarité. — Oh! excusez-moi, s'écria madame d'Ambron, 8C reprenant d'elle-même, et sans même avoir entendu
rinterjection de la marquise, excusez-moi, mademoiselle, mais je vous ai vue si petite.
Cécile lui tendit la main.
— Mais vous étiez tiois ? demanda madame d'Ambron en regardant autour d'elle comme pour chercher la baronne. — Hélas! murmura Cécile. — Oui, oui, continua madame d'Ambron, comprenant parfaitement ce que voulait dire la douloureuse exclamation de la jeune fille; oui, l'émigration est une chose dure, et il y en a beacoup dont J'ai vu le départ et dont je ne verrai pas le retour. Il faut vous consoler, ma chère demoiselle, Dieu a ses raisons pour nous éprouver, et,- vous le savez, il ne frappe que ses élus. — Ma chère dame, dit la marquise, ne parlons point de ces choses-là, je suis fort sensible, et ces souvenirs me font beaucoup de mal. — J'en demande bien pardon à madame la marquise, répondit la bonne hôtesse; mais c'était pour prouver à mademoiselle que je me rappelais parfaitement votre passage dans mon hôtel. Maintenant, si madame la marquise veut me dire dans quel but elle m'a fait appeler... — Ce n'est pas moi, ma chère madame d'Ambron, qui vous ai fait appeler, c'est ma petite-fille, mademoiselle de Marsilly, expliquez-vous donc avec elle. — En ce cas, si mademoiselle veut bien... — Je vous ai fait appeler, ma bien excellente madame d'Ambron, d'abord pour vous remercier avec quelques mots du cœur; car le service que vous nous avez rendu est un de ceux qu'on ne paye qu'avec une reconnaissance éternelle, puis ensuite pour vous demander si demain matin vous ne pourriez pas me faire conduire par quelqu'un au bord de la mer, au même endroit où, voilà bientôt douze ans, nous nous sommes embarquées; si cependant
bonne maman permet que je fasse cette course, reprit Cécile en se retournant vers la marquise. — Certainement, répondit madame de la Roche-Bertaud, si toutefois madame d'Ambron vous donne pour vous accompagner une personne sage et raisonnable. Je vous ollrirais bien Aspasie; mais, vous le savez, le malin surtout je ne saurais me passer d'elle. — J'irai moi-même, madame la marquise; jïrai moimême, s'écria madame d'Ambron; je serai trop heureuse de guider mademoiselle, et comme j'étais là. Dieu merci, lorsque vous êtes parties, mesdames, si mademoiselle désire quelques détails, je serai certes mieux que personne à même de les lui donner. — Et moi, madame la marquise, dit Henii, qui avait assisté à cette scène avec le plus grand intérêt, ne me permettrez-vous point d'accompagner mademoiselle? — Mais je n'y vois pas d'inconvénient, Henri, répondit la marquise, et, puisque vous aimez les souvenirs pittoresques, allez, mes enfants, allez.
Puis, comme pour l'acquit de sa conscience, la marquise fit à son ancienne hôtesse un petit signe qui voulait dire :
— Madame d'Ambron, je vous les recommande, veillez sur eux.
Madame d'Ambron répondit par un signe aiTirmatif, et la promenade arrêtée pour le lendemain, chacun se retira dans son appartement.
I Henri et Cécile passèrent tous deux une bonne et douce nuit; ils s'étaient quittés à onze heures du soir, ils devaient se retrouver à'Jmit heures du matin. Pour eux, qui se voyaient en Angleterre une fois à peine
us les huit jours, et qui se voyaient en face de té-
oins, c'était un grand changement que celui-là. Ils
allaient se voir tous les jours; et s'ils ne se voyaient pas seuls, au moins ils allaient marcher appuyés au bras l'un deTaulre : il y aurait des endroits ditïiciles ou Henri donnerait la main à Cécile, d'autres plus difficiles encore oùil la soutiendrait;l)ref, pour le jeune homme surtout, c'était une grande fête que cette promenade.
Aussi à six heures du matin était-il prêt, ne pouvant pas comprendre la lenteur avec laquelle marchait le temps, et accusant toutes les pendules de France de retarder impitoyablement sur celles d'Angleterre. Il n'y avait point jusqu'à sa montre, invariable jusque-là, qu'il n'accusât de s'être dérangée dans la traversée.
De son côté, Cécile avait été bien matinale aussi; mais elle n'osait, elle, interroger les pendules. Il lui semblait bien au jour qu'il était de fort bonne heure; deux ou trois fois elie avait été de son lit à sa fenêtre pour s'en assurer, et l'une de ces fois, à travers ses Persiennes, elle avait aperçu Henri tout prêt à partir, et interrogeaiU sa croisée, dont il ne pouvait percer le voile mystérieux, pour savoir si, de son côté, elle se préparait. Cécile se hasarda donc à sonner et à demander l'heure : il était six heures et demie.
Elle pria la femme de chambre de lui faire dire aussitôt que madame d'Ambion serait arrivée.
Mais madame d'Ambron, qui n'avait pour devancer le moment indiqué aucun des motifs qui poussaient Henri et Cécile, arriva seulement à l'heure convenue.
Aussitôt Cécile descendit; elle trouva Henri dans le salon d'attente. Les deux jeui'.es gens se iirent les demandes d'usage, et tous deux avouèrent que celte nuit passée dans une pauvre auberge était une des meil-j leures nuits qu'ils eussent passées.
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Comme rc que Cécile avait désiré revoir, c'était reii- (Iroit (le rembarquement surtout, madar.ie d'Atnbron jugea inutile de faire faire aux jeunes gens le même chemin que Ton avait fait pendant cette dangereuse soirée où Pierre avait été obligé, pour dérouler les soupçons, de reprendre la route de .Alontreuil; on se contenta de remonter la rue de la Nation jusqu'au bout; puis, arrivé à l'octroi de la ville, on prit à gauche un petit chemin à travers terres; ce chemin conduisait à la falaise.
Peut-être, pour tout autre que pour Cécile, une parrille course, à part son but, était-elle une chose bien simple et bien insignihanle; mais, pour la jeune lille du coltiige, qui n'avait jamais rien vu, dont les promenades s'étaient bornées d'un côté au mur de son petit jardin, de l'autre à la porte de l'église, tout était nouveau, tout était extraordinaire; pareille à un oiseau sorti de sa volière et qui se voit, avec une certaine terreur, en toute liberté, le monde lui semblait immense; puis, tout à coup, il lui prenait envie d'essayer ses pieds comme l'oiseau essaye ses ailes, de courir à travers cet espace, d'y chercher une chose ignorée qu'elle sentait exister et que cependant elle ne voyait et ne comprenait pas. Tout cela lui faisait des rougeurs instantanées, des tressaillements su!>ils qui se communiquaient de son bras à celui de Henri sur lequel elle était appuyée, et auxquels celui-ci répondait par celte douce pression qui avait si fort émolionné Cécile au moment où elle montait, dans le poii de Douvres, sur le bâtiment qui devait l'amener en France.
Enfin l'on arriva au bord de la falaise; de ce point, on découvrait la mer dans toute son étendue et dans toute sa majesté. L'Océan porte avec lui une grandeur
sombre que, même dans ses temps d'orage, n'a jamais la Méditerranée; la ^léditerranée , c'est un lac, c'est un miroir d'azur, c'est la demeure de la blonde et capricieuse Amphitrite; l'Océan, c'est le vieux Neptune qui berce un monde dans chacun de ses bras.
Cécile s'arrêta un instant émerveillée; l'idée de la mort, l'idée de Dieu, l'idée de Tinfini s'emparèrent d'elle en face de l'immensiîé, et deux grosses larmes coulèrent sur ses joues.
Puis, à ses pieds, elle avait vu le petit sentier qu'elle avait, pendant cette nuit d'orage, descendu dans les ])ras de sa mère.
Sans que madame d'Ambron loi dît que c'était celuilà, Cécile prit d'elle-même ce petit sentier.
Henri la suivit, prêt à la retenir par derrière si le pied lui glissait, car. sur cet étroit espace, il n'y avait point place pour deux personnes de front.
On arriva siu' le galet; c'était à l'endroit même où les fugitives avaient attendu la petite embarcation qui les était venue chercher. Cécile se rappelait tous ces détails connue à travers un nuage; ce qui l'avait frappée surtout, elle enfant, c'était le bruit éternel des lames qui déferlent sur le galet, et qui semble la respiration puissante de l'Océan.
Les lames déferlaient encore et elle retrouvait ce bruit au fond de son souvenir.
Elle resta un instant immobile, absorbée dans sa contemplation, puis, cherchant Henri qui était près d'elle, comme si, en face d'un pareil spectacle, elle avait besoin de se soutenir à quelque chose, elle s'appuya à son bras en murmurant ces seules paroles :
— Que c'est beau! que c'est grand! que c'est sublime!...
Henri ne répondit pas, il tenait son chapeau à la main, demeurant nu-tète comme dans une église.
Dieu est partout, mais les deux jeunes gens sentaient qu'il était surtout là.
Ils restèrent ainsi une heure en contemplation sans échanger une parole; mais, appuyés Tun à l'autre, peut-être le sentiment qu'ils éprouvaient tous deux était-il celui de leur faiblesse et de leur infimité, en comparaison de tant de force et de tant de grandeur.
C'était en face d'un pareil spectacle que Paul et Virginie s'étaient juré, de s'aimer toujours et de ne se séparer jamais.
Pauvres alcyons!
Ce fut madame d'Ambron qui rappela à Cécile et à Henri qu'il était temps de retourner à l'hôtel. Les deux jeunes gens seraient restés là toute la journée sans mesurer le temps qui s'écoulait.
Ils reprirent donc le petit sentier, mais non sans s'arrêter de dix pas en dix pas, non sans jeter en arrière de longs regards de regrets et d'adieux, non sans avoir ramassé de ces beaux galets aux couleurs vives, aux veines diaprées, auxquels l'eau de la mer donne tant d'éclat, qu'on les prendrait pour des pierres précieuses, et qui, deux heures après, images des choses de ce monde, ne sont plus que des cailloux ordinaires.
En rentrant à l'hôtel, ils trouvèrent la marquise tout habillée et déjà en conférence avec un avocat qu'elle avait envoyé chercher pour le consulter sur les droits qu'elle croyait avoir de rentrer dans les biens que la convention lui avait confisqués.
L'avocat avait alors expliqué à la marquise des choses dont celle-ci n'avait aucune idée : c'est que le consulat tournait à la monarchie, qu'avant trois mois Bona-